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La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/08

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CHAPITRE VIII

« Le jeu est comme une belle fille qui sourit et s’offre sans cesse au désir de l’homme. Mais son sourire n’est que mensonge. »

(Rig-Véga.)

Zaroccha avait été inhumée, la veille, et le fils du Satrape attendait Nysista.

Il songeait plus aux pertes qu’il avait éprouvées qu’à la joie de revoir la jeune fille. Avec la mort de la sorcière s’envolait son dernier espoir, et jamais il ne pourrait regagner la fortune qu’il avait risquée.

La passion du jeu était aussi vive chez les Perses que chez leurs frères les Aryens de l’Inde. Ils engageaient des enjeux énormes, et, quelquefois, jouaient leurs femmes, leurs enfants, et même leur propre personne. Le bel hymne du Rig-Véga qui relate les folies et les tristes entraînements de cette terrible passion aurait pu être écrit sur le plateau de l’Iran.

Arynès jouait aux dés et à d’autres jeux composés de figurines d’ivoire et de bois. Il y avait aussi des tablettes coloriées, assez semblables à nos jeux de cartes, mais les signes en étaient beaucoup plus variés.

L’on se payait en dariques, — monnaie frappée à l’effigie de Darius, — ou, encore, en pièces de différentes formes portant le sceau des petits souverains particuliers, le droit de battre monnaie ayant été respecté par le Roi des Rois !

Au début, le jeu s’était montré favorable pour Arynès, et son bonheur, qui étonnait tous ses amis, ne l’impressionnait point, tant il s’imaginait devoir enchaîner la fortune par sa volonté et sa merveilleuse puissance. Quelques officiers lui demandaient parfois de bien vouloir s’intéresser à leur partie ou, du moins, de se placer à côté d’eux lorsqu’ils s’essayaient aux jeux de hasard, afin de conjurer par sa présence le malin génie qui les persécutait.

Le fils du Satrape consentait, en riant, à protéger les malheureux qu’un sort néfaste ne cessait d’accabler. Son constant succès faisait l’objet de toutes les conversations, et des légendes mystérieuses couraient sur sa vie intime et son commerce avec les esprits. Dans ses rêves, il entendait le cliquetis de l’or et voyait étinceler plus de pierres précieuses que n’en possédaient le souverain Maître et les dix-neuf Satrapes du royaume.

Il posait presque aveuglément les figurines d’ivoire, il ne choisissait point les signes sur lesquels il mettait son or ; ce n’était point lui qui conduisait son jeu, c’était le destin ou cette influence mystérieuse qui s’unit au hasard pour en diriger les coups étranges.

Il y a deux espèces de fanatiques : Quelques-uns trouvent un charme enveloppant et intelligent au maniement raisonné des figures, à la multiplicité des combinaisons qui se déroulent, s’enchevêtrent et se succèdent avec rapidité. La puissance occulte et surnaturelle d’une sorte de guide invisible se manifeste, et la communion de l’âme avec son double s’opère invinciblement. C’est là, précisément, ce qui excite l’esprit à tenter la fortune. On dirait qu’il veut essayer de pénétrer dans le domaine de l’inexploré, percer le secret redoutable de l’avenir, de la vie et de la mort.

Les joueurs de race ont une certaine grandeur, et ne demandent au jeu que l’émulation de l’effort raisonné combiné avec les surprises de l’inconnu.

Mais, il en est d’autres qui n’ont que l’espoir du gain, et considèrent le jeu comme un moyen facile de s’enrichir sans effort. C’est à cette classe qu’appartenait Arynès, car il était avide de luxe, de plaisirs et rien ne le rebutait pour satisfaire ses dispendieuses passions. Sa vie folle et déréglée effaçait déjà toutes les aimables qualités qui lui avaient attiré, jadis, l’amitié de ses camarades. Son goût pour l’art et les sciences de la guerre s’éteignait, il ne songeait qu’à acquérir de plus grandes richesses pour la satisfaction de ses désirs. Sur son beau visage, creusé par la fièvre, ses yeux s’animaient d’une flamme surnaturelle, il ne connaissait plus que la volupté du lucre.

