La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/02
CHAPITRE II
« Je t’attends dans les ténèbres, et les tourbillons de sable entrent dans ma demeure avec la plainte du vent. »
Nysista se retira dans le réduit qu’elle occupait en compagnie de Safou, le chat noir aux yeux de braise. Safou adorait la jeune fille et frottait calmement contre sa jupe son échine onduleuse. Il s’étirait en ronronnant, rentrait ses griffes dans ses pattes de velours, et, par mille agaceries tendres, réclamait une caresse.
Mais la jeune fille, depuis un moment, écoutait une rumeur sourde, profonde comme celle de la mer, et qui, allant grandissant, couvrait tous les bruits du soir.
Un concert d’instruments métalliques accompagnait le roulement encore lointain des chars de guerre et le pas rythmé des combattants à pied qui suivaient leur chef, Ariaramnès, pour rejoindre le roi des Perses.
Depuis que Cyrus avait abandonné le sol ingrat de sa patrie, afin de secouer le joug de la fertile Médie et d’en conquérir les vallées opulentes, tout avait souri au triomphateur. Il avait marché contre Ecbatane, capitale de la contrée du Nord, s’en était emparé par la force des armes, et avait mis la Perse au premier rang des puissances qui se disputaient le cœur de l’Asie.
La conquête de la Lydie et de Babylone affirmait la grandeur de Cyrus qui dominait l’Asie antérieure et tous les antiques foyers de civilisation dont s’enorgueillissait le monde depuis tant de siècles. Son fils Cambyse, en lui succédant, avait continué son œuvre, et l’Égypte s’était ajoutée à l’immense et redoutable empire persan.
Après la mort de Cambyse et l’usurpation du mage Smerdis, qui s’était fait passer pour le deuxième fils de Cyrus, le trône se trouva occupé par Darius Ier.
Darius continua l’œuvre gigantesque de ses prédécesseurs, en pénétrant dans l’Inde et en s’emparant d’une partie du Pendjab dont il fit une nouvelle satrapie.
Un peu plus tard, il ajouta la Macédoine à l’Empire ; et cet événement marque l’apogée de l’étonnante domination persane.
C’est au moment qui vit naître le drame des guerres médiques que commence cette véridique histoire. Depuis que Darius, fils de Vistâspa, gouverneur d’Hyrcanie, avait surpris et assassiné Gaumata dans son palais pour monter sur le trône, à sa place, son règne n’avait été qu’une suite de victoires. En cette douce et tendre soirée, son satrape Ariaramnès rassemblait les troupes pour de nouveaux combats, et les soldats, évitant la chaleur du jour, allaient rejoindre leur chef.
C’étaient des populations entières que les rois de Perse traînaient, parfois, à leur suite, en temps de guerre. Des chariots accompagnaient les troupes, renfermant d’abondantes provisions de blé, et des vaisseaux suivaient les côtes, pesamment chargés de tout ce qui pouvait être utile à une armée aussi formidable.
Des femmes, parfois, prenaient part à ces expéditions lointaines, et Nysista se disait qu’il serait doux de combattre auprès d’un bien-aimé et de mourir avec lui.
Elle voyait passer, dans le lointain, les casques au cimier brillant des Assyriens et leurs cuirasses en lin matelassé. Elle reconnaissait les bonnets pointus des Scythes, les tuniques blanches des Indiens, les cimeterres étincelants des Caspiens au manteau de fourrure, les peaux tigrées des Éthiopiens, les draperies molles des Arabes, les bonnets de renard roux des Thraces, les casques de bois peint des habitants de la Colchide.
Les Perses, peu nombreux, enrôlaient dans leurs armées toutes les nations qu’ils avaient successivement vaincues. Ils s’assuraient la possession des champs fertiles et des vastes pâturages nécessaires à leurs troupeaux ; leur joug n’était point cruel.
Nysista écoutait les fanfares lointaines, et son cœur bondissait d’émoi. Une sorte de brume fauve, comme celle que soulève le vent du désert, envahissait le ciel du côté où les hommes s’avançaient, et le tumulte grossissait dans la nuit. Les tambours, les tambourins, les trompettes, les sistres scandaient le martèlement des pas rapides ; des femmes, maintenant, arrivaient de tous côtés, à peine vêtues, traînant des enfants qui pleuraient. Zaroccha, elle-même, parut sur le seuil de sa demeure et, son bras décharné tendu dans la direction du tumulte, elle poussa un éclat de rire strident.
Nysista frissonnait d’angoisse et d’impatience. Elle avait promis de se rendre près de la fontaine de Çayoka où l’attendait Arynès, le fils du Satrape, et l’heure s’écoulait dans l’incertitude, car la vieille ne se décidait point à sortir, comme elle en avait l’habitude, chaque nuit, à pareille heure.
Enfin, elle prit son bâton blanc, et s’éloigna, après avoir fermé la porte avec précaution ; mais Nysista connaissait le secret de la clôture, et dès que le pas de Zaroccha se fut affaibli dans le lointain, elle courut rejoindre ses amours.
Elle s’éloignait rapidement, suivant un chemin ombragé de mimosas qui serpentait hors de la ville. Retenant son souffle, posant à peine ses pieds délicats, elle semblait voler, tant son impatience était grande. Une ardente passion la poussait, elle ne sentait point la fatigue, et de plus en plus activait sa marche.
