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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/02

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CHAPITRE II

« L’arbre de la science donne la mort lorsqu’on en absorbe les fruits, mais ces fruits sont la parure du monde, ces pommes d’or sont les astres de la terre. »

(Livre Kabbalistique des Mages.)

L’astrologie, les incantations, les exorcismes, la divination commençaient à se mêler aux simples pratiques de l’ancien culte zoroastrien, et l’officier désespéré voulut vaincre l’influence mauvaise qu’il attribuait à Zaroccha.

Il alla donc trouver le Mage le plus renommé de Médie, et lui demanda de l’assister dans ses entreprises, de le protéger contre les sortilèges et les envoûtements.

Le Mage, qui avait nom Sariasys, prédisait l’avenir d’après la disposition des brins de tamaris, réunis en faisceau, des roseaux ou des baguettes de saule ; il gardait en tout une sage modération et consultait les astres pour le plus grand bien des êtres mortels.

Le célèbre devin, vêtu d’une longue robe blanche, entretenait le feu sacré sur un autel de granit, et faisait des libations avec le jus du hôma, qui n’était autre, d’ailleurs, que le sôma des Aryens védiques.

Derrière lui la figure colossale d’Assur se dressait au centre d’un disque ailé.

— Que me veux-tu, mon fils ? demanda-t-il avec majesté.

— Je suis possédé des malins esprits, et je viens te supplier d’aider à ma délivrance.

— Qu’as-tu fait pour t’attirer la vengeance des puissances perverses ?…

— J’ai écouté Zaroccha, la sorcière, après l’avoir assassinée… Son spectre m’a influencé, je l’ai vu dans une hallucination terrifiante.

— Il faut combattre les fantômes fluidiques et leurs mystères.

— Je suis ici pour cela, et je te prie de m’assister par ton pouvoir tout-puissant.

— J’y tâcherai, mon fils, mais le pacte que tu as consenti te lie au delà de ce monde et des interventions humaines.

— Quoi ! s’écria l’officier, suis-je donc voué à l’éternelle malédiction ?…

— Je ne sais ; cela dépendra de toi… Je vois, aux lignes de ton visage, que tu es faible et passionné… Des hallucinations et des vertiges troubleront encore ta pensée.

— Ai-je vu véritablement le fantôme de la sorcière ? Les morts peuvent-ils donc revenir ?…

— Certes, dit Sariasys, et voici les oracles de Zoroastre : « La nature nous enseigne par induction qu’il existe des démons incorporels ; mais que ce sont là des mystères qu’il faut ensevelir dans les replis les plus impénétrables de la pensée… Le feu toujours agité et bondissant dans l’atmosphère peut prendre une configuration pareille à celle des corps. Le feu est plein d’images et d’échos ; il rayonne, il parle, il s’enroule ; c’est un coursier fulgurant qui passe, alors que les astres ont cessé de briller et que la lampe de la lune s’est voilée. La terre tremble et tout s’environne d’éclairs ; les chiens terrestres sortent des limbes où finit la matière et montrent aux regards mortels des apparences toujours trompeuses… Mais, lorsque, après tous les fantômes, tu verras briller le feu incorporel, le feu sacré dont les flèches traversent à la fois toutes les profondeurs du monde, écoute ce qu’il te dira. »

— Hélas ! soupira Arynès, ces oracles sont beaux ; mais je ne verrai point cette clarté céleste.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai tué, et que mon âme est pleine de ténèbres !

— Quand ta volonté sera dégagée des sens et affermie par une série d’épreuves, tu connaîtras l’initiation magique.

« Il n’est pas de corps solide qui ne puisse immédiatement être pulvérisé, s’évanouir en fumée et devenir invisible si l’équilibre de ses molécules venait à cesser subitement. Il n’est pas de corps fluide qui ne puisse prendre la dureté du diamant dans l’équilibre de ses molécules constitutives. Ton fravashi, ton double, est un aimant qui attire ou repousse les hallucinations sous la pression d’une émotion quelconque… Les chimères de ton esprit prennent un corps et semblent prendre une âme ; elles t’apparaissent radieuses ou terribles selon la forme de tes désirs ou de tes craintes.

