La Sorcière d’Ecbatane/Texte entier
PRÉFACE PAR UN ESPRIT
J’assistais à une réunion d’adeptes chez le docteur X…, l’aimable savant qui convoque à ses soirées tout l’esprit des vivants et des morts.
Déjà, de secrets effluves se dégageaient des murs, de l’ameublement, des rideaux ; une mystérieuse présence se manifestait par des frôlements, des soupirs, de légers crépitements dans la boiserie… Immobiles et silencieux nous attendions les révélations de l’Au-delà, car aucun incrédule ne se trouvait parmi nous.
Bientôt, des coups retentirent, et un guéridon se déplaça sous l’action d’une force invisible. Un initié ayant combiné, pour se distraire, les lettres de l’alphabet avec le nombre des heurts légers frappés dans le bois, une télégraphie spirituelle s’établit, et l’Esprit évoqué put s’entretenir avec les assistants.
Quelques âmes illustres furent priées de se rendre à notre appel, et toutes daignèrent répondre, mais restèrent vêtues d’une enveloppe astrale invisible à nos sens.
Pourtant, notre volonté s’étant de plus en plus dégagée de la matière, pour commander aux fluides épars dans l’air, des formes étranges, n’appartenant à aucun être humain, nous apparurent ; puis, des mains chaudes et douces se posèrent sur nos yeux, traversèrent la chambre et s’évanouirent. Il y eut des mouvements de corps pesants, des exécutions d’airs vagues et mélancoliques comme le bruit du vent dans les roseaux et le murmure assoupi des ondes.
Les apparitions ont lieu généralement au moment de la mort, et, aussi, après la mort. À leur aspect les chiens sont saisis d’épouvante, les chats bondissent, le poil hérissé, les chevaux s’arrêtent, tremblant de tous leurs membres.
Quelques adeptes du docteur X… avaient vu des fantômes surgir de l’ombre, se dresser dans les salles désertes, ou dans la campagne, à l’orée d’un bois. D’autres avaient entendu des voix lointaines et menaçantes, avaient remarqué des impressions de doigts sur du papier noirci. Dans la salle même des réunions nous constations des apparitions de visages souriants ou tragiques, sur fond lumineux, des pluies de fleurs qui semblaient faites d’une pâte transparente, ou d’une sorte de givre que la chaleur fondait peu à peu. Des rayons phosphorescents nous environnaient, le médium, plus particulièrement, en était revêtu et des lèvres se posaient sur les nôtres comme dans le baiser.
Tout prouvait la persistance de la vie au-delà du tombeau, car la doctrine des Esprits se transforme et s’éclaire de plus en plus par le travail et le progrès. Spirites, Théosophes, Kabbalistes ont affirmé la persistance du Moi conscient, après la mort, et les rapports directs entre les vivants et les trépassés par la télépathie et la double vue.
L’âme, revêtue d’une enveloppe fluidique : le périsprit ou corps astral — ce que les Égyptiens appelaient le double et les Perses le fravashi — abandonne le corps en décomposition de la tombe, et demeure la forme extérieure de la personnalité spirituelle.
Perdue dans une rêverie profonde, je songeais aux pays merveilleux des antiques civilisations, aux ruines grandioses de la vieille Asie et de la terre des Pharaons, aux gigantesques Pyramides, que garde le Sphinx à l’éternel sourire. Plus de cent mille ans avant les temps historiques, bien des siècles avant les traditions bibliques et l’âge d’or des poètes, l’homme, déjà, souffrait et pleurait. Mais ses premiers bégaiements restaient enveloppés d’une nuit épaisse, et ce n’est qu’à partir des temps glorieux de la Grèce et de Rome que se dévide l’écheveau emmêlé de l’existence humaine.
Pourtant, grâce aux recherches modernes de la science, le Sphinx a balbutié de vagues paroles, les nécropoles, les obélisques, les labyrinthes ont révélé quelques-uns de leurs secrets ; des capitales féeriques, des palais gigantesques ont surgi des entrailles profondes de la terre. Nous savons que de superbes empires ont fleuri sur les rives du Nil et dans les plaines de la Chaldée ; les bas-reliefs assyriens illustrent par leurs sculptures le texte écrit sur la pierre ; par eux, nous évoquons ces immenses empires d’Asie dont les récits hébreux nous faisaient deviner la magique splendeur.
Tout à coup, un frémissement singulier parcourut mon être, la fiction se précisa : un grand fantôme surgit de l’ombre, une voix grave se fit entendre dans le recueillement attendri des initiés.
« Je suis, dit le spectre, le mage Sariasys qui fut célèbre sous Darius Ier, successeur de Cyrus et de Cambyse. Mon pouvoir s’étendit dans toute l’Asie antérieure jusqu’aux limites de l’Égypte. Je fus le maître de tous les foyers de civilisation qui éclairaient le monde et je me substituais presque aux souverains de l’Assyrie, de la Babylonie et de la Perse.
« Depuis, j’ai vécu plusieurs existences, et je me réincarnerai encore pour expier mes erreurs et les péchés d’autrui. La justice n’est pas de ce monde, elle ne s’accomplit que par une suite d’épreuves terrestres, car chaque homme doit finalement apporter au Grand Tout la même somme de peines et de joies. La différence des sexes n’est que momentanée ; dans leur retour à la vie les êtres sont alternativement hommes ou femmes, et souffrent les uns par les autres pour expier d’antérieures injustices, jusqu’au moment où ils redeviennent androgynes, leur incarnation parfaite. Krishna, Zoroastre, Hermès, Moïse, Pythagore, Platon, Jésus ont jeté à tous les souffles la semence qui féconde l’intelligence, mais cette graine merveilleuse a été perdue pour la plupart. La moyenne des hommes n’est pas apte à percevoir les hautes conceptions de l’âme. Krishna s’adressait ainsi à ses disciples :
« Moi et vous, nous avons eu plusieurs naissances. Les miennes ne sont connues que de moi, mais vous ne connaissez même pas les vôtres. Quoique je ne sois plus, par ma nature, sujet à naître ou à mourir, toutes les fois que la vertu décline dans le monde et que le vice ou l’injustice l’emportent, alors je me rends visible, et ainsi je me montre d’âge en âge, pour le salut du juste, le châtiment du méchant et le rétablissement de la vertu. Je vous ai révélé les grands secrets. Ne les dites qu’à ceux qui peuvent les comprendre. Vous êtes mes élus, vous embrassez l’espace, la foule ne voit qu’une partie du chemin ! »
Il disait encore dans son sublime langage plein de symboles et d’images : « L’homme d’élite doit tomber sous les coups des indignes, mais, comme l’arbre santal, il parfume la hache qui l’a frappé ! »
Le spectre du Mage s’était recueilli un moment, et des roses effeuillées descendaient sur mon front ; un parfum grisant de myrrhe et de cinnamome caressait mes narines.
Je regardai autour de moi. Tous les invités du docteur X… semblaient plongés dans une sorte d’extase ; le plus grand silence régnait dans la pièce.
Sariasys poursuivit en ces termes :
« Les dieux singuliers à têtes de taureaux, de chats, de serpents, de chacals, de vautours, étaient des symboles de la vie dans ses multiples manifestations ; le sphinx, avec sa face féminine, ses ailes d’aigle et ses griffes de lion, représentait le mystère éternel qui préside aux destinées des êtres terrestres. Tous les anciens peuples croyaient à l’intervention des Esprits dans les choses humaines, et il y a comme un grand courant mystique qui se déroule dans les méandres de l’histoire pour arriver jusqu’à nous après d’ardentes fluctuations. Mais, notre globe est peu de chose auprès des autres mondes, gigantesques fleurs célestes qui illuminent le divin parterre. Les soleils, suivis de leurs cortèges de planètes, sont autant de corolles diversement épanouies ; les grappes de fleurettes et de graminées dégringolent dans les abîmes d’azur, les ondes étincelantes de la voie lactée roulent dans l’espace une innombrable multitude de calices vivants, foyers admirables de chaleur, de lumière et d’électricité !
« La Terre, à côté des végétations géantes du Ciel, n’est qu’une poussière de plantes, un atome, un embryon de germes flottant dans l’Infini.
« Cependant, cet humble globule nous montre l’action d’une volonté précise, d’une puissance occulte, formidable et secrète. L’homme ne voit que le coin du monde qu’il habite, durant son existence éphémère, il ne peut comprendre l’ordre éternel de sa destinée. Il n’a que des aspirations vers un état différent, un désir nostalgique de progrès et de justice, mais les besoins illimités de son âme appellent et prouvent une vie meilleure.
« La mort et la réincarnation qui la suit, dans un temps plus ou moins long, sont des épreuves douloureuses qui doivent nous élever vers la perfection. Recouverts de nos enveloppes charnelles nous perdrons encore la mémoire des existences passées, et longue sera la lutte entre le Bien et le Mal !… »
Le fantôme parut reculer dans l’ombre. De nouveau une odeur d’encens et d’aromates flotta, plus pénétrante, une musique lointaine, venue on ne sait d’où, traversa les murs. Les sons affaiblis, harmonieux, troublants, apportèrent jusqu’à nous un murmure de cantilène, et j’écoutai avec un ravissement infini le chant mystérieux, jeté dans l’espace par quelque musicien céleste.
Puis, tout à coup, la mélodie sembla venir vers moi, à tire-d’aile, comme un oiseau chanteur, dans un rayon de soleil. Je fus noyée dans un souffle brûlant tout empli de l’haleine fiévreuse des myrtes, des lavandes et des tubéreuses, je demeurai frissonnante, enivrée de sensations étranges comme si j’avais entendu des parfums et respiré de la musique.
Le spectre du Mage se rapprocha de moi.
« Vraiment, dit-il, vous n’avez pas le respect de vos morts. Vous les empilez, au hasard, dans un coin de vos villes, le plus loin possible des vivants. Ils sont, les uns sur les autres, tellement serrés que leur corps astral se débat pendant longtemps avant de pouvoir se dégager. Lorsqu’il ne reste plus, dans les champs sinistres, qu’une sorte d’argile cadavérique, vous la fouillez à coups de pioche pour en retirer pêle-mêle les os épars : bras, jambes, crânes de mâles et de femelles que vous enfouissez en un trou quelconque, afin de replacer, dans le terreau fraîchement remué des anciens morts, les cadavres nouveaux.
« Nous avions le culte des défunts. Grâce à nos formules magiques ils étaient assurés de conquérir une immortalité bienheureuse. Les prêtres récitaient les chapitres du Livre des Morts, durant la cérémonie des funérailles ; et la famille se réunissait souvent pour évoquer ceux qu’elle avait perdus. Le mort, toujours présent par son double, inspirait les actions humaines, veillait à la sécurité et au bien-être des survivants.
« Mais, il y avait aussi les influences mauvaises qui paralysaient les efforts de certains hommes et les poursuivaient durant toute leur existence. Les disciples d’Hermès, de Zoroastre et de Salomon eurent fort à souffrir de ces haines d’outre-tombe. On accusa les Mages de ces pratiques criminelles et blasphématoires qu’accomplissent au Sabbat sorcières et sorciers. Tous les meurtres des stryges et des vampires : viols, maléfices, empoisonnements sacrilèges, furent imputés à la charge des initiés supérieurs. Les orgies sanglantes, les monstrueuses priapées de la magie noire furent confondues avec les merveilles de la vraie Science, synthèse gigantesque et splendide qui traduit les augustes pensées des génies divins. Vous avez chanté les civilisations titanesques du monde primitif, les grands cycles intellectuels de Thèbes, de Babylone et de Ninive ; il vous faut, à présent, deviner leurs erreurs ténébreuses. Ceci est l’aventure d’une nocturne visiteuse des âmes, vestale impure des lieux déserts, qui mêla à la sève amère des jusquiames et des ciguës les extraits d’aconit, de mandragore ainsi que d’affreux et mystérieux venins… L’on connaît la légende qu’Homère poétisa et qui montre les compagnons ensorcelés d’Ulysse changés en pourceaux et bondissant sous la baguette de Circé. Tous, ayant bu le breuvage, subirent la métamorphose. C’est le symbole de la faiblesse humaine soumise aux passions mauvaises. Médée, aussi, doit aux poètes le triste privilège de son illustration. Elle empoisonna ses proches, égorgea et brûla ses enfants, donna un libre essor à ses instincts de dépravation sanguinaire, jusqu’au jour où le peuple révolté la força à fuir sous une grêle de pierres.
« Ces histoires sont connues, mais nul encore n’a raconté la réincarnation de Zaroccha, la sorcière de Médie, qui sortit de la tombe pour épouser son assassin et l’entraîner à sa suite dans la nuit éternelle !
« Oui, les abominations que narre le peuple au sujet des empuses, des stryges, des lamies et des vampires furent réalisées par les Sorcières de l’ancien monde, mais les Mages, dans leur puissance illimitée, trônaient inviolables et sacrés comme les souverains d’un monde meilleur, les divins initiés de la Justice et de la Vérité. »
Ayant ainsi parlé, Sariasys disparut dans une fumée bleuâtre, et, poursuivant mon rêve somnambulique, je vis se dérouler les scènes tumultueuses du drame que je transcris fidèlement.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
« Il y eut des anges qui se laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre. »
Zaroccha, la magicienne, passait pour connaître le secret de l’avenir. Elle avait sacrifié à Astarté, à Baal, à Moloch, à tous les dieux de luxure et de sang des Chaldéens et des Babyloniens. Elle était de ces prophétesses, de ces hallucinées qui ont toujours une influence profonde sur l’âme des faibles, et toutes les fiancées, toutes les vierges, toutes les courtisanes venaient la consulter.
Les prêtres et les poètes des rouges idoles puisaient en elle leurs inspirations, et leurs œuvres portaient l’empreinte de l’épouvante qu’elle leur inspirait par ses incantations, ses pratiques farouches.
Zaroccha habitait, dans Ecbatane de Médie, une masure à l’extrémité nord de la ville. Elle vivait modestement avec une fillette nommée Nysista, une adorable enfant de quinze ans aux yeux de songe et de tristesse. La vieille, ridée, courbée, desséchée, ressemblait à une momie pénétrée de bitume et de natrum. Ses traits anguleux s’étaient pétrifiés sous une forme bizarre, terrifiante ; l’œil, seul, luisait étrangement derrière la paupière brune, flétrie par l’âge. Cet œil jaune, mobile comme une flamme, éclairait tout le visage et phosphorait dans les ténèbres.
Nysista, en tremblant, obéissait à la vieille, apportant de l’eau, des dattes, des olives et des herbes cueillies au pied du mont Zagros.
Ce soir-là, l’enfant semblait triste, préoccupée par quelque peine secrète, et c’est en vain que Zaroccha stimulait son zèle.
Le calme de la nuit descendait sur la maison fatidique, et la brise, toute chargée des senteurs du buis, des myrtes et des tubéreuses, caressait le front pâle de la jeune fille.
— Viens ici, fit la vieille, et sépare ces plantes que tu as apportées.
Nysista s’approcha. Elle avait un étroit jupon bleu retenu par des bretelles sur ses épaules délicates. Ses seins petits et retroussés palpitaient sous un collier en grains de cornaline, et ses bras harmonieux s’adornaient de nombreux cercles de verre et de métal. Les paupières, frangées de longs cils, voilaient à demi l’œil voluptueux, alangui, doux et sombre. Le nez mince, aux arêtes pures, accusait un profil imperceptiblement africain que corrigeait la bouche tendre, enfantine, entrouverte comme une fleur. Les épais cheveux de Nysista la couvraient comme d’un mantelet bleuâtre, car elle les portait coupés carrément et gonflés à la mode égyptienne.
— Tu ne t’es pas trompée, au moins ?… reprit Zaroccha, en examinant les herbes déjà flétries.
— Voici la mandragore, cueillie sous le corps d’un crucifié. J’ai eu bien peur, et je ne retournerai plus dans le champ du supplice !
— Sotte ! fit la vieille avec dédain. Tu n’es point digne de connaître les secrets de Zoroastre. La haute science est réservée aux créatures qui gouvernent leur esprit et qui, seules, sont assez fortes pour posséder les puissances occultes de la nature.
Nysista ployait les tiges des verveines entre ses doigts.
— La magie, dit-elle, est le culte de la mort… Cette fleur est jolie, pourquoi la fais-tu servir à tes pratiques affreuses ?… Pourquoi tant de meurtres inutiles ?
Zaroccha arracha les plantes des mains de la jeune fille.
— Les verveines sont agréables aux dieux et leurs parfums charment les esprits de l’eau et du feu.
« Les grandes divinités flottantes, sans formes définies, nous entourent, exigent nos hommages. Les oublier serait une faute grave !… Je leur offre l’huile ou le sôma pour conjurer la foudre, j’apaise l’âme vengeresse des fleuves, des monts et des forêts.
— Ce n’est pas l’Ahura-Mazda, le dieu du bien et de la justice que tu sers, mais le génie noir, l’esprit maléfique qui tourmente les humains. C’est Ahriman que tu admires, Ahriman, le démon cruel qui déchaîne l’ouragan, fait naître les maladies affreuses, les difformités, la laideur morale et les crimes !…
— L’univers est un champ de bataille, ma fille, et la vie sort de la tombe… Tout se renouvelle par le bien comme par le mal. À côté des esprits de lumière il y a les monstres des cavernes, les larves, les ghoules, les vampires qu’il faut apaiser et charmer. J’essaie sur eux mes incantations et mes exorcismes. En échange, ils me donnent la divination, et c’est pour leur plaire que j’assemble, ce soir, ces brins de tamaris, ces roseaux et ces baguettes de saule.
