La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/06
CHAPITRE VI
« Nous nous reverrons à la nuit, et c’est là que je t’embrasserai. »
— Oh ! Bien-Aimé, nous sommes perdus !…
Nysista pleurait sur la poitrine de son amant.
Lui, regardait, à la lueur de la lune, les pics roses des montagnes qui protégeaient la ville. C’étaient comme des apparitions à demi évanouies de visionnaires. Ils étaient noyés tous deux et comme hantés dans le mystère des êtres et des choses, ne voyant plus la cité endormie sous les cimes lointaines, envolées dans la lumière blanche, d’une légèreté de songe.
La jeune fille pleurait toujours à gros sanglots, et ses épaules frêles se soulevaient convulsivement.
— J’ai peur ! mon Bien-Aimé !… Même morte, la sorcière se vengera !
— Enfant, dit-il, avec dédain. Cette femme était une créature misérablement obscure comme les autres !… Je me suis abusé sur son pouvoir.
— Non, non, tu verras !…
— Je ne verrai rien. Si Zaroccha était sorcière, elle serait debout déjà pour nous chasser.
D’un geste méprisant il montra, par la porte ouverte, le corps ensanglanté de la vieille.
— Regarde, dit-il, elle ne bouge pas. Plus jamais elle n’épouvantera les faibles et les crédules par ses sortilèges.
Mais la jeune fille se serra plus fort contre Arynès.
— Non, non, je ne veux pas la voir !
Et, malgré tout, une pitié lui venait pour celle qui, jusque-là, avait été l’unique compagne de sa vie. Auprès d’elle, aussi loin que la reportait sa mémoire, elle avait vécu son rêve mélancolique dans cette erreur si fraîche et si naïve de l’enfance. Lorsque la vieille ne la battait pas, elle lui racontait des histoires prodigieuses à faire trembler de peur et de joie ; au hasard, elle plantait un long clou dans la terre et, sur un petit nuage de fumée, apparaissaient des images charmantes, des figurines diaphanes qui couraient et se lutinaient parmi les fleurs. Parfois, ces créatures exquises s’envolaient légèrement à une grande hauteur, puis, ondulaient jusqu’au sol où elles se posaient délicatement sur la pointe de l’orteil comme des ballerines, prêtes à s’envoler de nouveau. Au coucher du soleil, c’étaient des combats sanglants, des constructions et des sièges de forteresses, des coups de massues effroyables, qui abattaient des milliers de guerriers, et tout disparaissait dans une poussière rousse. Nysista était très craintive ; jamais on ne l’eût fait passer, la nuit, près des Tours du Silence où les vautours noirs dépeçaient les cadavres.
Tout, autour d’elle, était comme peuplé de mystère. Les vieux murs chantaient dans les ténèbres, des bêtes à sept cornes bondissaient dans les fossés. Elle savait que certains hommes maudits entrent dans la peau des chiens, et hurlent à la mort par les soirs sans lune.
Elle croyait à la résurrection du fravashi, du double que chacun porte en soi, à la réincarnation et à toutes les puissances du bien et du mal.
Certainement, Zaroccha n’était point morte ; elle reparaîtrait sur la terre pour châtier son meurtrier, et rien ne pourrait apaiser son courroux.
— Il faut la porter aux vautours, dit Arynès.
— Non, car elle n’est point de la religion des Perses.
— De quelle religion est-elle donc ?
— On l’ignore. Peut-être n’en avait-elle aucune ; mais elle a choisi son tombeau, et c’est là qu’on la déposera dans les baumes et les aromates. Je veux lui rendre les derniers devoirs.
— À quoi bon ?
— Peut-être sera-t-elle apaisée par ma soumission.
— Sottise ! dit Arynès, mieux vaut l’abandonner aux oiseaux de proie.
— Écoute, murmura la jeune fille, on entend comme un murmure dans la nuit…
— Ce sont les dernières troupes qui rejoignent le camp… Il faut que je parte aussi.
— Oh ! gémit-elle, ne m’abandonne pas !
— Viens avec moi.
— Puis-je la laisser ainsi ?…
— Certes. Sa vieille carcasse n’est point digne de ton respect !… Partons, Nysista !… D’ailleurs, n’était-ce point ton désir ?…
— Hier, dit-elle, mais aujourd’hui…
— Tous les jours se ressemblent. Notre imagination seule enfante les spectres et les drames. Tout est mensonge dans la vie, il faut vivre pour soi et non pour les autres.
Mais Nysista s’obstinait dans son idée fixe.
— Je veux la mettre au tombeau… Après, je serai tranquille. La pierre d’un sépulcre est lourde à soulever… Et puis, ceux qui restent doivent exaucer le désir des agonisants… Qui sait si les esprits malfaisants n’ont pas voulu cette mort pour prouver leur toute-puissance ?… Des menaces traversent les airs et me frappent d’épouvante dans les sanglots du vent… Un souffle glacé, venu de l’invisible, a passé sur mon visage ; un frisson te courbe, toi-même, malgré ton incrédulité.
Arynès, les yeux vagues, ne répondit pas.
— Ah ! poursuivit-elle, tes mains sont rouges ! il me semble que le sang qui a jailli sur toi flambe, tout à coup, et t’enveloppe d’un voile écarlate. Je veux supplier les génies bienfaisants de t’être favorables ! Je les prierai de toutes mes forces, jusqu’à ne plus savoir qui je suis, ni où je suis. Je leur parlerai comme à des êtres de puissance et de lumière, je les prierai comme on aime et comme on meurt pour qu’ils t’accordent la grâce d’éviter le mal. Et la violence de mon adoration pourra, peut-être, combattre le mauvais sort.
— Je pars, dit Arynès, car il faut que j’efface ces traces de meurtre.
— Va donc, dit-elle, dans un soupir ; je te rejoindrai bientôt, quoi qu’il arrive.
Il la baisa aux lèvres et disparut dans la nuit.