La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/06
CHAPITRE VI
« C’est dans les tombeaux que vous trouverez le secret des dieux. »
Zaroccha avait été inhumée au milieu des steppes désolés du Sud, dans un endroit consacré aux sépultures maudites dont les Perses se détournaient avec effroi, car il ne leur était pas permis de conserver leurs morts. C’était l’âpre tristesse d’une terre de silence, où, seuls, les oiseaux de proie ouvraient leurs ailes sombres. Des herbes de cendre et de rouille croissaient entre les ruines des pierres tumulaires, et le pied, partout, remuait des ossements de suppliciés dans la poussière grasse.
Après une dépression de terrain, semblable à un grand amphithéâtre naturel, les murailles d’un temple désert se dressaient sinistrement, et, dans l’enceinte, même, une source avait jailli dont les eaux s’écoulaient lentement en filets de cristal pur. C’était le seul sourire de ce lieu désolé.
Pourtant, un voyageur s’avançait avec précaution entre les sépultures, se baissant, parfois, pour reconnaître de mystérieuses inscriptions. La terreur le faisait frissonner, poignante sensation de l’ombre immense qui l’entourait. Un vent brûlant soulevait la poussière des tombes, et, contre les vieilles pierres, gémissait faiblement. Le visiteur, qui n’était autre qu’Arynès, le fils du Satrape, chancelait alors et s’arrêtait indécis. Il lui semblait qu’une bande de spectres accourait en ricanant du plus noir de la solitude. Des formes blanches passaient entre les ruines ; une buée lourde montait du sol ; les pierres se parsemaient de paillettes d’or.
Arynès, cependant, secouait son effroi et repartait d’un pas mal assuré. Une sueur perlait à son front, car il songeait à l’action coupable qu’il allait commettre, et il se préparait à lutter contre les génies de l’ombre… Ils étaient là, allant, venant, dansant devant lui, l’appelant d’une voix grêle, vite éteinte dans un éclat de rire.
Les roches paraissaient démesurément grandes ; quelques arbres morts, ayant servi à d’anciens supplices, dressaient leurs bras squelettiques qui craquaient.
De tous côtés montaient des lumières vertes, des lucioles fantastiques ; et c’était, maintenant, dans le lointain, un bruit d’os et de chaînes. La ronde des feux-follets tourbillonnait plus haut, des voix pleuraient plus fort et les ghoules des sables maudits, les satanes aux cheveux de braise, hôtesses des cavernes profondes, allaient sans doute défendre leur domaine.
Voici que les rocs s’animaient, que les esprits mauvais se changeaient en pierres pour écraser l’imprudent sous leur masse pesante… Mais l’officier continuait son chemin, malgré les faces grimaçantes qui s’approchaient et le vent terrible qui le faisait chanceler. Soudain, une pierre se dressa sous ses pieds et il tomba dans un fossé, tandis que, plus ironiques, des rires éclataient autour de lui. Éperdument s’agitaient les petites lumières capricieuses ; partout d’énormes oiseaux de proie battaient lourdement des ailes. Le ciel paraissait descendre avec eux ; c’était une voûte noire et tumultueuse qui allait étouffer les cris, les sanglots, le dernier râle du profanateur.
Zaroccha reposait dans une sorte de chambre sépulcrale, à la mode égyptienne. Son corps momifié semblait garder le coffret magique que Nysista avait pieusement mis auprès d’elle. C’était celui qui, dans la misérable butte de la sorcière, avait excité la convoitise des voisines, l’humble boîte remplie de pierres précieuses et de joyaux rares. Des rubis et des émeraudes glissaient par le couvercle, mal clos, un collier pendait sur le bois noir comme un serpent de feu… C’est ce que vit, tout d’abord, l’officier, lorsqu’il eut réussi à violer la triple porte souterraine de l’hypogée. D’une main tremblante, il éleva une torche au-dessus de ces richesses dont ses yeux se détournaient, cependant, dans la crainte d’une intervention terrifiante et maléfique.
Il lui semblait que la momie, entourée de ses bandelettes, allait sortir de son sarcophage pour s’opposer au criminel larcin. Le couvercle se déplaçait, en effet, glissait lentement, et le cercueil apparaissait, couvert de dorures et de caractères hiéroglyphiques. Arynès, attiré par une force invincible, ne détachait plus ses regards du cartonnage, exactement moulé sur le corps de la morte. Zaroccha était donc bien dans son tombeau, et, sans doute, allait-elle défendre jalousement le trésor qui dormait auprès d’elle.
Sous le masque doré les traits de la sorcière semblaient grimacer, un rictus tordait ses lèvres peintes. Arynès, indécis, restait debout auprès des richesses qui gisaient sur le sol et dont il lui eût été si facile de s’emparer.
