La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/10
CHAPITRE X
« L’homme raisonnable n’essaie jamais de tenter les esprits du mal. »
Dès le lendemain, Arynès voulut expérimenter son merveilleux pouvoir, et la chance, en effet, lui fut favorable. Il gagna, coup sur coup, ainsi que le lui avait prédit le fantôme.
Un souffle avait passé, changeant le cours des choses, et l’âme de l’officier palpitait d’un désir inextinguible, d’un espoir infini.
Un rêve avait suffi pour ensoleiller ses pensées ; il se réfugiait dans le mystère, oubliant la réalité pour s’en remettre à la fantasmagorie de l’inconnu, car le miracle qu’on ne peut constater est un pain nécessaire à la désespérance humaine. Déjà, il acceptait le prodige, le trouvant tout naturel et bien mérité.
Pendant trois jours il gagna, sans que la chance se démentît un seul instant.
Vers le soir du quatrième jour, Nysista vint le rejoindre, et il lui annonça joyeusement le changement qui s’était fait dans sa vie.
— Ah ! dit-elle tristement, tu as gagné ?…
— Oui, j’ai gagné et je gagnerai encore ; une puissance inconnue me protège, dirige mon jeu.
— Cette faveur étrange m’épouvante, mon Bien-Aimé !… Ne joue plus, je t’en supplie !… D’ailleurs, puisque la fortune t’a comblé déjà, cela doit suffire à ton ambition. Conserve ce gain et ne tente plus l’avenir.
— Oh ! dit-il, avec dédain, l’on n’est jamais assez riche, et je ne m’arrêterai pas à moitié route.
Elle soupira :
— Rien ne nous sépare plus ; nous pourrions être si heureux !…
— Je ne comprends pas le bonheur de la même façon que toi.
— Le bonheur, dit-elle, est dans l’union de deux êtres, la communion de ceux qui s’aiment.
Il ne répondit pas, un pli ironique aux lèvres, et, de nouveau, elle frissonna.
— Ah ! si tu pouvais m’aimer comme je t’aime !…
Des larmes emplissaient ses yeux ; elle pleurait sur elle-même et sur tous les pauvres êtres faibles qui ont besoin d’une illusion de joie, d’un appui, d’un dévouement pour échapper aux tristesses de ce monde. Elle entendait confusément la rumeur du camp qui s’éveillait ; cette foule de vingt mille hommes d’où montait aussi une gerbe d’espoir qui fleurissait et s’exhalait sous le soleil comme un encens. Eux aussi, peut-être, seraient déçus dans leurs désirs de gloire, rien ne valait la douceur du foyer, la paix profonde auprès de ceux que l’on chérit.
— Et Zaroccha ? demanda l’officier, tourmenté par une idée fixe.
— Nous l’avons mise au tombeau.
— Et tu n’as point été visitée par son âme inquiète ?
— Non, dit-elle, avec calme, j’ai tant prié pour son repos, qu’elle doit être délivrée des mauvais esprits… Nous l’avons mise dans la Vallée Noire au fond d’un hypogée de granit, car elle avait de l’or et des pierres précieuses.
L’officier sursauta.
— Elle avait de l’or et tu n’en disais rien !
— Cet or n’était pas à moi… Alors, à quoi bon t’en parler ?…
Arynès garda le silence, mais ses yeux brillèrent.
— Dans sa tombe, reprit Nysista, j’ai caché ce qui restait de ses richesses : un collier de perles, des escarboucles, des monnaies rares, des statuettes de pâte émaillée, bleue et verte, d’un travail merveilleux, des idoles inconnues en or et en argent. Elle dort comme une reine au milieu de son trésor… Et, certes, elle était contente, car je l’ai vue sourire lorsqu’on a posé le masque sur son visage, à la mode égyptienne.
— Elle était bien morte ?
— Oui, dit Nysista, elle était bien morte, puisqu’elle avait subi toutes les opérations de l’embaumement.
— Mais son double, son fravashi peut s’échapper encore ?…
Arynès tremblait de nouveau, et la jeune fille lui jeta un regard compatissant.
— Ne crains rien, je l’ai apaisée par mes prières.
— Et tu n’as pas gardé le plus petit joyau ?…
— Non, Bien-Aimé, je te l’ai déjà dit.
— Mais, là, dans cette corbeille que caches-tu donc avec tant de soin ?…
— Ça, dit-elle, c’est Safou, le chat du logis.
— Quoi, tu as emporté un chat ?…
— Qui donc, moi partie, aurait eu soin de lui ? D’ailleurs, il est doux et fidèle, il ne t’importunera pas.
Safou, libéré, gonflait l’échine et ses prunelles phosphorescentes avaient de mystérieuses lueurs.
Arynès songea que, parfois, l’âme des morts se réfugiait dans le corps des bêtes.
— Ne trouves-tu pas que le regard de ce chat est singulier ?
Mais elle eut un sourire.
— Safou m’a consolée et caressée pendant mes heures de tristesse. Avant de te connaître, je lui racontais mes peines ; il semblait me comprendre, toujours soumis et tendre comme tu le vois aujourd’hui. Pouvais-je abandonner un ami si compatissant ?
Le chat, sautant sur l’épaule de la jeune fille, frotta son museau câlin contre sa joue. Il était plus noir que la nuit, mais sa fourrure, longue et fine, brillait comme de la soie.
— Où le mettrons-nous ? demanda Arynès.
— Oh ! dit Nysista, il tiendra peu de place ; le bout de ce tapis lui suffira pour dormir.
L’officier songeait à Zaroccha et à la sinistre visite qu’il avait reçue. La pâle lueur de la lune éclairait sa tente et les prunelles ardentes de Safou étincelaient aussi comme de petits astres vivants.
— Et, reprit-il, vous avez bien scellé l’entrée du caveau ?
— Nous avons mis sur la dalle des pierres pesantes qui bouchent hermétiquement toute issue. Nul, certes, n’écartera plus cette porte formidable, seul, le feu de la montagne pourra peut-être anéantir le corps de Zaroccha, car elle est dans son tombeau comme dans la gueule d’une fournaise. Nous avons placé sur elle le sceau surmonté du globe aux ailes ouvertes avec le chacal d’argile, couché sur le ventre, et le serpent symbolique colorié d’azur.
Arynès eut un soupir de satisfaction.
— Oui, dit-il, rien au monde ne pourrait la ressusciter, et tu as eu raison, Nysista, de mettre auprès d’elle ses richesses. Ainsi, son double ne cherchera point à nous faire du mal.
Rassuré, il prit la jeune fille sur son cœur et, dans un long baiser, lui versa l’oubli de tout ce qui n’était pas son amour.