Aller au contenu

La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/12

La bibliothèque libre.

CHAPITRE XII

« Le roi déclare : Pendant que j’étais en Perse et en Médie, les gens de Babirus se révoltèrent contre moi pour la seconde fois. »

(Récit de Darius.)

Arynès ne parla point à sa maîtresse du songe terrible qu’il avait fait. Joyeuse, confiante, elle se reprenait à la douceur de croire, et il demeurait auprès d’elle attentif et caressant. Le démon du jeu paraissait l’avoir abandonné. Son unique souci était de parer Nysista, de lui acheter des joyaux et des voiles précieux aux nuances d’arc-en-ciel. Jamais il ne la trouvait assez somptueuse, bien qu’elle ressemblât à une idole babylonienne.

— Ainsi, disait-il, tu me rappelles la déesse d’amour que nous vîmes dans un temple de la ville perverse. Elle avait nom Mylitta, reine des victoires et des voluptés.

— Mylitta, la déesse lascive des femmes de Babylone ?… Zaroccha avait une amulette qui la représentait.

— Moi, je l’ai vue debout sur un taureau, coiffée de la tiare étoilée et plus ruisselante qu’un ciel inondé de lune. Elle était munie d’un arc et d’un carquois, afin de mieux blesser les cœurs ; mais, c’était, quand même, la souveraine bienfaisante de la génération et de la reproduction des êtres.

— Sur le fétiche que j’ai mis avec d’autres joyaux dans le tombeau de la sorcière, elle était nue et pressait d’un geste pudique ses mains sur sa poitrine.

Arynès s’était assombri.

— Pourquoi, dit-il, as-tu enfoui toutes ces richesses dans la sépulture de cette femme ?

Malgré lui, il exprimait le regret de tant de biens perdus.

— Parce que ces richesses ne m’appartenaient pas, fit la jeune fille ; et puis, en Égypte, c’est ainsi que l’on enterre les morts. Je te l’ai déjà dit.

— Nous ne sommes pas en Égypte… et tu m’as affirmé qu’il y avait dans la cachette de Zaroccha un véritable trésor ?

— Oui, un trésor merveilleux ; mes yeux n’en pouvaient supporter l’éblouissement. J’ai vu des rubis et des diamants si gros qu’il n’en existe certainement pas de semblables.

L’officier demeurait pensif dans le désir de toutes ces splendeurs perdues à jamais. Un pli dur barrait son front et Nysista n’osait troubler son recueillement.

Une teinte pourpre colorait les parois de la tente, peinte de tons éclatants et fleurie de palmettes d’or. Arynès et sa maîtresse reposaient sur un lit bas, orné de quatre têtes de chacals. Autour d’eux le sol disparaissait sous les fourrures, les caisses, les tapis précieux jetés au hasard.

Nysista promenait sur les choses un regard indolent, et elle était divinement belle, l’amour satisfait ayant magnifié les grâces de son jeune corps. Des reflets ardents coloraient, maintenant, le ton mat de son visage où brillaient ses longs yeux d’onyx, agrandis par une ligne d’antimoine. Ses lourdes paupières peintes battaient voluptueusement sur l’éclair fulgurant du regard et sa bouche mignonne souriait encore dans l’extase du rêve.

Comme Arynès ne parlait plus, elle se leva lentement, et, dans un coin de la tente, procéda à sa toilette minutieuse. Un miroir de bronze poli, à pied d’ivoire, lui renvoyait son image, et elle puisait dans des buires de jade, d’ambre et d’agate les poudres, les onguents et les pâtes dont elle aimait à se servir.

Une spatule à parfums, délicatement travaillée, reposait auprès de multiples cassolettes aux effluences subtiles.

— Pare-toi, dit Arynès, car nous attendons Darius, le Roi des Rois.

— Darius doit venir ! fit-elle joyeusement, et il entrera ici ?

— Oui, tu lui offriras le vin de palmier dans la coupe d’or de Babylone. Cela lui rappellera ses conquêtes et il sera sensible à cette flatteuse attention.

— Darius, le Roi des Rois !… Comme il doit être imposant et fier ?…

Avec plus de soin, encore, elle massa, de chaque côté de ses joues, ses cheveux bleuâtres, épais et lourds, retenus par des disques d’or. Un réseau d’émaux et de grains de cornaline emprisonna sa gorge charmante qui transparut sous les mailles de pierreries, et une étoffe soyeuse, garnie de bandes brodées, de grelots et de franges, se drapa sur ses hanches fines, maintenue par une ceinture d’or et de lapis-lazuli.

