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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/13

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CHAPITRE XIII

« C’est l’heure du Rêve, des Sabbats et des Métamorphoses… Pourquoi crains-tu les mystères de l’ombre ? »

(Livre des Mages.)

Arynès avait joué durant tout le jour ; une nuit profonde noyait maintenant le camp endormi. Il entendait le frôlement des êtres mystérieux qui se pressaient autour de lui sous le vol sinistre des vautours.

Pour tout pouvoir, il faut tout oser, se disait-il, en tâchant de reprendre courage. Son cerveau, tout phosphorescent de lumière magique, était plein de reflets et de figures sans nombre. Quand il fermait les paupières une vision tantôt féerique, tantôt sombre et terrifiante, se dessinait dans la démence de sa pensée… Il courait, à présent, pour étreindre une dernière fois la compagne sacrifiée, la triste amoureuse qu’il ne reverrait plus ; et, toujours, flottaient dans l’air les relents de corruptions et de poisons, parmi les spectres, les lémures, les lutins, et les gnomes ironiques.

Nysista, assise dans le sable, l’attendait impatiemment.

Elle était presque nue ; son corps faisait une tache blanche dans la nuit.

— Ah ! dit-elle, c’est toi !… Je croyais que tu ne reviendrais plus… Je t’avais tant prié de ne pas t’éloigner !

Déjà, elle se pressait contre lui, en lui offrant ses lèvres.

Il la retint sur son cœur, fiévreusement.

— Pardonne-moi, gémit-il.

— Te pardonner ?

Elle ne pouvait voir son regard dans l’ombre, mais elle le sentait immensément triste.

— Tu as joué encore ?…

— Oui, j’ai joué…

— Et tu as perdu ?…

— J’ai perdu, soupira-t-il, si bas, qu’elle devina plutôt qu’elle n’entendit.

Par une bonté charmante, elle ne voulut pas accroître sa peine et parla de ce qu’elle avait fait en l’attendant… Un envoyé du Roi des Rois était venu avec des parfums et des présents ; il s’était montré plein de sollicitude, s’informant de ses moindres désirs. Elle n’avait pas consenti à le recevoir sous la tente, et leur entretien s’était poursuivi devant tous, car elle n’avait rien de caché.

— Et ces présents ? demanda l’officier,

— Tu penses bien que j’ai tout refusé.

— Ah ! fit-il… Mais, ce messager n’était-il point chargé d’une mission pour moi ?…

— Hélas ! non, Darius n’a point tenu sa promesse.

— Darius te désire, Nysista, et, malgré toutes les forces humaines, tu seras à lui.

— Non, Bien-Aimé, je ne serai qu’à toi.

— Quand tu auras vécu dans la splendeur des palais, au milieu des adorations et des hommages, tu oublieras tout, comme oublie la prêtresse qui a mangé le népenthès sacré. Ta vie passée te semblera un rêve obscur, tes tendresses antérieures s’évaporeront comme l’encens sur le réchaud des évocations… La femme aimée d’un roi ne se souvient plus des hommes.

— Pourquoi me dis-tu cela, Bien-Aimé ?…

— Parce que je connais les femmes.

— Les autres ne sont pas semblables à moi.

— Tu ne peux, mon Adorée, parler de ce que tu ignores. Quand tu auras puisé aux trésors du Maître tout puissant, et que l’or coulera de tes doigts comme une onde fulgurante, tu ne songeras plus au pauvre officier !… Les prêtres, l’armée, le peuple, toutes les sublimes possessions du Roi des Rois t’appartiendront, et, peut-être, répudiera-t-il ses autres épouses pour te faire plus grande.

— Mais, tu délires ! dit-elle, en souriant.

— Non, j’ai toute ma raison. L’avenir se dessine devant moi en traits de flammes.

— Parlons de notre amour.

— Si tu veux, soupira-t-il… Aime-moi bien pendant qu’il en est temps encore.

Mais elle ne l’entendait plus. Elle l’avait attiré sur la couche qu’éclairait faiblement la petite lampe, et, déjà, ses lèvres cherchaient celles de son amant, dans le désir de tout oublier, de se plonger dans l’ivresse invincible des sens.

Ils épuisaient, une fois de plus, le calice de l’amour en une fièvre sans cesse renaissante. Ils s’étreignaient dans une folie intense de possession. Ah ! combien elle eût cherché la fécondation divine dans la félicité irritante de ces baisers !

Faire de la vie, s’unir pour l’adorable mystère de la Loi suprême, tel était maintenant son rêve.

Toujours la même tendresse passionnée la consumait, et elle eût souhaité pouvoir se donner davantage, s’exaspérer de volupté sainte jusqu’à l’enivrement de la souffrance et de la mort.

Mais, Arynès, tout en répondant à ses caresses, s’oubliait en de morbides songeries, et elle le plaignait, le calmait par de douces paroles, comme un enfant inquiet qu’il faut endormir.

Trop souvent elle avait entendu ses plaintes terrifiées, ses sombres prédictions, pour y prêter une attention sérieuse. Le jeu, seul, pensait-elle, avait causé tout le mal, et, comme la pauvreté ne pesait pas à son désintéressement, elle ne s’inquiétait point pour l’avenir.