La Sorcière d’Ecbatane/Première partie/13
CHAPITRE XIII
« Vous êtes le Roi des Rois, et le Roi du ciel vous a donné le Royaume la force, l’Empire et la gloire. »
Arynès avait rejoint Nysista qui pleurait silencieusement.
— Pardon, dit-elle, en tombant à ses genoux. J’ai attiré sur toi la colère de Darius, et il te punira peut-être de lui avoir désobéi.
— Oui, fit l’officier, d’un air sombre, c’est mon avenir que j’ai joué. Je n’aurais pas dû te montrer au souverain qui a l’imagination rapide et le cœur faible.
— Je puis me tuer, dit la jeune fille ; ainsi Darius ne me désirera plus et tu n’auras point à craindre sa vengeance.
— Non, le mal est fait ; mais l’oubli viendra, car il ne s’agit, en somme, que d’une fantaisie passagère…
— Ah ! soupira-t-elle, pourquoi m’as-tu commandé de me parer et de me faire séduisante ?… Avais-je besoin d’éveiller la convoitise des autres, puisque je ne désire que ta tendresse ? Le Roi n’a-t-il point toutes les femmes qu’il convoite ?
— Certes, et les esclaves de son gynécée présentent les types les plus variés de la flore féminine. Il n’a qu’à lever son sceptre pour désigner la fleur choisie, et celle qu’il a cueillie nonchalamment, dans une nuit nostalgique, est glorieuse à jamais.
— Pourquoi m’a-t-il remarquée, moi qui ne suis qu’une fleurette sylvestre sans grâce et sans beauté ?…
— Tu es belle, Nysista, plus belle que les roses superbes du parterre royal, et c’est pour cela que le Roi souhaite ton sourire et tes caresses.
— Si je suis belle, c’est que tes baisers m’ont épanouie ; je te dois la vie, puisque tu m’as donné l’amour !…
La jeune fille se réfugiait dans les bras de l’officier, implorant la suprême consolation des amantes.
Il la pressait contre lui, butinant ses longues paupières fiévreuses, ses joues délicates, ses lèvres frissonnantes. Et il lui semblait goûter aux fruits délicieux du Rig-Véda, fruits d’amour et de science, fruits de gloire et de bonheur réservés aux seuls élus.
C’était charmant, cet amour de deux êtres jeunes et beaux, de deux êtres faits pour s’unir dans la poésie éternelle de la nature. Mais, quand il la quittait, elle allait, frissonnante, par les chemins d’embûches et de péché à la recherche de son fragile bonheur.
Arynès aimait-il vraiment Nysista ?… Certes, mais non pas au sens idéal qui suscite l’espoir ardent, le vœu unique de se fondre cœur et âme dans une seule tendresse. Personnel et un peu dédaigneux, le jeune chef n’était point susceptible d’éprouver un sentiment aussi vif. Seule, sa chair était asservie à la souplesse tiède d’une autre chair, ses nerfs frémissaient glorieusement lorsque la femme, créature de beauté et d’amour, s’humiliait devant lui.
Peut-être crut-il aimer la jeune fille, et, sans doute, offrit-il tout ce qu’il y avait de bon et de tendre dans sa nature. À chaudes lèvres il buvait le vin d’oubli, se grisant de baisers, s’endormant entre les bras câlins de l’amante exquise.
La vanité n’est-elle pas l’essence et la condition du bonheur masculin ?… On enviait Nysista ; un glorieux monarque convoitait sa jeunesse fleurie. N’était-ce point assez pour donner à l’amant l’orgueil de cette conquête et la volonté de la garder contre tous ?…
Darius avait frémi à la vue de Nysista, et Nysista, par ce désir de Roi, se parait d’un attrait invincible.
Témoins de ses ardeurs passionnées, ses compagnons d’armes parlaient entre eux d’influences démoniaques, d’envoûtement et de magie noire. Une sorte d’hostilité grandissait autour de la jeune fille qui, tout entière à son rêve, n’y prenait point garde. Elle s’imaginait, avec candeur, que le philtre qu’elle employait pour se faire chérir venait de son immense tendresse, et elle croyait fermement qu’une telle dépense amoureuse devait lui valoir une durable félicité.