— Suis-je bien ainsi ?… demanda-t-elle à l’officier songeur.

— Tu n’es plus Mylitta, la déesse babylonienne, mais Mitra, l’idole persane cent fois plus exquise.

— Suis-je digne de servir le Roi des Rois ?

— Jamais plus belle esclave ne lui aura versé le vin de bienvenue.

— Alors, dit-elle, je ne souhaite rien de plus ; je suis heureuse si tu es heureux !…

À ce moment, une grande rumeur se fit dans le camp. C’était un bruit sourd, profond comme celui du flot qui approche, puis le son strident des instruments de cuivre se détacha du roulement des chars, du pas rythmé des troupes rassemblées, et un nuage de poussière blonde envahit la tente.

— C’est le triomphateur ! dit Arynès ; c’est le maître du monde !

Deux soldats, respectueusement, vinrent le prévenir de l’arrivée de Darius. Le tumulte augmentait ; les tourbillons de sable montaient plus haut, et, déjà, les officiers de grade inférieur se rangeaient en haie dans le champ de manœuvre pour laisser le passage libre au souverain vainqueur.

Les tambours, les trompettes, les sistres, les courts clairons de cuivre jouaient une glorieuse fanfare et l’avant-garde royale, déjà, atteignait le centre du camp, lorsque l’amant de Nysista se rendit à son poste.

Les tambours, en demi-cercle, frappaient avec des baguettes de sycomore la peau retentissante de leur caisse ; les trompettes clamaient plus haut la joie universelle et le suprême espoir de l’armée victorieuse.

Derrière les musiciens se rangeaient les prisonniers à masque bestial de cynocéphale, à chevelure crépue. Des colliers d’osselets s’entre-choquaient sur leur poitrine, une bande d’étoffe écarlate leur ceignait les hanches. Ces captifs, hurlants et grimaçants, avaient les poignets pris dans des cangues de bois ; une corde les enchaînait les uns aux autres, si étroitement qu’ils ne pouvaient faire un pas sans tirer sur leur lien et se meurtrir les chevilles. Des gardiens les maintenaient à coups de lanière, frappant également les femmes aux longs cheveux pendants, aux membres grêles, abîmés par les durs travaux. Quelques-unes, cependant, avaient de larges yeux d’émail, une croupe bondissante qui excitaient la convoitise des gardiens et leur valaient un traitement plus humain.

Ces belles filles, aux colliers de verre, aux membres harmonieux et fins, étaient destinées aux officiers qui les sauveraient de la mort et les garderaient en servage. Elles semblaient calmes et résignées, comptant sur le prestige de leurs charmes pour vivre aux dépens du mâle conquérant.

Les porte-étendard élevaient, derrière elles, leurs emblèmes sacrés représentant des cartouches au nom du roi, des oriflammes dérobées aux peuplades ennemies et glorieusement couvertes de taches sanglantes.

Un héraut proclamait les dernières victoires, le montant du butin, le nombre des prisonniers et des chars de guerre conquis par Darius, qui ramenait aussi des lions, des panthères, des tigres, des éléphants, des girafes et des chariots pleins de lingots d’or.

Les soldats poussaient des clameurs joyeuses, puis, ce furent des cris enthousiastes lorsque parut Darius, le Roi des Rois, sur son grand cheval blanc harnaché d’or.

Dans l’espace qui lui avait été réservé, il retint les rênes de son cheval qui s’arrêta brusquement, comme s’il eût été changé en coursier de marbre, et, d’une voix forte, il parla à ses hommes.

Arynès, à la droite de Darius, s’était incliné profondément après avoir porté à ses lèvres le manteau royal.

— Salut, Monarque du Monde ! vis à jamais parmi tes sujets soumis ! qu’une gloire éternelle environne ton nom !

— Salut, fils d’Ariaramnès, mon fidèle Satrape, dit le Roi avec douceur. Que la conduite glorieuse de ton père te serve d’exemple ! Il a été commandant de la forteresse et du trésor d’Ecbatane ; il a assisté aux funérailles de Daniel, le Prophète, et il m’a rendu de bons services.

Arynès, de nouveau, appuya sur ses lèvres un pan du manteau de pourpre, et se frappa le front trois fois en signe de soumission.

— Je serai digne du nom que je porte ; je sacrifierai mon existence à la gloire du Roi des Rois, mon Maître et mon Dieu !

