La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/10
CHAPITRE X
« Ne chante point de vers, si tu n’as point de lyre. »
Tout était calme, maintenant, sous la tente de l’officier. Une petite lampe lançait ses dernières lueurs dans un récipient de jade, et Safou, qui avait sauté sur le lit, se couchait en rond sur la poitrine de Nysista.
Arynès, écartant doucement le chat familier, contempla son amante.
Elle dormait profondément, un bras replié sous sa tête fine, pâlie par les émotions de ces dernières journées. Un baiser passionné ne la réveilla point ; c’est à peine si une faible respiration entr’ouvrait ses lèvres.
L’officier songeait à sa jeunesse fastueuse auprès du Satrape puissant. Il avait des armes, des chevaux, des serviteurs dévoués et tous les hochets que pouvait souhaiter son jeune orgueil. Pourquoi n’avait-il pas su conserver ces rares bienfaits de l’existence ? Pourquoi, dans un jour de révolte stupide, avait-il bravé et insulté son père ?… Sans doute, la semence mauvaise était-elle en lui, poussant ses surgeons empoisonnés, malgré les saines cultures et les sages enseignements ?… Puis, chassé du toit paternel, livré à lui-même, il avait perdu ses biens, et, pour les reconquérir, avait glissé dans tous les abîmes du vice.
Qu’il faut peu de chose, se disait-il, pour bouleverser une conscience humaine !… Quelques mots imprudents, quelques orgies maladives peuvent conduire au crime par des chemins mystérieux, semés d’embûches.
Rien n’est donc indifférent, ici-bas, puisque les circonstances les plus minimes décident parfois de toute une vie ! Un voyage, une entreprise imprudente, moins encore, une parole inconsciente, engagent l’avenir des êtres et tous leurs efforts ne sauraient délier ce qu’un événement banal a uni à jamais… Cette petite fille, qui cueille des plantes dans la montagne, et que nul voyageur n’a remarquée, sera bientôt l’élément nécessaire à l’existence d’un homme ; ses yeux, qui se sont à peine tournés vers lui, se mouilleront des larmes de la passion la plus ardente ; sa bouche, qui est restée muette, se collera à la sienne avec des cris et des sanglots. Hier, ils n’étaient rien l’un pour l’autre, demain ils ne comprendront plus comment ils ont pu ne point être réunis toujours ; hier, un monde les séparait, demain, ils ne feront plus qu’un seul et même être d’amour et d’harmonie.
Arynès demeurait immobile, enfoui dans les tortures du rêve. Son cœur était douloureux comme si une main l’eût serré dans sa poitrine. Sa pensée inquiète palpitait comme un oiseau blessé, l’aile endolorie, impuissante. Le vampire, quoique invisible, était-il donc toujours là à le menacer dans l’ombre ?… Il lui semblait que d’épaisses vapeurs l’enveloppaient, et il tressaillait au moindre bruit. Le seul qu’on entendît, cependant, était le crépitement de la petite lampe et le murmure confus du camp qui commençait à s’éveiller.
Tout à coup, Nysista poussa un long soupir et se dressa sur son séant.
— Arynès, dit-elle, en regardant son amant avec épouvante, ne me quitte pas, n’écoute pas les voix de démence qui parlent dans le sommeil !… Tu sais bien qu’elles mentent et qu’elles ne peuvent te suggérer que des pensées coupables !…
L’officier se troubla.
— Que veux-tu dire, ma Bien-Aimée ? Je n’ai pas quitté ta couche, je n’ai rien vu, rien entendu !
— Peut-être, reprit-elle en frissonnant, es-tu sincère ; mais, moi, j’ai fait un horrible rêve.
— Quel rêve ?…
— J’ai rêvé que des spectres t’entraînaient dans leur ronde macabre, et que tu jurais de leur vendre ton âme pour un peu d’or. Ils ricanaient en t’obligeant à signer le pacte honteux.
— Ma Bien-Aimée, dit Arynès, en étreignant sa maîtresse, il faut chasser ces visions funèbres. Tu sais que je n’existe plus que pour ton amour et que je donnerais ma vie avec joie pour calmer tes craintes !
— Hélas ! soupira-t-elle, rien ne saurait me rendre la confiance et le calme, tant que nous resterons ici. Darius m’a promis, pour toi, une mission lointaine qui pourra te couvrir de gloire et assurer ton avenir… Nous partirons, mon Adoré, et nous chercherons ailleurs une félicité que rien ne nous rendrait dans ce pays maudit. Je revêtirai des habits masculins, je combattrai à tes côtés ; puis, le soir, dans l’isolement de notre retraite d’amour, je redeviendrai ta servante.
Arynès demeurait songeur.
— Oui, dit-il, après un assez long silence, ce serait, sans doute, le salut, mais Darius ne me donnera pas le commandement de ses troupes.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il t’aime, et qu’il espère toujours te posséder, en dépit de mes refus.
— Darius est juste et bon.
— La passion contrariée peut neutraliser toute justice et toute bonté.
Nysista baissait la tête, car elle comprenait que son amant avait raison, que tout bonheur serait peut-être perdu pour elle.
La jeune fille était superbe, ainsi, avec l’éclat sombre de ses prunelles et la meurtrissure de ses paupières aux longs cils recourbés. Ses sourcils rejoignaient farouchement leurs lignes minces à la racine de son nez aquilin, dont les narines frémissaient, et les coupes jumelles de ses seins se dressaient en révolte.
Arynès pensait avec tristesse qu’il lui faudrait abandonner l’adorable créature pour obéir à l’influence occulte de la sorcière, si telle était la volonté des mauvais esprits, et il s’efforçait d’éloigner les sombres pressentiments qui, depuis de longs jours, embrumaient sa vie.
Nysista inclinait son front sur la poitrine de son maître, comme un calice trop chargé de parfums et de rosée. Ses longs cheveux tièdes emprisonnaient le jeune homme qui respirait avec délices leurs arômes voluptueux, et elle offrait ses yeux voilés de larmes, sa bouche gonflée de sanglots, à la caresse consolante et berceuse.
Leurs mains s’unissaient fiévreusement, leurs lèvres, qui se prenaient et s’abandonnaient, avaient des soupirs lascifs et douloureux.
— Ne t’éloigne pas du camp aujourd’hui, mon Bien-Aimé, reprit-elle ; je serai plus tranquille si tu restes au milieu de tes compagnons, tout près de moi.
— Je ne m’éloignerai pas, dit-il… D’ailleurs, où irais-je ?… Tu sais bien que je n’ai pas de quoi me parer ni me faire honneur ? J’ai joué ou vendu mes armes, tes joyaux et, même, mon coursier noir dont j’étais si glorieux.
Elle se fit câline, passa son bras au cou du jeune homme.
— Si tu voulais, dit-elle, je pourrais danser devant les chefs, leur révéler l’avenir d’après les lignes de leur main. Zaroccha m’a initiée à cette science facile… Cela nous rapporterait toujours quelque chose.
Mais il refusa avec hauteur.
— La femme qui m’appartient ne saurait se donner en spectacle pour un salaire dérisoire. Tu es trop pure et trop fière pour amuser ces êtres grossiers…
— Alors, comment ferons-nous, si Darius ne nous vient pas en aide ?
Il eut un geste farouche qu’elle crut deviner.
— Ah ! mon Bien-Aimé, s’écria-t-elle avec joie, comme je te comprends et comme je suis heureuse de te savoir si résolu ?… Oui, avec toi, la mort serait bienfaisante, et rien ne vaudrait la volupté de ta suprême étreinte !…