Nysista respirait les senteurs âcres des plantes qu’elle avait cueillies, une sorte de griserie montait à son cerveau. Pour la première fois, depuis qu’elle habitait avec la charmeuse de larves, elle osait se révolter.
— Je hais tes faux dieux ! dit-elle.
— Prends garde ! fit Zaroccha, leur colère est terrible.
— Ils peuvent me frapper, si tel est leur désir… Bien volontiers je leur offre mon existence.
La vieille ne daigna point répondre, tout occupée qu’elle était à remuer quelque chose dans une sombre cachette.
— Ah ! poursuivit Nysista, je t’ai vue faire d’odieux sacrifices, je ne veux plus vivre sous ton toit !… Tu t’es créé des oracles avec des têtes d’enfants que tu laissais sécher après leur avoir mis sous la langue une lame d’or couverte de caractères inconnus ! Tu les plaçais dans un creux de la muraille sous les plantes magiques que je t’apporte chaque soir.
— Oui, fit la vieille, je leur offre de l’encens et je les consulte pour le bien des vivants… Souvent elles m’ont répondu.
— Je t’ai vue, aussi, creuser une fosse que tu emplissais de sang tiède, et je me suis sauvée pour ne pas assister à tes incantations.
— Tu as eu tort, petite, car si tu étais restée, tu aurais vu ramper, monter, descendre, accourir des entrailles de la terre, des ombres livides qui se lamentaient…
— Et c’est pour faire bouillir le sang des victimes que tu allumes ces feux de lauriers, d’aulnes et de cyprès ! C’est pour prier tes dieux noirs que tu tresses des couronnes d’asphodèle et de verveine ?… Oui, oui, j’ai vu les fantômes errer autour de la maison et j’ai entendu les chiens hurler à la mort !…
— Le principe des enchantements est de tout oser.
— Eh bien, dit résolument l’enfant, je désire retourner en Égypte auprès des miens, car je ne suis pas de ta race et tu n’as aucun droit sur moi…
— Personne ne te connaît plus… Que deviendrais-tu dans un tel abandon ?… Ici, tu ne manques de rien ; je t’ai servi de mère…
— Ah ! ne profane pas ce nom ! Tu m’as volée comme je jouais avec d’autres enfants sur le chemin… Je sais bien ce qu’on dit de toi !…
Zaroccha haussa les épaules.
— Dors, dit-elle, le sommeil calmera tes nerfs, et demain tu me remercieras d’avoir ouvert ton intelligence aux grandes vérités du bien et du mal !
CHAPITRE II
« Je t’attends dans les ténèbres, et les tourbillons de sable entrent dans ma demeure avec la plainte du vent. »
Nysista se retira dans le réduit qu’elle occupait en compagnie de Safou, le chat noir aux yeux de braise. Safou adorait la jeune fille et frottait calmement contre sa jupe son échine onduleuse. Il s’étirait en ronronnant, rentrait ses griffes dans ses pattes de velours, et, par mille agaceries tendres, réclamait une caresse.
Mais la jeune fille, depuis un moment, écoutait une rumeur sourde, profonde comme celle de la mer, et qui, allant grandissant, couvrait tous les bruits du soir.
Un concert d’instruments métalliques accompagnait le roulement encore lointain des chars de guerre et le pas rythmé des combattants à pied qui suivaient leur chef, Ariaramnès, pour rejoindre le roi des Perses.
Depuis que Cyrus avait abandonné le sol ingrat de sa patrie, afin de secouer le joug de la fertile Médie et d’en conquérir les vallées opulentes, tout avait souri au triomphateur. Il avait marché contre Ecbatane, capitale de la contrée du Nord, s’en était emparé par la force des armes, et avait mis la Perse au premier rang des puissances qui se disputaient le cœur de l’Asie.
La conquête de la Lydie et de Babylone affirmait la grandeur de Cyrus qui dominait l’Asie antérieure et tous les antiques foyers de civilisation dont s’enorgueillissait le monde depuis tant de siècles. Son fils Cambyse, en lui succédant, avait continué son œuvre, et l’Égypte s’était ajoutée à l’immense et redoutable empire persan.
Après la mort de Cambyse et l’usurpation du mage Smerdis, qui s’était fait passer pour le deuxième fils de Cyrus, le trône se trouva occupé par Darius Ier.
Darius continua l’œuvre gigantesque de ses prédécesseurs, en pénétrant dans l’Inde et en s’emparant d’une partie du Pendjab dont il fit une nouvelle satrapie.
Un peu plus tard, il ajouta la Macédoine à l’Empire ; et cet événement marque l’apogée de l’étonnante domination persane.
C’est au moment qui vit naître le drame des guerres médiques que commence cette véridique histoire. Depuis que Darius, fils de Vistâspa, gouverneur d’Hyrcanie, avait surpris et assassiné Gaumata dans son palais pour monter sur le trône, à sa place, son règne n’avait été qu’une suite de victoires. En cette douce et tendre soirée, son satrape Ariaramnès rassemblait les troupes pour de nouveaux combats, et les soldats, évitant la chaleur du jour, allaient rejoindre leur chef.
C’étaient des populations entières que les rois de Perse traînaient, parfois, à leur suite, en temps de guerre. Des chariots accompagnaient les troupes, renfermant d’abondantes provisions de blé, et des vaisseaux suivaient les côtes, pesamment chargés de tout ce qui pouvait être utile à une armée aussi formidable.
Des femmes, parfois, prenaient part à ces expéditions lointaines, et Nysista se disait qu’il serait doux de combattre auprès d’un bien-aimé et de mourir avec lui.
Elle voyait passer, dans le lointain, les casques au cimier brillant des Assyriens et leurs cuirasses en lin matelassé. Elle reconnaissait les bonnets pointus des Scythes, les tuniques blanches des Indiens, les cimeterres étincelants des Caspiens au manteau de fourrure, les peaux tigrées des Éthiopiens, les draperies molles des Arabes, les bonnets de renard roux des Thraces, les casques de bois peint des habitants de la Colchide.
Les Perses, peu nombreux, enrôlaient dans leurs armées toutes les nations qu’ils avaient successivement vaincues. Ils s’assuraient la possession des champs fertiles et des vastes pâturages nécessaires à leurs troupeaux ; leur joug n’était point cruel.
Nysista écoutait les fanfares lointaines, et son cœur bondissait d’émoi. Une sorte de brume fauve, comme celle que soulève le vent du désert, envahissait le ciel du côté où les hommes s’avançaient, et le tumulte grossissait dans la nuit. Les tambours, les tambourins, les trompettes, les sistres scandaient le martèlement des pas rapides ; des femmes, maintenant, arrivaient de tous côtés, à peine vêtues, traînant des enfants qui pleuraient. Zaroccha, elle-même, parut sur le seuil de sa demeure et, son bras décharné tendu dans la direction du tumulte, elle poussa un éclat de rire strident.
Nysista frissonnait d’angoisse et d’impatience. Elle avait promis de se rendre près de la fontaine de Çayoka où l’attendait Arynès, le fils du Satrape, et l’heure s’écoulait dans l’incertitude, car la vieille ne se décidait point à sortir, comme elle en avait l’habitude, chaque nuit, à pareille heure.
Enfin, elle prit son bâton blanc, et s’éloigna, après avoir fermé la porte avec précaution ; mais Nysista connaissait le secret de la clôture, et dès que le pas de Zaroccha se fut affaibli dans le lointain, elle courut rejoindre ses amours.
Elle s’éloignait rapidement, suivant un chemin ombragé de mimosas qui serpentait hors de la ville. Retenant son souffle, posant à peine ses pieds délicats, elle semblait voler, tant son impatience était grande. Une ardente passion la poussait, elle ne sentait point la fatigue, et de plus en plus activait sa marche.
Le piétinement des chevaux, le tonnerre des roues, le frisson métallique avaient cessé ; un grand calme régnait dans cet endroit écarté où les jeunes gens se retrouvaient depuis quelque temps.
Arynès, le fils du Satrape, aimait Nysista ou, du moins, s’occupait d’elle avec l’espoir de la faire servir à ses projets ambitieux. Peut-être, dans la certitude de la possession, n’avait-il pas interrogé bien sérieusement son propre cœur. Mais il trouvait, néanmoins, un grand charme à ces rencontres de chaque soir, au bord de la fontaine de Çayoka, dans les jardins d’Ecbatane.
— Comme tu as tardé ! s’écria-t-il, en apercevant la jeune fille.
— Hélas ! je n’ai pu venir plus tôt, car Zaroccha ne se décidait pas à partir. L’on eût dit qu’elle soupçonnait quelque chose.
— Je te fais mes adieux, Nysista ; je dois rejoindre mon père.
— Oh ! soupira-t-elle, je ne pourrai vivre sans toi…
— Tu me reverras, sans doute, à moins que…
Mais elle mit sa petite main sur ses lèvres.
— N’achève pas, Arynès !… D’ailleurs, je veillerai sur tes jours, je ne te quitterai pas.
— C’est impossible !
— Ma décision est prise.
— Comment veux-tu que je m’occupe d’une femme au milieu des hasards de la guerre ?
— On ignorera mon sexe… Je prendrai des vêtements semblables aux tiens.
— Non, répéta-t-il, je ne puis t’accorder ce que tu me demandes.
— Je t’en supplie !… Si tu savais combien je suis malheureuse !
Arynès fronçait les sourcils.
— Eh bien, dit-il avec effort, je te prendrai peut-être avec moi. Mais il faut avant que j’interroge la magicienne.
— Tu veux interroger Zaroccha ?
— Oui.
— Que peut-elle pour toi ?
— Tout.
— Tu crois donc à son pouvoir ?
— Elle a pour elle l’esprit des ténèbres.
— Et tu veux te livrer à l’Ahriman maudit ?
— Il le faut… Écoute, poursuivit-il plus bas, j’ai besoin de gagner une fortune, car j’ai perdu la mienne au jeu.
— Ton père est riche, puisqu’il possède une Satrapie ?
— Mon père a d’autres fils ; il ne veut plus rien faire en ma faveur. Alors, j’ai pensé que Zaroccha pourrait m’enseigner le moyen de gagner infailliblement.
— Et tu vendrais ton âme aux puissances du Mal ?…
— Mon âme est à l’abri des sortilèges. Hier, j’ai joué aux dés et j’ai perdu tout mon avoir. Je veux connaître la formule magique qui a déjà enrichi deux seigneurs d’Ecbatane.
Nysista considérait le jeune homme avec tristesse.
Il était debout devant elle ; son léger bonnet d’acier avait un reflet brunissant et, sur son front, l’emblème des roues ailées accompagnait le profil du roi Darius. Un manteau de pourpre l’enveloppait jusqu’au cuir doré de ses chaussures. Ses traits étaient beaux et hardis, ses yeux sombres largement fendus, une épaisse et rude chevelure tombait sur son cou comme la crinière noire d’un lion.
La jeune fille le regardait avec une adoration mêlée de crainte. Elle se sentait frissonner jusqu’au cœur, et c’est d’une voix haletante qu’elle reprit :
— Qu’avons-nous besoin de cet or redoutable ?
— Je veux te parer comme une princesse de légende ! Je veux que tu sois la plus belle parmi les belles !
La jeune fille soupira.
— Mon amour ne te suffit plus ! Il te faut des satisfactions d’orgueil.
— Oui, dit-il, j’aime le luxe, la parure, les plaisirs. Et tu me séduiras davantage sous les pierreries dont j’adornerai ta grâce fragile !
— Ne dois-tu pas combattre bientôt ?… Laisse-moi te suivre et te servir comme une esclave. Après, tu reprendras tes projets ambitieux.
Mais il ne l’écoutait pas.
— Zaroccha est très vieille, elle peut mourir en gardant son secret. Or, je veux être aussi riche que Cyrise et Mazuda qu’elle a comblés de biens en leur enseignant la formule magique.
— Un hasard, simplement.
— Non, Cyrise et Mazuda avaient tout perdu, ils allaient se tuer quand l’idée leur est venue de consulter la sorcière.
— Elle ne leur a rien dit…
— Elle leur a vendu son secret merveilleux…
— Mais, elle est pauvre ; si elle connaissait vraiment un moyen de s’enrichir, elle l’emploierait pour elle-même.
— Zaroccha n’est pauvre, sans doute, que parce qu’elle le veut bien. Nous ne pouvons comprendre le mystère de sa vie.
— Ton fravashi (ton double) t’abandonnera ou se retournera contre toi. Il ne faut pas tenter le démon du Mal !… Je t’en supplie, mon Bien-Aimé, renonce à ton projet.
Arynès prit la jeune fille dans ses bras et, doucement, butina ses lèvres.
Il savait qu’elle ne résisterait point à sa caresse, que tous les doutes tomberaient devant son désir ardent et farouche.
— Ah ! dit-elle, avec angoisse, je cède, mon Bien-Aimé !… Je parlerai à la sorcière, je te conduirai près d’elle.
— Demain ?
— Oui, demain.
— Eh bien, à pareille heure, je serai devant ta porte.
— Et tu m’emmèneras, tu me garderas près de toi ?…
— Je te le promets.
CHAPITRE III
« Amestris, femme de Xerxès, étant parvenue à un âge fort avancé, fit enterrer quatorze enfants des plus illustres maisons de Perse pour rendre grâce au dieu qui habite sous la terre. »
Pendant que la jeune fille courait à ses amours, Zaroccha, rasant les murs, se dirigeait vers les Tours du Silence que vénéraient tout particulièrement les adorateurs du feu, sectateurs de Zoroastre, dont le livre sacré, le Zend-Avesta, contient aussi des formules magiques.
C’était dans ces tours que l’on avait coutume d’exposer les morts pour les livrer à la voracité des vautours, car le feu, la terre et l’eau ne devaient point être effleurés par un contact impur.
Les oiseaux funèbres tourbillonnaient autour de la sorcière, réclamant, sans doute, une proie qu’ils sentaient devoir bientôt leur appartenir. Les approches du monument sinistre semblaient particulièrement désolées. Une atmosphère spéciale, lourde et pénible y régnait, l’on y respirait une odeur d’aromates et de corruption, mêlée à la senteur fauve des oiseaux de mort.
Des lamentations de pleureuses, des cris assourdis arrivaient, par moments, glanés par la brise, et, dans des civières, l’on apportait les corps destinés aux vautours. Ces corps étaient placés sur une claie circulaire, à quelques pieds du sommet des tours.
Un premier cercle, contre le mur, recevait les hommes, un second, un peu plus étroit, contenait les femmes, et le dernier, confinant au puits central, était réservé aux enfants. Les rayons de ces supports étaient disposés en rigoles dont la pente très accentuée conduisait vers le gouffre.
L’œuvre effroyable de destruction s’accomplissait vite. Les ouvriers de la besogne funèbre, énormes et toujours affamés, attendaient sur les arbres ou volaient à grand fracas de leurs ailes lourdes. Ils dépeçaient les cadavres, en moins d’une heure, laissant le squelette que le soleil et le vent achevaient de dessécher. Les ossements, ensuite, étaient jetés dans le gouffre, anonymes, fraternels, mêlés pour l’éternité.
Les quatre éléments étant sacrés pour les Perses, le Feu leur semblait trop auguste pour dévorer des chairs corrompues, le sang ne pouvait souiller l’Eau en s’y mélangeant, et les corps ne devaient point infecter l’Air ni le Sol. L’on ne devait donc faire disparaître un défunt ni par submersion, ni par inhumation, ni par incinération, et le souffle sacré des vents ne caressait point les chairs en déliquescence.
Seuls, des êtres vivants pouvaient engloutir les dépouilles redoutables, et les oiseaux de proie se chargeaient de ce soin. Ils commençaient par les yeux, morceaux jolis et délicats, pierres mortes aux reflets d’opale et de nacre ; puis, ils fendaient les poitrines et en retiraient le cœur qu’ils tournaient dans leurs serres comme un fruit rouge et savoureux.
Des pleureuses apportaient des parfums de cannelle, de myrrhe et de cinnamome pour combattre les affreuses exhalaisons des vautours, somnolents et repus ; puis, leurs lamentations montaient lentement dans la nuit.
Seuls, les monarques échappaient à la loi terrifiante.
Des tombeaux somptueux leur étaient élevés, car il existait un moyen terme qui permettait de les ensevelir sans commettre un sacrilège. On enduisait de cire les corps augustes qui, ainsi, ne se mêlaient point à la terre. L’on prétend aussi que, pour honorer les éléments et particulièrement le dieu redoutable qui habite les entrailles du monde, les Perses enterraient vivantes des jeunes filles vierges choisies parmi les plus belles et les plus accomplies.
Mais, sans Mage point de sacrifice possible ; aussi, l’astrologie, les incantations, les divinations, les exorcismes étaient-ils mêlés à toutes les pratiques de l’ancien culte zoroastrien.
Les Perses n’élevaient point de temples et ne taillaient point d’idoles. Ils dressaient, au sommet des collines, des autels dépouillés d’ornements, sur lesquels ils entretenaient le feu sacré en chantant et en priant les divinités bienfaisantes. Mais les Mages, partout, après leur triomphe, rétablirent les sacrifices, les sorcelleries, les rites singuliers et cruels.
Zaroccha avait atteint le lieu où passaient les soldats. Elle s’avançait dans la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles jaillissaient des lames aiguës comme des roseaux d’acier éclaboussés d’or vert et d’or rouge.