Darius, légèrement, avait sauté à terre. Il était grand, puissant, avec une rude chevelure noire, crépelée et bouclée. Ses yeux sombres avaient une sorte de flamme voluptueuse, ses lèvres épaisses s’écartaient sur des dents éblouissantes dans un sourire énigmatique.

— Ce que tu feras, Arynès, sera bien fait, j’en suis certain, dit-il avec noblesse. Grâce à Ariaramnès et à mes fidèles satrapes j’ai vaincu les rebelles de Babylone ; tu me serviras avec zèle pour me faciliter d’autres conquêtes.

— Je suis ton serviteur, dit l’officier humblement. Veux-tu te reposer un moment et boire le vin de l’amitié ?…

Bien qu’il fît grand jour, des torches de cire, mélangée de résine de pin, éclairaient la tente d’Arynès, et Nysista, comme une apparition céleste, se dressait sous ces flamboiements pâles, le sourire aux lèvres, une coupe d’or à la main.

Lorsque Darius entra, elle s’agenouilla devant lui, et ses longues tresses ondulèrent sur le sol comme des serpents bleuâtres.

Le roi, surpris, la contempla quelques instants, un éclair passa dans ses yeux.

— Cette femme est à toi ? demanda-t-il.

— Elle n’est encore que ma compagne chérie et je voulais te demander l’autorisation de l’épouser…

— Quelle est sa famille ?

— Je l’ignore.

— Ah ! fit le Roi, tu sais que ton rang ne te permet point d’épouser une fille de naissance obscure ?…

— Je le sais, mais je pensais que tu me permettrais de m’unir à celle qui m’aime et que j’aime ?…

— D’où vient-elle ? interrogea encore Darius avec une curiosité singulière.

— Elle vivait à Ecbatane dans le logis de Zaroccha, la charmeuse.

— Une sorcière ?…

— Oh ! Nysista n’est point du clan maudit ; elle cherchait des fleurs dans la montagne pour les breuvages de vie ou de mort, mais elle ignorait les formules magiques.

— Et comment l’as-tu connue ?

— Alors que je passais avec mes soldats sur le mont Zagros je l’ai rencontrée, et, comme j’étais las, elle m’a donné un baume délicieux qui m’a réconforté… Depuis nous nous sommes vus souvent et nous nous sommes aimés.

Nysista s’était relevée et demeurait tremblante sous le regard ardent du Roi. La coupe d’or s’était échappée de sa main, et elle n’osait la ramasser, tant son émoi était grand.

— Donne-moi à boire, dit Darius avec douceur ; je suis fatigué comme Arynès lorsqu’il t’a rencontrée sur le mont Zagros.

Il s’était assis sur le lit aux têtes de chacals, et la jeune fille, cherchant un autre gobelet de métal précieux, le remplit de vin de Shiraz épais et parfumé.

Darius avait bu avec avidité ; ses yeux brillaient plus étrangement dans son visage sombre.

— Sais-tu chanter et danser comme tes pareilles ? demanda-t-il.

— Oui, fit Nysista à voix basse, Zaroccha m’a initiée au métier de charmeuse… J’ai dansé devant le peuple, afin de gagner quelque argent.

— Chante, dit-il, pour me bercer doucement, car je suis brisé de lassitude.

— Mes chants sont indignes de toi.

— Chante, répéta-t-il, avec autorité, je veux entendre ta voix qui doit être pareille au murmure de l’onde et à la plainte du vent dans les roseaux…

Nysista interrogea son amant d’un regard anxieux.

— Tu dois faire ce que le Maître t’ordonne, dit Arynès avec un peu de dureté. Bien que ton savoir ne soit pas grand, il aura peut-être le don d’endormir un moment les préoccupations de notre chef auguste.

La jeune fille, en s’accompagnant sur une sorte de viole à long manche, garnie de trois cordes, se mit à chanter une mélopée langoureuse, au rythme doux et monotone. Sa voix était pure ; elle égrenait des notes de cristal sur l’air de la vieille chanson amoureuse que Zaroccha lui avait enseignée.

Le chant de Nysista énervait Darius comme un parfum trop pénétrant. Il lui semblait que les cordes de l’instrument léger qu’elle faisait vibrer étaient les fibres mêmes de son cœur, et jamais il n’avait éprouvé une émotion aussi vive.

— Ah ! dit-il, les dieux t’ont révélé le secret passionné de l’amour et de la caresse, il doit être doux d’être aimé de toi !

Confuse, Nysista s’était arrêtée, et ses regards attristés filtraient entre les lignes d’antimoine de ses longues paupières.

