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La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/07

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CHAPITRE VII

« J’appelle les esprits et les âmes de ceux qui sont justes et les possédés du feu sacré. »

(Texte de Yaçna.)

Nysista avait lavé le corps de la vieille, et, l’âme emplie d’effroi, elle demeurait auprès d’elle. Dans le jardin des oiseaux voletaient, le grand tumulte du jour avait remplacé les murmures de la nuit. Au flanc des montagnes, dans le lointain, le soleil s’alourdissait en une lente poussière d’or, un grand souffle embrasé passait sur les choses.

Par la lucarne ouverte, un acacia agitait ses feuilles légères ; des mimosas et des figuiers déversaient une cascade vivante sur les murs dont ils égayaient la teinte uniforme d’ocre rouge.

Au bout des rues désertes, au-dessus des terrasses de marbre, se découpait, sur le bleu puissant du ciel, le sommet des pylones, des colonnes surmontées de taureaux ailés, de licornes et de lions. Des femmes, au teint doré, aux larges yeux bruns, passaient avec des jarres emplies d’eau fraîche. Elles portaient des jupes serrées aux hanches, des coiffures pointues de toile raide, et les bouclettes serrées de leurs cheveux descendaient sur leurs joues dans le rayonnement des anneaux d’or qui tiraient leurs oreilles.

Elles étaient alertes et souriantes, mais leurs regards se faisaient graves, lorsqu’ils interrogeaient l’intérieur de la masure.

— Zaroccha est donc morte ? demandaient-elles avec surprise.

— Oui, répondait Nysista ; elle s’est éteinte tout à coup.

— Que vas-tu devenir, maintenant qu’elle n’est plus là pour t’envoyer dans la montagne à la recherche des herbes sacrées ?…

— Ah ! dit une petite au visage mignon, presque enfantin, elle se fera sorcière comme la vieille !

— Non, s’écria une grande fille noire, aux yeux durs, elle ne voudrait point évoquer les esprits du mal, elle est trop simple et trop naïve !

Toutes s’arrêtaient et se haussaient pour voir. Une étroite robe rayée de bandes de couleur moulait les contours de leur corps, des joyaux pesants et grossiers paraient leurs épaules et leurs bras.

Elles riaient, parfois, avec dédain, et c’était comme si l’on eût tordu les fibres douloureuses de Nysista, comme si l’on eût étreint son cœur entre des doigts de fer.

La jeune fille se retrouvait seule, aussi faible et perdue qu’un enfant. Elle pleurait doucement, se sentant trop misérable, trop abandonnée pour réfléchir ; mais inconsciemment, elle souhaitait le secours d’un appui surhumain, d’une puissance divine qui pensât, qui voulût pour elle, qui la berçât dans sa clémence. C’était Arynès, son amant, qui avait tué la sorcière !… Elle avait ouvert la porte, et le meurtrier était entré tranquillement pour accomplir son forfait détestable… Ainsi, ses paroles si passionnées, ses étreintes, ses caresses n’avaient point été inspirées par l’amour ?… L’ambition seule et le désir de gagner un trésor avaient poussé le fils du Satrape. Elle, Nysista, s’était aveuglément soumise à la volonté d’un assassin ; que ferait-elle pour racheter ses torts ?…

Mais, tout s’embrumait de nouveau dans la tête de la jeune fille qui tombait à l’anéantissement des grandes tristesses.

Puis, des voisines entrèrent, des embaumeuses et des pleureuses qui offrirent leurs services, curieuses de contempler le masque livide de la magicienne !

Elles tournaient autour de la morte, en gémissant, en faisant craquer leurs doigts et en frappant l’une contre l’autre les paumes de leurs mains brunes.

Et elles répétaient les paroles des Mages :

« Viens donc avec tes enchantements et tes secrets terribles, pour changer la face du destin ! Viens donc pour confondre les augures de la vie et de la mort ! N’as-tu point la clairvoyance, la sagesse et le pouvoir ?… »

Mais la vieille gardait son masque fermé, ses lèvres creuses, ses prunelles vagues qui remontaient sous les paupières.

Et les femmes, qui ne la craignaient plus, s’égayaient de son impuissance. Les faits stupéfiants les laissaient maintenant pleines d’incrédulité ; elles racontaient ces imaginations de démence avec un rire méprisant, oubliant le milieu de fièvre visionnaire où elles avaient vécu.

Nysista pleurait toujours ; sa raison se débattait, ainsi qu’un pauvre être qu’on aurait jeté à l’eau et que les vagues lentement prendraient et étoufferaient. Puis, après des minutes d’anéantissement, elle se révoltait, se disait, qu’après tout, elle avait droit à sa part de bonheur et que les maléfices ne sauraient la lui ravir. Zaroccha échappait au tourment de rester sans sépulture, d’errer, ombre inquiète, entre le ciel et la terre. Sa vengeance ne pourrait donc poursuivre les amants oublieux ou sacrilèges. Son esprit irrité ne deviendrait point un démon malfaisant, acharné à leur perte !…

— Je veux, dit-elle aux embaumeuses, qu’elle soit entourée de bandes, enduite de bitume, et que l’on mette, dans son tombeau, les objets qu’elle a aimés pendant sa vie, ainsi que les aliments nécessaires à son existence de fantôme.

— Était-elle donc d’origine chaldéenne ?… demandaient les femmes avec dédain. Les madjous, ici, appartiennent aux vautours !

— Non, dit Nysista, je désire qu’elle soit inhumée. D’ailleurs, les adorateurs du Feu refuseraient son corps, vous le savez bien. Zaroccha n’avait point de religion et ses pratiques étaient coupables.

— Oui, oui, dit une grande femme aux yeux sombres, qui sentait la terre, et les aromates, son âme végétera dans une ombre éternelle, elle se nourrira de poussière et elle pleurera la lumière du jour !

— Une nuit, nuit d’épouvante et d’horreur, murmura une pleureuse, dont les ongles étaient teintés de sang, un spectre volera sur la ville ; il entrera dans les maisons qui ne seront pas marquées de rouge, et les enfants en bas âge agoniseront dans d’horribles convulsions !

— Faites votre métier, dit Nysista, et je vous paierai bien.

— Avec quoi ?… dit la grande femme aux yeux durs… Vous ne possédez rien que vos mensonges dorés !

— Vous étiez vêtues de guenilles comme des mendiantes !

— Oui, reprit la pleureuse, tes colliers de cornaline et tes bracelets de verre n’ont aucune valeur !

— Ton jupon rayé est d’étoffe grossière.

— Faites votre métier, répéta Nysista.

Puis, ayant soulevé le couvercle d’un long coffre de bois, elle leur fit voir un amas de pierres précieuses aux feux éblouissants.

Avec zèle, les femmes, alors, soulevèrent la vieille et s’employèrent à leur lugubre besogne.