La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/05
CHAPITRE V
« Je fus enlevé au ciel, je vis Ormuzd face à face et tous les secrets de la vie me furent révélés. »
Cependant, Arynès était arrivé devant la demeure de la vieille.
— Non, dit Nysista, tu n’entreras pas.
Le jeune homme, qui regardait par une lucarne dans le bouge mystérieux, ne répondit pas.
— Elle te fera du mal, poursuivit la jeune fille. Sa conduite est étrange, ses desseins cruels et ténébreux.
L’officier lentement se redressa.
— Je suis ruiné, dit-il, et cette femme peut me secourir, puisque déjà elle a sauvé Zofyre et Hertès.
— Qu’en savons-nous ?
— Ils ont gagné une fortune aux dés, après avoir vu la sorcière.
— Ce n’était qu’un hasard, mon Bien-Aimé !… Fuyons, plutôt, la route est libre, l’avenir nous sourit, car nous sommes jeunes et nous nous aimons.
Mais Arynès avec impatience repousse Nysista.
— Tu m’as promis de me faire entrer chez la vieille. Pourquoi me refuses-tu aujourd’hui ce que tu m’accordais hier ?
— J’ai réfléchi… j’ai peur !…
— Zaroccha ne peut rien contre moi.
— Elle connaît le secret des dieux !
— Alors, dit le jeune homme en riant, qu’elle me l’apprenne aussi. C’est tout ce que je désire.
De nouveau il avait mis l’œil à la lucarne.
La vieille affreuse était assise dans un coin de la pièce ; son œil brillait singulièrement à la lueur d’une petite lampe de corne, suspendue au plafond. Placée ainsi, elle ressemblait à un génie maléfique, un de ces monstres d’airain, de basalte ou de granit qu’affectionnaient les Chaldéens. Elle était comme ces idoles terribles des châtiments, ces figures d’épervier, de singe, d’ibis, de chacal, de vache, de vautour, qui prennent des masques de bête pour mieux épouvanter les hommes. Elle ricanait hideusement, ainsi que les démons qui usurpent les libations, les offrandes et les sacrifices de la Divinité.
Nysista s’était penchée à son tour.
— Tu vois, dit-elle, comme elle regarde dans l’ombre ? Elle appelle les âmes des trépassés contre les vivants.
— Montre-moi le chemin, ordonna l’officier.
— Une dernière fois, je t’en conjure, ne tente pas le destin !
— Va devant, répéta-t-il avec impatience.
— C’est bien, j’obéis, puisque tu le désires. Mais, je n’entrerai pas avec toi ; tu viendras me retrouver, et nous partirons ensemble pour toujours ?…
— Oui.
— Je t’attendrai dans le jardin.
La masure semblait morte avec ses ouvertures étroites, son crépi grossier de couleur brune, d’une laideur sinistre. En bas, l’allée s’enfonçait toute noire et, devant la porte, il y avait une marche à monter que le ruisseau escaladait souvent.
Arynès suivait de la main le mur humide, par crainte d’un faux pas dans les ténèbres. Il lui semblait descendre dans un caveau avec la sensation, sous lui, d’un sol glissant, toujours couvert de vase.
— Courbe-toi, chuchota la jeune fille, tremblante, la porte est basse… Là, nous sommes arrivés, ne sois pas imprudent, car la vieille est maligne… Je t’attends dehors.
Elle se sauva, le laissant au seuil de la pièce vaguement éclairée par la petite lampe du plafond. Une fraîcheur glacée, pareille à la sensation d’un linge mouillé, l’avait saisi aux épaules. Les murailles, dont un mince badigeon s’en allait par écailles, étaient tachées de lèpre, couturées de cicatrices.
La vieille lentement tourna ses regards vers l’officier.
— Ah ! soupira-t-elle, le moment est venu.
Quelques chiens, au dehors, aboyaient à la lune, la chouette poussait son cri monotone et doux comme la plainte d’un enfant.
Lentement, Arynès s’avança, et les yeux de la vieille, ronds et brillants, avaient une expression si singulière qu’il en éprouvait un frisson dans tout l’être.
L’atmosphère, autour de lui, était peuplée d’êtres invisibles dont il sentait la présence maligne et terrifiante. À la faible lueur de la petite lampe de corne, il croyait apercevoir des formes hideuses de bêtes accroupies. C’étaient des fauves à tête humaine, des reptiles ailés, des félins décharnés aux griffes puissantes, aux prunelles de feu. Il eût voulu détourner la colère des monstres par des incantations, des sortilèges, des formules magiques que son scepticisme, jusqu’alors, avait dédaignés.
Des amulettes, des talismans, des philtres, des pierres fatidiques l’eussent, sans doute, préservé du mauvais sort, mais il n’avait sur lui que son poignard.
Certes, la vieille, qui le contemplait toujours de son œil sanglant, connaissait le secret des alchimistes, des astrologues et des sorciers.
