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La Sorcière d’Ecbatane/Deuxième partie/15

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CHAPITRE XV

« Celui qui forge l’image, celui qui enchante la face malfaisante, l’œil malfaisant, la lèvre malfaisante, — esprits du ciel et de la terre, poursuivez-le ! »

(Cylindre gravé de terre cuite trouvé à Ninive.)

Nysista, qui s’habillait tristement, vint tout à coup se blottir contre l’officier.

— Protège-moi ! dit-elle.

— Qu’as-tu donc ?…

— L’on a prononcé mon nom et l’on vient me chercher… Ah ! mes pressentiments ne m’avaient pas trompée, tu m’as vendue au Roi !

— Non ! murmura-t-il faiblement, car il ne se souvenait plus du marché consenti.

— Tu m’as vendue !… poursuivit la jeune fille avec indignation.

Et elle s’éloigna de la couche saccagée que les roses rouges couvraient de leur splendeur sanglante.

Une grande rumeur venait du dehors, et, soudain, la draperie qui voilait l’entrée de la tente fut violemment tirée.

— Qu’est-ce donc ? demanda Arynès en se dressant fiévreusement.

Mirjam, au milieu d’un nombreux cortège, attendait au dehors.

— Je viens prendre ce que tu m’as promis, dit-il.

— T’ai-je promis quelque chose ?

En vérité le jeune homme avait tout oublié dans le délire du rêve. Il se frottait les yeux, cherchant péniblement à rappeler ses souvenirs.

— Je viens, dit Mirjam en riant, te réclamer ce que tu as perdu. Ne te rappelles-tu plus que tu as joué Nysista ?…

Arynès, complètement dégrisé, poussa un cri :

— Nysista !…

— Oui, Nysista, et je l’ai bien payée !… Toutes les esclaves royales réunies n’ont point atteint un semblable prix.

— Tu te trompes, Mirjam, je n’ai pu consentir à un tel marché.

— Oh ! mes compagnons te diront que tu me dois cette femme !… Et je viens la chercher.

La jeune fille, étendue sur le sol, pleurait éperdument.

— Emportez-la, fit Mirjam.

Des soldats s’approchèrent, malgré la résistance d’Arynès qui s’était placé devant son amante. En peu d’instants Nysista, enroulée dans ses voiles, un bâillon sur les lèvres, fut tirée hors de la tente et placée sur un char aux pieds de Mirjam qui prit les rênes et poussa une sorte d’appel guttural. Aussitôt, les chevaux partirent au galop, et le bruit des roues retentit comme un tonnerre sourd au milieu des autres bruits du camp.

L’officier s’était accroché au rebord du char, essayant de vagues supplications, des menaces et des plaintes.

Il lui semblait que son pauvre bonheur fuyait sur l’aile du vent et que les esprits des ténèbres s’attachaient à lui pour le précipiter dans l’abîme. Il entendait leurs éclats de rire, il sentait sur son visage passer leur souffle froid, et il se cramponnait plus fort au char de son ennemi.

Les gardes à cheval qui suivaient Mirjam avaient saisi leurs lances, et leurs cuirasses de bronze résonnaient dans la rapidité de la course. Le cimier de leur casque étincelait au soleil ; ils soulevaient sur leur passage une âcre odeur de terre remuée dans une poussière brune.

Au loin, maintenant, apparaissait un cavalier imposant conduisant un coursier noir, harnaché d’or. Il portait la grande tiare de toile blanche et le kidaris royal ; un long manteau de pourpre s’incendiait derrière lui comme un voile de flammes.

Arynès, à bout de forces et de courage, ferma les yeux, se laissa rouler sur le sol.

Les gardes passèrent comme une avalanche, et tout disparut dans un tourbillon fantastique.