Mais, la fortune qui lui avait souri, d’abord, lui fut bientôt contraire ; il perdit, en peu de temps, non seulement tout ce qu’il avait gagné, mais encore ses biens personnels. Son père, Ariaramnès, satrape de Cappadoce, lui refusa de nouveaux subsides et ses camarades dédaigneux se détournèrent de lui.

C’est alors que, passant à Ecbatane pour rejoindre l’armée de Darius, il entendit parler de Zaroccha et de son pouvoir merveilleux. Grâce aux avis de la magicienne, deux seigneurs, Hertès et Zofyre, avaient triomphé des démons du jeu ; un mot d’elle pouvait changer la face du destin.

Arynès, errant près de la demeure des Mages, rencontra Nysista qui allait chercher des herbes sur le mont Zagros.

La fillette était triste comme lui ; il l’avait consolée, et le miel de ses paroles avait glissé dans ce jeune cœur comme une onde voluptueuse. Tandis qu’il restait préoccupé, glacé par le grand frisson de son calcul odieux, elle s’était abandonnée à la douceur de ce premier amour, et, peu à peu, il avait obtenu d’elle ce qu’il désirait.

Maintenant, il l’attendait, au milieu de ses soldats, car on laissait les femmes pénétrer dans le camp. Les armures de cuir jaune et les manteaux écarlates flamboyaient sous les derniers feux du soleil. Les chameaux, disposés en longue file, chargés de bagages et de provisions, s’agenouillaient gravement dans le sable, tiède, tendant leur tête mélancolique vers la fraîcheur des cours d’eau, et les hommes achevaient de dresser les tentes. C’était, partout, un frémissement de harnais et d’armes ; un trépignement de chevaux et de mulets ; il semblait curieux de voir ces guerriers à la noire chevelure bouclée, au torse couleur de brique, vêtus d’un simple caleçon bleu, aller et venir dans les lueurs rougeâtres du crépuscule. Les montagnes, avec leurs teintes dégradées, fermaient l’horizon, servant de fond aux gigantesques constructions de Phraorte, d’Astyage et de Cyrus. Les pylones, aux angles en talus, les corniches évasées des temples, s’estompaient déjà dans l’éloignement et, seul, le camp flambait encore avec les couleurs vives de ses tentes dressées sur le sable jaune comme de monstrueuses fleurs poussées en un jour.

Mais le temps passait, et Nysista ne venait pas. Des esclaves apportèrent des torches de cire mélangée de résine de pin, et l’officier plongé dans son rêve n’y prit point garde. Au dehors, maintenant, l’ombre s’étendait sur la campagne ; les étoiles commençaient à faire trembler leurs longs cils d’or dans l’azur profond. Les vautours, gorgés de chair humaine, s’appesantissaient sur les Tours du Silence, et la chouette poussait son cri funèbre dans la désolation des chemins.

Arynès se trouvait à une de ces heures mélancoliques où l’âme angoissée doute de toutes choses, se révolte soudain. Il se leva lentement et sortit dans le camp. Il faisait une nuit admirable, une nuit calme, douce et pure, embaumée par l’odeur des montagnes. Un grand bourdonnement montait ; des souffles passaient qui donnaient la sensation des milliers d’êtres couchés sur le sol, en tas, autour des litières.

Tout à coup, dans le lointain, une flamme brilla en zigzag, pareille à ces coups de foudre qu’on voit tomber du ciel noir dans les pluies d’orage. Mais la trace lumineuse ne s’effaça pas ; la clarté s’avança d’un glissement doux et ralenti, semblant danser sur les tentes comme un oiseau d’or.

Arynès la suivait des yeux, un peu inquiet, ne s’expliquant pas la fuite vagabonde de cette étoile filante, sortie des profondeurs noires de l’inconnu. Puis, une voix monta, si lointaine, si légère qu’elle semblait n’être encore que le petit bruissement d’une rafale en marche.

Tout dans le camp restait vague ; les silhouettes humaines se dessinaient en ombres inégales, et rien ne bougeait plus hormis la fantastique lueur, égarée sur le ciel bleu.

Arynès, en proie à un malaise extraordinaire, s’étendit sur son lit de repos, espérant que le sommeil chasserait les visions sinistres.