Les hommes s’écartaient avec crainte en l’apercevant.
— La sorcière ! disaient-ils, et les plus résolus avaient un rire méprisant devant l’émoi bizarre de leurs compagnons.
Zaroccha, sans se détourner, poursuivait sa route. Elle arriva dans le jardin qui entourait les Tours du Silence. Les arbres, près d’elle, étaient vêtus d’écorces polies et rutilantes ; des plantes délicates, étoilées de corolles rouges et jaunes, s’accrochaient aux branches, laissant pendre leurs floraisons ardentes. La magicienne brisa quelques rameaux qu’elle choisit avec soin. Les uns saignaient à la cassure ou se couronnaient d’un peu de sève laiteuse. D’autres révélaient un suc noir et vénéneux qui semblait monter d’une moisissure secrète.
La terre était froide, humide sous le tapis des mousses sombres et des herbes. Zaroccha poussa une grosse pierre et un crapaud gluant, gigantesque, en sortit, dardant ses prunelles jaunes dans la nuit comme des gemmes phosphorescentes.
La magicienne siffla doucement, et d’autres reptiles sortirent du sol, soulevant les pierres et les feuilles de leurs dos pustuleux, grouillant en vagues molles tout autour d’elle ; et, par l’interstice des rameaux désenlacés, la lune tombante montra sa face d’or.
Pendant une heure la femme tourna dans le grand jardin, suivie par les crapauds au glissement visqueux, et une plainte cristalline, une note douce et monotone répondit à ses incantations.
Puis, elle s’assit devant une sorte d’autel en granit, et ses regards étaient comme rentrés en elle-même, car elle ne voyait plus ni les arbres aux fleurs rouges, ni les oiseaux de mort, ni les reptiles engourdis dans l’herbe noire.
CHAPITRE IV
« La nature m’a donné le corps d’une femme, mais mes actions m’ont égalée aux plus vaillants des hommes. »
Bientôt, Zaroccha, secouant sa torpeur, descendit dans le puits par un passage secret pour chercher des ossements qu’elle disposa sur l’autel au milieu des plantes fatidiques.
Sur les Tours, les oiseaux de proie, acharnés à leur sinistre besogne, jouaient du bec et des ongles dans les chairs pantelantes de trois nouveaux cadavres, se disputant les morceaux de choix.
Zaroccha élevait, au-dessus de sa tête, une figure de cire dans laquelle brûlait une mèche, et des lignes pourpres dansaient sur les arbres. Comme une terrible prédiction de meurtre une lueur sanglante colorait un crâne qu’elle avait posé près d’elle.
La sorcière frissonna :
— L’instant est proche ! murmura-t-elle, que ma destinée s’accomplisse !
Elle avait apporté de la ciguë, de l’aconit, de la mandragore et des cantharides. Des ombres montaient autour d’elle, les reptiles ondulaient dans l’herbe ; des corps blancs, lacérés par les vautours, semblaient se pencher sur les murs et des cris rauques se mêlaient à un tintement de bagues, de bracelets, d’anneaux de chevilles qui tombaient avec un bruit métallique. La poitrine des morts se soulevait comme les ailes palpitantes d’un oiseau qu’on étouffe, et les faces crispées montraient les trous noirs de leurs orbites. Par moments, des bras et des jambes se balançaient dans le vide, éclairés par la lune : un lambeau humain venait s’écraser sur l’autel, parmi les fleurs et les ossements.
De l’autre côté des murs retentissait le chant grave des pleureuses qui récitaient la liste des morts. Zaroccha quitta sa sinistre besogne pour s’assurer qu’elle était bien seule. Elle marcha jusqu’à la porte du jardin, et, dissimulée dans les buissons, regarda sur la route.
Des femmes fardées, à la taille lourde, aux paupières noircies, attendaient là les vaincus de la vie, les désespérés pour leur offrir leurs caresses faciles. Dans les maisons sordides, par les ouvertures taillées dans les murs, on voyait briller les lumières des marchands d’aromates et de cires ; tout ce qui dans la cité était étrange ou impur venait végéter à l’ombre de la mort.
Zaroccha, rassurée, retourna vers l’autel, les pieds nus sur la terre glissante, et son long vêtement marqué d’anneaux lunaires la faisait semblable à un spectre sous la masse tremblante des feuillages.
Maintenant, les feux de la torche montaient plus haut, et la magicienne, devant un réchaud, prononçait des paroles fatidiques.
Sa voix s’élevait et s’abaissait sur les deux dernières syllabes des strophes ; puis, le bras levé dans un geste farouche, elle fit sept fois le tour de l’autel en répétant un hymne bizarre. Elle avait choisi et mélangé des plantes, les avait jetées dans un récipient posé sur le réchaud.
Élevant de nouveau le faisceau des tiges sacrées, elle invoquait les esprits des ténèbres, et des ombres sortaient des buissons, glissant mollement autour d’elle. Tout le jardin était peuplé de fantômes silencieux qui s’évanouissaient et renaissaient à la pâle lueur de la figure de cire dont s’adornait l’autel.
Soudain, Zaroccha saisit une petite coupe d’or qu’elle portait entre les seins, puis, elle puisa dans le récipient noir, laissant tomber autour d’elle des gouttes vertes et jaunes qui étincelaient comme des lucioles. Enfin, renversant la tête, elle but lentement.
Bientôt, une sorte d’ivresse embrasa ses veines, ses yeux brillèrent comme la mystérieuse liqueur, et son corps se balança dans un mouvement de plus en plus accéléré.
Maintenant, tout son être tremblait, et c’est d’une voix rauque, déchirée, comme le vent d’orage, qu’elle prononçait de nouvelles incantations. Un peu d’écume lui sortait de la bouche, ses traits se convulsaient, ses membres devenaient rigides comme la pierre.
Son œil rond ne quittait plus l’autel dans l’attente d’une manifestation diabolique qui tardait, sans doute, à se produire. Elle but encore la liqueur de flamme, tandis que les ombres resserraient autour d’elle leur cercle sinistre. Un grouillement de stryges, de ghoules et de vampires couvrit le grouillement des reptiles enlacés, un sabbat d’incubes l’entoura, attendant le miracle qui allait éclater dans le long frémissement de la nature en révolte.
Enfin, sur le réchaud, une image jaillit dans un nuage de fumée rousse. C’était une figure de vieille aux paupières plissées, aux narines noires et poilues, aux lèvres rentrantes dans un rictus farouche. La poitrine, peu à peu, se dégageait de la flamme, creusée de trous, avec les seins tombants, aux boutons éteints ; puis apparurent les cuisses, desséchées comme des sarments, les genoux noueux, les jambes cardées de tendons et les pieds pareils à des racines.
Zaroccha poussa un éclat de rire strident, car cette figure lui ressemblait en tous points. C’était bien elle ou son fravashi, son double affreux, sinistre et menaçant.
Mais, prosternée devant l’autel, elle priait avec plus d’ardeur, et sa voix grêle, chevrotante, aiguë, montait dans la nuit. Peu à peu, le son enfla, et ce fut un cri de passion tumultueuse qui courba les branches autour d’elle. Devant ses yeux, sous l’âcre fumée du réchaud, la figure semblait grandir prodigieusement, tantôt jaune, tantôt rouge, de la couleur de la chair, de l’or et du sang. Son cœur se gonflait de désirs et la démence de ses crimes tourbillonnait dans sa tête. La clameur des oiseaux de proie grossissait sa voix ; c’était le mugissement de la tempête, l’appel formidable du vent au brisement des vagues, le déchaînement éperdu de tous les éléments pour la chute d’un monde.
Enfin, un grand silence régna et Zaroccha se redressa en frissonnant.
Sur l’autel apparaissait, maintenant, une merveilleuse image qui rayonnait comme un foyer glorieux.
Des paupières, frangées de longs cils, enchâssaient d’humides prunelles, lustrées des caresses de la vie. Le nez mince et fin, aux pures arêtes, avait de transparentes narines, plus délicates que des fleurs et la bouche, aux lèvres voluptueusement entr’ouvertes, souriait doucement sur l’émail des dents. Les épaules présentaient un modelé exquis, les seins orgueilleux se dressaient dans le triomphe de la jeunesse. Et, cependant, dans cette figure adorable, Zaroccha trouvait tous les indices de sa propre ressemblance. Le mouvement du front, la ligne du nez, l’arc de la bouche, l’écartement des seins et le ton des yeux étaient identiques.
— Telle j’ai été, dit-elle, telle je serai !
Elle s’abîma encore dans de profondes extases, tandis que la flamme s’éteignait lentement et que les vautours repus s’endormaient sur leur sinistre festin.
CHAPITRE V
« Je fus enlevé au ciel, je vis Ormuzd face à face et tous les secrets de la vie me furent révélés. »
Cependant, Arynès était arrivé devant la demeure de la vieille.
— Non, dit Nysista, tu n’entreras pas.
Le jeune homme, qui regardait par une lucarne dans le bouge mystérieux, ne répondit pas.
— Elle te fera du mal, poursuivit la jeune fille. Sa conduite est étrange, ses desseins cruels et ténébreux.
L’officier lentement se redressa.
— Je suis ruiné, dit-il, et cette femme peut me secourir, puisque déjà elle a sauvé Zofyre et Hertès.
— Qu’en savons-nous ?
— Ils ont gagné une fortune aux dés, après avoir vu la sorcière.
— Ce n’était qu’un hasard, mon Bien-Aimé !… Fuyons, plutôt, la route est libre, l’avenir nous sourit, car nous sommes jeunes et nous nous aimons.
Mais Arynès avec impatience repousse Nysista.
— Tu m’as promis de me faire entrer chez la vieille. Pourquoi me refuses-tu aujourd’hui ce que tu m’accordais hier ?
— J’ai réfléchi… j’ai peur !…
— Zaroccha ne peut rien contre moi.
— Elle connaît le secret des dieux !
— Alors, dit le jeune homme en riant, qu’elle me l’apprenne aussi. C’est tout ce que je désire.
De nouveau il avait mis l’œil à la lucarne.
La vieille affreuse était assise dans un coin de la pièce ; son œil brillait singulièrement à la lueur d’une petite lampe de corne, suspendue au plafond. Placée ainsi, elle ressemblait à un génie maléfique, un de ces monstres d’airain, de basalte ou de granit qu’affectionnaient les Chaldéens. Elle était comme ces idoles terribles des châtiments, ces figures d’épervier, de singe, d’ibis, de chacal, de vache, de vautour, qui prennent des masques de bête pour mieux épouvanter les hommes. Elle ricanait hideusement, ainsi que les démons qui usurpent les libations, les offrandes et les sacrifices de la Divinité.
Nysista s’était penchée à son tour.
— Tu vois, dit-elle, comme elle regarde dans l’ombre ? Elle appelle les âmes des trépassés contre les vivants.
— Montre-moi le chemin, ordonna l’officier.
— Une dernière fois, je t’en conjure, ne tente pas le destin !
— Va devant, répéta-t-il avec impatience.
— C’est bien, j’obéis, puisque tu le désires. Mais, je n’entrerai pas avec toi ; tu viendras me retrouver, et nous partirons ensemble pour toujours ?…
— Oui.
— Je t’attendrai dans le jardin.
La masure semblait morte avec ses ouvertures étroites, son crépi grossier de couleur brune, d’une laideur sinistre. En bas, l’allée s’enfonçait toute noire et, devant la porte, il y avait une marche à monter que le ruisseau escaladait souvent.
Arynès suivait de la main le mur humide, par crainte d’un faux pas dans les ténèbres. Il lui semblait descendre dans un caveau avec la sensation, sous lui, d’un sol glissant, toujours couvert de vase.
— Courbe-toi, chuchota la jeune fille, tremblante, la porte est basse… Là, nous sommes arrivés, ne sois pas imprudent, car la vieille est maligne… Je t’attends dehors.
Elle se sauva, le laissant au seuil de la pièce vaguement éclairée par la petite lampe du plafond. Une fraîcheur glacée, pareille à la sensation d’un linge mouillé, l’avait saisi aux épaules. Les murailles, dont un mince badigeon s’en allait par écailles, étaient tachées de lèpre, couturées de cicatrices.
La vieille lentement tourna ses regards vers l’officier.
— Ah ! soupira-t-elle, le moment est venu.
Quelques chiens, au dehors, aboyaient à la lune, la chouette poussait son cri monotone et doux comme la plainte d’un enfant.
Lentement, Arynès s’avança, et les yeux de la vieille, ronds et brillants, avaient une expression si singulière qu’il en éprouvait un frisson dans tout l’être.
L’atmosphère, autour de lui, était peuplée d’êtres invisibles dont il sentait la présence maligne et terrifiante. À la faible lueur de la petite lampe de corne, il croyait apercevoir des formes hideuses de bêtes accroupies. C’étaient des fauves à tête humaine, des reptiles ailés, des félins décharnés aux griffes puissantes, aux prunelles de feu. Il eût voulu détourner la colère des monstres par des incantations, des sortilèges, des formules magiques que son scepticisme, jusqu’alors, avait dédaignés.
Des amulettes, des talismans, des philtres, des pierres fatidiques l’eussent, sans doute, préservé du mauvais sort, mais il n’avait sur lui que son poignard.
Certes, la vieille, qui le contemplait toujours de son œil sanglant, connaissait le secret des alchimistes, des astrologues et des sorciers.
Elle jetait à sa guise les sorts et les envoûtements ; le mystère de la vie et de la mort était connu d’elle. Tout le cortège des sombres terreurs qui hantent l’imagination humaine était entré avec Arynès. Et il se rappelait les phrases pleines de démence par lesquelles les Mages conjuraient les esprits.
Zaroccha n’avait pas bougé ; son œil de basilic, grand ouvert, suivait tous les mouvements de l’officier, ses lèvres semblaient se tordre dans un rictus équivoque.
Arynès sentait passer en son cerveau comme un tourbillon de folie.
— Zaroccha, dit-il d’une voix confuse, je viens te supplier de me secourir, car mon honneur est en jeu ; je n’ai plus d’espoir qu’en ton pouvoir magique. Tu as tiré de peine Zofyre et Hertès qui allaient se tuer ; seras-tu plus cruelle pour moi ?…
La sorcière continuait à le regarder en silence, et, pensant qu’elle n’avait pas entendu, il répéta son exorde. Mais la vieille conserva la même immobilité.
— Tu peux, poursuivit-il d’une voix plus forte, m’indiquer la formule qui fait gagner sûrement. Dis-moi ces mots bienfaisants, je t’en prie, et je te donnerai en échange tout ce que tu me demanderas.
Zaroccha ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit de ses lèvres.
— Parle, et ne crains rien. Le secret sera mieux gardé par moi que par toi-même.
Elle parut troublée, indécise. Son visage exprima une sorte d’attention passionnée, mais, bientôt, il reprit son immobilité terrifiante.
— Ces mots, ces mots, vite, dis-les-moi, et prends ma vie en échange !
Zaroccha se taisait ; il poursuivit :
— Pourquoi ne veux-tu point parler ?… Tu es vieille et nul ne profitera de ta science. Demain, quand bien même tu voudrais me révéler le mystère, il serait peut-être trop tard. D’ailleurs, je vais partir, tu ne me reverras jamais.
Il s’arrêta, frissonnant d’impatience ; la vieille serrait les lèvres avec obstination.
— Allons, je t’en conjure, une dernière fois, je m’humilie devant ta puissance.
Arynès s’était mis à genoux.
— Si ton cœur a jamais connu les douces extases de la tendresse, si tu as jamais palpité entre les bras d’un amant ou d’un époux ; par tout ce qu’il y a de consolant dans l’existence je t’adjure de me répondre.
Il lui semblait qu’un sentiment plus humain s’était éveillé dans l’âme de la prophétesse, et, brûlant du désir de triompher, quand même, il faisait le rêve d’un pouvoir magique, d’une divinité favorable qui allait, pour lui, arrêter le destin, changer le cours des choses et le gratifier de ses bienfaits. La réalité se montrait trop odieuse, il lui naissait un immense besoin d’illusion et de mensonge. Certes, le pouvoir des devins et des mages devait rendre la jeunesse aux vieillards, ressusciter les morts et découvrir tous les trésors enfouis dans la terre !… Pourtant, Zaroccha était à la limite de l’âge, sa décrépitude et sa faiblesse paraissaient extrêmes. Mais il ne s’en apercevait plus dans son erreur grandissante. D’ailleurs, si la sorcière restait ainsi, c’est que, sans doute, elle le voulait bien, dans un dessein caché qu’il ne lui appartenait pas d’approfondir. Une source d’espérance jaillissait de son cœur, coulant un flot prodigieux de lumineuses féeries, d’images divines et surnaturelles. C’était comme une onde de résurrection qui soulevait tout son être, le tendait vers le prodige attendu.
Safou, le chat du logis, passa en gonflant l’échine et en miaulant d’une façon sinistre. Des chauves-souris, étant entrées par la lucarne, tournoyaient autour de la lampe mourante.
La pâle lueur semblait au jeune homme affolé un foyer vivant d’espoir et d’illusion ; c’était la révolte et le triomphe de l’impossible sur l’inexorable matière.
Il avait pris la main froide de la sorcière ; mais le contact de cette peau visqueuse l’emplit d’effroi et de dégoût. Il se releva, supportant le regard brillant de la vieille qui semblait, de nouveau, se teinter d’ironie.
— Ah ! créature odieuse ! cria-t-il, je saurai bien t’arracher ton secret.
