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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/05

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CHAPITRE V

« Il faut dompter les chiens fantastiques qui aboient dans les rêves ; il faut entendre chanter la lumière ! »

(Zoroastre.)

Depuis que Tomyris, reine des Massagètes, avait plongé dans une outre de sang humain la tête de Cyrus — le premier conquérant — tous les souverains persans étaient morts tragiquement. Cambyse, le fils aîné de Cyrus, égorgea son frère Bardiya, et succomba plus couvert de meurtres que de gloire. Hérodote raconte que ce prince, voulant humilier les vaincus, sacrifia le bœuf Apis et supplicia les grands prêtres de Memphis. Pénétrant, ensuite, dans le temple de Phtâh, il y viola les tombeaux anciens, afin d’en profaner les momies. Il tua sa propre sœur, qu’il avait épousée clandestinement, et enterra tout vifs douze des principaux meneurs parmi les Perses. C’est lui qui ordonna, peu de temps après, l’exécution de Crésus, et fut frappé de folie en punition de ses sacrilèges. On le trouva mort, percé d’un coup de poignard à l’endroit même où il avait frappé le bœuf Apis.

Gaumatâ, son successeur, qui s’était fait passer pour le frère de Cambyse, régna pendant six mois, sans que personne découvrît l’imposture et vît en lui autre chose que l’héritier légitime du trône, le fils du grand Cyrus. Mais, les femmes du harem de Gaumatâ, qui avaient appartenu à son prédécesseur, racontèrent qu’il était essorillé, et l’on en conclut que l’héritier légitime de la couronne n’eût point subi cette mutilation. C’est alors que Darius, fils de Vistâspa, satrape d’Hyrcanie, qui appartenait à la maison royale et pouvait prétendre à la succession de Cambyse, s’entendit avec six chefs résolus de la Perse et tua Gaumatâ dans son palais de Médie.

Le crime accompli, les sept justiciers résolurent de choisir pour souverain celui d’entre eux dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil. Soit subterfuge, soit hasard heureux, ce fut l’étalon de Darius qui, tout d’abord, se fit entendre, procurant à son maître le pouvoir suprême.

Darius était, d’ailleurs, l’homme le mieux doué pour réunir et maintenir les gigantesques États conquis par Cyrus et Cambyse. Il guerroyait comme ses prédécesseurs, espérant, après l’Égypte, soumettre l’Inde et s’emparer du Pendjab. Il songeait aussi à entreprendre les guerres médiques qui devaient être si funestes à son fils Xerxès.

L’Asie, déjà, vieillissait, car la domination des Perses avait suivi les errements des anciens rois de Babylone et de Ninive. Les conquérants s’oubliaient dans les plaisirs et tous les raffinements d’une civilisation décadente. La cour de Darius ressemblait à celle des tyrans orgueilleux et sensuels qu’il avait vaincus, bien que ce monarque fût un organisateur remarquable ; avec lui les peuples soumis conservèrent leurs coutumes, leurs mœurs et leurs lois, mais donnèrent à leurs conquérants leurs défauts et leur mollesse voluptueuse.

De l’Indus au Nil, et de la mer Noire au golfe Persique, cent peuples divers étaient établis, parlant vingt langues différentes. Darius les divisa en dix-neuf Satrapies, et resta le seul chef de ces nombreux États, ce qui lui valut le titre de Roi des Rois ou de Grand Roi.

De nombreux tributs en nature s’ajoutaient aux taxes régulières, et les immenses revenus du souverain perse étaient payés en lingots ou en dariques. La Médie envoyait des chevaux, des mulets, des moutons ; l’Égypte, les produits de la pêche du lac Moeris ; Babylone, des esclaves et de jeunes eunuques particulièrement estimés. Les Perses offraient à leur monarque des armes, des étoffes précieuses, des coursiers, des fruits, des grains, des meubles de prix, des objets d’art et des joyaux.

Darius, dans ses expéditions lointaines, emmenait les femmes les plus belles de son harem, et se faisait suivre par une cour nombreuse, afin de ne point regretter les délices de Suse et de Persépolis.

Darius, d’ailleurs, était un chef avisé et un guerrier redoutable. Marchant de victoire en victoire, depuis son avènement, il avait levé le siège de Babylone, lancé une armée en Arménie et une autre en Médie, soumis les rebelles et puni les conspirateurs. Trente mille Babyloniens ayant expiré sur le pal, les murs furent rasés au niveau du sol et la ville se repeupla de colons étrangers. L’on coupa le nez, la langue et les oreilles aux révoltés, on leur creva les yeux et on les enchaîna aux portes du palais. Puis, quand le peuple se fut suffisamment repu du spectacle de leur affreuse agonie, on les exposa sur les pals en longues théories funèbres, et les vautours achevèrent l’œuvre de destruction.

Darius était alors à l’apogée de sa gloire ; tous les pays limitrophes lui étaient soumis, et il songeait à s’assurer la possession des terres lointaines, des vallées et des forêts merveilleuses dont de mystérieux envoyés lui avaient fait la description.

Mais, s’il pensait à la guerre, il pensait aussi à l’amour et n’admettait point que la proie convoitée lui fût ravie.

Ne voulant point punir le fils d’Ariaramnès, son fidèle Satrape, il s’était donc, une seconde fois, dirigé vers le camp pour offrir à Arynès le commandement des troupes qu’il comptait envoyer dans le Pendjab.

Mais Arynès et Nysista avaient disparu.

Seul, Safou, le chat noir, blotti dans un coin de la tente, se dressa à l’approche du Roi des Rois, hérissa son poil phosphorescent et miaula d’une voix rauque.