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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/14

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CHAPITRE XIV

« Tu monteras bientôt sur un char de lumière,
« Esprit victorieux et roi de la matière ! »

(Vers dorés de Pythagore.)

Nysista reposait dans la douceur exquise du bonheur assouvi, et son amant écoutait les voix de l’ombre. Une sorte de nuage diaphane et bleuâtre l’entourait ; une mystérieuse présence, — il l’appréhendait, — allait se manifester comme les autres nuits. Mais, ce fantôme exécré ne deviendrait-il point un être de chair et de muscles pour empoisonner sa vie et solliciter d’odieuses caresses ?…

D’ailleurs, songeait-il, Zaroccha existe certainement. La mort est un fantôme de l’ignorance ; tout est vivant dans la nature, car tout se meut et change incessamment de forme. Le corps est un vêtement de l’esprit, qui tombe dans la vieillesse, et que l’esprit abandonne pour se vêtir différemment. Cependant, il peut réintégrer la première enveloppe, soit par son propre effort, soit avec l’assistance d’une autre volonté plus grande et plus active que la sienne. Cette résurrection ne s’accomplit que par la plus forte des chaînes d’attraction, et l’on explique les phénomènes de cet ordre en les assimilant aux cas de léthargies plus ou moins longues. Que ce soit par résurrection ou cessation de léthargie, le vampire de la sorcière m’apparaîtra encore ; infailliblement je deviendrai sa proie !

Safou, le chat noir, dardait sur l’officier ses étincelantes prunelles. Le flambeau de l’au-delà semblait y brûler et en laisser choir ses étincelles fatidiques. Une mélodie bizarre, qui participait de la plainte du vent et du murmure des vagues, partait l’on ne sait d’où ; le visionnaire était oppressé par une sensation de parfums exquis et troublants. Autour de lui grandissait tout un monde végétal où se mêlaient les fleurs et les fruits sous leurs formes les plus adorablement étranges. Les hauts arbustes au feuillage d’émeraude, les herbes lumineuses se joignaient sur sa tête, il était emprisonné dans les mailles fleuries des lianes et des orchidées comme un amoureux insecte.

Bientôt, des paroles de prière et de reconnaissance frappèrent son oreille ; c’étaient des mots ardents qui le mordaient aux sens et s’envolaient pour faire place à d’autres sons plus vibrants, plus passionnés. Il lui semblait entendre, dans ce chemin de lumière, les sanglots du vent, les grondements du tonnerre et la plainte monotone des flots. Cela montait de partout, et, cependant, rien ne changeait du paisible et rayonnant décor. Il éprouvait des paroxysmes de joie, de désir inconnus jusqu’à cette heure. Il était hors du monde réel, dans un état de somnambulisme parfait, et son cerveau n’enfantait que des images féeriques.

Le fantôme de la sorcière ne se manifestait point ; qu’aurait-il fait dans cette apothéose ?… Les hôtes hideux de la tombe, les larves, les ghoules, les stryges ne hantent que les lieux sinistres et fuient les rayons du soleil.

Pourtant, l’officier faisait d’inutiles efforts pour secouer sa torpeur, reprendre possession de lui-même. Tout avait sombré dans un éblouissement d’aromes, de rayons et de couleurs. Il entendait le balancement des encensoirs d’or ; le frôlement magique des plantes envoûteuses le grisait de plus en plus. Son cœur battait lourdement, les brises chaudes qui baignaient son front étaient chargées d’effluves magnétiques, tandis que des lèvres immatérielles s’oubliaient sur les siennes.

Des pensées brûlantes le hantaient, maintenant, des tentations voluptueuses de caresses, une ferveur, un délire d’extases inconnues.

Les miaulements rauques de Safou tirèrent Arynès de son rêve. L’exquise vision s’était évanouie, mais le lit était jonché de roses rouges d’un éclat et d’un parfum merveilleux.