Elle eut un ricanement aigu qui exaspéra les nerfs d’Arynès jusqu’au crime.
Il se jeta sur elle, tandis qu’elle étendait les bras comme pour le repousser. Il avait saisi son poignard et la lame, tout entière, disparut dans la poitrine de Zaroccha.
— Qu’ai-je fait ? murmura-t-il.
De nouveau il s’agenouilla, inondé par le sang qui sortait à gros bouillons de la blessure.
— Reviens à toi ! implora-t-il. Je n’ai pas voulu te frapper… Tu m’as exaspéré par ton silence… Zaroccha, aie pitié, regarde-moi ; tu vois, je reconnais mes torts, je les déplore, je les expierai, je te servirai toujours et partout, quoi que tu décides !…
La vieille glissa à terre, et Arynès s’aperçut qu’elle était morte.
CHAPITRE VI
« Nous nous reverrons à la nuit, et c’est là que je t’embrasserai. »
— Oh ! Bien-Aimé, nous sommes perdus !…
Nysista pleurait sur la poitrine de son amant.
Lui, regardait, à la lueur de la lune, les pics roses des montagnes qui protégeaient la ville. C’étaient comme des apparitions à demi évanouies de visionnaires. Ils étaient noyés tous deux et comme hantés dans le mystère des êtres et des choses, ne voyant plus la cité endormie sous les cimes lointaines, envolées dans la lumière blanche, d’une légèreté de songe.
La jeune fille pleurait toujours à gros sanglots, et ses épaules frêles se soulevaient convulsivement.
— J’ai peur ! mon Bien-Aimé !… Même morte, la sorcière se vengera !
— Enfant, dit-il, avec dédain. Cette femme était une créature misérablement obscure comme les autres !… Je me suis abusé sur son pouvoir.
— Non, non, tu verras !…
— Je ne verrai rien. Si Zaroccha était sorcière, elle serait debout déjà pour nous chasser.
D’un geste méprisant il montra, par la porte ouverte, le corps ensanglanté de la vieille.
— Regarde, dit-il, elle ne bouge pas. Plus jamais elle n’épouvantera les faibles et les crédules par ses sortilèges.
Mais la jeune fille se serra plus fort contre Arynès.
— Non, non, je ne veux pas la voir !
Et, malgré tout, une pitié lui venait pour celle qui, jusque-là, avait été l’unique compagne de sa vie. Auprès d’elle, aussi loin que la reportait sa mémoire, elle avait vécu son rêve mélancolique dans cette erreur si fraîche et si naïve de l’enfance. Lorsque la vieille ne la battait pas, elle lui racontait des histoires prodigieuses à faire trembler de peur et de joie ; au hasard, elle plantait un long clou dans la terre et, sur un petit nuage de fumée, apparaissaient des images charmantes, des figurines diaphanes qui couraient et se lutinaient parmi les fleurs. Parfois, ces créatures exquises s’envolaient légèrement à une grande hauteur, puis, ondulaient jusqu’au sol où elles se posaient délicatement sur la pointe de l’orteil comme des ballerines, prêtes à s’envoler de nouveau. Au coucher du soleil, c’étaient des combats sanglants, des constructions et des sièges de forteresses, des coups de massues effroyables, qui abattaient des milliers de guerriers, et tout disparaissait dans une poussière rousse. Nysista était très craintive ; jamais on ne l’eût fait passer, la nuit, près des Tours du Silence où les vautours noirs dépeçaient les cadavres.
Tout, autour d’elle, était comme peuplé de mystère. Les vieux murs chantaient dans les ténèbres, des bêtes à sept cornes bondissaient dans les fossés. Elle savait que certains hommes maudits entrent dans la peau des chiens, et hurlent à la mort par les soirs sans lune.
Elle croyait à la résurrection du fravashi, du double que chacun porte en soi, à la réincarnation et à toutes les puissances du bien et du mal.
Certainement, Zaroccha n’était point morte ; elle reparaîtrait sur la terre pour châtier son meurtrier, et rien ne pourrait apaiser son courroux.
— Il faut la porter aux vautours, dit Arynès.
— Non, car elle n’est point de la religion des Perses.
— De quelle religion est-elle donc ?
— On l’ignore. Peut-être n’en avait-elle aucune ; mais elle a choisi son tombeau, et c’est là qu’on la déposera dans les baumes et les aromates. Je veux lui rendre les derniers devoirs.
— À quoi bon ?
— Peut-être sera-t-elle apaisée par ma soumission.
— Sottise ! dit Arynès, mieux vaut l’abandonner aux oiseaux de proie.
— Écoute, murmura la jeune fille, on entend comme un murmure dans la nuit…
— Ce sont les dernières troupes qui rejoignent le camp… Il faut que je parte aussi.
— Oh ! gémit-elle, ne m’abandonne pas !
— Viens avec moi.
— Puis-je la laisser ainsi ?…
— Certes. Sa vieille carcasse n’est point digne de ton respect !… Partons, Nysista !… D’ailleurs, n’était-ce point ton désir ?…
— Hier, dit-elle, mais aujourd’hui…
— Tous les jours se ressemblent. Notre imagination seule enfante les spectres et les drames. Tout est mensonge dans la vie, il faut vivre pour soi et non pour les autres.
Mais Nysista s’obstinait dans son idée fixe.
— Je veux la mettre au tombeau… Après, je serai tranquille. La pierre d’un sépulcre est lourde à soulever… Et puis, ceux qui restent doivent exaucer le désir des agonisants… Qui sait si les esprits malfaisants n’ont pas voulu cette mort pour prouver leur toute-puissance ?… Des menaces traversent les airs et me frappent d’épouvante dans les sanglots du vent… Un souffle glacé, venu de l’invisible, a passé sur mon visage ; un frisson te courbe, toi-même, malgré ton incrédulité.
Arynès, les yeux vagues, ne répondit pas.
— Ah ! poursuivit-elle, tes mains sont rouges ! il me semble que le sang qui a jailli sur toi flambe, tout à coup, et t’enveloppe d’un voile écarlate. Je veux supplier les génies bienfaisants de t’être favorables ! Je les prierai de toutes mes forces, jusqu’à ne plus savoir qui je suis, ni où je suis. Je leur parlerai comme à des êtres de puissance et de lumière, je les prierai comme on aime et comme on meurt pour qu’ils t’accordent la grâce d’éviter le mal. Et la violence de mon adoration pourra, peut-être, combattre le mauvais sort.
— Je pars, dit Arynès, car il faut que j’efface ces traces de meurtre.
— Va donc, dit-elle, dans un soupir ; je te rejoindrai bientôt, quoi qu’il arrive.
Il la baisa aux lèvres et disparut dans la nuit.
CHAPITRE VII
« J’appelle les esprits et les âmes de ceux qui sont justes et les possédés du feu sacré. »
Nysista avait lavé le corps de la vieille, et, l’âme emplie d’effroi, elle demeurait auprès d’elle. Dans le jardin des oiseaux voletaient, le grand tumulte du jour avait remplacé les murmures de la nuit. Au flanc des montagnes, dans le lointain, le soleil s’alourdissait en une lente poussière d’or, un grand souffle embrasé passait sur les choses.
Par la lucarne ouverte, un acacia agitait ses feuilles légères ; des mimosas et des figuiers déversaient une cascade vivante sur les murs dont ils égayaient la teinte uniforme d’ocre rouge.
Au bout des rues désertes, au-dessus des terrasses de marbre, se découpait, sur le bleu puissant du ciel, le sommet des pylones, des colonnes surmontées de taureaux ailés, de licornes et de lions. Des femmes, au teint doré, aux larges yeux bruns, passaient avec des jarres emplies d’eau fraîche. Elles portaient des jupes serrées aux hanches, des coiffures pointues de toile raide, et les bouclettes serrées de leurs cheveux descendaient sur leurs joues dans le rayonnement des anneaux d’or qui tiraient leurs oreilles.
Elles étaient alertes et souriantes, mais leurs regards se faisaient graves, lorsqu’ils interrogeaient l’intérieur de la masure.
— Zaroccha est donc morte ? demandaient-elles avec surprise.
— Oui, répondait Nysista ; elle s’est éteinte tout à coup.
— Que vas-tu devenir, maintenant qu’elle n’est plus là pour t’envoyer dans la montagne à la recherche des herbes sacrées ?…
— Ah ! dit une petite au visage mignon, presque enfantin, elle se fera sorcière comme la vieille !
— Non, s’écria une grande fille noire, aux yeux durs, elle ne voudrait point évoquer les esprits du mal, elle est trop simple et trop naïve !
Toutes s’arrêtaient et se haussaient pour voir. Une étroite robe rayée de bandes de couleur moulait les contours de leur corps, des joyaux pesants et grossiers paraient leurs épaules et leurs bras.
Elles riaient, parfois, avec dédain, et c’était comme si l’on eût tordu les fibres douloureuses de Nysista, comme si l’on eût étreint son cœur entre des doigts de fer.
La jeune fille se retrouvait seule, aussi faible et perdue qu’un enfant. Elle pleurait doucement, se sentant trop misérable, trop abandonnée pour réfléchir ; mais inconsciemment, elle souhaitait le secours d’un appui surhumain, d’une puissance divine qui pensât, qui voulût pour elle, qui la berçât dans sa clémence. C’était Arynès, son amant, qui avait tué la sorcière !… Elle avait ouvert la porte, et le meurtrier était entré tranquillement pour accomplir son forfait détestable… Ainsi, ses paroles si passionnées, ses étreintes, ses caresses n’avaient point été inspirées par l’amour ?… L’ambition seule et le désir de gagner un trésor avaient poussé le fils du Satrape. Elle, Nysista, s’était aveuglément soumise à la volonté d’un assassin ; que ferait-elle pour racheter ses torts ?…
Mais, tout s’embrumait de nouveau dans la tête de la jeune fille qui tombait à l’anéantissement des grandes tristesses.
Puis, des voisines entrèrent, des embaumeuses et des pleureuses qui offrirent leurs services, curieuses de contempler le masque livide de la magicienne !
Elles tournaient autour de la morte, en gémissant, en faisant craquer leurs doigts et en frappant l’une contre l’autre les paumes de leurs mains brunes.
Et elles répétaient les paroles des Mages :
« Viens donc avec tes enchantements et tes secrets terribles, pour changer la face du destin ! Viens donc pour confondre les augures de la vie et de la mort ! N’as-tu point la clairvoyance, la sagesse et le pouvoir ?… »
Mais la vieille gardait son masque fermé, ses lèvres creuses, ses prunelles vagues qui remontaient sous les paupières.
Et les femmes, qui ne la craignaient plus, s’égayaient de son impuissance. Les faits stupéfiants les laissaient maintenant pleines d’incrédulité ; elles racontaient ces imaginations de démence avec un rire méprisant, oubliant le milieu de fièvre visionnaire où elles avaient vécu.
Nysista pleurait toujours ; sa raison se débattait, ainsi qu’un pauvre être qu’on aurait jeté à l’eau et que les vagues lentement prendraient et étoufferaient. Puis, après des minutes d’anéantissement, elle se révoltait, se disait, qu’après tout, elle avait droit à sa part de bonheur et que les maléfices ne sauraient la lui ravir. Zaroccha échappait au tourment de rester sans sépulture, d’errer, ombre inquiète, entre le ciel et la terre. Sa vengeance ne pourrait donc poursuivre les amants oublieux ou sacrilèges. Son esprit irrité ne deviendrait point un démon malfaisant, acharné à leur perte !…
— Je veux, dit-elle aux embaumeuses, qu’elle soit entourée de bandes, enduite de bitume, et que l’on mette, dans son tombeau, les objets qu’elle a aimés pendant sa vie, ainsi que les aliments nécessaires à son existence de fantôme.
— Était-elle donc d’origine chaldéenne ?… demandaient les femmes avec dédain. Les madjous, ici, appartiennent aux vautours !
— Non, dit Nysista, je désire qu’elle soit inhumée. D’ailleurs, les adorateurs du Feu refuseraient son corps, vous le savez bien. Zaroccha n’avait point de religion et ses pratiques étaient coupables.
— Oui, oui, dit une grande femme aux yeux sombres, qui sentait la terre, et les aromates, son âme végétera dans une ombre éternelle, elle se nourrira de poussière et elle pleurera la lumière du jour !
— Une nuit, nuit d’épouvante et d’horreur, murmura une pleureuse, dont les ongles étaient teintés de sang, un spectre volera sur la ville ; il entrera dans les maisons qui ne seront pas marquées de rouge, et les enfants en bas âge agoniseront dans d’horribles convulsions !
— Faites votre métier, dit Nysista, et je vous paierai bien.
— Avec quoi ?… dit la grande femme aux yeux durs… Vous ne possédez rien que vos mensonges dorés !
— Vous étiez vêtues de guenilles comme des mendiantes !
— Oui, reprit la pleureuse, tes colliers de cornaline et tes bracelets de verre n’ont aucune valeur !
— Ton jupon rayé est d’étoffe grossière.
— Faites votre métier, répéta Nysista.
Puis, ayant soulevé le couvercle d’un long coffre de bois, elle leur fit voir un amas de pierres précieuses aux feux éblouissants.
Avec zèle, les femmes, alors, soulevèrent la vieille et s’employèrent à leur lugubre besogne.
CHAPITRE VIII
« Le jeu est comme une belle fille qui sourit et s’offre sans cesse au désir de l’homme. Mais son sourire n’est que mensonge. »
Zaroccha avait été inhumée, la veille, et le fils du Satrape attendait Nysista.
Il songeait plus aux pertes qu’il avait éprouvées qu’à la joie de revoir la jeune fille. Avec la mort de la sorcière s’envolait son dernier espoir, et jamais il ne pourrait regagner la fortune qu’il avait risquée.
La passion du jeu était aussi vive chez les Perses que chez leurs frères les Aryens de l’Inde. Ils engageaient des enjeux énormes, et, quelquefois, jouaient leurs femmes, leurs enfants, et même leur propre personne. Le bel hymne du Rig-Véga qui relate les folies et les tristes entraînements de cette terrible passion aurait pu être écrit sur le plateau de l’Iran.
Arynès jouait aux dés et à d’autres jeux composés de figurines d’ivoire et de bois. Il y avait aussi des tablettes coloriées, assez semblables à nos jeux de cartes, mais les signes en étaient beaucoup plus variés.
L’on se payait en dariques, — monnaie frappée à l’effigie de Darius, — ou, encore, en pièces de différentes formes portant le sceau des petits souverains particuliers, le droit de battre monnaie ayant été respecté par le Roi des Rois !
Au début, le jeu s’était montré favorable pour Arynès, et son bonheur, qui étonnait tous ses amis, ne l’impressionnait point, tant il s’imaginait devoir enchaîner la fortune par sa volonté et sa merveilleuse puissance. Quelques officiers lui demandaient parfois de bien vouloir s’intéresser à leur partie ou, du moins, de se placer à côté d’eux lorsqu’ils s’essayaient aux jeux de hasard, afin de conjurer par sa présence le malin génie qui les persécutait.
Le fils du Satrape consentait, en riant, à protéger les malheureux qu’un sort néfaste ne cessait d’accabler. Son constant succès faisait l’objet de toutes les conversations, et des légendes mystérieuses couraient sur sa vie intime et son commerce avec les esprits. Dans ses rêves, il entendait le cliquetis de l’or et voyait étinceler plus de pierres précieuses que n’en possédaient le souverain Maître et les dix-neuf Satrapes du royaume.
Il posait presque aveuglément les figurines d’ivoire, il ne choisissait point les signes sur lesquels il mettait son or ; ce n’était point lui qui conduisait son jeu, c’était le destin ou cette influence mystérieuse qui s’unit au hasard pour en diriger les coups étranges.
Il y a deux espèces de fanatiques : Quelques-uns trouvent un charme enveloppant et intelligent au maniement raisonné des figures, à la multiplicité des combinaisons qui se déroulent, s’enchevêtrent et se succèdent avec rapidité. La puissance occulte et surnaturelle d’une sorte de guide invisible se manifeste, et la communion de l’âme avec son double s’opère invinciblement. C’est là, précisément, ce qui excite l’esprit à tenter la fortune. On dirait qu’il veut essayer de pénétrer dans le domaine de l’inexploré, percer le secret redoutable de l’avenir, de la vie et de la mort.
Les joueurs de race ont une certaine grandeur, et ne demandent au jeu que l’émulation de l’effort raisonné combiné avec les surprises de l’inconnu.
Mais, il en est d’autres qui n’ont que l’espoir du gain, et considèrent le jeu comme un moyen facile de s’enrichir sans effort. C’est à cette classe qu’appartenait Arynès, car il était avide de luxe, de plaisirs et rien ne le rebutait pour satisfaire ses dispendieuses passions. Sa vie folle et déréglée effaçait déjà toutes les aimables qualités qui lui avaient attiré, jadis, l’amitié de ses camarades. Son goût pour l’art et les sciences de la guerre s’éteignait, il ne songeait qu’à acquérir de plus grandes richesses pour la satisfaction de ses désirs. Sur son beau visage, creusé par la fièvre, ses yeux s’animaient d’une flamme surnaturelle, il ne connaissait plus que la volupté du lucre.
Mais, la fortune qui lui avait souri, d’abord, lui fut bientôt contraire ; il perdit, en peu de temps, non seulement tout ce qu’il avait gagné, mais encore ses biens personnels. Son père, Ariaramnès, satrape de Cappadoce, lui refusa de nouveaux subsides et ses camarades dédaigneux se détournèrent de lui.