Elle jetait à sa guise les sorts et les envoûtements ; le mystère de la vie et de la mort était connu d’elle. Tout le cortège des sombres terreurs qui hantent l’imagination humaine était entré avec Arynès. Et il se rappelait les phrases pleines de démence par lesquelles les Mages conjuraient les esprits.
Zaroccha n’avait pas bougé ; son œil de basilic, grand ouvert, suivait tous les mouvements de l’officier, ses lèvres semblaient se tordre dans un rictus équivoque.
Arynès sentait passer en son cerveau comme un tourbillon de folie.
— Zaroccha, dit-il d’une voix confuse, je viens te supplier de me secourir, car mon honneur est en jeu ; je n’ai plus d’espoir qu’en ton pouvoir magique. Tu as tiré de peine Zofyre et Hertès qui allaient se tuer ; seras-tu plus cruelle pour moi ?…
La sorcière continuait à le regarder en silence, et, pensant qu’elle n’avait pas entendu, il répéta son exorde. Mais la vieille conserva la même immobilité.
— Tu peux, poursuivit-il d’une voix plus forte, m’indiquer la formule qui fait gagner sûrement. Dis-moi ces mots bienfaisants, je t’en prie, et je te donnerai en échange tout ce que tu me demanderas.
Zaroccha ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit de ses lèvres.
— Parle, et ne crains rien. Le secret sera mieux gardé par moi que par toi-même.
Elle parut troublée, indécise. Son visage exprima une sorte d’attention passionnée, mais, bientôt, il reprit son immobilité terrifiante.
— Ces mots, ces mots, vite, dis-les-moi, et prends ma vie en échange !
Zaroccha se taisait ; il poursuivit :
— Pourquoi ne veux-tu point parler ?… Tu es vieille et nul ne profitera de ta science. Demain, quand bien même tu voudrais me révéler le mystère, il serait peut-être trop tard. D’ailleurs, je vais partir, tu ne me reverras jamais.
Il s’arrêta, frissonnant d’impatience ; la vieille serrait les lèvres avec obstination.
— Allons, je t’en conjure, une dernière fois, je m’humilie devant ta puissance.
Arynès s’était mis à genoux.
— Si ton cœur a jamais connu les douces extases de la tendresse, si tu as jamais palpité entre les bras d’un amant ou d’un époux ; par tout ce qu’il y a de consolant dans l’existence je t’adjure de me répondre.
Il lui semblait qu’un sentiment plus humain s’était éveillé dans l’âme de la prophétesse, et, brûlant du désir de triompher, quand même, il faisait le rêve d’un pouvoir magique, d’une divinité favorable qui allait, pour lui, arrêter le destin, changer le cours des choses et le gratifier de ses bienfaits. La réalité se montrait trop odieuse, il lui naissait un immense besoin d’illusion et de mensonge. Certes, le pouvoir des devins et des mages devait rendre la jeunesse aux vieillards, ressusciter les morts et découvrir tous les trésors enfouis dans la terre !… Pourtant, Zaroccha était à la limite de l’âge, sa décrépitude et sa faiblesse paraissaient extrêmes. Mais il ne s’en apercevait plus dans son erreur grandissante. D’ailleurs, si la sorcière restait ainsi, c’est que, sans doute, elle le voulait bien, dans un dessein caché qu’il ne lui appartenait pas d’approfondir. Une source d’espérance jaillissait de son cœur, coulant un flot prodigieux de lumineuses féeries, d’images divines et surnaturelles. C’était comme une onde de résurrection qui soulevait tout son être, le tendait vers le prodige attendu.
Safou, le chat du logis, passa en gonflant l’échine et en miaulant d’une façon sinistre. Des chauves-souris, étant entrées par la lucarne, tournoyaient autour de la lampe mourante.
La pâle lueur semblait au jeune homme affolé un foyer vivant d’espoir et d’illusion ; c’était la révolte et le triomphe de l’impossible sur l’inexorable matière.
Il avait pris la main froide de la sorcière ; mais le contact de cette peau visqueuse l’emplit d’effroi et de dégoût. Il se releva, supportant le regard brillant de la vieille qui semblait, de nouveau, se teinter d’ironie.
— Ah ! créature odieuse ! cria-t-il, je saurai bien t’arracher ton secret.
Elle eut un ricanement aigu qui exaspéra les nerfs d’Arynès jusqu’au crime.
Il se jeta sur elle, tandis qu’elle étendait les bras comme pour le repousser. Il avait saisi son poignard et la lame, tout entière, disparut dans la poitrine de Zaroccha.
— Qu’ai-je fait ? murmura-t-il.
De nouveau il s’agenouilla, inondé par le sang qui sortait à gros bouillons de la blessure.
— Reviens à toi ! implora-t-il. Je n’ai pas voulu te frapper… Tu m’as exaspéré par ton silence… Zaroccha, aie pitié, regarde-moi ; tu vois, je reconnais mes torts, je les déplore, je les expierai, je te servirai toujours et partout, quoi que tu décides !…
La vieille glissa à terre, et Arynès s’aperçut qu’elle était morte.