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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/07

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CHAPITRE VII

« Le glaive d’or de Mithra doit immoler le taureau sacré. »

(Zoroastre.)

Toute la nuit, l’officier erra parmi les ruines, sous le rire ironique des esprits malins ; puis, il s’endormit, enfin, anéanti, brisé de terreur et de fatigue.

Et il rêva qu’une grande ombre s’appesantissait sur lui, comme une toile d’araignée sur une mouche imprudente. Sans cesse la trame se resserrait, l’emprisonnant plus étroitement, plus cruellement…

C’était comme un suaire velu qui étouffait les battements de sa poitrine, fermait ses paupières, formait tampon dans sa bouche, entrait dans ses oreilles et ses narines. Et le souffle d’un être visqueux, immonde, passait au travers de la toile, une main de fer lui serrait la gorge, de plus en plus fort, meurtrissait ses chairs invinciblement.

Une douce voix de femme le tira de l’affreux cauchemar, et il vit, près de lui, assise sur un fragment de roc, Nysista qui le regardait tristement.

— Toute la nuit je t’ai cherché, dit-elle, qu’es-tu donc venu faire ici ?…

Il ne savait plus, interrogeait ses souvenirs, la tête lourde, la pensée incohérente. Elle reprit avec insistance :

— Je te retrouve auprès du tombeau de Zaroccha. Ah ! quelle solitude mortelle !…

Une lueur se fit dans l’esprit de l’officier ; il se rappela qu’il était venu dans ce lieu sinistre pour voler le trésor de la sorcière, et il essaya de gagner Nysista, de l’associer à son projet.

— Oui, dit-il, je suis venu pour reprendre le coffret.

Elle se leva, frissonnante.

— Oh ! tu n’oserais pas.

Il lui saisit le poignet avec force.

— Qui le saura ?… Il me faut ce trésor, car nous n’avons plus rien.

— Mais, ces joyaux ne nous appartiennent pas !

— Ils n’appartiennent à personne, et tu as le droit de t’en emparer.

— Non ! non ! gémit-elle.

— Peut-être es-tu la fille de la femme qui repose ici ?

— Tu sais bien que non !

— Je ne sais rien, et ne veux rien savoir. Fais ce que je t’ordonne. Va chercher les pierreries de Zaroccha, les portes de son tombeau sont ouvertes…

La jeune fille se jeta aux pieds de son amant.

— N’exige pas de moi cette action coupable !… Je n’aurais pas, d’ailleurs, l’énergie nécessaire ; je succomberais avant de pouvoir t’obéir !… Mon seul Maître ! mon Époux bien-aimé ! ne sois pas plus cruel que nos pires ennemis, ne m’ordonne point ce qui est au-dessus de mes forces !

Elle étreignait ses genoux, levait sur lui ses doux yeux ruisselants de larmes.

Et il sentait son cœur s’amollir devant cette douleur. L’amour, pour un moment, chassait les pensées coupables et l’âpre folie du lucre. Il laissait sa tristesse errer à travers le monde papillotant des souvenirs caresseurs ; il ne voyait plus que les lèvres savoureuses de sa maîtresse, il ne sentait plus que le parfum subtil de sa tiède chevelure. Ses seins se gonflaient doucement sous ses doigts fiévreux ; sa beauté se révélait immanente au monde dans ce paysage désolé qu’elle douait de son âme passionnée et câline. Ses prunelles rayonnaient comme des étoiles dans le ciel sombre, et tout en était miraculeusement illuminé.

Il retrouvait la joie des sens, la volupté invincible des premiers baisers. La coupe des plaisirs divins s’emplissait à nouveau, il brûlait d’y mettre ses lèvres.

Sur son cœur il attira la jeune fille, tandis que les oiseaux de proie rétrécissaient sur leur tête leur vol sinistre. Mais il ne les voyait plus, il n’entendait plus leurs clameurs sauvages dans le délire fervent de tout son être.

Dans ses bras Nysista s’abandonnait, offrant ses yeux humides, ses lèvres ardentes, et toutes les fleurs enivrantes de sa jeunesse triomphante.

Ils s’étreignaient sur un tombeau, dans la poussière des morts, mais que leur importait, le souvenir funèbre des tortures humaines, des crimes et des désespérances ?… Ils n’existaient que pour leur tendresse et l’œuvre divine de résurrection !