C’est alors que, passant à Ecbatane pour rejoindre l’armée de Darius, il entendit parler de Zaroccha et de son pouvoir merveilleux. Grâce aux avis de la magicienne, deux seigneurs, Hertès et Zofyre, avaient triomphé des démons du jeu ; un mot d’elle pouvait changer la face du destin.
Arynès, errant près de la demeure des Mages, rencontra Nysista qui allait chercher des herbes sur le mont Zagros.
La fillette était triste comme lui ; il l’avait consolée, et le miel de ses paroles avait glissé dans ce jeune cœur comme une onde voluptueuse. Tandis qu’il restait préoccupé, glacé par le grand frisson de son calcul odieux, elle s’était abandonnée à la douceur de ce premier amour, et, peu à peu, il avait obtenu d’elle ce qu’il désirait.
Maintenant, il l’attendait, au milieu de ses soldats, car on laissait les femmes pénétrer dans le camp. Les armures de cuir jaune et les manteaux écarlates flamboyaient sous les derniers feux du soleil. Les chameaux, disposés en longue file, chargés de bagages et de provisions, s’agenouillaient gravement dans le sable, tiède, tendant leur tête mélancolique vers la fraîcheur des cours d’eau, et les hommes achevaient de dresser les tentes. C’était, partout, un frémissement de harnais et d’armes ; un trépignement de chevaux et de mulets ; il semblait curieux de voir ces guerriers à la noire chevelure bouclée, au torse couleur de brique, vêtus d’un simple caleçon bleu, aller et venir dans les lueurs rougeâtres du crépuscule. Les montagnes, avec leurs teintes dégradées, fermaient l’horizon, servant de fond aux gigantesques constructions de Phraorte, d’Astyage et de Cyrus. Les pylones, aux angles en talus, les corniches évasées des temples, s’estompaient déjà dans l’éloignement et, seul, le camp flambait encore avec les couleurs vives de ses tentes dressées sur le sable jaune comme de monstrueuses fleurs poussées en un jour.
Mais le temps passait, et Nysista ne venait pas. Des esclaves apportèrent des torches de cire mélangée de résine de pin, et l’officier plongé dans son rêve n’y prit point garde. Au dehors, maintenant, l’ombre s’étendait sur la campagne ; les étoiles commençaient à faire trembler leurs longs cils d’or dans l’azur profond. Les vautours, gorgés de chair humaine, s’appesantissaient sur les Tours du Silence, et la chouette poussait son cri funèbre dans la désolation des chemins.
Arynès se trouvait à une de ces heures mélancoliques où l’âme angoissée doute de toutes choses, se révolte soudain. Il se leva lentement et sortit dans le camp. Il faisait une nuit admirable, une nuit calme, douce et pure, embaumée par l’odeur des montagnes. Un grand bourdonnement montait ; des souffles passaient qui donnaient la sensation des milliers d’êtres couchés sur le sol, en tas, autour des litières.
Tout à coup, dans le lointain, une flamme brilla en zigzag, pareille à ces coups de foudre qu’on voit tomber du ciel noir dans les pluies d’orage. Mais la trace lumineuse ne s’effaça pas ; la clarté s’avança d’un glissement doux et ralenti, semblant danser sur les tentes comme un oiseau d’or.
Arynès la suivait des yeux, un peu inquiet, ne s’expliquant pas la fuite vagabonde de cette étoile filante, sortie des profondeurs noires de l’inconnu. Puis, une voix monta, si lointaine, si légère qu’elle semblait n’être encore que le petit bruissement d’une rafale en marche.
Tout dans le camp restait vague ; les silhouettes humaines se dessinaient en ombres inégales, et rien ne bougeait plus hormis la fantastique lueur, égarée sur le ciel bleu.
Arynès, en proie à un malaise extraordinaire, s’étendit sur son lit de repos, espérant que le sommeil chasserait les visions sinistres.
CHAPITRE IX
« Viens à moi, Bien-Aimée, dans la tristesse des ténèbres… Et tes baisers me réchaufferont jusqu’au cœur. »
Quand l’officier se réveilla, il faisait nuit encore ; et, pourtant, il lui sembla qu’il avait dormi durant de longues heures.
À ce moment, quelqu’un souleva l’étoffe épaisse qui voilait l’entrée de la tente, comme pour regarder à l’intérieur, mais la portière retomba aussitôt.
— Est-ce toi, Nysista ?… demanda le jeune homme. Entre sans crainte, je t’attendais.
Un long murmure lui répondit, mais il ne comprit rien aux mots vagues, prononcés sans doute dans une langue étrangère, qui frappèrent son oreille.
Puis, au bout de quelques instants, une main décharnée souleva de nouveau le rideau rouge qui servait de portière, et un long fantôme glissa jusqu’à la couche.
— Est-ce toi, Nysista ? demanda encore Arynès avec épouvante.
Le spectre s’inclina vers lui, et il reconnut Zaroccha.
— Que viens-tu faire, ici ? dit-il avec colère, rentre dans ta tombe et ne trouble pas le sommeil des vivants.
La vieille se pencha encore, et mit un doigt glacé sur le front du jeune homme.
— Je suis ici par la volonté des esprits de l’ombre qui m’ordonnent d’exaucer ton désir. Je puis t’indiquer la formule magique qui te fera riche et maître du monde.
Arynès joyeusement se dressa sur son lit.
— Parle, parle vite !
— Mais, quoi qu’il arrive, tu m’obéiras ?…
— Oui, dit-il, puisque tu m’assures le bonheur et la fortune.
— Ma volonté sera la tienne ?
— Je le jure.
— Tu m’aimeras, même, si je le désire ?…
Arynès, avec un sourire, contempla le masque décharné du spectre où les yeux fixes et ronds luisaient étrangement.
— Il faudrait pour cela que tu fusses un être de chair et d’os. Je ne puis chérir un fantôme… d’ailleurs, n’es-tu point morte ?…
— Je suis morte, en effet, dit-elle, avec un effrayant sourire, mais les morts reviennent, parfois.
— Eh bien, reviens sous les traits d’une jeune et belle fille, et je t’aimerai, foi d’officier !
— Maintenant, dit-elle, tu gagneras sûrement. Il te suffira de prononcer trois fois mon nom, lorsque tu tenteras la fortune.
Le spectre de Zaroccha glissa lentement vers la porte, et disparut sans le moindre bruit.
L’officier demeura quelque temps immobile, pensant qu’il avait été le jouet d’une hallucination. Puis, il sortit de la tente et, de nouveau, interrogea la nuit. Les soldats dormaient pesamment auprès des chevaux et des mulets enchaînés. Mais une mystérieuse lueur dansait sur le camp. Il semblait qu’un astre eût déversé comme une poussière de soleil ; qu’un atome de la voie lactée fût tombé de là-haut, insaisissable papillon cherchant à regagner les cieux.
CHAPITRE X
« L’homme raisonnable n’essaie jamais de tenter les esprits du mal. »
Dès le lendemain, Arynès voulut expérimenter son merveilleux pouvoir, et la chance, en effet, lui fut favorable. Il gagna, coup sur coup, ainsi que le lui avait prédit le fantôme.
Un souffle avait passé, changeant le cours des choses, et l’âme de l’officier palpitait d’un désir inextinguible, d’un espoir infini.
Un rêve avait suffi pour ensoleiller ses pensées ; il se réfugiait dans le mystère, oubliant la réalité pour s’en remettre à la fantasmagorie de l’inconnu, car le miracle qu’on ne peut constater est un pain nécessaire à la désespérance humaine. Déjà, il acceptait le prodige, le trouvant tout naturel et bien mérité.
Pendant trois jours il gagna, sans que la chance se démentît un seul instant.
Vers le soir du quatrième jour, Nysista vint le rejoindre, et il lui annonça joyeusement le changement qui s’était fait dans sa vie.
— Ah ! dit-elle tristement, tu as gagné ?…
— Oui, j’ai gagné et je gagnerai encore ; une puissance inconnue me protège, dirige mon jeu.
— Cette faveur étrange m’épouvante, mon Bien-Aimé !… Ne joue plus, je t’en supplie !… D’ailleurs, puisque la fortune t’a comblé déjà, cela doit suffire à ton ambition. Conserve ce gain et ne tente plus l’avenir.
— Oh ! dit-il, avec dédain, l’on n’est jamais assez riche, et je ne m’arrêterai pas à moitié route.
Elle soupira :
— Rien ne nous sépare plus ; nous pourrions être si heureux !…
— Je ne comprends pas le bonheur de la même façon que toi.
— Le bonheur, dit-elle, est dans l’union de deux êtres, la communion de ceux qui s’aiment.
Il ne répondit pas, un pli ironique aux lèvres, et, de nouveau, elle frissonna.
— Ah ! si tu pouvais m’aimer comme je t’aime !…
Des larmes emplissaient ses yeux ; elle pleurait sur elle-même et sur tous les pauvres êtres faibles qui ont besoin d’une illusion de joie, d’un appui, d’un dévouement pour échapper aux tristesses de ce monde. Elle entendait confusément la rumeur du camp qui s’éveillait ; cette foule de vingt mille hommes d’où montait aussi une gerbe d’espoir qui fleurissait et s’exhalait sous le soleil comme un encens. Eux aussi, peut-être, seraient déçus dans leurs désirs de gloire, rien ne valait la douceur du foyer, la paix profonde auprès de ceux que l’on chérit.
— Et Zaroccha ? demanda l’officier, tourmenté par une idée fixe.
— Nous l’avons mise au tombeau.
— Et tu n’as point été visitée par son âme inquiète ?
— Non, dit-elle, avec calme, j’ai tant prié pour son repos, qu’elle doit être délivrée des mauvais esprits… Nous l’avons mise dans la Vallée Noire au fond d’un hypogée de granit, car elle avait de l’or et des pierres précieuses.
L’officier sursauta.
— Elle avait de l’or et tu n’en disais rien !
— Cet or n’était pas à moi… Alors, à quoi bon t’en parler ?…
Arynès garda le silence, mais ses yeux brillèrent.
— Dans sa tombe, reprit Nysista, j’ai caché ce qui restait de ses richesses : un collier de perles, des escarboucles, des monnaies rares, des statuettes de pâte émaillée, bleue et verte, d’un travail merveilleux, des idoles inconnues en or et en argent. Elle dort comme une reine au milieu de son trésor… Et, certes, elle était contente, car je l’ai vue sourire lorsqu’on a posé le masque sur son visage, à la mode égyptienne.
— Elle était bien morte ?
— Oui, dit Nysista, elle était bien morte, puisqu’elle avait subi toutes les opérations de l’embaumement.
— Mais son double, son fravashi peut s’échapper encore ?…
Arynès tremblait de nouveau, et la jeune fille lui jeta un regard compatissant.
— Ne crains rien, je l’ai apaisée par mes prières.
— Et tu n’as pas gardé le plus petit joyau ?…
— Non, Bien-Aimé, je te l’ai déjà dit.
— Mais, là, dans cette corbeille que caches-tu donc avec tant de soin ?…
— Ça, dit-elle, c’est Safou, le chat du logis.
— Quoi, tu as emporté un chat ?…
— Qui donc, moi partie, aurait eu soin de lui ? D’ailleurs, il est doux et fidèle, il ne t’importunera pas.
Safou, libéré, gonflait l’échine et ses prunelles phosphorescentes avaient de mystérieuses lueurs.
Arynès songea que, parfois, l’âme des morts se réfugiait dans le corps des bêtes.
— Ne trouves-tu pas que le regard de ce chat est singulier ?
Mais elle eut un sourire.
— Safou m’a consolée et caressée pendant mes heures de tristesse. Avant de te connaître, je lui racontais mes peines ; il semblait me comprendre, toujours soumis et tendre comme tu le vois aujourd’hui. Pouvais-je abandonner un ami si compatissant ?
Le chat, sautant sur l’épaule de la jeune fille, frotta son museau câlin contre sa joue. Il était plus noir que la nuit, mais sa fourrure, longue et fine, brillait comme de la soie.
— Où le mettrons-nous ? demanda Arynès.
— Oh ! dit Nysista, il tiendra peu de place ; le bout de ce tapis lui suffira pour dormir.
L’officier songeait à Zaroccha et à la sinistre visite qu’il avait reçue. La pâle lueur de la lune éclairait sa tente et les prunelles ardentes de Safou étincelaient aussi comme de petits astres vivants.
— Et, reprit-il, vous avez bien scellé l’entrée du caveau ?
— Nous avons mis sur la dalle des pierres pesantes qui bouchent hermétiquement toute issue. Nul, certes, n’écartera plus cette porte formidable, seul, le feu de la montagne pourra peut-être anéantir le corps de Zaroccha, car elle est dans son tombeau comme dans la gueule d’une fournaise. Nous avons placé sur elle le sceau surmonté du globe aux ailes ouvertes avec le chacal d’argile, couché sur le ventre, et le serpent symbolique colorié d’azur.
Arynès eut un soupir de satisfaction.
— Oui, dit-il, rien au monde ne pourrait la ressusciter, et tu as eu raison, Nysista, de mettre auprès d’elle ses richesses. Ainsi, son double ne cherchera point à nous faire du mal.
Rassuré, il prit la jeune fille sur son cœur et, dans un long baiser, lui versa l’oubli de tout ce qui n’était pas son amour.
CHAPITRE XI
« Quand tu es près de moi, l’oiseau chante, le soleil luit, les fleurs embaument ; mais quand tu es loin de moi, tout reste dans la désolation. »
Cependant, Arynès ne s’apaisait pas. Après les premières caresses, les longues étreintes, les confidences, chuchotées lèvres à lèvres, il se reprenait à craindre dans le secret de son cœur. N’avait-il pas fait un pacte avec la magicienne ? Ne lui appartenait-il point par la mystérieuse influence qu’elle exerçait sur lui et les promesses qu’elle lui avait arrachées ?…
Tandis que Nysista, accablée par tant d’épreuves, sommeillait auprès de lui, il se prenait à trembler et à interroger d’un regard trouble tous les recoins de la tente.
Safou, le chat noir, errait autour de sa couche et ses yeux phosphorescents faisaient deux points lumineux dans l’ombre. Le félin parfois miaulait plaintivement, arrondissant son échine souple, se rassemblant sur ses pattes comme pour bondir vers un invisible ennemi.
Arynès, mentalement, faisait un suprême appel aux génies bienfaisants qui veillent sur les destinées humaines. Malgré lui, il les appelait à son aide pour combattre l’influence maudite.
Puis, serrant contre lui le corps charmant de Nysista, il essayait de se perdre dans un rêve voluptueux, et, tendrement, sollicitait son baiser.
La jeune fille se réveillait, le nommant tout bas :
— Arynès, mon cher amant !
— Ah ! murmurait-il, dis-moi bien que tu m’aimes et que je trouverai en toi la protectrice et l’amie !… Ces ténèbres m’épouvantent ! Ne te semble-t-il pas qu’on ait marché ?
— Non, mon Adoré. Je n’entends que les battements de mon cœur. Je suis heureuse auprès de toi ; je voudrais mourir ainsi. Après les terribles épreuves de ces derniers jours, je crois que je renais pour me plonger dans une onde bienfaisante plus douce que le miel et le lait… Des fleurs de pourpre et d’or s’ouvrent autour de moi. Tout est parfum, tout est mélodie. Ah ! recommençons la divine extase de notre amour !…
Il appuyait ses lèvres sur les siennes, la serrait éperdument contre sa poitrine.
— Protège-moi !
— Te protéger, et pourquoi ?… demandait-elle, un peu surprise. Quel danger te menace ?
— L’ombre est hostile. Des oiseaux de mort pleurent dans la nuit !
— Imagination, mon Très-Aimé !… Je n’entends que les bruits du camp. D’ailleurs, tes soldats veillent et sauraient te garantir d’une surprise.
— Ce n’est pas l’invasion de l’ennemi que je redoute. Les attaques humaines ne sont pas aussi terrifiantes que le frôlement des êtres invisibles qui nous entourent.
Nysista avait noué ses bras délicats au cou de son amant ; elle essayait d’endormir ses craintes par d’exquises et passionnées caresses.
— Rien n’existe que mon amour ; sommeille sur mon cœur et ne songe pas à autre chose… Va, la magicienne est vaincue, elle ne saurait désormais nous atteindre.
Avec de vagues paroles, dont la pensée peut-être était absente, elle le rassurait, le consolait, l’endormait.
Auprès d’elle, il se sentait fort et courageux ; une ivresse sensuelle remplaçait les sombres préoccupations, ses yeux se fermaient sous les lèvres chaudes qui les effleuraient. Peu à peu, le sommeil engourdissait son âme.
Un miaulement rauque du chat tira Arynès de son assoupissement. Tout était plongé dans les ténèbres autour de lui. Il se souleva péniblement, prêtant l’oreille à une sorte de chuchotement qui venait du dehors. Il lui sembla que quelqu’un exhalait auprès de lui un profond soupir.
— Je suis là, dit une voix faible.
Et le spectre de Zaroccha surgit de l’ombre comme la première fois.
L’officier sentit qu’un doigt glacé, de nouveau, se posait sur son front.
— Pourquoi as-tu désobéi ?
Il se troubla, avança la main pour chasser l’affreuse vision. Mais le spectre ne bougea point.
— Je ne suis pas un corps de chair et d’os, je suis le double astral de la charmeuse, et tu ne peux rien contre moi.
— Va-t’en ! dit-il avec colère.
— Non, car tu ne saurais te passer de mon secours. Je te donnerai tout l’or que tu souhaites, si tu tiens ta promesse.
