La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/11
CHAPITRE XI
« Quand tu es près de moi, l’oiseau chante, le soleil luit, les fleurs embaument ; mais quand tu es loin de moi, tout reste dans la désolation. »
Cependant, Arynès ne s’apaisait pas. Après les premières caresses, les longues étreintes, les confidences, chuchotées lèvres à lèvres, il se reprenait à craindre dans le secret de son cœur. N’avait-il pas fait un pacte avec la magicienne ? Ne lui appartenait-il point par la mystérieuse influence qu’elle exerçait sur lui et les promesses qu’elle lui avait arrachées ?…
Tandis que Nysista, accablée par tant d’épreuves, sommeillait auprès de lui, il se prenait à trembler et à interroger d’un regard trouble tous les recoins de la tente.
Safou, le chat noir, errait autour de sa couche et ses yeux phosphorescents faisaient deux points lumineux dans l’ombre. Le félin parfois miaulait plaintivement, arrondissant son échine souple, se rassemblant sur ses pattes comme pour bondir vers un invisible ennemi.
Arynès, mentalement, faisait un suprême appel aux génies bienfaisants qui veillent sur les destinées humaines. Malgré lui, il les appelait à son aide pour combattre l’influence maudite.
Puis, serrant contre lui le corps charmant de Nysista, il essayait de se perdre dans un rêve voluptueux, et, tendrement, sollicitait son baiser.
La jeune fille se réveillait, le nommant tout bas :
— Arynès, mon cher amant !
— Ah ! murmurait-il, dis-moi bien que tu m’aimes et que je trouverai en toi la protectrice et l’amie !… Ces ténèbres m’épouvantent ! Ne te semble-t-il pas qu’on ait marché ?
— Non, mon Adoré. Je n’entends que les battements de mon cœur. Je suis heureuse auprès de toi ; je voudrais mourir ainsi. Après les terribles épreuves de ces derniers jours, je crois que je renais pour me plonger dans une onde bienfaisante plus douce que le miel et le lait… Des fleurs de pourpre et d’or s’ouvrent autour de moi. Tout est parfum, tout est mélodie. Ah ! recommençons la divine extase de notre amour !…
Il appuyait ses lèvres sur les siennes, la serrait éperdument contre sa poitrine.
— Protège-moi !
— Te protéger, et pourquoi ?… demandait-elle, un peu surprise. Quel danger te menace ?
— L’ombre est hostile. Des oiseaux de mort pleurent dans la nuit !
— Imagination, mon Très-Aimé !… Je n’entends que les bruits du camp. D’ailleurs, tes soldats veillent et sauraient te garantir d’une surprise.
— Ce n’est pas l’invasion de l’ennemi que je redoute. Les attaques humaines ne sont pas aussi terrifiantes que le frôlement des êtres invisibles qui nous entourent.
Nysista avait noué ses bras délicats au cou de son amant ; elle essayait d’endormir ses craintes par d’exquises et passionnées caresses.
— Rien n’existe que mon amour ; sommeille sur mon cœur et ne songe pas à autre chose… Va, la magicienne est vaincue, elle ne saurait désormais nous atteindre.
Avec de vagues paroles, dont la pensée peut-être était absente, elle le rassurait, le consolait, l’endormait.
Auprès d’elle, il se sentait fort et courageux ; une ivresse sensuelle remplaçait les sombres préoccupations, ses yeux se fermaient sous les lèvres chaudes qui les effleuraient. Peu à peu, le sommeil engourdissait son âme.
Un miaulement rauque du chat tira Arynès de son assoupissement. Tout était plongé dans les ténèbres autour de lui. Il se souleva péniblement, prêtant l’oreille à une sorte de chuchotement qui venait du dehors. Il lui sembla que quelqu’un exhalait auprès de lui un profond soupir.
— Je suis là, dit une voix faible.
Et le spectre de Zaroccha surgit de l’ombre comme la première fois.
L’officier sentit qu’un doigt glacé, de nouveau, se posait sur son front.
— Pourquoi as-tu désobéi ?
Il se troubla, avança la main pour chasser l’affreuse vision. Mais le spectre ne bougea point.
— Je ne suis pas un corps de chair et d’os, je suis le double astral de la charmeuse, et tu ne peux rien contre moi.
— Va-t’en ! dit-il avec colère.
— Non, car tu ne saurais te passer de mon secours. Je te donnerai tout l’or que tu souhaites, si tu tiens ta promesse.
— Je n’ai rien promis.
— Ah ! le cœur ingrat ! ricana la vieille… As-tu donc oublié que tu m’as donné ton amour ?…
— Mon amour va aux choses de la terre et non aux spectres des mondes inconnus.
— C’est pour Nysista que tu me trahis ?…
— J’aime Nysista ; elle sera ma femme.
Une main froide se posa encore sur les lèvres du jeune homme qui frissonna.
— Tu te crois invulnérable, parce que tu as gagné au jeu, et tu veux ignorer mes bienfaits… Soit, je t’abandonne aux méchants esprits de l’Air et du Feu, je me retire de toi, mais ma prédiction s’accomplira quand même, car ton meurtre nous lie… Tu fus mon assassin, Arynès, mon sang rougit tes doigts et tu gardes en ta pensée la vision ineffaçable de mon agonie. Quoi que tu fasses cette hantise troublera tes jours et tes nuits… Tu me reviendras comme le meurtrier revient toujours à sa victime… Tu m’aimeras et tu me haïras également, malgré toutes tes révoltes !
— Va-t’en ! répéta le jeune homme.
— Tu feras des orgies de souvenirs ! ricana le spectre. Ton âme brûlera pleinement et largement d’une flamme sinistre et grandissante. Tu insulteras mon ombre et tu m’appelleras désespérément dans l’énergie sauvage et l’ardeur dévorante de ta passion !
— Non, dit-il, j’étais fou, et la présence de Nysista me soutiendra contre les tentations maléfiques.
Il prit une arme qui luisait près de lui.
— Prends garde ! murmura le fantôme, tu vas te frapper toi-même, car je suis désormais invincible. Mais, ta vie m’appartient, puisque tu t’es donné à moi. Je te garde et j’emploierai mon pouvoir à un châtiment plus complet que la mort qui détruit et ne répare pas. Je connais le terrible secret des destinées humaines.
Arynès se débattait contre la terreur qui, peu à peu, le paralysait. Il lui semblait que le sang de ses veines s’en allait goutte à goutte et que Zaroccha, comme un vampire, se gorgeait de sa vie.
Il fit un suprême effort, se dressa sur sa couche avec un cri d’angoisse. Mais le spectre avait disparu.