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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/03

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CHAPITRE III

« Des forces qui se produisent sans être balancées périssent dans le vide. Ainsi ont péri les rois de l’ancien monde, les princes des géants. Ils sont tombés comme des arbres sans racine, et l’on n’a plus trouvé leur place. »

(Livre du Sohar.)

Arynès, mortellement triste, retrouva Nysista qui priait devant la demeure du Mage.

— Va, dit-il, ne pense plus à celui qui n’a su que te faire souffrir. Tu lui as largement payé l’amour qu’il t’a donné et tu as droit à un avenir meilleur…

— Je ne te quitterai jamais. Où trouverais-tu une compagne aussi fidèle, aussi dévouée, aussi aimante ?… Je veux veiller sur ton existence, partager tes chagrins.

— Il a fallu ton aveuglement touchant pour me revêtir de toutes les qualités qui me font défaut. Je suis un être étrange, fantasque, orgueilleux, méchant. En cherchant bien l’on trouverait, sans doute, la haine au fond de tous mes actes, la haine et le mépris de ceux qui restent dans le droit chemin…

Nysista eut un indulgent sourire.

— Je t’aime ainsi, que m’importe le reste !

— Va retrouver le Roi des Rois, celui qui possède les métropoles de l’Assyrie, de Babylone et de Ninive, le digne successeur de Cyrus à jamais glorieux… Avec lui tu verras monter, dans la nuit, les colosses de granit tombés de leurs piédestaux, car il veut rebâtir le temple des dieux, avec ses taureaux ailés, ses lions d’or aux yeux étincelants… Les lampes des idoles s’allumeront pour toi, tu connaîtras toutes les caresses de Mylitta, la déesse d’amour, et tu pénétreras dans la demeure du monarque, ce dieu de la terre… Va, Nysista, les prêtres protègent les palais, et les serviteurs de Darius t’accueilleront comme une reine ; ils se prosterneront devant toi, tout prêts à frapper de mort celui qui oserait lever les yeux sur ta splendeur ! Que les ombres de Bélus et de Sémiramis te soient douces !… Tu seras fêtée comme la fille des dieux, princesse de la terre et du ciel !

— Arynès, répéta la jeune fille, je veux rester auprès de toi.

Elle marchait à côté de l’officier, le frôlant du coude, cherchant, parfois, à s’accrocher, à son bras ; mais il ne semblait plus faire attention à elle ; ses regards sombres reflétaient le trouble de son âme.

Pendant deux jours il s’isola dans la campagne, et Nysista, qui avait sacrifié ses joyaux, ses parfums, ses étoffes précieuses à la passion farouche de son amant, attendit en vain son retour.

Sariasys, qui passait avec d’autres Mages pour se rendre au mont Zagros, eut pitié d’elle.

— Je sais, dit-il, que tu aimes Arynès, le fils du satrape de Cappadoce, de l’illustre Ariaramnès qui précipita la chute de Gaumata.

— Oui, je lui suis dévouée de corps et d’âme.

— Mais ton amant te délaisse, et tu languis misérablement.

— Hélas !

— Ariaramnès a des palais, des paradis de fleurs, une cour, des gardes du corps et des harems. Il répartit l’impôt à sa guise, administre la justice et possède le droit de vie et de mort. Pourquoi ne fait-il rien pour son fils ?

— Parce que son fils l’a gravement offensé !… Arynès, d’ailleurs, vient de perdre une fortune. Rien ne saurait le satisfaire.

— Il lui faudrait une mission nouvelle. Son inaction lui pèse et lui est nuisible.

— Je ne veux pas qu’il parte !…

— Écoute, petite, pour son salut, comme pour le tien, il faut que ton ami s’emploie au noble métier des armes. Je sais que Darius doit tenter une attaque du côté de l’Heptahendou. Une flotte, construite à Peuléka, doit descendre l’Indus jusqu’à son embouchure, afin de soumettre au passage les tribus qui bordent les deux rives. Pendant que Darius est encore parmi vous, demande-lui un commandement pour Arynès. Tu accompagneras ton amant, si tel est ton bon plaisir, et il oubliera sa fatale passion.

— Ah ! dit-elle avec reconnaissance, tu me sauves, Sariasys ! je suivrai ton conseil.

— Va donc, aujourd’hui même, trouver le Roi des Rois. Il sera sensible à ta beauté, à ta jeunesse, à ton amour !…

Le Mage toucha le front de Nysista avec sa baguette de saule, puis il s’éloigna par la route poudreuse.