La Sorcière d’Ecbatane/Préface par un esprit
PRÉFACE PAR UN ESPRIT
J’assistais à une réunion d’adeptes chez le docteur X…, l’aimable savant qui convoque à ses soirées tout l’esprit des vivants et des morts.
Déjà, de secrets effluves se dégageaient des murs, de l’ameublement, des rideaux ; une mystérieuse présence se manifestait par des frôlements, des soupirs, de légers crépitements dans la boiserie… Immobiles et silencieux nous attendions les révélations de l’Au-delà, car aucun incrédule ne se trouvait parmi nous.
Bientôt, des coups retentirent, et un guéridon se déplaça sous l’action d’une force invisible. Un initié ayant combiné, pour se distraire, les lettres de l’alphabet avec le nombre des heurts légers frappés dans le bois, une télégraphie spirituelle s’établit, et l’Esprit évoqué put s’entretenir avec les assistants.
Quelques âmes illustres furent priées de se rendre à notre appel, et toutes daignèrent répondre, mais restèrent vêtues d’une enveloppe astrale invisible à nos sens.
Pourtant, notre volonté s’étant de plus en plus dégagée de la matière, pour commander aux fluides épars dans l’air, des formes étranges, n’appartenant à aucun être humain, nous apparurent ; puis, des mains chaudes et douces se posèrent sur nos yeux, traversèrent la chambre et s’évanouirent. Il y eut des mouvements de corps pesants, des exécutions d’airs vagues et mélancoliques comme le bruit du vent dans les roseaux et le murmure assoupi des ondes.
Les apparitions ont lieu généralement au moment de la mort, et, aussi, après la mort. À leur aspect les chiens sont saisis d’épouvante, les chats bondissent, le poil hérissé, les chevaux s’arrêtent, tremblant de tous leurs membres.
Quelques adeptes du docteur X… avaient vu des fantômes surgir de l’ombre, se dresser dans les salles désertes, ou dans la campagne, à l’orée d’un bois. D’autres avaient entendu des voix lointaines et menaçantes, avaient remarqué des impressions de doigts sur du papier noirci. Dans la salle même des réunions nous constations des apparitions de visages souriants ou tragiques, sur fond lumineux, des pluies de fleurs qui semblaient faites d’une pâte transparente, ou d’une sorte de givre que la chaleur fondait peu à peu. Des rayons phosphorescents nous environnaient, le médium, plus particulièrement, en était revêtu et des lèvres se posaient sur les nôtres comme dans le baiser.
Tout prouvait la persistance de la vie au-delà du tombeau, car la doctrine des Esprits se transforme et s’éclaire de plus en plus par le travail et le progrès. Spirites, Théosophes, Kabbalistes ont affirmé la persistance du Moi conscient, après la mort, et les rapports directs entre les vivants et les trépassés par la télépathie et la double vue.
L’âme, revêtue d’une enveloppe fluidique : le périsprit ou corps astral — ce que les Égyptiens appelaient le double et les Perses le fravashi — abandonne le corps en décomposition de la tombe, et demeure la forme extérieure de la personnalité spirituelle.
Perdue dans une rêverie profonde, je songeais aux pays merveilleux des antiques civilisations, aux ruines grandioses de la vieille Asie et de la terre des Pharaons, aux gigantesques Pyramides, que garde le Sphinx à l’éternel sourire. Plus de cent mille ans avant les temps historiques, bien des siècles avant les traditions bibliques et l’âge d’or des poètes, l’homme, déjà, souffrait et pleurait. Mais ses premiers bégaiements restaient enveloppés d’une nuit épaisse, et ce n’est qu’à partir des temps glorieux de la Grèce et de Rome que se dévide l’écheveau emmêlé de l’existence humaine.
Pourtant, grâce aux recherches modernes de la science, le Sphinx a balbutié de vagues paroles, les nécropoles, les obélisques, les labyrinthes ont révélé quelques-uns de leurs secrets ; des capitales féeriques, des palais gigantesques ont surgi des entrailles profondes de la terre. Nous savons que de superbes empires ont fleuri sur les rives du Nil et dans les plaines de la Chaldée ; les bas-reliefs assyriens illustrent par leurs sculptures le texte écrit sur la pierre ; par eux, nous évoquons ces immenses empires d’Asie dont les récits hébreux nous faisaient deviner la magique splendeur.
Tout à coup, un frémissement singulier parcourut mon être, la fiction se précisa : un grand fantôme surgit de l’ombre, une voix grave se fit entendre dans le recueillement attendri des initiés.
