La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/11
CHAPITRE XI
« L’esprit se revêt pour descendre et se dépouille pour monter. »
Par les conjurations et les maléfices, Arynès eût voulu se mettre directement en rapport avec les démons et les dieux, poussé par un instinct anarchique de révolté. Il souffrait, surtout, de ne pouvoir chasser l’influence occulte qui pesait sur lui, de se sentir si faible devant la volonté mystérieuse qui le dirigeait, malgré sa résistance, et lui dictait ses lois.
Il s’enivrait de vertiges et ne redoutait plus de tomber dans l’abîme de la démence, puisqu’il n’était qu’un visionnaire et un halluciné.
Rien, désormais, ne lui semblait impossible des phénomènes qui, jadis, révoltaient sa raison. Il admettait l’existence des miracles les plus diaboliques et la présence d’une force invincible qui paralysait la sienne. Mais il craignait tout de l’avenir, car il savait que les génies maléfiques sont avides de sang et ne promettent leur protection qu’au prix de la trahison et du meurtre.
L’officier avait quitté Nysista pour rejoindre ses chefs. Il marchait lentement au milieu des soldats qui le suivaient d’un regard curieux et, parfois, hasardaient un sourire, car ils le jugeaient un peu fou et possédé des méchants esprits.
Une bande de charmeurs occupait l’attention d’une cinquantaine d’hommes, rangés en cercle autour d’un mauvais tapis. Quelques musiciens accompagnaient la représentation, en soufflant dans de longs roseaux en forme de flûtes, percés aux deux bouts. Ils tiraient des tiges creuses des sons tristes et harmonieux qu’ils prolongeaient jusqu’à extinction de souffle.
Des jongleurs tourbillonnaient frénétiquement autour de trois corbeilles que recouvraient des peaux de chacals, et, bientôt, des reptiles soulevèrent la fourrure. C’étaient des serpents tiquetés de vert et d’orange, de ces espèces dangereuses qui peuvent gonfler leur tête en écartant les plaques qui la recouvrent, et dont la morsure est une brûlure mortelle.
Les reptiles, après avoir rampé, pendant quelque temps, se dressèrent sur leur queue et se balancèrent mollement en suivant la mesure des flûtes de roseaux. Puis, les mâchoires dilatées, dardant leur corps vers les charmeurs, ils essayèrent d’attraper leurs jambes nues. Hideusement ils dilataient leurs écailles, en faisant entendre un sifflement courroucé.
L’un des danseurs s’arrêta, soudain, et les serpents s’enroulèrent à ses bras et à ses jambes. Immédiatement, l’homme en fut couvert, mais, ayant prononcé une invocation magique, il cueillit sans difficulté les longs corps souples qui se balancèrent à ses mains, comme des tiges vivantes, désormais inoffensifs et soumis.
Arynès s’était arrêté pour contempler le charmeur.
— Tes reptiles ont perdu leurs crochets, dit-il dédaigneusement, et tu ne crains plus leur venin.
Un soldat, en riant, avait offert son bras.
— Prends garde ! cria l’un des joueurs de flûte qui avait vu le mouvement.
Mais, déjà, l’homme, cruellement mordu, retirait son bras en gémissant. Il tournait sur lui-même convulsivement, durant une minute, chancelait et tombait mort, tandis que sa chair, immédiatement décomposée, prenait une teinte bleuâtre.
— Tu vois, dit le charmeur à Arynès, mes serpents peuvent donner le trépas, et ce n’est que par la vertu de mes incantations que j’évite le danger.
Arynès songeait qu’il n’aurait qu’à offrir le bout de ses doigts aux dangereux reptiles pour être délivré du supplice de la vie, et, déjà, comme malgré lui, il se faufilait au premier rang des spectateurs, lorsqu’une voix l’appela familièrement. De mauvaise humeur il se retourna.
— Ah ! c’est toi, Mirjam ?…
Mirjam, un officier de la Garde Royale, semblait, depuis quelque temps, avoir pris en affection le fils du satrape. En réalité, il obéissait aux ordres de Darius qui espérait conquérir par la ruse ce qu’on lui avait refusé de bonne volonté.
— Le spectacle que t’offrent ces jongleurs est donc bien attrayant ? demanda Mirjam en s’approchant avec curiosité… Mais il fit une moue de dégoût, en apercevant le corps noirâtre du soldat.