— Je n’ai rien promis.
— Ah ! le cœur ingrat ! ricana la vieille… As-tu donc oublié que tu m’as donné ton amour ?…
— Mon amour va aux choses de la terre et non aux spectres des mondes inconnus.
— C’est pour Nysista que tu me trahis ?…
— J’aime Nysista ; elle sera ma femme.
Une main froide se posa encore sur les lèvres du jeune homme qui frissonna.
— Tu te crois invulnérable, parce que tu as gagné au jeu, et tu veux ignorer mes bienfaits… Soit, je t’abandonne aux méchants esprits de l’Air et du Feu, je me retire de toi, mais ma prédiction s’accomplira quand même, car ton meurtre nous lie… Tu fus mon assassin, Arynès, mon sang rougit tes doigts et tu gardes en ta pensée la vision ineffaçable de mon agonie. Quoi que tu fasses cette hantise troublera tes jours et tes nuits… Tu me reviendras comme le meurtrier revient toujours à sa victime… Tu m’aimeras et tu me haïras également, malgré toutes tes révoltes !
— Va-t’en ! répéta le jeune homme.
— Tu feras des orgies de souvenirs ! ricana le spectre. Ton âme brûlera pleinement et largement d’une flamme sinistre et grandissante. Tu insulteras mon ombre et tu m’appelleras désespérément dans l’énergie sauvage et l’ardeur dévorante de ta passion !
— Non, dit-il, j’étais fou, et la présence de Nysista me soutiendra contre les tentations maléfiques.
Il prit une arme qui luisait près de lui.
— Prends garde ! murmura le fantôme, tu vas te frapper toi-même, car je suis désormais invincible. Mais, ta vie m’appartient, puisque tu t’es donné à moi. Je te garde et j’emploierai mon pouvoir à un châtiment plus complet que la mort qui détruit et ne répare pas. Je connais le terrible secret des destinées humaines.
Arynès se débattait contre la terreur qui, peu à peu, le paralysait. Il lui semblait que le sang de ses veines s’en allait goutte à goutte et que Zaroccha, comme un vampire, se gorgeait de sa vie.
Il fit un suprême effort, se dressa sur sa couche avec un cri d’angoisse. Mais le spectre avait disparu.
CHAPITRE XII
« Le roi déclare : Pendant que j’étais en Perse et en Médie, les gens de Babirus se révoltèrent contre moi pour la seconde fois. »
Arynès ne parla point à sa maîtresse du songe terrible qu’il avait fait. Joyeuse, confiante, elle se reprenait à la douceur de croire, et il demeurait auprès d’elle attentif et caressant. Le démon du jeu paraissait l’avoir abandonné. Son unique souci était de parer Nysista, de lui acheter des joyaux et des voiles précieux aux nuances d’arc-en-ciel. Jamais il ne la trouvait assez somptueuse, bien qu’elle ressemblât à une idole babylonienne.
— Ainsi, disait-il, tu me rappelles la déesse d’amour que nous vîmes dans un temple de la ville perverse. Elle avait nom Mylitta, reine des victoires et des voluptés.
— Mylitta, la déesse lascive des femmes de Babylone ?… Zaroccha avait une amulette qui la représentait.
— Moi, je l’ai vue debout sur un taureau, coiffée de la tiare étoilée et plus ruisselante qu’un ciel inondé de lune. Elle était munie d’un arc et d’un carquois, afin de mieux blesser les cœurs ; mais, c’était, quand même, la souveraine bienfaisante de la génération et de la reproduction des êtres.
— Sur le fétiche que j’ai mis avec d’autres joyaux dans le tombeau de la sorcière, elle était nue et pressait d’un geste pudique ses mains sur sa poitrine.
Arynès s’était assombri.
— Pourquoi, dit-il, as-tu enfoui toutes ces richesses dans la sépulture de cette femme ?
Malgré lui, il exprimait le regret de tant de biens perdus.
— Parce que ces richesses ne m’appartenaient pas, fit la jeune fille ; et puis, en Égypte, c’est ainsi que l’on enterre les morts. Je te l’ai déjà dit.
— Nous ne sommes pas en Égypte… et tu m’as affirmé qu’il y avait dans la cachette de Zaroccha un véritable trésor ?
— Oui, un trésor merveilleux ; mes yeux n’en pouvaient supporter l’éblouissement. J’ai vu des rubis et des diamants si gros qu’il n’en existe certainement pas de semblables.
L’officier demeurait pensif dans le désir de toutes ces splendeurs perdues à jamais. Un pli dur barrait son front et Nysista n’osait troubler son recueillement.
Une teinte pourpre colorait les parois de la tente, peinte de tons éclatants et fleurie de palmettes d’or. Arynès et sa maîtresse reposaient sur un lit bas, orné de quatre têtes de chacals. Autour d’eux le sol disparaissait sous les fourrures, les caisses, les tapis précieux jetés au hasard.
Nysista promenait sur les choses un regard indolent, et elle était divinement belle, l’amour satisfait ayant magnifié les grâces de son jeune corps. Des reflets ardents coloraient, maintenant, le ton mat de son visage où brillaient ses longs yeux d’onyx, agrandis par une ligne d’antimoine. Ses lourdes paupières peintes battaient voluptueusement sur l’éclair fulgurant du regard et sa bouche mignonne souriait encore dans l’extase du rêve.
Comme Arynès ne parlait plus, elle se leva lentement, et, dans un coin de la tente, procéda à sa toilette minutieuse. Un miroir de bronze poli, à pied d’ivoire, lui renvoyait son image, et elle puisait dans des buires de jade, d’ambre et d’agate les poudres, les onguents et les pâtes dont elle aimait à se servir.
Une spatule à parfums, délicatement travaillée, reposait auprès de multiples cassolettes aux effluences subtiles.
— Pare-toi, dit Arynès, car nous attendons Darius, le Roi des Rois.
— Darius doit venir ! fit-elle joyeusement, et il entrera ici ?
— Oui, tu lui offriras le vin de palmier dans la coupe d’or de Babylone. Cela lui rappellera ses conquêtes et il sera sensible à cette flatteuse attention.
— Darius, le Roi des Rois !… Comme il doit être imposant et fier ?…
Avec plus de soin, encore, elle massa, de chaque côté de ses joues, ses cheveux bleuâtres, épais et lourds, retenus par des disques d’or. Un réseau d’émaux et de grains de cornaline emprisonna sa gorge charmante qui transparut sous les mailles de pierreries, et une étoffe soyeuse, garnie de bandes brodées, de grelots et de franges, se drapa sur ses hanches fines, maintenue par une ceinture d’or et de lapis-lazuli.
— Suis-je bien ainsi ?… demanda-t-elle à l’officier songeur.
— Tu n’es plus Mylitta, la déesse babylonienne, mais Mitra, l’idole persane cent fois plus exquise.
— Suis-je digne de servir le Roi des Rois ?
— Jamais plus belle esclave ne lui aura versé le vin de bienvenue.
— Alors, dit-elle, je ne souhaite rien de plus ; je suis heureuse si tu es heureux !…
À ce moment, une grande rumeur se fit dans le camp. C’était un bruit sourd, profond comme celui du flot qui approche, puis le son strident des instruments de cuivre se détacha du roulement des chars, du pas rythmé des troupes rassemblées, et un nuage de poussière blonde envahit la tente.
— C’est le triomphateur ! dit Arynès ; c’est le maître du monde !
Deux soldats, respectueusement, vinrent le prévenir de l’arrivée de Darius. Le tumulte augmentait ; les tourbillons de sable montaient plus haut, et, déjà, les officiers de grade inférieur se rangeaient en haie dans le champ de manœuvre pour laisser le passage libre au souverain vainqueur.
Les tambours, les trompettes, les sistres, les courts clairons de cuivre jouaient une glorieuse fanfare et l’avant-garde royale, déjà, atteignait le centre du camp, lorsque l’amant de Nysista se rendit à son poste.
Les tambours, en demi-cercle, frappaient avec des baguettes de sycomore la peau retentissante de leur caisse ; les trompettes clamaient plus haut la joie universelle et le suprême espoir de l’armée victorieuse.
Derrière les musiciens se rangeaient les prisonniers à masque bestial de cynocéphale, à chevelure crépue. Des colliers d’osselets s’entre-choquaient sur leur poitrine, une bande d’étoffe écarlate leur ceignait les hanches. Ces captifs, hurlants et grimaçants, avaient les poignets pris dans des cangues de bois ; une corde les enchaînait les uns aux autres, si étroitement qu’ils ne pouvaient faire un pas sans tirer sur leur lien et se meurtrir les chevilles. Des gardiens les maintenaient à coups de lanière, frappant également les femmes aux longs cheveux pendants, aux membres grêles, abîmés par les durs travaux. Quelques-unes, cependant, avaient de larges yeux d’émail, une croupe bondissante qui excitaient la convoitise des gardiens et leur valaient un traitement plus humain.
Ces belles filles, aux colliers de verre, aux membres harmonieux et fins, étaient destinées aux officiers qui les sauveraient de la mort et les garderaient en servage. Elles semblaient calmes et résignées, comptant sur le prestige de leurs charmes pour vivre aux dépens du mâle conquérant.
Les porte-étendard élevaient, derrière elles, leurs emblèmes sacrés représentant des cartouches au nom du roi, des oriflammes dérobées aux peuplades ennemies et glorieusement couvertes de taches sanglantes.
Un héraut proclamait les dernières victoires, le montant du butin, le nombre des prisonniers et des chars de guerre conquis par Darius, qui ramenait aussi des lions, des panthères, des tigres, des éléphants, des girafes et des chariots pleins de lingots d’or.
Les soldats poussaient des clameurs joyeuses, puis, ce furent des cris enthousiastes lorsque parut Darius, le Roi des Rois, sur son grand cheval blanc harnaché d’or.
Dans l’espace qui lui avait été réservé, il retint les rênes de son cheval qui s’arrêta brusquement, comme s’il eût été changé en coursier de marbre, et, d’une voix forte, il parla à ses hommes.
Arynès, à la droite de Darius, s’était incliné profondément après avoir porté à ses lèvres le manteau royal.
— Salut, Monarque du Monde ! vis à jamais parmi tes sujets soumis ! qu’une gloire éternelle environne ton nom !
— Salut, fils d’Ariaramnès, mon fidèle Satrape, dit le Roi avec douceur. Que la conduite glorieuse de ton père te serve d’exemple ! Il a été commandant de la forteresse et du trésor d’Ecbatane ; il a assisté aux funérailles de Daniel, le Prophète, et il m’a rendu de bons services.
Arynès, de nouveau, appuya sur ses lèvres un pan du manteau de pourpre, et se frappa le front trois fois en signe de soumission.
— Je serai digne du nom que je porte ; je sacrifierai mon existence à la gloire du Roi des Rois, mon Maître et mon Dieu !
Darius, légèrement, avait sauté à terre. Il était grand, puissant, avec une rude chevelure noire, crépelée et bouclée. Ses yeux sombres avaient une sorte de flamme voluptueuse, ses lèvres épaisses s’écartaient sur des dents éblouissantes dans un sourire énigmatique.
— Ce que tu feras, Arynès, sera bien fait, j’en suis certain, dit-il avec noblesse. Grâce à Ariaramnès et à mes fidèles satrapes j’ai vaincu les rebelles de Babylone ; tu me serviras avec zèle pour me faciliter d’autres conquêtes.
— Je suis ton serviteur, dit l’officier humblement. Veux-tu te reposer un moment et boire le vin de l’amitié ?…
Bien qu’il fît grand jour, des torches de cire, mélangée de résine de pin, éclairaient la tente d’Arynès, et Nysista, comme une apparition céleste, se dressait sous ces flamboiements pâles, le sourire aux lèvres, une coupe d’or à la main.
Lorsque Darius entra, elle s’agenouilla devant lui, et ses longues tresses ondulèrent sur le sol comme des serpents bleuâtres.
Le roi, surpris, la contempla quelques instants, un éclair passa dans ses yeux.
— Cette femme est à toi ? demanda-t-il.
— Elle n’est encore que ma compagne chérie et je voulais te demander l’autorisation de l’épouser…
— Quelle est sa famille ?
— Je l’ignore.
— Ah ! fit le Roi, tu sais que ton rang ne te permet point d’épouser une fille de naissance obscure ?…
— Je le sais, mais je pensais que tu me permettrais de m’unir à celle qui m’aime et que j’aime ?…
— D’où vient-elle ? interrogea encore Darius avec une curiosité singulière.
— Elle vivait à Ecbatane dans le logis de Zaroccha, la charmeuse.
— Une sorcière ?…
— Oh ! Nysista n’est point du clan maudit ; elle cherchait des fleurs dans la montagne pour les breuvages de vie ou de mort, mais elle ignorait les formules magiques.
— Et comment l’as-tu connue ?
— Alors que je passais avec mes soldats sur le mont Zagros je l’ai rencontrée, et, comme j’étais las, elle m’a donné un baume délicieux qui m’a réconforté… Depuis nous nous sommes vus souvent et nous nous sommes aimés.
Nysista s’était relevée et demeurait tremblante sous le regard ardent du Roi. La coupe d’or s’était échappée de sa main, et elle n’osait la ramasser, tant son émoi était grand.
— Donne-moi à boire, dit Darius avec douceur ; je suis fatigué comme Arynès lorsqu’il t’a rencontrée sur le mont Zagros.
Il s’était assis sur le lit aux têtes de chacals, et la jeune fille, cherchant un autre gobelet de métal précieux, le remplit de vin de Shiraz épais et parfumé.
Darius avait bu avec avidité ; ses yeux brillaient plus étrangement dans son visage sombre.
— Sais-tu chanter et danser comme tes pareilles ? demanda-t-il.
— Oui, fit Nysista à voix basse, Zaroccha m’a initiée au métier de charmeuse… J’ai dansé devant le peuple, afin de gagner quelque argent.
— Chante, dit-il, pour me bercer doucement, car je suis brisé de lassitude.
— Mes chants sont indignes de toi.
— Chante, répéta-t-il, avec autorité, je veux entendre ta voix qui doit être pareille au murmure de l’onde et à la plainte du vent dans les roseaux…
Nysista interrogea son amant d’un regard anxieux.
— Tu dois faire ce que le Maître t’ordonne, dit Arynès avec un peu de dureté. Bien que ton savoir ne soit pas grand, il aura peut-être le don d’endormir un moment les préoccupations de notre chef auguste.
La jeune fille, en s’accompagnant sur une sorte de viole à long manche, garnie de trois cordes, se mit à chanter une mélopée langoureuse, au rythme doux et monotone. Sa voix était pure ; elle égrenait des notes de cristal sur l’air de la vieille chanson amoureuse que Zaroccha lui avait enseignée.
Le chant de Nysista énervait Darius comme un parfum trop pénétrant. Il lui semblait que les cordes de l’instrument léger qu’elle faisait vibrer étaient les fibres mêmes de son cœur, et jamais il n’avait éprouvé une émotion aussi vive.
— Ah ! dit-il, les dieux t’ont révélé le secret passionné de l’amour et de la caresse, il doit être doux d’être aimé de toi !
Confuse, Nysista s’était arrêtée, et ses regards attristés filtraient entre les lignes d’antimoine de ses longues paupières.
— Je ne suis rien, murmura-t-elle, que l’humble élève d’une vieille devineresse qui mourut il y a peu de jours.
— Alors, tu la pleures encore ?
— Non ; car Zaroccha ne m’affectionnait point et n’était point ma mère… Je ne sais rien de ma naissance qui fut obscure, sans doute, puisque personne ne m’a jamais réclamée.
— Danse, dit Darius ; après ton chant, je veux connaître le rythme de tes pas et la science de tes poses lascives…
De nouveau, la jeune fille consulta son amant d’un regard désespéré… Elle était confuse et se sentait frissonner sous la convoitise royale. Il lui semblait que le désir du Maître la déshabillait et la violait, malgré ses protestations.
— Danse, fit Arynès avec force, danse, je le veux.
Nysista, du pied, rejeta les fourrures qui couvraient le sol, puis, légère et souple, elle exécuta la danse voluptueuse des Filles du Soleil. Les larges disques d’or battaient ses joues, et, sa jupe s’entr’ouvrant, par moments, laissait voir ses jambes fines qui s’agitaient dans un mouvement de plus en plus rapide. Son buste s’inclinait et se redressait avec grâce ; elle remuait les hanches sous la ceinture de pierreries, ployait les jarrets et faisait craquer ses doigts pour marquer le rythme.
Tout à coup, l’étoffe qui drapait ses flancs se détacha, et elle parut aux yeux du Roi avec le simple réseau de cornaline qui entourait ses seins.
Darius se leva comme pour l’étreindre ; mais, déjà, elle était loin, confuse et frissonnante.
Arynès lui jeta la longue bande soyeuse qu’elle avait laissé choir, et elle s’en enveloppa à la hâte avec une maladresse charmante. Une larme roulait sur sa narine comme une goutte d’eau des étangs sacrés sur un pétale de lotus. Elle demeurait immobile, n’osant lever les yeux sur le monarque qu’elle pensait avoir mécontenté.
Darius sortit de la tente, en priant Arynès de l’accompagner.
— Cette femme me plaît, dit-il, donne-la-moi ; tu pourras, en échange, choisir parmi mes esclaves celle qui te conviendra le mieux.
— J’aime Nysista, soupira l’officier, et il me serait pénible de m’en séparer.
