La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/08
CHAPITRE VIII
« La lumière astrale est émanée du soleil ; la terre est sa nourrice… »
— Partons, dit Nysista, en revenant à elle, après l’ivresse adorable de son amour. Peut-être Darius t’aura-t-il donné le commandement que tu ambitionnes… Je l’ai tant supplié !…
— Ah ! fit Arynès avec joie, en effet, ce serait le salut.
— Il est juste et bon, notre grand Roi ; il voudra te sauver des autres et de toi-même…
— Fuyons, fuyons vers les forêts verdoyantes, à travers les plaines radieuses, vers les ondes fraîches et bienfaisantes !…
Elle s’animait d’une pieuse ardeur, voulant l’arracher aux influences perverses qui, déjà, l’avaient ravi à son cœur.
— Ta grâce resplendit, Nysista, dit-il, en l’admirant, comme aux premiers jours ; ton âme, aussi, est une petite lumière qui me guide et me réchauffe. Par elle je suis meilleur, et les spectres du mal rentrent dans les ténèbres… Mais, j’aurais voulu rouvrir le cercueil de Zaroccha, car je crois qu’elle n’est qu’en léthargie.
— Folie ! dit Nysista, en tremblant malgré elle, je l’ai parée pour le séjour dont on ne revient pas.
— En es-tu certaine ?… Il eût mieux valu brûler son corps ou le donner aux oiseaux de proie, comme cela se pratique chez nous.
La jeune fille inquiète garda le silence.
— Te rappelles-tu l’histoire de ce Mage qu’on avait laissé en terre étrangère ?… Lorsqu’on le retrouva, vingt ans après sa mort, le cœur restait intact dans sa poitrine, plein d’un sang rouge et frais, toujours battant pour la vérité sainte ; et ce cœur demeura ainsi pendant de longues années dans le cadavre desséché.
— Ne pensons pas à ces choses ; elles sont trop mystérieuses pour nous et nous épouvantent ; vivons pour nos baisers, pour les bois odorants et les fleurs qui neigent sur nos têtes. J’enroulerai à mes poignets des grappes roses et blanches, mes bras nus te feront un collier d’amour qui te protégera contre les enchantements !
— Oui, dit-il, rentrons, ce lieu est sinistre.
— Retournons parmi les humains, car, ici, c’est le séjour de la mort !… Viens goûter la sorcellerie des caresses, l’extase des secrets voluptueux que tu m’as enseignés et sois à jamais le prisonnier de mes étreintes !
Il jouissait des images suscitées par l’ardente parole de sa maîtresse ; il voyait se lever, en splendeur d’apothéose, le triomphe de l’amour. Attendri, il tenait Nysista enlacée dans la brûlure des sables, dans la cendre des morts, qui lui semblait plus douce qu’un pollen de fleur.
Il avait oublié les fatigues, les longs ennuis de la lutte, les défaites et les misères… Mais, imprudemment, elle le rappela à la réalité.
— Darius, dit-elle, nous sera secourable.
Arynès avait repris son visage chagrin.
— Non, soupira-t-il, Darius ne fera rien pour moi, parce qu’il te désire et que je t’ai refusée.
— Espérons toujours, l’espoir est si doux, mon Bien-Aimé !
Longtemps ils marchèrent par les routes poudreuses, puis, dans la nuit, ils regagnèrent le camp, et se glissèrent sous leur tente, au milieu des soldats pesamment endormis.
Rien n’était changé dans cet abri tiède, capitonné d’étoffes soyeuses et de fourrures. Safou, arrondissant l’échine, vint les saluer d’un rauque et câlin ronronnement. Puis, d’un bond, sautant sur l’épaule de la jeune fille, il frotta son museau noir contre la joue fraîche et satinée.
Le félin fermait ses yeux verts, rentrait ses griffes, et de magiques étincelles crépitaient sur son pelage sombre.
La nuit fut généreuse aux amants, qui oublièrent tout ce qui n’était pas l’adorable poème de foi et de confiance. Puis, quand vint l’heure des travaux habituels, Arynès songea à ses vaines terreurs, à son expédition manquée, à sa vie précaire au milieu du luxe envié de ses chefs. Pourquoi avait-il hésité à prendre les joyaux de Zaroccha ?… Son imagination troublée avait cru voir le geste de la morte pour défendre son bien ; mais, en réalité, la seule puissance mystérieuse de son effroi avait agi. N’était-il point assez fort pour combattre les chimères du rêve et même les ennemis réels de son bonheur ?
