La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/12
CHAPITRE XII
« La douleur est le chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes. »
Ce fut avec une indicible émotion que l’officier s’approcha de la table de jeu. Ce moment redoutable allait décider de son sort. Tout, jusqu’alors, s’était ligué contre lui ; mais le plus petit événement, cette part du hasard dont on ne tient pas un compte suffisant, pouvait le sauver ou le conduire à la plus affreuse catastrophe.
Il joua les pièces d’or que Mirjam lui avait prêtées, et perdit, coup sur coup. La chance, décidément, malgré les prédictions de son ami, ne lui était pas favorable. À chaque darique risqué, il lui semblait entendre un ricanement sardonique, et une sorte de brume bleuâtre passait devant ses yeux.
La physionomie des joueurs avait une expression sournoise et cruelle, qui troublait Arynès plus encore que la persistante adversité.
Cependant, le feu de la passion embrasait ses veines ; déjà, il ne pouvait plus résister à ses ondes magiques, et Mirjam le poussait dans la fournaise par ses conseils et la générosité de ses dons.
Au jeu des figurines succédèrent les dés. Mais, toujours, le nombre de points amené par l’officier fut inférieur à celui de ses adversaires.
Un brouillard sanglant noyait maintenant pour lui les êtres et les choses. Il voyait ramper, monter, descendre des ombres débiles et pâles qui le narguaient ; toutes les voix de la terre chuchotaient autour de lui des sarcasmes et des anathèmes.
Tremblant de rage, il prit son épée et traça dans l’air le cercle des conjurations, afin d’épouvanter les fantômes.
Il luttait contre la fatalité, maudissait sa démence, suppliait les bons génies de lui venir en aide. Mais chaque souvenir néfaste apportait son reflet, chaque mauvais désir créait une image, chaque remords enfantait un cauchemar.
Jusqu’au soir Mirjam lui remit des dariques et des lingots d’or ; la somme qu’il devait était formidable ; ses cheveux se dressaient à l’idée qu’il ne pourrait jamais s’acquitter, que la réprobation humaine pèserait sur lui jusqu’à sa mort.
— J’étouffe, dit-il, laissez-moi regagner mon logis ; demain, je reviendrai et je serai peut-être plus heureux… Demain, j’aurai repris possession de ma raison, je ne jouerai plus au hasard, comme aujourd’hui ; je pourrai m’acquitter, j’en suis certain.
Cependant, ses compagnons qui, par les soins de Mirjam, gagnaient à coup sûr, refusèrent de se laisser convaincre.
— Tu nous dois, dirent-ils, une somme trop importante pour que nous consentions à te quitter… Quelle garantie nous donnes-tu et quelle assurance pouvons-nous avoir de ta sincérité ?…
Arynès frémit sous l’outrage, mais il avait perdu le droit de se venger, et ses lèvres balbutièrent de vagues protestations.
« Ce n’est pas au-delà de la tombe, c’est dans la vie même qu’il faut chercher les mystères de la mort », dit le prophète Daniel. « Le salut ou la réprobation commencent en ce monde, et si la clé d’or, cet instrument du bien et du mal, semble parfois le partage des méchants, elle n’ouvre pour eux que la porte du tombeau ou de l’enfer. »
Cependant, Arynès eût donné son âme pour posséder le talisman magique, et ses yeux, striés de fibrilles sanglantes, ses lèvres sèches, convulsivement serrées, disaient assez son désir.
Mirjam, le jugeant mûr pour le crime, lui mit la main sur l’épaule.
— Écoute, dit-il, je t’offre un moyen de t’acquitter, si tu veux être raisonnable.
— Quel moyen ?…
Et les regards de l’officier étincelaient de convoitise.
— Je te joue tout ce que tu me dois contre Nysista.
— Contre Nysista ?…
Il semblait ne plus comprendre, ayant oublié jusqu’à l’existence de sa maîtresse dans sa passion furieuse.
— Consens-tu ?…
— Mais, je ne sais, je n’ai pas réfléchi…
Il songeait, maintenant, à la prédiction de Zaroccha, et de nouveaux frissons parcouraient sa chair. Il avait troublé le sanctuaire de la tombe ; les mânes irrités de la sorcière se vengeaient cruellement. Les stryges, présidant aux enchantements, entonnaient déjà l’hymne victorieux.
— Consens-tu ? demanda encore l’envoyé de Darius.
— Il le faut bien, soupira Arynès, en agitant les dés d’une main tremblante.
Cette fois la chance lui fut favorable ; il s’enfuit avec une clameur de joie et d’épouvante.