— Ce n’est pas de notre faute, expliquaient les charmeurs, cet homme s’est fait mordre, malgré nous.
— Empoignez ces imposteurs, dit l’officier aux soldats, et châtiez-les comme ils le méritent pour le meurtre de l’un des vôtres.
Puis, entraînant Arynès, il le conduisit à l’extrémité du camp.
— Où allons-nous ?
— Où tu voudras, pourvu que nous échappions au spectacle de l’écorchement et de l’empalement de ces maudits !
— Ils n’étaient point coupables…
— Bah ! s’ils ont vraiment un pouvoir mystérieux, ils sauront échapper au supplice… Je leur fournis l’occasion de prouver leur science.
— Peut-être, dit Arynès songeur.
Ils marchaient dans une atmosphère de feu ; l’air était sec et pénible à respirer ; les chevaux des cavaliers qui passaient auprès d’eux respiraient bruyamment, tout s’engourdissait dans une somnolence morbide.
Pourtant, un cri déchira l’espace ; Arynès comprit que le tourment des charmeurs commençait, et que les soldats de Darius s’amusaient à leur manière. Déjà, sur leur chemin, de lamentables êtres, enterrés jusqu’au cou, imploraient un peu d’eau fraîche ; d’autres achevaient de mourir dans des peaux de bœuf exposées au soleil, affreux suaires qui, en se rétrécissant, étouffaient leur victime. Trois hommes, près d’une tente, avaient introduit dans un étui de bois un maraudeur, ne laissant en dehors que la tête grimaçante qui leur servait de cible. Une vingtaine de flèches criblaient la face du malheureux dont les orbites crevées saignaient abondamment. Plus loin, deux soldats, très attentifs à leur besogne, enfonçaient de longues épines sous les ongles d’une femme accusée de vol ; un troisième bourreau lui tenaillait les mamelles, et se préparait à la couper en petits morceaux, car elle n’avait pu lui indiquer l’endroit où elle avait caché son larcin.
Arynès et Mirjam, habitués à de semblables exécutions, s’éloignaient avec indifférence. Ils gagnaient maintenant la limite des tentes ; de longs vols de vautours annonçaient le voisinage des pals parés de leur proie humaine, au milieu des lamentables cercles de crucifiés. L’avenue sanglante s’étendait au loin, empoisonnant l’air, malgré la voracité des oiseaux de proie.
— Où allons-nous ? demanda encore Arynès avec ennui.
— Ne veux-tu pas fuir ce spectacle écœurant pour retrouver quelques joyeux compagnons de plaisir ?…
L’officier s’arrêta.
— Le jeu, dit-il… Tu désires me faire jouer encore ?… mais tu sais bien que je n’ai plus rien.
— Bah ! je te prêterai autant de dariques que tu en souhaiteras.
— Non, n’insiste pas ; la tentation est dangereuse pour moi.
— Il ne faut jamais résister à un désir, car la satisfaction qui s’offre inutilement est perdue pour nous.
— Après le plaisir vient le remords.
— Pas toujours… tu peux gagner, Arynès.
— Non, non, ne me donne pas cet espoir coupable… J’ai peur, te dis-je…
Mirjam eut un rire méprisant.
— Peur de quoi ? Quel danger te menace ?
— J’ai peur de l’invisible, peur des ennemis mystérieux qui m’entourent et me poussent vers l’abîme…
— C’est donc parce que tu as enlevé la fille de la sorcière Zaroccha que tu trembles ainsi ?…
— Quoi, tu sais ?
— Nous savons tous, dit Mirjam ironiquement, que la vieille se faisait des oracles avec des têtes de suppliciés, en leur mettant sous la langue une lame d’or couverte de caractères magiques… Peut-être as-tu gardé, avec la fille, quelques-uns de ces sanglants trophées ?
— Non, fit Arynès, mais j’ai promis à ma maîtresse de ne plus jouer.
— Si ce n’est que cela, tu obtiendras facilement ton pardon en apportant à la belle les joyaux et les parures qu’elle aime… Je sens que les génies de l’air et du feu te protègent ; un pressentiment étrange m’avertit que tout te réussira, aujourd’hui… Je suis tellement certain de ce que j’avance que je ne risquerais rien contre toi.
— Vraiment ? fit Arynès, indécis.
Et il se laissa entraîner vers la tente somptueuse et fraîche où se réunissaient les joueurs.