Aller au contenu

La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/01

La bibliothèque libre.

DEUXIÈME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

« Les passions humaines sont plus fortes que les religions.  »

(Zoroastre.)

Les Aryens, comme les Égyptiens, croyaient à la lutte perpétuelle de la Vertu contre le Mal, de la Lumière contre les Ombres et de tous les génies antagonistes de l’Air, du Feu, et de l’Onde. Ahura-Mazda, leur Dieu, Maître et Créateur de l’univers, entretenait la vie de tous les êtres, rendait le sol fertile et inspirait aux hommes leurs bonnes résolutions. Tout ce qui était noble, beau et généreux venait de lui et retournait à lui dans une gloire éternelle.

Il ne ressemblait point à Iahvé, la sombre idole avide d’agonies, de pleurs et de sang, qu’adoraient les Israélites, mais au Dieu puissant et juste des Prophètes. « Le Dieu des cieux, déclare Cyrus, m’a donné tous les royaumes de la terre, et, lui-même, m’a ordonné de lui bâtir une maison à Jérusalem, qui est en Judée. »

Arynès croyait au Dieu des Perses Ahura-Mazda, et cette croyance le retenait au bord du gouffre, de même que sa tendresse pour Nysista.

Tant que durèrent les sommes gagnées au jeu, il fut un amant attentif et soumis, n’ayant d’autre souci que le bonheur de sa compagne et le culte passionné de sa beauté. Puis, l’argent diminuant, peu à peu, Ahura-Mazda, le Maître de toute clarté et de toute justice, fut vaincu par Agra-Mainyous, l’Ahriman redoutable, qui, dans la religion persane, figure le dieu infernal des ténèbres.

L’âme de l’officier n’était plus qu’un champ de bataille où se livrait un terrible combat. Chacun des chefs puissants avait, sous ses ordres, d’innombrables génies également actifs pour le bien comme pour le mal, et le fravashi, son double vivant, luttait vainement pour rétablir l’équilibre.

Arynès, lorsqu’il eut employé son dernier darique, vendit les joyaux de sa maîtresse et retourna au jeu.

Avec une fièvre nouvelle il tenta la fortune, se risquant, cependant, avec une certaine prudence dans la crainte de perdre trop rapidement ses dernières ressources. La chance ne lui souriait plus, l’esprit favorable s’était retiré de lui, et il songeait que le double de Zaroccha se vengeait cruellement de ses dédains. Tous les crimes reprochés aux sorciers et aux magiciens étaient donc réels et inévitables ?… Mais ceux qui se laissent entraîner dans la voie maudite sont condamnés à périr de mort violente, à devenir la proie des vautours dont le bec éternellement leur videra les paupières ! Il eût voulu, dans sa curiosité sacrilège, ouvrir les tombeaux de l’ancien monde, faire parler les morts, revoir, dans toute leur splendeur, les monuments du passé, comprendre les énigmes de tous les sphinx et pénétrer dans tous les sanctuaires.

Depuis qu’il avait reçu la visite du spectre de Zaroccha, il n’avait point osé implorer de nouveau son influence ; mais il songeait, qu’en employant la formule magique, la chance lui serait peut-être encore favorable.

Ayant rejoint ses compagnons de plaisir, il se mêla à leurs jeux, en répétant trois fois le nom de la magicienne, ainsi qu’elle le lui avait conseillé.

— Zaroccha ! Zaroccha ! Zaroccha ! dit-il à voix basse, guide-moi, assiste-moi !… Que ma main, conduite par toi, sorte le point fatidique qui m’assurera la fortune !…

Tout tremblant il remua les dés ; mais une nuée sombre passa sur ses yeux, et il lui sembla qu’un ricanement ironique répondait à son appel.

Ce jour-là, Arynès perdit les joyaux de sa maîtresse, et, toute la nuit, irrité et fiévreux, il refusa son baiser.

— Que t’ai-je fait ?… gémissait-elle en l’entourant de ses bras. Pourquoi me repousses-tu, lorsque je t’offre l’habituelle caresse ?

— Laisse-moi, dit-il durement.

— Ah ! fit-elle, avec désespoir, tu as joué, tu as perdu !…

— Oui, j’ai perdu.

— Ne te reste-t-il donc rien ?

— J’ai pris une partie de tes bijoux… Je n’osais te le dire…

— Ah ! prends-les tous, ils t’appartiennent… Ce que j’ai vient de toi, et je regrette de n’avoir pas davantage à t’offrir !

Elle ouvrit un coffret qu’elle gardait dans un recoin connu d’elle seule.

— Voici ce que je possède de plus précieux : mes colliers, mes gorgerins d’émaux et de cornaline, mes ceintures de lapis-lazuli, mes anneaux de bras et de chevilles, mes fibules, mes bagues, mes épingles… prends tout, mon Bien-Aimé !…

— Tu te dépouilles pour moi !

— Oh ! je n’ai point besoin de ces vaines parures, si tu me trouves belle avec ma seule beauté.

L’officier, avec joie, pressa sous les siennes les lèvres de sa maîtresse.

— Pour moi tu seras toujours la plus exquise et la plus chérie !

— Écoute, dit-elle, ces joyaux ont une grande valeur ; ne pourrions-nous vivre avec le produit de leur vente ?… Je t’en supplie, ne retourne point jouer !… C’est cette passion maudite qui nous perdra.

Arynès promit tout ce qu’elle voulut, dans la griserie de ses baisers et de ses caresses ; mais, le lendemain, il s’en fut jouer ses gorgerins et ses fibules, tout entier repris par le démon du lucre.

Et il perdit, il perdit encore, malgré sa rage et son acharnement. À bout de ressources, il engagea ses biens à venir, tous les dariques et tous les lingots d’or qu’il pourrait toucher.

Au milieu des orgies bruyantes, à la table de jeu et dans les bras des courtisanes, il se sentait soudainement influencé par la mystérieuse présence d’un esprit maléfique.

Une ombre palpitait autour de lui, le grisait de son souffle froid, glissait son redoutable frisson dans ses reines, et il défaillait de crainte superstitieuse. Bien que respirant, agissant et souffrant, il appartenait à peine à la terre. Lorsqu’il voulait parler à Nysista, un sceau de plomb clouait ses lèvres, une main de glace se posait sur son cœur ; il restait sans force sous le sourire indulgent et tendre de sa maîtresse.

Arynès perdait toujours ; la somme qu’il devait aurait fait pâlir un monarque puissant, et il redoutait de ne jamais pouvoir s’acquitter.

Chaque jour il se laissait entraîner par son invincible passion, et, tandis qu’il jouait, les mouvements de son cœur se précipitaient, un voile de sang descendait sur ses yeux, une rage éperdue contractait ses lèvres.