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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/04

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CHAPITRE IV

« Vous serez la proie du feu que vous allumez, vous serez dévoré par les lions que vous déchaînez. »

(Le livre des Mages.)

Darius reposait dans sa tente, sur une sorte de trône, soutenu par des animaux chimériques. Des esclaves versaient sur ses cheveux des essences au parfum pénétrant, le frottaient d’huile aromatique et l’éventaient doucement avec de grandes flabelles d’autruches.

Il y avait, autour de lui, de toutes jeunes filles, presque nues, dont les hanches s’entouraient d’un mince cercle de métal. Quelques-unes tenaient une coupe d’onyx, emplie de vin de Shiraz ; d’autres présentaient au monarque des sorbets de fruits à la neige, des pâtes de fleurs dans des assiettes de jade, d’ambre et d’albâtre. D’autres, encore, tenaient des amphores d’argile, de verre ou de métal, emplies de liqueurs de dattier, de palmier et de vigne, de vins roses de Phénicie et de Grèce, de vins blancs de Maréotique au bouquet vanillé d’héliotrope

Derrière des étoffes chatoyantes, tombant du fond de la tente immense, des musiciennes pinçaient avec art les cordes des harpes et des lyres, tandis que d’autres soufflaient dans les doubles flûtes de roseau.

Darius aspirait nonchalamment le parfum des grains de nard et de cinnamome que des serviteurs jetaient sur les charbons des amschirs.

Sa pensée était absente ; elle poursuivait un rêve de guerre ou d’amour, voltigeait, légère, sur les êtres et les choses sans daigner se fixer.

Le Roi des Rois regardait distraitement les charmantes créatures qui s’agenouillaient devant lui, mendiant une parole ou un sourire. Toutes ses esclaves se seraient fait martyriser pour une nuit voluptueuse, et toutes possédaient le charme qui éveille le désir.

Darius, amoureux de luxe et de mollesse, entre ses conquêtes guerrières, avait fait de la science magique une de ses prostituées. Les Grands du royaume lui envoyaient leurs filles, et il pouvait choisir, parmi les plus belles, ses épouses augustes. Mais, pour trois femmes légitimes, il gardait mille esclaves d’amour qui, sans cesse, tâchaient de satisfaire ses fantaisies.

Pourtant, il demeurait indifférent aux chants et aux danses, aux poses lascives des superbes créatures qui s’agitaient pour lui. C’est en vain que les réseaux de perles frissonnaient sur les gorges rondes, que les écharpes de gaze s’écartaient sur les jambes agiles, comme des flots cristallins sur des corps lustrés de naïades. Il ne voyait point toutes ces formes exquises ; il n’entendait point le bruissement des anneaux d’or et des colliers scintillants.

Des fillettes, accroupies devant lui, frappaient la peau d’onagre des tambours, choquaient des cliquettes de bronze à tête de lion, heurtaient des timbales en poussant une sorte de cri aigu pour scander la mesure.

Mais il se fit un mouvement de recul parmi les danseuses. Une femme, plus belle que toutes celles qui s’agitaient autour du Roi, venait d’entrer et se frayait un passage jusqu’auprès du trône.

À sa vue Darius eut un tressaillement, ses yeux étincelèrent.

— Ah ! dit-il, je t’attendais.

Elle se prosterna devant lui, ramassa un peu de poussière qu’elle passa sur son front.

— Je suis ton esclave, ô Maître puissant ! Roi des Rois !

— C’est Arynès qui t’envoie ?…

— Non, fit-elle, je suis venue de ma propre volonté.

Le visage de Darius se rembrunit.

— Pourquoi es-tu venue ?…

— Pour te demander une grâce.

— Ah ! soupira-t-il, je pensais que tu te rendais enfin à mes vœux.

Elle demeura confuse, puis, de nouveau, se prosterna.

— J’aime Arynès.

— C’est donc pour lui que tu viens me solliciter ?…

— Hélas ! gémit-elle, tu peux le sauver d’un grand péril.

Darius contenait mal sa colère.

— J’ai trop fait, déjà, pour cet officier qui ne mérite point mon indulgence !…

— Permets-lui de racheter ses torts, de se distinguer par une action d’éclat… Donne-lui un commandement dans ta nouvelle expédition guerrière. Déjà, ô Roi des Rois, tu as gagné la Médie, la Perse, la Babylonie, tu songes à de nouvelles victoires et il te faudra des chefs pour attaquer l’Heptahendou. N’as-tu pas le désir d’y conquérir des territoires étendus pour y former d’autres satrapies ?… Arynès, le fils du guerrier favori, est tout indiqué pour cette mission de choix.