Qui donc s’apercevrait de son larcin ?… Ces joyaux, inutiles à la morte, lui redonneraient, à lui, la richesse qu’il avait perdue. Il entourerait Nysista de luxe et de tendresse, rien ne serait trop beau pour parer sa grâce adorable et rien désormais ne troublerait plus la félicité reconquise !…
L’officier se promettait aussi de ne plus jouer, de conserver jalousement son trésor pour un avenir de joie tranquille et de sécurité.
Tandis que la jeune fille intercédait pour lui auprès de Darius, il avait fui vers les solitudes du Sud afin de dévaliser le tombeau de Zaroccha. Depuis longtemps, déjà, il songeait aux richesses qui dormaient dans ce lieu mortuaire, et dont personne, excepté son amante, ne connaissait la présence. Ces pierreries, ces joyaux, lui appartenaient bien un peu, puisqu’il avait recueilli Nysista et qu’il était décidé, maintenant, à la garder toujours avec lui.
Cependant, de nouvelles terreurs le paralysaient auprès du coffret magique. La fièvre faisait trembler ses mains ; il insultait les fantômes qu’il ne pouvait vaincre, les spectres gardiens d’un or inutile qui se fût animé pour lui, eût pris une vie chaude et lumineuse, une vie bienfaisante et douce.
Les esprits moqueurs grouillaient et fourmillaient dans les ténèbres, malgré les soupirs d’Arynès qui, les yeux fermés, murmurait de très antiques et souveraines formules magiques.
Il sentait l’influence néfaste comme le chien qui aboie à la lune, il se rappelait les frissonnantes légendes, qui avaient glacé son enfance, quand sa vieille nourrice parlait à voix basse et que le vent nocturne sifflait à travers les roseaux.
Et puis, Zaroccha n’était-elle pas venue le visiter pour lui demander son amour ?… Mais non, Zaroccha était morte, et les morts ne reviennent pas !… Il avait rêvé, sans doute, et son imagination exaltée avait conservé l’empreinte terrifiante du songe ?…
Certes, il s’était effrayé à tort ; ses nerfs et son cœur, asservis aux noires superstitions de sa race, étaient seuls coupables de peur et de mensonge ! Tant de fois, dans la suite des ans, ses ancêtres avaient ainsi frissonné sans raison au récit des enfantines légendes de gnomes et de vampires !
Il rouvrait les yeux, fixait un regard effaré sur le masque tragique de la sorcière, et il lui semblait que les lèvres de carton s’étaient décloses, qu’un souffle froid en sortait qui faisait vaciller la flamme pâle de la torche.
Une horreur profonde paralysait l’officier qui n’osait se baisser pour prendre le coffret et s’enfuir avec son trésor, sans retourner la tête. Le cauchemar planait sur son intelligence défaillante, il tremblait de rage impuissante.
Zaroccha, se disait-il, a peut-être été enterrée vivante ?… Suis-je certain de l’avoir frappée ?… N’était-ce pas encore une erreur de mon imagination morbide ?… Les êtres, enfouis prématurément, peuvent se conserver longtemps dans un état de somnambulisme. Leurs doubles sont, sur la terre, encore enchaînés par un lien invisible et ils doivent, s’ils sont avides ou criminels, aspirer la quintessence du sang de ceux qui les évoquent. Zaroccha, vampire farouche, ne va-t-elle pas engluer mes mouvements, me paralyser affreusement pour transmettre ma vie à son corps rigide ?…
Il se rappelait ce que l’on disait de l’exhumation des ghoules qui suintaient le sang, montraient dans leur poitrine un cœur épais et vivace, à la manière des végétaux.
Déjà, il avait saisi son épée pour en frapper le monstre, mais une force occulte avait paralysé son bras, l’arme était tombée sur le coffret magique avec un bruit retentissant.
Le vent, au dehors, gémissait plus tristement ; c’était une large et profonde lamentation que coupait le rire grêle des gnomes et des lutins.
Arynès, pourtant, avait mis son manteau sur la tête de la momie, pour ne plus voir le masque grimaçant, ne plus sentir le souffle glacé qui sortait des lèvres peintes. Agenouillé près du trésor, il s’apprêtait à prendre le coffret, malgré les battements furieux de son cœur qu’il entendait distinctement au-dessus des sanglots du vent et des rires des esprits. Déjà, il avait rejeté le couvercle pour contempler les joyaux rares, plus scintillants que les rayons du soleil, — toute une braise de pierreries aux flammes multicolores !
Extasié, il puisait dans cette vue une force nouvelle, un espoir de délivrance immédiate, de salut. Tout était oublié des vaines épouvantes et des remords, une vie triomphante allait commencer pour lui !
Arynès essayait de soulever la lourde boîte, mais, une main froide jaillit du cercueil de Zaroccha et se posa sur le dépôt sacré comme une araignée noire, monstrueuse, effroyable…
Arynès jeta un cri, laissa tomber la torche, qui s’éteignit, et sortit en hâte du tombeau.