— J’ai donc rêvé ?…

— Peut-être. Les maladies fluidiques ont leur crise fatale, et toutes les tensions anormales des nerfs aboutissent à des phénomènes contraires, suivant les lois de l’équilibre. L’amour exagéré se change en haine, et l’aversion exaltée se change en tendresse. Cette réaction arrive soudainement avec la violence de l’éclair dans un ciel d’orage.

— Mon âme n’est donc pas libre ?

— Non, du moment qu’elle s’abandonne au vertige des passions…

— Alors, je suis perdu à jamais ?

— Peut-être, fit encore le Mage songeur… Mais il existe d’autres passions que la haine et l’amour. La passion du jeu est également tyrannique, et peut faire tomber ceux qu’elle possède dans des gouffres de débauche et de crime !

— Indique-moi le moyen de regagner ce que j’ai perdu, et je ne jouerai plus !

— Tu joueras quand même, car le jeu seul exalte ton imagination et te procure les sensations que tu cherches. L’amour pourra t’occuper un moment, il ne remplira jamais complètement le vide de ta pensée.

— Je ne joue que pour rattraper mes pertes.

— Tu le crois, mais, en réalité, c’est l’ivresse du doute qui te charme, c’est la crainte et l’espoir, tour à tour, c’est la perversité du vol, c’est l’orgueil du triomphe par le meurtre impuni. Tu as entendu la cloche fatale, tu es entré dans la ronde macabre, et, jusqu’au bout, tu suivras le tourbillon… L’oracle me dit que je tenterais vainement de t’initier à la science du bien.

Arynès se prosterna devant le Mage.

— Fais-moi regagner ce que j’ai perdu, implora-t-il, de nouveau ; tu vois, je suis sous tes pieds, abîmé dans la poussière… Je supplie et je pleure !

— Je ne veux point lutter contre les puissances maléfiques qui te soumettent, je serais vaincu. Écoute cette histoire et fais-en ton profit : La scène se passe en Bactriane : c’est une noce fastueuse que suivent des vierges, couronnées de fleurs, portant le gâteau nuptial et chantant la venue d’amour. Nynos, la fiancée, est toute jeune avec ses yeux innocents, ses lèvres pures au dessin charmant, ses longs cheveux parfumés. Elle épouse Cétias, le disciple d’un Mage fameux que l’on vénère encore. Pourtant, le Maître a promis de venir à la noce de son élève, et Nynos se trouble chaque fois que l’on prononce son nom. Instamment, elle supplie Cétias de partir, de s’enfouir avec elle dans quelque solitude où l’on ne viendra pas troubler son bonheur. Le fiancé résiste, ne voulant point s’éloigner sans avoir vu son illustre ami et recueilli ses souhaits affectueux. La journée s’écoule, et le Mage annoncé ne s’est point encore rendu au logis des époux. Nynos respire et Cétias se désole. Mais, voici que l’instant du lit nuptial est venu ; la jeune femme tout à coup pleine d’épouvante se sauve en criant… Devant le Mage, calme et souriant, qui se présente, enfin, tombent les envoûtements et les sortilèges ; la véritable science du bien et du mal triomphe de l’esprit des ténèbres. Il se fait un profond silence, tant le moment est redoutable. L’on cherche Nynos et l’on ne voit plus qu’une vieille femme sordide, la sorcière Créops, déterreuse de cadavres et mangeuse de petits enfants. Cétias désabusé remercie son maître ; il est sauvé.

— Ton histoire est intéressante, mais je ne comprends point, dit Arynès avec dépit.

— Tu comprendras plus tard, mon fils… Éloigne-toi, car je ne puis, je le répète, changer ta destinée !… D’ailleurs, tu as tué et tu dois être puni, puisque tu fermes les yeux à la lueur céleste… Tu peineras donc suivant les lois de ce monde.