— Tu l’aimes ?…
— Ô Roi des Rois ! Vis à jamais dans ta gloire et l’orgueil de ton peuple !… Sois le plus grand et le plus vénéré des monarques !… Je donnerais mon sang pour te servir, mais ne m’oblige pas à quitter cette jeune fille !
— C’est bien, soupira Darius ; je te la laisse, puisque tu attaches un tel prix à sa possession. Je pourrais exiger, mais je ne veux point t’imposer cette humiliation. Tout autre que toi serait puni de son audace et mis en croix sur la plus haute tour d’Ecbatane. Le Fils d’Ariaramnès échappera à un pareil châtiment. Retourne auprès de cette fille, et sois heureux, si telle est ta destinée.
Arynès se prosterna jusqu’à toucher le sol du front, tandis qu’éclataient de nouveau les sons des courts clairons de cuivre et l’appel strident des trompettes.
Darius avait rejeté son manteau écarlate, montrant sa cuirasse d’or et le large gorgerin à sept rangs d’émaux et de gemmes précieuses qui étincelaient au soleil.
Il marchait rapidement, se dirigeant vers l’endroit découvert où l’on avait rangé les chars des chefs vaincus. Derrière eux, vingt mille hommes attendaient, prêts à obéir au moindre signe du Roi des Rois. Le piétinement des chevaux, maintenus à grand’peine, le tonnerre lointain des roues garnies de bronze, le frissonnement clair des armes ranimaient le monarque, chassaient les pensées brûlantes qui, pendant un moment, l’avaient grisé comme un vin trop généreux. Il redevenait le guerrier redoutable que les peuples acclamaient.
Vraiment, ses soldats avaient grand air sous les casques luisants, les corselets papelonnés d’écailles, les boucliers d’airain. Les glaives, les lances, les haches et les frondes, accompagnaient leur accoutrement belliqueux, ainsi que les bannières dérobées à l’ennemi. Les troupes alliées se reconnaissaient à la forme de leurs casques, de leurs armes redoutables, tailladées comme des scies.
Les belluaires retenaient les animaux féroces qui égratignaient le sol de leurs griffes impatientes ; des esclaves portaient le butin sur des brancards qui fléchissaient, et, parfois, un lingot d’or roulait pesamment sous les sabots des chevaux.
CHAPITRE XIII
« Vous êtes le Roi des Rois, et le Roi du ciel vous a donné le Royaume la force, l’Empire et la gloire. »
Arynès avait rejoint Nysista qui pleurait silencieusement.
— Pardon, dit-elle, en tombant à ses genoux. J’ai attiré sur toi la colère de Darius, et il te punira peut-être de lui avoir désobéi.
— Oui, fit l’officier, d’un air sombre, c’est mon avenir que j’ai joué. Je n’aurais pas dû te montrer au souverain qui a l’imagination rapide et le cœur faible.
— Je puis me tuer, dit la jeune fille ; ainsi Darius ne me désirera plus et tu n’auras point à craindre sa vengeance.
— Non, le mal est fait ; mais l’oubli viendra, car il ne s’agit, en somme, que d’une fantaisie passagère…
— Ah ! soupira-t-elle, pourquoi m’as-tu commandé de me parer et de me faire séduisante ?… Avais-je besoin d’éveiller la convoitise des autres, puisque je ne désire que ta tendresse ? Le Roi n’a-t-il point toutes les femmes qu’il convoite ?
— Certes, et les esclaves de son gynécée présentent les types les plus variés de la flore féminine. Il n’a qu’à lever son sceptre pour désigner la fleur choisie, et celle qu’il a cueillie nonchalamment, dans une nuit nostalgique, est glorieuse à jamais.
— Pourquoi m’a-t-il remarquée, moi qui ne suis qu’une fleurette sylvestre sans grâce et sans beauté ?…
— Tu es belle, Nysista, plus belle que les roses superbes du parterre royal, et c’est pour cela que le Roi souhaite ton sourire et tes caresses.
— Si je suis belle, c’est que tes baisers m’ont épanouie ; je te dois la vie, puisque tu m’as donné l’amour !…
La jeune fille se réfugiait dans les bras de l’officier, implorant la suprême consolation des amantes.
Il la pressait contre lui, butinant ses longues paupières fiévreuses, ses joues délicates, ses lèvres frissonnantes. Et il lui semblait goûter aux fruits délicieux du Rig-Véda, fruits d’amour et de science, fruits de gloire et de bonheur réservés aux seuls élus.
C’était charmant, cet amour de deux êtres jeunes et beaux, de deux êtres faits pour s’unir dans la poésie éternelle de la nature. Mais, quand il la quittait, elle allait, frissonnante, par les chemins d’embûches et de péché à la recherche de son fragile bonheur.
Arynès aimait-il vraiment Nysista ?… Certes, mais non pas au sens idéal qui suscite l’espoir ardent, le vœu unique de se fondre cœur et âme dans une seule tendresse. Personnel et un peu dédaigneux, le jeune chef n’était point susceptible d’éprouver un sentiment aussi vif. Seule, sa chair était asservie à la souplesse tiède d’une autre chair, ses nerfs frémissaient glorieusement lorsque la femme, créature de beauté et d’amour, s’humiliait devant lui.
Peut-être crut-il aimer la jeune fille, et, sans doute, offrit-il tout ce qu’il y avait de bon et de tendre dans sa nature. À chaudes lèvres il buvait le vin d’oubli, se grisant de baisers, s’endormant entre les bras câlins de l’amante exquise.
La vanité n’est-elle pas l’essence et la condition du bonheur masculin ?… On enviait Nysista ; un glorieux monarque convoitait sa jeunesse fleurie. N’était-ce point assez pour donner à l’amant l’orgueil de cette conquête et la volonté de la garder contre tous ?…
Darius avait frémi à la vue de Nysista, et Nysista, par ce désir de Roi, se parait d’un attrait invincible.
Témoins de ses ardeurs passionnées, ses compagnons d’armes parlaient entre eux d’influences démoniaques, d’envoûtement et de magie noire. Une sorte d’hostilité grandissait autour de la jeune fille qui, tout entière à son rêve, n’y prenait point garde. Elle s’imaginait, avec candeur, que le philtre qu’elle employait pour se faire chérir venait de son immense tendresse, et elle croyait fermement qu’une telle dépense amoureuse devait lui valoir une durable félicité.
Arynès, comme tous les Perses, avait le culte des morts et celui de la nature.
Il arrosait d’huile et de sôma l’autel fruste des vieilles légendes. Ses ancêtres, s’étant arrêtés dans les vallées fertiles de la Bactriane, y avaient établi leurs mœurs pastorales et agricoles dont il conservait encore la bienfaisante influence. En dehors des ravages accomplis par sa funeste passion, il montrait parfois une âme croyante et enthousiaste, redoutait la puissance du Vent, de l’Onde, du Feu et suppliait les éléments de lui être favorables.
Il se croyait assez maître de lui pour arriver, sans lésion cérébrale, jusqu’au seuil du grand mystère de vie et de mort. Il se rendait un compte exact du chemin suivi, et, parvenu jusqu’à l’abîme, il en mesurait l’effroyable profondeur.
Mais la hantise du jeu devait triompher tôt ou tard de ses fermes résolutions et le livrer à tous les démons de la terre. L’antagonisme du Bien et du Mal s’affirmait, parfois, avec tant d’évidence que l’univers entier lui semblait soumis au double pouvoir mystérieux de ces deux puissances, et il tremblait de n’avoir point la force de suivre la plus belle dans le champ victorieux des éternelles clartés.
Dans ce duel avec l’infini il abandonnait le glaive d’or qui seul eût pu lui assurer la victoire. Et ce glaive, c’était son amour qu’il laissait parfois tomber dans la poussière pour suivre sa fantaisie coupable. Nysista en souffrait cruellement, car elle avait espéré trouver dans celui qu’elle chérissait, par-dessus tout, la récompense de sa tendresse et de son abnégation. Quelle ironie du sort avait donc livré cette fleur mystique de sentiments profonds et d’idéalisme à l’homme le moins fait pour comprendre la poésie des longues liaisons !
Arynès, cet affamé de sensations, ne savait pas résister au vertige du baiser. Il appartenait à toutes celles qui se dressaient sur sa route avec le prestige de la jeunesse et de la séduction. Les habitudes de galanterie et de libertinage, contractées pendant le cours d’une vie, livrée à tous les désordres des camps, ne pouvaient se dissiper sous le souffle d’une pure affection. La fidélité était contraire aux instincts de sa nature ; elle lui semblait une infraction à la loi en vertu de laquelle les êtres s’unissent et se quittent pour le renouvellement du désir et de l’étreinte.
Ce n’est que lorsque la fortune cessait de lui sourire, qu’il se reprenait à une sorte de tendresse superstitieuse et jalouse.
— Protège-moi ! Sauve-moi ! disait-il alors à sa maîtresse, car je suis faible contre les tentations !
— Mon amour ne te suffit-il pas pour te donner le courage de lutter ?…
— Ton amour met en moi sa douceur exquise ; mais il ne faut point qu’il soit toujours tendre et soumis. Tâche, ma Bien-Aimée, de me faire oublier les passions mauvaises, et, pour cela, sois dure et cruelle comme la raison même.
— Hélas ! Je ne le pourrais.
— Tu le vois, en ce moment, je m’enivre de tes caresses, de tes baisers, je suis ton amant et ton esclave, mais un génie malfaisant se réveillera bientôt en mon âme, et je l’écouterai, malgré moi, et je le suivrai dans la voie ténébreuse qui mène au gouffre !
— Es-tu donc si faible contre le mal ?…
Nysista pleurait et serrait passionnément son Bien-Aimé contre son sein.
— Hélas ! disait-elle, je ne sais que chérir !
— Mais, au moins, me resteras-tu toujours tendre et compatissante comme en ce moment, malgré les tentations, les tristesses, les félonies et les trahisons ?…
— Toujours je resterai tienne.
— Même si le Roi des Rois t’offrait de devenir sa femme ?
Elle eut un sourire confiant à travers ses larmes.
— Même si le Roi des Rois me donnait l’empire du monde ! Rien n’existe pour moi que mon amour !
— Oh ! répète-le encore pour me donner la force de rester dans le droit chemin !
— Rien ne compte dans ma vie, en dehors de ta présence, je te le jure, mon Cher Amant ! répétait-elle, docilement ; mais une affreuse angoisse serrait son cœur.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
« Les passions humaines sont plus fortes que les religions. »
Les Aryens, comme les Égyptiens, croyaient à la lutte perpétuelle de la Vertu contre le Mal, de la Lumière contre les Ombres et de tous les génies antagonistes de l’Air, du Feu, et de l’Onde. Ahura-Mazda, leur Dieu, Maître et Créateur de l’univers, entretenait la vie de tous les êtres, rendait le sol fertile et inspirait aux hommes leurs bonnes résolutions. Tout ce qui était noble, beau et généreux venait de lui et retournait à lui dans une gloire éternelle.
Il ne ressemblait point à Iahvé, la sombre idole avide d’agonies, de pleurs et de sang, qu’adoraient les Israélites, mais au Dieu puissant et juste des Prophètes. « Le Dieu des cieux, déclare Cyrus, m’a donné tous les royaumes de la terre, et, lui-même, m’a ordonné de lui bâtir une maison à Jérusalem, qui est en Judée. »
Arynès croyait au Dieu des Perses Ahura-Mazda, et cette croyance le retenait au bord du gouffre, de même que sa tendresse pour Nysista.
Tant que durèrent les sommes gagnées au jeu, il fut un amant attentif et soumis, n’ayant d’autre souci que le bonheur de sa compagne et le culte passionné de sa beauté. Puis, l’argent diminuant, peu à peu, Ahura-Mazda, le Maître de toute clarté et de toute justice, fut vaincu par Agra-Mainyous, l’Ahriman redoutable, qui, dans la religion persane, figure le dieu infernal des ténèbres.
L’âme de l’officier n’était plus qu’un champ de bataille où se livrait un terrible combat. Chacun des chefs puissants avait, sous ses ordres, d’innombrables génies également actifs pour le bien comme pour le mal, et le fravashi, son double vivant, luttait vainement pour rétablir l’équilibre.
Arynès, lorsqu’il eut employé son dernier darique, vendit les joyaux de sa maîtresse et retourna au jeu.
Avec une fièvre nouvelle il tenta la fortune, se risquant, cependant, avec une certaine prudence dans la crainte de perdre trop rapidement ses dernières ressources. La chance ne lui souriait plus, l’esprit favorable s’était retiré de lui, et il songeait que le double de Zaroccha se vengeait cruellement de ses dédains. Tous les crimes reprochés aux sorciers et aux magiciens étaient donc réels et inévitables ?… Mais ceux qui se laissent entraîner dans la voie maudite sont condamnés à périr de mort violente, à devenir la proie des vautours dont le bec éternellement leur videra les paupières ! Il eût voulu, dans sa curiosité sacrilège, ouvrir les tombeaux de l’ancien monde, faire parler les morts, revoir, dans toute leur splendeur, les monuments du passé, comprendre les énigmes de tous les sphinx et pénétrer dans tous les sanctuaires.
Depuis qu’il avait reçu la visite du spectre de Zaroccha, il n’avait point osé implorer de nouveau son influence ; mais il songeait, qu’en employant la formule magique, la chance lui serait peut-être encore favorable.
Ayant rejoint ses compagnons de plaisir, il se mêla à leurs jeux, en répétant trois fois le nom de la magicienne, ainsi qu’elle le lui avait conseillé.
— Zaroccha ! Zaroccha ! Zaroccha ! dit-il à voix basse, guide-moi, assiste-moi !… Que ma main, conduite par toi, sorte le point fatidique qui m’assurera la fortune !…
Tout tremblant il remua les dés ; mais une nuée sombre passa sur ses yeux, et il lui sembla qu’un ricanement ironique répondait à son appel.
Ce jour-là, Arynès perdit les joyaux de sa maîtresse, et, toute la nuit, irrité et fiévreux, il refusa son baiser.
— Que t’ai-je fait ?… gémissait-elle en l’entourant de ses bras. Pourquoi me repousses-tu, lorsque je t’offre l’habituelle caresse ?
— Laisse-moi, dit-il durement.
— Ah ! fit-elle, avec désespoir, tu as joué, tu as perdu !…
— Oui, j’ai perdu.
— Ne te reste-t-il donc rien ?
— J’ai pris une partie de tes bijoux… Je n’osais te le dire…
— Ah ! prends-les tous, ils t’appartiennent… Ce que j’ai vient de toi, et je regrette de n’avoir pas davantage à t’offrir !
Elle ouvrit un coffret qu’elle gardait dans un recoin connu d’elle seule.
— Voici ce que je possède de plus précieux : mes colliers, mes gorgerins d’émaux et de cornaline, mes ceintures de lapis-lazuli, mes anneaux de bras et de chevilles, mes fibules, mes bagues, mes épingles… prends tout, mon Bien-Aimé !…
— Tu te dépouilles pour moi !
— Oh ! je n’ai point besoin de ces vaines parures, si tu me trouves belle avec ma seule beauté.
L’officier, avec joie, pressa sous les siennes les lèvres de sa maîtresse.
— Pour moi tu seras toujours la plus exquise et la plus chérie !
— Écoute, dit-elle, ces joyaux ont une grande valeur ; ne pourrions-nous vivre avec le produit de leur vente ?… Je t’en supplie, ne retourne point jouer !… C’est cette passion maudite qui nous perdra.
Arynès promit tout ce qu’elle voulut, dans la griserie de ses baisers et de ses caresses ; mais, le lendemain, il s’en fut jouer ses gorgerins et ses fibules, tout entier repris par le démon du lucre.
Et il perdit, il perdit encore, malgré sa rage et son acharnement. À bout de ressources, il engagea ses biens à venir, tous les dariques et tous les lingots d’or qu’il pourrait toucher.
Au milieu des orgies bruyantes, à la table de jeu et dans les bras des courtisanes, il se sentait soudainement influencé par la mystérieuse présence d’un esprit maléfique.
Une ombre palpitait autour de lui, le grisait de son souffle froid, glissait son redoutable frisson dans ses reines, et il défaillait de crainte superstitieuse. Bien que respirant, agissant et souffrant, il appartenait à peine à la terre. Lorsqu’il voulait parler à Nysista, un sceau de plomb clouait ses lèvres, une main de glace se posait sur son cœur ; il restait sans force sous le sourire indulgent et tendre de sa maîtresse.
Arynès perdait toujours ; la somme qu’il devait aurait fait pâlir un monarque puissant, et il redoutait de ne jamais pouvoir s’acquitter.
Chaque jour il se laissait entraîner par son invincible passion, et, tandis qu’il jouait, les mouvements de son cœur se précipitaient, un voile de sang descendait sur ses yeux, une rage éperdue contractait ses lèvres.
CHAPITRE II
« L’arbre de la science donne la mort lorsqu’on en absorbe les fruits, mais ces fruits sont la parure du monde, ces pommes d’or sont les astres de la terre. »
L’astrologie, les incantations, les exorcismes, la divination commençaient à se mêler aux simples pratiques de l’ancien culte zoroastrien, et l’officier désespéré voulut vaincre l’influence mauvaise qu’il attribuait à Zaroccha.
Il alla donc trouver le Mage le plus renommé de Médie, et lui demanda de l’assister dans ses entreprises, de le protéger contre les sortilèges et les envoûtements.
