La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/01
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
« Il y eut des anges qui se laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre. »
Zaroccha, la magicienne, passait pour connaître le secret de l’avenir. Elle avait sacrifié à Astarté, à Baal, à Moloch, à tous les dieux de luxure et de sang des Chaldéens et des Babyloniens. Elle était de ces prophétesses, de ces hallucinées qui ont toujours une influence profonde sur l’âme des faibles, et toutes les fiancées, toutes les vierges, toutes les courtisanes venaient la consulter.
Les prêtres et les poètes des rouges idoles puisaient en elle leurs inspirations, et leurs œuvres portaient l’empreinte de l’épouvante qu’elle leur inspirait par ses incantations, ses pratiques farouches.
Zaroccha habitait, dans Ecbatane de Médie, une masure à l’extrémité nord de la ville. Elle vivait modestement avec une fillette nommée Nysista, une adorable enfant de quinze ans aux yeux de songe et de tristesse. La vieille, ridée, courbée, desséchée, ressemblait à une momie pénétrée de bitume et de natrum. Ses traits anguleux s’étaient pétrifiés sous une forme bizarre, terrifiante ; l’œil, seul, luisait étrangement derrière la paupière brune, flétrie par l’âge. Cet œil jaune, mobile comme une flamme, éclairait tout le visage et phosphorait dans les ténèbres.
Nysista, en tremblant, obéissait à la vieille, apportant de l’eau, des dattes, des olives et des herbes cueillies au pied du mont Zagros.
Ce soir-là, l’enfant semblait triste, préoccupée par quelque peine secrète, et c’est en vain que Zaroccha stimulait son zèle.
Le calme de la nuit descendait sur la maison fatidique, et la brise, toute chargée des senteurs du buis, des myrtes et des tubéreuses, caressait le front pâle de la jeune fille.
— Viens ici, fit la vieille, et sépare ces plantes que tu as apportées.
Nysista s’approcha. Elle avait un étroit jupon bleu retenu par des bretelles sur ses épaules délicates. Ses seins petits et retroussés palpitaient sous un collier en grains de cornaline, et ses bras harmonieux s’adornaient de nombreux cercles de verre et de métal. Les paupières, frangées de longs cils, voilaient à demi l’œil voluptueux, alangui, doux et sombre. Le nez mince, aux arêtes pures, accusait un profil imperceptiblement africain que corrigeait la bouche tendre, enfantine, entrouverte comme une fleur. Les épais cheveux de Nysista la couvraient comme d’un mantelet bleuâtre, car elle les portait coupés carrément et gonflés à la mode égyptienne.
— Tu ne t’es pas trompée, au moins ?… reprit Zaroccha, en examinant les herbes déjà flétries.
— Voici la mandragore, cueillie sous le corps d’un crucifié. J’ai eu bien peur, et je ne retournerai plus dans le champ du supplice !
— Sotte ! fit la vieille avec dédain. Tu n’es point digne de connaître les secrets de Zoroastre. La haute science est réservée aux créatures qui gouvernent leur esprit et qui, seules, sont assez fortes pour posséder les puissances occultes de la nature.
Nysista ployait les tiges des verveines entre ses doigts.
— La magie, dit-elle, est le culte de la mort… Cette fleur est jolie, pourquoi la fais-tu servir à tes pratiques affreuses ?… Pourquoi tant de meurtres inutiles ?
Zaroccha arracha les plantes des mains de la jeune fille.
— Les verveines sont agréables aux dieux et leurs parfums charment les esprits de l’eau et du feu.
« Les grandes divinités flottantes, sans formes définies, nous entourent, exigent nos hommages. Les oublier serait une faute grave !… Je leur offre l’huile ou le sôma pour conjurer la foudre, j’apaise l’âme vengeresse des fleuves, des monts et des forêts.
— Ce n’est pas l’Ahura-Mazda, le dieu du bien et de la justice que tu sers, mais le génie noir, l’esprit maléfique qui tourmente les humains. C’est Ahriman que tu admires, Ahriman, le démon cruel qui déchaîne l’ouragan, fait naître les maladies affreuses, les difformités, la laideur morale et les crimes !…
— L’univers est un champ de bataille, ma fille, et la vie sort de la tombe… Tout se renouvelle par le bien comme par le mal. À côté des esprits de lumière il y a les monstres des cavernes, les larves, les ghoules, les vampires qu’il faut apaiser et charmer. J’essaie sur eux mes incantations et mes exorcismes. En échange, ils me donnent la divination, et c’est pour leur plaire que j’assemble, ce soir, ces brins de tamaris, ces roseaux et ces baguettes de saule.
Nysista respirait les senteurs âcres des plantes qu’elle avait cueillies, une sorte de griserie montait à son cerveau. Pour la première fois, depuis qu’elle habitait avec la charmeuse de larves, elle osait se révolter.
— Je hais tes faux dieux ! dit-elle.
— Prends garde ! fit Zaroccha, leur colère est terrible.
— Ils peuvent me frapper, si tel est leur désir… Bien volontiers je leur offre mon existence.
La vieille ne daigna point répondre, tout occupée qu’elle était à remuer quelque chose dans une sombre cachette.
— Ah ! poursuivit Nysista, je t’ai vue faire d’odieux sacrifices, je ne veux plus vivre sous ton toit !… Tu t’es créé des oracles avec des têtes d’enfants que tu laissais sécher après leur avoir mis sous la langue une lame d’or couverte de caractères inconnus ! Tu les plaçais dans un creux de la muraille sous les plantes magiques que je t’apporte chaque soir.
— Oui, fit la vieille, je leur offre de l’encens et je les consulte pour le bien des vivants… Souvent elles m’ont répondu.
— Je t’ai vue, aussi, creuser une fosse que tu emplissais de sang tiède, et je me suis sauvée pour ne pas assister à tes incantations.
— Tu as eu tort, petite, car si tu étais restée, tu aurais vu ramper, monter, descendre, accourir des entrailles de la terre, des ombres livides qui se lamentaient…
— Et c’est pour faire bouillir le sang des victimes que tu allumes ces feux de lauriers, d’aulnes et de cyprès ! C’est pour prier tes dieux noirs que tu tresses des couronnes d’asphodèle et de verveine ?… Oui, oui, j’ai vu les fantômes errer autour de la maison et j’ai entendu les chiens hurler à la mort !…
— Le principe des enchantements est de tout oser.
— Eh bien, dit résolument l’enfant, je désire retourner en Égypte auprès des miens, car je ne suis pas de ta race et tu n’as aucun droit sur moi…
— Personne ne te connaît plus… Que deviendrais-tu dans un tel abandon ?… Ici, tu ne manques de rien ; je t’ai servi de mère…
— Ah ! ne profane pas ce nom ! Tu m’as volée comme je jouais avec d’autres enfants sur le chemin… Je sais bien ce qu’on dit de toi !…
Zaroccha haussa les épaules.
— Dors, dit-elle, le sommeil calmera tes nerfs, et demain tu me remercieras d’avoir ouvert ton intelligence aux grandes vérités du bien et du mal !