« Je suis, dit le spectre, le mage Sariasys qui fut célèbre sous Darius Ier, successeur de Cyrus et de Cambyse. Mon pouvoir s’étendit dans toute l’Asie antérieure jusqu’aux limites de l’Égypte. Je fus le maître de tous les foyers de civilisation qui éclairaient le monde et je me substituais presque aux souverains de l’Assyrie, de la Babylonie et de la Perse.
« Depuis, j’ai vécu plusieurs existences, et je me réincarnerai encore pour expier mes erreurs et les péchés d’autrui. La justice n’est pas de ce monde, elle ne s’accomplit que par une suite d’épreuves terrestres, car chaque homme doit finalement apporter au Grand Tout la même somme de peines et de joies. La différence des sexes n’est que momentanée ; dans leur retour à la vie les êtres sont alternativement hommes ou femmes, et souffrent les uns par les autres pour expier d’antérieures injustices, jusqu’au moment où ils redeviennent androgynes, leur incarnation parfaite. Krishna, Zoroastre, Hermès, Moïse, Pythagore, Platon, Jésus ont jeté à tous les souffles la semence qui féconde l’intelligence, mais cette graine merveilleuse a été perdue pour la plupart. La moyenne des hommes n’est pas apte à percevoir les hautes conceptions de l’âme. Krishna s’adressait ainsi à ses disciples :
« Moi et vous, nous avons eu plusieurs naissances. Les miennes ne sont connues que de moi, mais vous ne connaissez même pas les vôtres. Quoique je ne sois plus, par ma nature, sujet à naître ou à mourir, toutes les fois que la vertu décline dans le monde et que le vice ou l’injustice l’emportent, alors je me rends visible, et ainsi je me montre d’âge en âge, pour le salut du juste, le châtiment du méchant et le rétablissement de la vertu. Je vous ai révélé les grands secrets. Ne les dites qu’à ceux qui peuvent les comprendre. Vous êtes mes élus, vous embrassez l’espace, la foule ne voit qu’une partie du chemin ! »
Il disait encore dans son sublime langage plein de symboles et d’images : « L’homme d’élite doit tomber sous les coups des indignes, mais, comme l’arbre santal, il parfume la hache qui l’a frappé ! »
Le spectre du Mage s’était recueilli un moment, et des roses effeuillées descendaient sur mon front ; un parfum grisant de myrrhe et de cinnamome caressait mes narines.
Je regardai autour de moi. Tous les invités du docteur X… semblaient plongés dans une sorte d’extase ; le plus grand silence régnait dans la pièce.
Sariasys poursuivit en ces termes :
« Les dieux singuliers à têtes de taureaux, de chats, de serpents, de chacals, de vautours, étaient des symboles de la vie dans ses multiples manifestations ; le sphinx, avec sa face féminine, ses ailes d’aigle et ses griffes de lion, représentait le mystère éternel qui préside aux destinées des êtres terrestres. Tous les anciens peuples croyaient à l’intervention des Esprits dans les choses humaines, et il y a comme un grand courant mystique qui se déroule dans les méandres de l’histoire pour arriver jusqu’à nous après d’ardentes fluctuations. Mais, notre globe est peu de chose auprès des autres mondes, gigantesques fleurs célestes qui illuminent le divin parterre. Les soleils, suivis de leurs cortèges de planètes, sont autant de corolles diversement épanouies ; les grappes de fleurettes et de graminées dégringolent dans les abîmes d’azur, les ondes étincelantes de la voie lactée roulent dans l’espace une innombrable multitude de calices vivants, foyers admirables de chaleur, de lumière et d’électricité !
« La Terre, à côté des végétations géantes du Ciel, n’est qu’une poussière de plantes, un atome, un embryon de germes flottant dans l’Infini.
« Cependant, cet humble globule nous montre l’action d’une volonté précise, d’une puissance occulte, formidable et secrète. L’homme ne voit que le coin du monde qu’il habite, durant son existence éphémère, il ne peut comprendre l’ordre éternel de sa destinée. Il n’a que des aspirations vers un état différent, un désir nostalgique de progrès et de justice, mais les besoins illimités de son âme appellent et prouvent une vie meilleure.