Le piétinement des chevaux, le tonnerre des roues, le frisson métallique avaient cessé ; un grand calme régnait dans cet endroit écarté où les jeunes gens se retrouvaient depuis quelque temps.
Arynès, le fils du Satrape, aimait Nysista ou, du moins, s’occupait d’elle avec l’espoir de la faire servir à ses projets ambitieux. Peut-être, dans la certitude de la possession, n’avait-il pas interrogé bien sérieusement son propre cœur. Mais il trouvait, néanmoins, un grand charme à ces rencontres de chaque soir, au bord de la fontaine de Çayoka, dans les jardins d’Ecbatane.
— Comme tu as tardé ! s’écria-t-il, en apercevant la jeune fille.
— Hélas ! je n’ai pu venir plus tôt, car Zaroccha ne se décidait pas à partir. L’on eût dit qu’elle soupçonnait quelque chose.
— Je te fais mes adieux, Nysista ; je dois rejoindre mon père.
— Oh ! soupira-t-elle, je ne pourrai vivre sans toi…
— Tu me reverras, sans doute, à moins que…
Mais elle mit sa petite main sur ses lèvres.
— N’achève pas, Arynès !… D’ailleurs, je veillerai sur tes jours, je ne te quitterai pas.
— C’est impossible !
— Ma décision est prise.
— Comment veux-tu que je m’occupe d’une femme au milieu des hasards de la guerre ?
— On ignorera mon sexe… Je prendrai des vêtements semblables aux tiens.
— Non, répéta-t-il, je ne puis t’accorder ce que tu me demandes.
— Je t’en supplie !… Si tu savais combien je suis malheureuse !
Arynès fronçait les sourcils.
— Eh bien, dit-il avec effort, je te prendrai peut-être avec moi. Mais il faut avant que j’interroge la magicienne.
— Tu veux interroger Zaroccha ?
— Oui.
— Que peut-elle pour toi ?
— Tout.
— Tu crois donc à son pouvoir ?
— Elle a pour elle l’esprit des ténèbres.
— Et tu veux te livrer à l’Ahriman maudit ?
— Il le faut… Écoute, poursuivit-il plus bas, j’ai besoin de gagner une fortune, car j’ai perdu la mienne au jeu.
— Ton père est riche, puisqu’il possède une Satrapie ?
— Mon père a d’autres fils ; il ne veut plus rien faire en ma faveur. Alors, j’ai pensé que Zaroccha pourrait m’enseigner le moyen de gagner infailliblement.
— Et tu vendrais ton âme aux puissances du Mal ?…
— Mon âme est à l’abri des sortilèges. Hier, j’ai joué aux dés et j’ai perdu tout mon avoir. Je veux connaître la formule magique qui a déjà enrichi deux seigneurs d’Ecbatane.
Nysista considérait le jeune homme avec tristesse.
Il était debout devant elle ; son léger bonnet d’acier avait un reflet brunissant et, sur son front, l’emblème des roues ailées accompagnait le profil du roi Darius. Un manteau de pourpre l’enveloppait jusqu’au cuir doré de ses chaussures. Ses traits étaient beaux et hardis, ses yeux sombres largement fendus, une épaisse et rude chevelure tombait sur son cou comme la crinière noire d’un lion.
La jeune fille le regardait avec une adoration mêlée de crainte. Elle se sentait frissonner jusqu’au cœur, et c’est d’une voix haletante qu’elle reprit :
— Qu’avons-nous besoin de cet or redoutable ?
— Je veux te parer comme une princesse de légende ! Je veux que tu sois la plus belle parmi les belles !
La jeune fille soupira.
— Mon amour ne te suffit plus ! Il te faut des satisfactions d’orgueil.
— Oui, dit-il, j’aime le luxe, la parure, les plaisirs. Et tu me séduiras davantage sous les pierreries dont j’adornerai ta grâce fragile !
— Ne dois-tu pas combattre bientôt ?… Laisse-moi te suivre et te servir comme une esclave. Après, tu reprendras tes projets ambitieux.
Mais il ne l’écoutait pas.
— Zaroccha est très vieille, elle peut mourir en gardant son secret. Or, je veux être aussi riche que Cyrise et Mazuda qu’elle a comblés de biens en leur enseignant la formule magique.
— Un hasard, simplement.
— Non, Cyrise et Mazuda avaient tout perdu, ils allaient se tuer quand l’idée leur est venue de consulter la sorcière.
— Elle ne leur a rien dit…
— Elle leur a vendu son secret merveilleux…
— Mais, elle est pauvre ; si elle connaissait vraiment un moyen de s’enrichir, elle l’emploierait pour elle-même.
— Zaroccha n’est pauvre, sans doute, que parce qu’elle le veut bien. Nous ne pouvons comprendre le mystère de sa vie.
— Ton fravashi (ton double) t’abandonnera ou se retournera contre toi. Il ne faut pas tenter le démon du Mal !… Je t’en supplie, mon Bien-Aimé, renonce à ton projet.
Arynès prit la jeune fille dans ses bras et, doucement, butina ses lèvres.
Il savait qu’elle ne résisterait point à sa caresse, que tous les doutes tomberaient devant son désir ardent et farouche.
— Ah ! dit-elle, avec angoisse, je cède, mon Bien-Aimé !… Je parlerai à la sorcière, je te conduirai près d’elle.
— Demain ?
— Oui, demain.
— Eh bien, à pareille heure, je serai devant ta porte.
— Et tu m’emmèneras, tu me garderas près de toi ?…
— Je te le promets.