— Je ne suis rien, murmura-t-elle, que l’humble élève d’une vieille devineresse qui mourut il y a peu de jours.

— Alors, tu la pleures encore ?

— Non ; car Zaroccha ne m’affectionnait point et n’était point ma mère… Je ne sais rien de ma naissance qui fut obscure, sans doute, puisque personne ne m’a jamais réclamée.

— Danse, dit Darius ; après ton chant, je veux connaître le rythme de tes pas et la science de tes poses lascives…

De nouveau, la jeune fille consulta son amant d’un regard désespéré… Elle était confuse et se sentait frissonner sous la convoitise royale. Il lui semblait que le désir du Maître la déshabillait et la violait, malgré ses protestations.

— Danse, fit Arynès avec force, danse, je le veux.

Nysista, du pied, rejeta les fourrures qui couvraient le sol, puis, légère et souple, elle exécuta la danse voluptueuse des Filles du Soleil. Les larges disques d’or battaient ses joues, et, sa jupe s’entr’ouvrant, par moments, laissait voir ses jambes fines qui s’agitaient dans un mouvement de plus en plus rapide. Son buste s’inclinait et se redressait avec grâce ; elle remuait les hanches sous la ceinture de pierreries, ployait les jarrets et faisait craquer ses doigts pour marquer le rythme.

Tout à coup, l’étoffe qui drapait ses flancs se détacha, et elle parut aux yeux du Roi avec le simple réseau de cornaline qui entourait ses seins.

Darius se leva comme pour l’étreindre ; mais, déjà, elle était loin, confuse et frissonnante.

Arynès lui jeta la longue bande soyeuse qu’elle avait laissé choir, et elle s’en enveloppa à la hâte avec une maladresse charmante. Une larme roulait sur sa narine comme une goutte d’eau des étangs sacrés sur un pétale de lotus. Elle demeurait immobile, n’osant lever les yeux sur le monarque qu’elle pensait avoir mécontenté.

Darius sortit de la tente, en priant Arynès de l’accompagner.

— Cette femme me plaît, dit-il, donne-la-moi ; tu pourras, en échange, choisir parmi mes esclaves celle qui te conviendra le mieux.

— J’aime Nysista, soupira l’officier, et il me serait pénible de m’en séparer.

— Tu l’aimes ?…

— Ô Roi des Rois ! Vis à jamais dans ta gloire et l’orgueil de ton peuple !… Sois le plus grand et le plus vénéré des monarques !… Je donnerais mon sang pour te servir, mais ne m’oblige pas à quitter cette jeune fille !

— C’est bien, soupira Darius ; je te la laisse, puisque tu attaches un tel prix à sa possession. Je pourrais exiger, mais je ne veux point t’imposer cette humiliation. Tout autre que toi serait puni de son audace et mis en croix sur la plus haute tour d’Ecbatane. Le Fils d’Ariaramnès échappera à un pareil châtiment. Retourne auprès de cette fille, et sois heureux, si telle est ta destinée.

Arynès se prosterna jusqu’à toucher le sol du front, tandis qu’éclataient de nouveau les sons des courts clairons de cuivre et l’appel strident des trompettes.

Darius avait rejeté son manteau écarlate, montrant sa cuirasse d’or et le large gorgerin à sept rangs d’émaux et de gemmes précieuses qui étincelaient au soleil.

Il marchait rapidement, se dirigeant vers l’endroit découvert où l’on avait rangé les chars des chefs vaincus. Derrière eux, vingt mille hommes attendaient, prêts à obéir au moindre signe du Roi des Rois. Le piétinement des chevaux, maintenus à grand’peine, le tonnerre lointain des roues garnies de bronze, le frissonnement clair des armes ranimaient le monarque, chassaient les pensées brûlantes qui, pendant un moment, l’avaient grisé comme un vin trop généreux. Il redevenait le guerrier redoutable que les peuples acclamaient.

Vraiment, ses soldats avaient grand air sous les casques luisants, les corselets papelonnés d’écailles, les boucliers d’airain. Les glaives, les lances, les haches et les frondes, accompagnaient leur accoutrement belliqueux, ainsi que les bannières dérobées à l’ennemi. Les troupes alliées se reconnaissaient à la forme de leurs casques, de leurs armes redoutables, tailladées comme des scies.

Les belluaires retenaient les animaux féroces qui égratignaient le sol de leurs griffes impatientes ; des esclaves portaient le butin sur des brancards qui fléchissaient, et, parfois, un lingot d’or roulait pesamment sous les sabots des chevaux.