— Tu veux l’éloigner ?…

— Oui, fit Nysista, en baissant les yeux ; il ne faut pas qu’il demeure inactif… Mais, ajouta-t-elle avec force, je le suivrai ; je serai sa compagne et son esclave… Les chefs peuvent emmener des femmes avec eux.

— Il est joueur, tu crains qu’il ne se laisse aller à quelque action coupable en restant au camp ?…

La jeune fille tremblante ne répondit pas.

— Écoute, reprit Darius, ta peine me touche, et je voudrais faire quelque chose pour toi ; mais je ne puis confier le commandement de mes troupes à un officier aussi inexpérimenté qu’Arynès. La conquête de la Lydie, la soumission des cités et des îles grecques me donnent des sujets dangereusement façonnés à la guerre. Les chefs grecs sont curieux, hardis, avides de gain, endurcis aux fatigues des voyages, et je sais qu’ils complotent contre moi ; il me faut donc des amis dévoués pour leur résister et me protéger au besoin.

— Mais Arynès est un sujet fidèle.

Darius eut un sourire un peu attristé.

— Ah ! mon règne a été semé d’écueils, et j’ai dû souvent me venger cruellement, malgré mon horreur du carnage. À la moindre désobéissance, il me faudrait sévir. Je préfère ne pas donner au fils d’Ariaramnès l’occasion d’enfreindre mes ordres. Et puis, ne m’a-t-il pas refusé ta possession ? Il savait que je te convoitais ; pourquoi a-t-il résisté à la volonté de son Maître ?…

Nysista, sentant que sa cause était perdue, s’agenouilla une dernière fois pour prendre congé ; mais le Roi, descendant de son trône, lui prit passionnément la main.

— Ce qu’Arynès me refuse, tu peux me l’accorder, fit-il, en fixant sur la jeune fille son regard étincelant.

— Oh ! soupira-t-elle, je ne suis pas digne de prendre place parmi tes esclaves ; les plus humbles d’entre elles sont plus belles que moi.

— Non, c’est toi que je désire… Reste ici, Nysista, j’accorderai à Arynès le commandement que tu sollicites pour lui.

Il la pressait contre sa vaste poitrine, et elle sentait sur son front les anneaux rudes de sa barbe.

Des femmes s’étaient approchées, présentant des coupes d’or pleines de hôma, la liqueur enivrante qui livrait aux désirs du Roi les vierges les plus farouches.

Darius offrit aux lèvres de la jeune fille le breuvage divin, et, lui renversant doucement la tête, il l’obligea à boire, malgré sa résistance.

Elle le voyait devant elle, fier et puissant dans sa robe écarlate. Il avait posé sur les marches du trône son sceptre surmonté du globe royal, et il l’exhortait par des paroles confuses et passionnées à lui obéir.

Quelques prêtresses avaient bu le hôma, et, déjà, leurs veines s’embrasaient, leurs voix défaillantes s’unissaient dans un hymne voluptueux à Mitra, la déesse d’amour.

Les corps flexibles se balançaient en cadence ; les bras s’ouvraient pour étreindre la chimère du rêve ; les lèvres avaient un frémissement d’ivresse et les grands yeux se voilaient sous les paupières fiévreuses.

Les prêtresses, maintenant, se cambraient, se baissaient, ployaient comme des branches de saule, touchaient presque le tapis pourpre de leur nuque renversée. Quelques-unes se poursuivaient avec des poignards, se faisant, parfois, de larges blessures d’où le sang s’échappait en ondes tumultueuses.

Darius, qui avait bu le hôma sacré, comme les femmes de son harem, tentait de renverser sa victime ; mais elle luttait désespérément dans un reste de raison, une révolte de toute sa chair frémissante.

Trois prêtresses favorites, Sinysé, Raÿa et Nonoché, s’approchèrent pour maintenir Nysista qui ne poussait plus qu’un faible gémissement, fermait les yeux dans une agonie de tout l’être.

— Sois à moi, Nysista, disait Darius ; je te donnerai des réseaux de lapis-lazuli et de perles, des étoffes brodées de pierreries et autant d’anneaux d’or que tes bras et tes chevilles pourront en supporter !… Je te donnerai un palais, des serviteurs et des esclaves, tu seras la première femme de mon harem et la plus chérie. Tu commanderas à mon peuple, comme à moi-même, et jamais tu ne regretteras d’avoir réalisé le désir de ton Roi !

Mais Nysista, dans un effort éperdu, parvint à se dégager, et, bousculant les femmes qui entouraient Darius, elle se sauva vers la tente de son amant.