Une ivresse morbide persistait en lui. Son intelligence, aussi débilitée que sa volonté, retombait sur elle-même avec lassitude. Et, de nouveau, il se disait que les fantômes surgis dans les cauchemars des nuits fiévreuses existaient et vivaient de l’homme, sans cesse présents, quoique presque toujours invisibles. S’ils grandissent et se déforment, lorsque nos sens affinés nous permettent de les distinguer, c’est que notre épouvante les enveloppe, malgré nous, les repousse et les fuit.
Mais, les spectres reviennent plus menaçants, car ils attaquent surtout ceux qui les craignent ou ceux dont, eux-mêmes, ils ont peur.
Les larves ont un corps aérien, formé de la vapeur du corps de l’homme. Elles cherchent le sang répandu, et se nourrissent dans la fumée des sacrifices.
Ce sont les fantômes des cauchemars impurs que l’on appelle les incubes et les succubes. Mais la cohésion de leur corps fantastique étant très faible, ils craignent l’air, le feu et l’eau. Ces larves, attirant à elles la chaleur vitale, épuisent rapidement ceux qu’elles persécutent. Les vampires ne lâchent leur proie que lorsqu’ils ont tari la source même de la pensée et de la vie.
N’était-ce donc qu’une émanation de son être angoissé que l’officier avait vue dans l’hypogée de Zaroccha, ou simplement un mensonge de son imagination morbide, surexcitée par l’ombre et le mystère ?…
Non, se disait-il, les sorcières existent et chacun sait qu’elles pratiquent d’horribles enseignements, s’adonnent à d’abominables rites. Jalouses de l’amour et de la vie, elles reviennent, la nuit, dévorer d’affreuses caresses la victime qu’elles ont choisie. Elles volent les enfants et sacrifient les vierges, dont elles prennent le corps innocent. Ce sont les lamies, les stryges, les empuses qui empoisonnent l’existence. Ce sont les femmes perverses qui dégradent leurs amants ; ce sont les empoisonneuses farouches qui font servir la nature même à leurs crimes ! Ce sont toutes celles dont la volupté affaiblit l’âme et qui ne savent inspirer que des passions honteuses. Lorsque l’on est possédé par les monstres de la folie et du vice il faut les subjuguer, les vaincre par la crainte et le mépris.
Pourtant, Arynès, après ses belles résolutions vertueuses se sentait, tout à coup, attiré vers l’abîme des passions redoutables. Il appelait Zaroccha qui, sans doute, lui donnerait la richesse et la gloire. Pour un peu d’or il était prêt à se vendre au génie maléfique, à se livrer corps et âme aux monstrueuses caresses.
— À quoi songes-tu ?… demandait Nysista.
Et il se révoltait contre son affection tyrannique.
— Je songe, répondait-il, que je voudrais vivre toutes les vies en une seule, dans les sortilèges et les envoûtements. Qu’importe l’ennemi à celui qui s’enivre et qui oublie ! Fameux, entre tous, fut ce tyran de Babylone qui attendit le trépas au milieu de ses femmes et de ses esclaves dans la splendeur de la plus sublime orgie ! Les clameurs de l’ivresse se mêlaient au bruit des instruments, dans la fumée des parfums, et les lions apprivoisés rugissaient doucement, sous les terrasses illuminées. Puis, ce fut une clarté immense et sinistre, telle que n’en avaient jamais vu les nuits de Babylone : une flamme invincible qui sembla repousser et élargir la voûte sombre des cieux ; un bruit semblable à celui de la foudre, éclatant en même temps sur tous les points de l’horizon, bouleversant la ville de fond en comble sous une pluie de cendre, de lave et de feu !…
Enfin, l’ombre descendit sur les êtres qui avaient vécu, sur les richesses à jamais enfouies ; Sardanapale n’existait plus, et, le lendemain, les vainqueurs cherchèrent vainement la trace de son palais magique !… Ah ! mourir dans cette apothéose ! quel bienfait des dieux !…