La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/03
CHAPITRE III
« Amestris, femme de Xerxès, étant parvenue à un âge fort avancé, fit enterrer quatorze enfants des plus illustres maisons de Perse pour rendre grâce au dieu qui habite sous la terre. »
Pendant que la jeune fille courait à ses amours, Zaroccha, rasant les murs, se dirigeait vers les Tours du Silence que vénéraient tout particulièrement les adorateurs du feu, sectateurs de Zoroastre, dont le livre sacré, le Zend-Avesta, contient aussi des formules magiques.
C’était dans ces tours que l’on avait coutume d’exposer les morts pour les livrer à la voracité des vautours, car le feu, la terre et l’eau ne devaient point être effleurés par un contact impur.
Les oiseaux funèbres tourbillonnaient autour de la sorcière, réclamant, sans doute, une proie qu’ils sentaient devoir bientôt leur appartenir. Les approches du monument sinistre semblaient particulièrement désolées. Une atmosphère spéciale, lourde et pénible y régnait, l’on y respirait une odeur d’aromates et de corruption, mêlée à la senteur fauve des oiseaux de mort.
Des lamentations de pleureuses, des cris assourdis arrivaient, par moments, glanés par la brise, et, dans des civières, l’on apportait les corps destinés aux vautours. Ces corps étaient placés sur une claie circulaire, à quelques pieds du sommet des tours.
Un premier cercle, contre le mur, recevait les hommes, un second, un peu plus étroit, contenait les femmes, et le dernier, confinant au puits central, était réservé aux enfants. Les rayons de ces supports étaient disposés en rigoles dont la pente très accentuée conduisait vers le gouffre.
L’œuvre effroyable de destruction s’accomplissait vite. Les ouvriers de la besogne funèbre, énormes et toujours affamés, attendaient sur les arbres ou volaient à grand fracas de leurs ailes lourdes. Ils dépeçaient les cadavres, en moins d’une heure, laissant le squelette que le soleil et le vent achevaient de dessécher. Les ossements, ensuite, étaient jetés dans le gouffre, anonymes, fraternels, mêlés pour l’éternité.
Les quatre éléments étant sacrés pour les Perses, le Feu leur semblait trop auguste pour dévorer des chairs corrompues, le sang ne pouvait souiller l’Eau en s’y mélangeant, et les corps ne devaient point infecter l’Air ni le Sol. L’on ne devait donc faire disparaître un défunt ni par submersion, ni par inhumation, ni par incinération, et le souffle sacré des vents ne caressait point les chairs en déliquescence.
Seuls, des êtres vivants pouvaient engloutir les dépouilles redoutables, et les oiseaux de proie se chargeaient de ce soin. Ils commençaient par les yeux, morceaux jolis et délicats, pierres mortes aux reflets d’opale et de nacre ; puis, ils fendaient les poitrines et en retiraient le cœur qu’ils tournaient dans leurs serres comme un fruit rouge et savoureux.
Des pleureuses apportaient des parfums de cannelle, de myrrhe et de cinnamome pour combattre les affreuses exhalaisons des vautours, somnolents et repus ; puis, leurs lamentations montaient lentement dans la nuit.
Seuls, les monarques échappaient à la loi terrifiante.
Des tombeaux somptueux leur étaient élevés, car il existait un moyen terme qui permettait de les ensevelir sans commettre un sacrilège. On enduisait de cire les corps augustes qui, ainsi, ne se mêlaient point à la terre. L’on prétend aussi que, pour honorer les éléments et particulièrement le dieu redoutable qui habite les entrailles du monde, les Perses enterraient vivantes des jeunes filles vierges choisies parmi les plus belles et les plus accomplies.
Mais, sans Mage point de sacrifice possible ; aussi, l’astrologie, les incantations, les divinations, les exorcismes étaient-ils mêlés à toutes les pratiques de l’ancien culte zoroastrien.
Les Perses n’élevaient point de temples et ne taillaient point d’idoles. Ils dressaient, au sommet des collines, des autels dépouillés d’ornements, sur lesquels ils entretenaient le feu sacré en chantant et en priant les divinités bienfaisantes. Mais les Mages, partout, après leur triomphe, rétablirent les sacrifices, les sorcelleries, les rites singuliers et cruels.
Zaroccha avait atteint le lieu où passaient les soldats. Elle s’avançait dans la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles jaillissaient des lames aiguës comme des roseaux d’acier éclaboussés d’or vert et d’or rouge.
Les hommes s’écartaient avec crainte en l’apercevant.
— La sorcière ! disaient-ils, et les plus résolus avaient un rire méprisant devant l’émoi bizarre de leurs compagnons.
Zaroccha, sans se détourner, poursuivait sa route. Elle arriva dans le jardin qui entourait les Tours du Silence. Les arbres, près d’elle, étaient vêtus d’écorces polies et rutilantes ; des plantes délicates, étoilées de corolles rouges et jaunes, s’accrochaient aux branches, laissant pendre leurs floraisons ardentes. La magicienne brisa quelques rameaux qu’elle choisit avec soin. Les uns saignaient à la cassure ou se couronnaient d’un peu de sève laiteuse. D’autres révélaient un suc noir et vénéneux qui semblait monter d’une moisissure secrète.
La terre était froide, humide sous le tapis des mousses sombres et des herbes. Zaroccha poussa une grosse pierre et un crapaud gluant, gigantesque, en sortit, dardant ses prunelles jaunes dans la nuit comme des gemmes phosphorescentes.
La magicienne siffla doucement, et d’autres reptiles sortirent du sol, soulevant les pierres et les feuilles de leurs dos pustuleux, grouillant en vagues molles tout autour d’elle ; et, par l’interstice des rameaux désenlacés, la lune tombante montra sa face d’or.
Pendant une heure la femme tourna dans le grand jardin, suivie par les crapauds au glissement visqueux, et une plainte cristalline, une note douce et monotone répondit à ses incantations.
Puis, elle s’assit devant une sorte d’autel en granit, et ses regards étaient comme rentrés en elle-même, car elle ne voyait plus ni les arbres aux fleurs rouges, ni les oiseaux de mort, ni les reptiles engourdis dans l’herbe noire.