Arynès, comme tous les Perses, avait le culte des morts et celui de la nature.
Il arrosait d’huile et de sôma l’autel fruste des vieilles légendes. Ses ancêtres, s’étant arrêtés dans les vallées fertiles de la Bactriane, y avaient établi leurs mœurs pastorales et agricoles dont il conservait encore la bienfaisante influence. En dehors des ravages accomplis par sa funeste passion, il montrait parfois une âme croyante et enthousiaste, redoutait la puissance du Vent, de l’Onde, du Feu et suppliait les éléments de lui être favorables.
Il se croyait assez maître de lui pour arriver, sans lésion cérébrale, jusqu’au seuil du grand mystère de vie et de mort. Il se rendait un compte exact du chemin suivi, et, parvenu jusqu’à l’abîme, il en mesurait l’effroyable profondeur.
Mais la hantise du jeu devait triompher tôt ou tard de ses fermes résolutions et le livrer à tous les démons de la terre. L’antagonisme du Bien et du Mal s’affirmait, parfois, avec tant d’évidence que l’univers entier lui semblait soumis au double pouvoir mystérieux de ces deux puissances, et il tremblait de n’avoir point la force de suivre la plus belle dans le champ victorieux des éternelles clartés.
Dans ce duel avec l’infini il abandonnait le glaive d’or qui seul eût pu lui assurer la victoire. Et ce glaive, c’était son amour qu’il laissait parfois tomber dans la poussière pour suivre sa fantaisie coupable. Nysista en souffrait cruellement, car elle avait espéré trouver dans celui qu’elle chérissait, par-dessus tout, la récompense de sa tendresse et de son abnégation. Quelle ironie du sort avait donc livré cette fleur mystique de sentiments profonds et d’idéalisme à l’homme le moins fait pour comprendre la poésie des longues liaisons !
Arynès, cet affamé de sensations, ne savait pas résister au vertige du baiser. Il appartenait à toutes celles qui se dressaient sur sa route avec le prestige de la jeunesse et de la séduction. Les habitudes de galanterie et de libertinage, contractées pendant le cours d’une vie, livrée à tous les désordres des camps, ne pouvaient se dissiper sous le souffle d’une pure affection. La fidélité était contraire aux instincts de sa nature ; elle lui semblait une infraction à la loi en vertu de laquelle les êtres s’unissent et se quittent pour le renouvellement du désir et de l’étreinte.
Ce n’est que lorsque la fortune cessait de lui sourire, qu’il se reprenait à une sorte de tendresse superstitieuse et jalouse.
— Protège-moi ! Sauve-moi ! disait-il alors à sa maîtresse, car je suis faible contre les tentations !
— Mon amour ne te suffit-il pas pour te donner le courage de lutter ?…
— Ton amour met en moi sa douceur exquise ; mais il ne faut point qu’il soit toujours tendre et soumis. Tâche, ma Bien-Aimée, de me faire oublier les passions mauvaises, et, pour cela, sois dure et cruelle comme la raison même.
— Hélas ! Je ne le pourrais.
— Tu le vois, en ce moment, je m’enivre de tes caresses, de tes baisers, je suis ton amant et ton esclave, mais un génie malfaisant se réveillera bientôt en mon âme, et je l’écouterai, malgré moi, et je le suivrai dans la voie ténébreuse qui mène au gouffre !
— Es-tu donc si faible contre le mal ?…
Nysista pleurait et serrait passionnément son Bien-Aimé contre son sein.
— Hélas ! disait-elle, je ne sais que chérir !
— Mais, au moins, me resteras-tu toujours tendre et compatissante comme en ce moment, malgré les tentations, les tristesses, les félonies et les trahisons ?…
— Toujours je resterai tienne.
— Même si le Roi des Rois t’offrait de devenir sa femme ?
Elle eut un sourire confiant à travers ses larmes.
— Même si le Roi des Rois me donnait l’empire du monde ! Rien n’existe pour moi que mon amour !
— Oh ! répète-le encore pour me donner la force de rester dans le droit chemin !
— Rien ne compte dans ma vie, en dehors de ta présence, je te le jure, mon Cher Amant ! répétait-elle, docilement ; mais une affreuse angoisse serrait son cœur.