Aller au contenu

La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/04

La bibliothèque libre.

CHAPITRE IV

« La nature m’a donné le corps d’une femme, mais mes actions m’ont égalée aux plus vaillants des hommes. »

(Épitaphe de Sémiramis.)

Bientôt, Zaroccha, secouant sa torpeur, descendit dans le puits par un passage secret pour chercher des ossements qu’elle disposa sur l’autel au milieu des plantes fatidiques.

Sur les Tours, les oiseaux de proie, acharnés à leur sinistre besogne, jouaient du bec et des ongles dans les chairs pantelantes de trois nouveaux cadavres, se disputant les morceaux de choix.

Zaroccha élevait, au-dessus de sa tête, une figure de cire dans laquelle brûlait une mèche, et des lignes pourpres dansaient sur les arbres. Comme une terrible prédiction de meurtre une lueur sanglante colorait un crâne qu’elle avait posé près d’elle.

La sorcière frissonna :

— L’instant est proche ! murmura-t-elle, que ma destinée s’accomplisse !

Elle avait apporté de la ciguë, de l’aconit, de la mandragore et des cantharides. Des ombres montaient autour d’elle, les reptiles ondulaient dans l’herbe ; des corps blancs, lacérés par les vautours, semblaient se pencher sur les murs et des cris rauques se mêlaient à un tintement de bagues, de bracelets, d’anneaux de chevilles qui tombaient avec un bruit métallique. La poitrine des morts se soulevait comme les ailes palpitantes d’un oiseau qu’on étouffe, et les faces crispées montraient les trous noirs de leurs orbites. Par moments, des bras et des jambes se balançaient dans le vide, éclairés par la lune : un lambeau humain venait s’écraser sur l’autel, parmi les fleurs et les ossements.

De l’autre côté des murs retentissait le chant grave des pleureuses qui récitaient la liste des morts. Zaroccha quitta sa sinistre besogne pour s’assurer qu’elle était bien seule. Elle marcha jusqu’à la porte du jardin, et, dissimulée dans les buissons, regarda sur la route.

Des femmes fardées, à la taille lourde, aux paupières noircies, attendaient là les vaincus de la vie, les désespérés pour leur offrir leurs caresses faciles. Dans les maisons sordides, par les ouvertures taillées dans les murs, on voyait briller les lumières des marchands d’aromates et de cires ; tout ce qui dans la cité était étrange ou impur venait végéter à l’ombre de la mort.

Zaroccha, rassurée, retourna vers l’autel, les pieds nus sur la terre glissante, et son long vêtement marqué d’anneaux lunaires la faisait semblable à un spectre sous la masse tremblante des feuillages.

Maintenant, les feux de la torche montaient plus haut, et la magicienne, devant un réchaud, prononçait des paroles fatidiques.

Sa voix s’élevait et s’abaissait sur les deux dernières syllabes des strophes ; puis, le bras levé dans un geste farouche, elle fit sept fois le tour de l’autel en répétant un hymne bizarre. Elle avait choisi et mélangé des plantes, les avait jetées dans un récipient posé sur le réchaud.

Élevant de nouveau le faisceau des tiges sacrées, elle invoquait les esprits des ténèbres, et des ombres sortaient des buissons, glissant mollement autour d’elle. Tout le jardin était peuplé de fantômes silencieux qui s’évanouissaient et renaissaient à la pâle lueur de la figure de cire dont s’adornait l’autel.

Soudain, Zaroccha saisit une petite coupe d’or qu’elle portait entre les seins, puis, elle puisa dans le récipient noir, laissant tomber autour d’elle des gouttes vertes et jaunes qui étincelaient comme des lucioles. Enfin, renversant la tête, elle but lentement.

Bientôt, une sorte d’ivresse embrasa ses veines, ses yeux brillèrent comme la mystérieuse liqueur, et son corps se balança dans un mouvement de plus en plus accéléré.

Maintenant, tout son être tremblait, et c’est d’une voix rauque, déchirée, comme le vent d’orage, qu’elle prononçait de nouvelles incantations. Un peu d’écume lui sortait de la bouche, ses traits se convulsaient, ses membres devenaient rigides comme la pierre.

Son œil rond ne quittait plus l’autel dans l’attente d’une manifestation diabolique qui tardait, sans doute, à se produire. Elle but encore la liqueur de flamme, tandis que les ombres resserraient autour d’elle leur cercle sinistre. Un grouillement de stryges, de ghoules et de vampires couvrit le grouillement des reptiles enlacés, un sabbat d’incubes l’entoura, attendant le miracle qui allait éclater dans le long frémissement de la nature en révolte.

Enfin, sur le réchaud, une image jaillit dans un nuage de fumée rousse. C’était une figure de vieille aux paupières plissées, aux narines noires et poilues, aux lèvres rentrantes dans un rictus farouche. La poitrine, peu à peu, se dégageait de la flamme, creusée de trous, avec les seins tombants, aux boutons éteints ; puis apparurent les cuisses, desséchées comme des sarments, les genoux noueux, les jambes cardées de tendons et les pieds pareils à des racines.

Zaroccha poussa un éclat de rire strident, car cette figure lui ressemblait en tous points. C’était bien elle ou son fravashi, son double affreux, sinistre et menaçant.

Mais, prosternée devant l’autel, elle priait avec plus d’ardeur, et sa voix grêle, chevrotante, aiguë, montait dans la nuit. Peu à peu, le son enfla, et ce fut un cri de passion tumultueuse qui courba les branches autour d’elle. Devant ses yeux, sous l’âcre fumée du réchaud, la figure semblait grandir prodigieusement, tantôt jaune, tantôt rouge, de la couleur de la chair, de l’or et du sang. Son cœur se gonflait de désirs et la démence de ses crimes tourbillonnait dans sa tête. La clameur des oiseaux de proie grossissait sa voix ; c’était le mugissement de la tempête, l’appel formidable du vent au brisement des vagues, le déchaînement éperdu de tous les éléments pour la chute d’un monde.

Enfin, un grand silence régna et Zaroccha se redressa en frissonnant.

Sur l’autel apparaissait, maintenant, une merveilleuse image qui rayonnait comme un foyer glorieux.

Des paupières, frangées de longs cils, enchâssaient d’humides prunelles, lustrées des caresses de la vie. Le nez mince et fin, aux pures arêtes, avait de transparentes narines, plus délicates que des fleurs et la bouche, aux lèvres voluptueusement entr’ouvertes, souriait doucement sur l’émail des dents. Les épaules présentaient un modelé exquis, les seins orgueilleux se dressaient dans le triomphe de la jeunesse. Et, cependant, dans cette figure adorable, Zaroccha trouvait tous les indices de sa propre ressemblance. Le mouvement du front, la ligne du nez, l’arc de la bouche, l’écartement des seins et le ton des yeux étaient identiques.

— Telle j’ai été, dit-elle, telle je serai !

Elle s’abîma encore dans de profondes extases, tandis que la flamme s’éteignait lentement et que les vautours repus s’endormaient sur leur sinistre festin.