« La mort et la réincarnation qui la suit, dans un temps plus ou moins long, sont des épreuves douloureuses qui doivent nous élever vers la perfection. Recouverts de nos enveloppes charnelles nous perdrons encore la mémoire des existences passées, et longue sera la lutte entre le Bien et le Mal !… »
Le fantôme parut reculer dans l’ombre. De nouveau une odeur d’encens et d’aromates flotta, plus pénétrante, une musique lointaine, venue on ne sait d’où, traversa les murs. Les sons affaiblis, harmonieux, troublants, apportèrent jusqu’à nous un murmure de cantilène, et j’écoutai avec un ravissement infini le chant mystérieux, jeté dans l’espace par quelque musicien céleste.
Puis, tout à coup, la mélodie sembla venir vers moi, à tire-d’aile, comme un oiseau chanteur, dans un rayon de soleil. Je fus noyée dans un souffle brûlant tout empli de l’haleine fiévreuse des myrtes, des lavandes et des tubéreuses, je demeurai frissonnante, enivrée de sensations étranges comme si j’avais entendu des parfums et respiré de la musique.
Le spectre du Mage se rapprocha de moi.
« Vraiment, dit-il, vous n’avez pas le respect de vos morts. Vous les empilez, au hasard, dans un coin de vos villes, le plus loin possible des vivants. Ils sont, les uns sur les autres, tellement serrés que leur corps astral se débat pendant longtemps avant de pouvoir se dégager. Lorsqu’il ne reste plus, dans les champs sinistres, qu’une sorte d’argile cadavérique, vous la fouillez à coups de pioche pour en retirer pêle-mêle les os épars : bras, jambes, crânes de mâles et de femelles que vous enfouissez en un trou quelconque, afin de replacer, dans le terreau fraîchement remué des anciens morts, les cadavres nouveaux.
« Nous avions le culte des défunts. Grâce à nos formules magiques ils étaient assurés de conquérir une immortalité bienheureuse. Les prêtres récitaient les chapitres du Livre des Morts, durant la cérémonie des funérailles ; et la famille se réunissait souvent pour évoquer ceux qu’elle avait perdus. Le mort, toujours présent par son double, inspirait les actions humaines, veillait à la sécurité et au bien-être des survivants.
« Mais, il y avait aussi les influences mauvaises qui paralysaient les efforts de certains hommes et les poursuivaient durant toute leur existence. Les disciples d’Hermès, de Zoroastre et de Salomon eurent fort à souffrir de ces haines d’outre-tombe. On accusa les Mages de ces pratiques criminelles et blasphématoires qu’accomplissent au Sabbat sorcières et sorciers. Tous les meurtres des stryges et des vampires : viols, maléfices, empoisonnements sacrilèges, furent imputés à la charge des initiés supérieurs. Les orgies sanglantes, les monstrueuses priapées de la magie noire furent confondues avec les merveilles de la vraie Science, synthèse gigantesque et splendide qui traduit les augustes pensées des génies divins. Vous avez chanté les civilisations titanesques du monde primitif, les grands cycles intellectuels de Thèbes, de Babylone et de Ninive ; il vous faut, à présent, deviner leurs erreurs ténébreuses. Ceci est l’aventure d’une nocturne visiteuse des âmes, vestale impure des lieux déserts, qui mêla à la sève amère des jusquiames et des ciguës les extraits d’aconit, de mandragore ainsi que d’affreux et mystérieux venins… L’on connaît la légende qu’Homère poétisa et qui montre les compagnons ensorcelés d’Ulysse changés en pourceaux et bondissant sous la baguette de Circé. Tous, ayant bu le breuvage, subirent la métamorphose. C’est le symbole de la faiblesse humaine soumise aux passions mauvaises. Médée, aussi, doit aux poètes le triste privilège de son illustration. Elle empoisonna ses proches, égorgea et brûla ses enfants, donna un libre essor à ses instincts de dépravation sanguinaire, jusqu’au jour où le peuple révolté la força à fuir sous une grêle de pierres.
« Ces histoires sont connues, mais nul encore n’a raconté la réincarnation de Zaroccha, la sorcière de Médie, qui sortit de la tombe pour épouser son assassin et l’entraîner à sa suite dans la nuit éternelle !
« Oui, les abominations que narre le peuple au sujet des empuses, des stryges, des lamies et des vampires furent réalisées par les Sorcières de l’ancien monde, mais les Mages, dans leur puissance illimitée, trônaient inviolables et sacrés comme les souverains d’un monde meilleur, les divins initiés de la Justice et de la Vérité. »
Ayant ainsi parlé, Sariasys disparut dans une fumée bleuâtre, et, poursuivant mon rêve somnambulique, je vis se dérouler les scènes tumultueuses du drame que je transcris fidèlement.