Le Mage, qui avait nom Sariasys, prédisait l’avenir d’après la disposition des brins de tamaris, réunis en faisceau, des roseaux ou des baguettes de saule ; il gardait en tout une sage modération et consultait les astres pour le plus grand bien des êtres mortels.
Le célèbre devin, vêtu d’une longue robe blanche, entretenait le feu sacré sur un autel de granit, et faisait des libations avec le jus du hôma, qui n’était autre, d’ailleurs, que le sôma des Aryens védiques.
Derrière lui la figure colossale d’Assur se dressait au centre d’un disque ailé.
— Que me veux-tu, mon fils ? demanda-t-il avec majesté.
— Je suis possédé des malins esprits, et je viens te supplier d’aider à ma délivrance.
— Qu’as-tu fait pour t’attirer la vengeance des puissances perverses ?…
— J’ai écouté Zaroccha, la sorcière, après l’avoir assassinée… Son spectre m’a influencé, je l’ai vu dans une hallucination terrifiante.
— Il faut combattre les fantômes fluidiques et leurs mystères.
— Je suis ici pour cela, et je te prie de m’assister par ton pouvoir tout-puissant.
— J’y tâcherai, mon fils, mais le pacte que tu as consenti te lie au delà de ce monde et des interventions humaines.
— Quoi ! s’écria l’officier, suis-je donc voué à l’éternelle malédiction ?…
— Je ne sais ; cela dépendra de toi… Je vois, aux lignes de ton visage, que tu es faible et passionné… Des hallucinations et des vertiges troubleront encore ta pensée.
— Ai-je vu véritablement le fantôme de la sorcière ? Les morts peuvent-ils donc revenir ?…
— Certes, dit Sariasys, et voici les oracles de Zoroastre : « La nature nous enseigne par induction qu’il existe des démons incorporels ; mais que ce sont là des mystères qu’il faut ensevelir dans les replis les plus impénétrables de la pensée… Le feu toujours agité et bondissant dans l’atmosphère peut prendre une configuration pareille à celle des corps. Le feu est plein d’images et d’échos ; il rayonne, il parle, il s’enroule ; c’est un coursier fulgurant qui passe, alors que les astres ont cessé de briller et que la lampe de la lune s’est voilée. La terre tremble et tout s’environne d’éclairs ; les chiens terrestres sortent des limbes où finit la matière et montrent aux regards mortels des apparences toujours trompeuses… Mais, lorsque, après tous les fantômes, tu verras briller le feu incorporel, le feu sacré dont les flèches traversent à la fois toutes les profondeurs du monde, écoute ce qu’il te dira. »
— Hélas ! soupira Arynès, ces oracles sont beaux ; mais je ne verrai point cette clarté céleste.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai tué, et que mon âme est pleine de ténèbres !
— Quand ta volonté sera dégagée des sens et affermie par une série d’épreuves, tu connaîtras l’initiation magique.
« Il n’est pas de corps solide qui ne puisse immédiatement être pulvérisé, s’évanouir en fumée et devenir invisible si l’équilibre de ses molécules venait à cesser subitement. Il n’est pas de corps fluide qui ne puisse prendre la dureté du diamant dans l’équilibre de ses molécules constitutives. Ton fravashi, ton double, est un aimant qui attire ou repousse les hallucinations sous la pression d’une émotion quelconque… Les chimères de ton esprit prennent un corps et semblent prendre une âme ; elles t’apparaissent radieuses ou terribles selon la forme de tes désirs ou de tes craintes.
— J’ai donc rêvé ?…
— Peut-être. Les maladies fluidiques ont leur crise fatale, et toutes les tensions anormales des nerfs aboutissent à des phénomènes contraires, suivant les lois de l’équilibre. L’amour exagéré se change en haine, et l’aversion exaltée se change en tendresse. Cette réaction arrive soudainement avec la violence de l’éclair dans un ciel d’orage.
— Mon âme n’est donc pas libre ?
— Non, du moment qu’elle s’abandonne au vertige des passions…
— Alors, je suis perdu à jamais ?
— Peut-être, fit encore le Mage songeur… Mais il existe d’autres passions que la haine et l’amour. La passion du jeu est également tyrannique, et peut faire tomber ceux qu’elle possède dans des gouffres de débauche et de crime !
— Indique-moi le moyen de regagner ce que j’ai perdu, et je ne jouerai plus !
— Tu joueras quand même, car le jeu seul exalte ton imagination et te procure les sensations que tu cherches. L’amour pourra t’occuper un moment, il ne remplira jamais complètement le vide de ta pensée.
— Je ne joue que pour rattraper mes pertes.
— Tu le crois, mais, en réalité, c’est l’ivresse du doute qui te charme, c’est la crainte et l’espoir, tour à tour, c’est la perversité du vol, c’est l’orgueil du triomphe par le meurtre impuni. Tu as entendu la cloche fatale, tu es entré dans la ronde macabre, et, jusqu’au bout, tu suivras le tourbillon… L’oracle me dit que je tenterais vainement de t’initier à la science du bien.
Arynès se prosterna devant le Mage.
— Fais-moi regagner ce que j’ai perdu, implora-t-il, de nouveau ; tu vois, je suis sous tes pieds, abîmé dans la poussière… Je supplie et je pleure !
— Je ne veux point lutter contre les puissances maléfiques qui te soumettent, je serais vaincu. Écoute cette histoire et fais-en ton profit : La scène se passe en Bactriane : c’est une noce fastueuse que suivent des vierges, couronnées de fleurs, portant le gâteau nuptial et chantant la venue d’amour. Nynos, la fiancée, est toute jeune avec ses yeux innocents, ses lèvres pures au dessin charmant, ses longs cheveux parfumés. Elle épouse Cétias, le disciple d’un Mage fameux que l’on vénère encore. Pourtant, le Maître a promis de venir à la noce de son élève, et Nynos se trouble chaque fois que l’on prononce son nom. Instamment, elle supplie Cétias de partir, de s’enfouir avec elle dans quelque solitude où l’on ne viendra pas troubler son bonheur. Le fiancé résiste, ne voulant point s’éloigner sans avoir vu son illustre ami et recueilli ses souhaits affectueux. La journée s’écoule, et le Mage annoncé ne s’est point encore rendu au logis des époux. Nynos respire et Cétias se désole. Mais, voici que l’instant du lit nuptial est venu ; la jeune femme tout à coup pleine d’épouvante se sauve en criant… Devant le Mage, calme et souriant, qui se présente, enfin, tombent les envoûtements et les sortilèges ; la véritable science du bien et du mal triomphe de l’esprit des ténèbres. Il se fait un profond silence, tant le moment est redoutable. L’on cherche Nynos et l’on ne voit plus qu’une vieille femme sordide, la sorcière Créops, déterreuse de cadavres et mangeuse de petits enfants. Cétias désabusé remercie son maître ; il est sauvé.
— Ton histoire est intéressante, mais je ne comprends point, dit Arynès avec dépit.
— Tu comprendras plus tard, mon fils… Éloigne-toi, car je ne puis, je le répète, changer ta destinée !… D’ailleurs, tu as tué et tu dois être puni, puisque tu fermes les yeux à la lueur céleste… Tu peineras donc suivant les lois de ce monde.
CHAPITRE III
« Des forces qui se produisent sans être balancées périssent dans le vide. Ainsi ont péri les rois de l’ancien monde, les princes des géants. Ils sont tombés comme des arbres sans racine, et l’on n’a plus trouvé leur place. »
Arynès, mortellement triste, retrouva Nysista qui priait devant la demeure du Mage.
— Va, dit-il, ne pense plus à celui qui n’a su que te faire souffrir. Tu lui as largement payé l’amour qu’il t’a donné et tu as droit à un avenir meilleur…
— Je ne te quitterai jamais. Où trouverais-tu une compagne aussi fidèle, aussi dévouée, aussi aimante ?… Je veux veiller sur ton existence, partager tes chagrins.
— Il a fallu ton aveuglement touchant pour me revêtir de toutes les qualités qui me font défaut. Je suis un être étrange, fantasque, orgueilleux, méchant. En cherchant bien l’on trouverait, sans doute, la haine au fond de tous mes actes, la haine et le mépris de ceux qui restent dans le droit chemin…
Nysista eut un indulgent sourire.
— Je t’aime ainsi, que m’importe le reste !
— Va retrouver le Roi des Rois, celui qui possède les métropoles de l’Assyrie, de Babylone et de Ninive, le digne successeur de Cyrus à jamais glorieux… Avec lui tu verras monter, dans la nuit, les colosses de granit tombés de leurs piédestaux, car il veut rebâtir le temple des dieux, avec ses taureaux ailés, ses lions d’or aux yeux étincelants… Les lampes des idoles s’allumeront pour toi, tu connaîtras toutes les caresses de Mylitta, la déesse d’amour, et tu pénétreras dans la demeure du monarque, ce dieu de la terre… Va, Nysista, les prêtres protègent les palais, et les serviteurs de Darius t’accueilleront comme une reine ; ils se prosterneront devant toi, tout prêts à frapper de mort celui qui oserait lever les yeux sur ta splendeur ! Que les ombres de Bélus et de Sémiramis te soient douces !… Tu seras fêtée comme la fille des dieux, princesse de la terre et du ciel !
— Arynès, répéta la jeune fille, je veux rester auprès de toi.
Elle marchait à côté de l’officier, le frôlant du coude, cherchant, parfois, à s’accrocher, à son bras ; mais il ne semblait plus faire attention à elle ; ses regards sombres reflétaient le trouble de son âme.
Pendant deux jours il s’isola dans la campagne, et Nysista, qui avait sacrifié ses joyaux, ses parfums, ses étoffes précieuses à la passion farouche de son amant, attendit en vain son retour.
Sariasys, qui passait avec d’autres Mages pour se rendre au mont Zagros, eut pitié d’elle.
— Je sais, dit-il, que tu aimes Arynès, le fils du satrape de Cappadoce, de l’illustre Ariaramnès qui précipita la chute de Gaumata.
— Oui, je lui suis dévouée de corps et d’âme.
— Mais ton amant te délaisse, et tu languis misérablement.
— Hélas !
— Ariaramnès a des palais, des paradis de fleurs, une cour, des gardes du corps et des harems. Il répartit l’impôt à sa guise, administre la justice et possède le droit de vie et de mort. Pourquoi ne fait-il rien pour son fils ?
— Parce que son fils l’a gravement offensé !… Arynès, d’ailleurs, vient de perdre une fortune. Rien ne saurait le satisfaire.
— Il lui faudrait une mission nouvelle. Son inaction lui pèse et lui est nuisible.
— Je ne veux pas qu’il parte !…
— Écoute, petite, pour son salut, comme pour le tien, il faut que ton ami s’emploie au noble métier des armes. Je sais que Darius doit tenter une attaque du côté de l’Heptahendou. Une flotte, construite à Peuléka, doit descendre l’Indus jusqu’à son embouchure, afin de soumettre au passage les tribus qui bordent les deux rives. Pendant que Darius est encore parmi vous, demande-lui un commandement pour Arynès. Tu accompagneras ton amant, si tel est ton bon plaisir, et il oubliera sa fatale passion.
— Ah ! dit-elle avec reconnaissance, tu me sauves, Sariasys ! je suivrai ton conseil.
— Va donc, aujourd’hui même, trouver le Roi des Rois. Il sera sensible à ta beauté, à ta jeunesse, à ton amour !…
Le Mage toucha le front de Nysista avec sa baguette de saule, puis il s’éloigna par la route poudreuse.
CHAPITRE IV
« Vous serez la proie du feu que vous allumez, vous serez dévoré par les lions que vous déchaînez. »
Darius reposait dans sa tente, sur une sorte de trône, soutenu par des animaux chimériques. Des esclaves versaient sur ses cheveux des essences au parfum pénétrant, le frottaient d’huile aromatique et l’éventaient doucement avec de grandes flabelles d’autruches.
Il y avait, autour de lui, de toutes jeunes filles, presque nues, dont les hanches s’entouraient d’un mince cercle de métal. Quelques-unes tenaient une coupe d’onyx, emplie de vin de Shiraz ; d’autres présentaient au monarque des sorbets de fruits à la neige, des pâtes de fleurs dans des assiettes de jade, d’ambre et d’albâtre. D’autres, encore, tenaient des amphores d’argile, de verre ou de métal, emplies de liqueurs de dattier, de palmier et de vigne, de vins roses de Phénicie et de Grèce, de vins blancs de Maréotique au bouquet vanillé d’héliotrope
Derrière des étoffes chatoyantes, tombant du fond de la tente immense, des musiciennes pinçaient avec art les cordes des harpes et des lyres, tandis que d’autres soufflaient dans les doubles flûtes de roseau.
Darius aspirait nonchalamment le parfum des grains de nard et de cinnamome que des serviteurs jetaient sur les charbons des amschirs.
Sa pensée était absente ; elle poursuivait un rêve de guerre ou d’amour, voltigeait, légère, sur les êtres et les choses sans daigner se fixer.
Le Roi des Rois regardait distraitement les charmantes créatures qui s’agenouillaient devant lui, mendiant une parole ou un sourire. Toutes ses esclaves se seraient fait martyriser pour une nuit voluptueuse, et toutes possédaient le charme qui éveille le désir.
Darius, amoureux de luxe et de mollesse, entre ses conquêtes guerrières, avait fait de la science magique une de ses prostituées. Les Grands du royaume lui envoyaient leurs filles, et il pouvait choisir, parmi les plus belles, ses épouses augustes. Mais, pour trois femmes légitimes, il gardait mille esclaves d’amour qui, sans cesse, tâchaient de satisfaire ses fantaisies.
Pourtant, il demeurait indifférent aux chants et aux danses, aux poses lascives des superbes créatures qui s’agitaient pour lui. C’est en vain que les réseaux de perles frissonnaient sur les gorges rondes, que les écharpes de gaze s’écartaient sur les jambes agiles, comme des flots cristallins sur des corps lustrés de naïades. Il ne voyait point toutes ces formes exquises ; il n’entendait point le bruissement des anneaux d’or et des colliers scintillants.
Des fillettes, accroupies devant lui, frappaient la peau d’onagre des tambours, choquaient des cliquettes de bronze à tête de lion, heurtaient des timbales en poussant une sorte de cri aigu pour scander la mesure.
Mais il se fit un mouvement de recul parmi les danseuses. Une femme, plus belle que toutes celles qui s’agitaient autour du Roi, venait d’entrer et se frayait un passage jusqu’auprès du trône.
À sa vue Darius eut un tressaillement, ses yeux étincelèrent.
— Ah ! dit-il, je t’attendais.
Elle se prosterna devant lui, ramassa un peu de poussière qu’elle passa sur son front.
— Je suis ton esclave, ô Maître puissant ! Roi des Rois !
— C’est Arynès qui t’envoie ?…
— Non, fit-elle, je suis venue de ma propre volonté.
Le visage de Darius se rembrunit.
— Pourquoi es-tu venue ?…
— Pour te demander une grâce.
— Ah ! soupira-t-il, je pensais que tu te rendais enfin à mes vœux.
Elle demeura confuse, puis, de nouveau, se prosterna.
— J’aime Arynès.
— C’est donc pour lui que tu viens me solliciter ?…
— Hélas ! gémit-elle, tu peux le sauver d’un grand péril.
Darius contenait mal sa colère.
— J’ai trop fait, déjà, pour cet officier qui ne mérite point mon indulgence !…
— Permets-lui de racheter ses torts, de se distinguer par une action d’éclat… Donne-lui un commandement dans ta nouvelle expédition guerrière. Déjà, ô Roi des Rois, tu as gagné la Médie, la Perse, la Babylonie, tu songes à de nouvelles victoires et il te faudra des chefs pour attaquer l’Heptahendou. N’as-tu pas le désir d’y conquérir des territoires étendus pour y former d’autres satrapies ?… Arynès, le fils du guerrier favori, est tout indiqué pour cette mission de choix.
— Tu veux l’éloigner ?…
— Oui, fit Nysista, en baissant les yeux ; il ne faut pas qu’il demeure inactif… Mais, ajouta-t-elle avec force, je le suivrai ; je serai sa compagne et son esclave… Les chefs peuvent emmener des femmes avec eux.
— Il est joueur, tu crains qu’il ne se laisse aller à quelque action coupable en restant au camp ?…
La jeune fille tremblante ne répondit pas.
— Écoute, reprit Darius, ta peine me touche, et je voudrais faire quelque chose pour toi ; mais je ne puis confier le commandement de mes troupes à un officier aussi inexpérimenté qu’Arynès. La conquête de la Lydie, la soumission des cités et des îles grecques me donnent des sujets dangereusement façonnés à la guerre. Les chefs grecs sont curieux, hardis, avides de gain, endurcis aux fatigues des voyages, et je sais qu’ils complotent contre moi ; il me faut donc des amis dévoués pour leur résister et me protéger au besoin.
— Mais Arynès est un sujet fidèle.
Darius eut un sourire un peu attristé.
— Ah ! mon règne a été semé d’écueils, et j’ai dû souvent me venger cruellement, malgré mon horreur du carnage. À la moindre désobéissance, il me faudrait sévir. Je préfère ne pas donner au fils d’Ariaramnès l’occasion d’enfreindre mes ordres. Et puis, ne m’a-t-il pas refusé ta possession ? Il savait que je te convoitais ; pourquoi a-t-il résisté à la volonté de son Maître ?…
Nysista, sentant que sa cause était perdue, s’agenouilla une dernière fois pour prendre congé ; mais le Roi, descendant de son trône, lui prit passionnément la main.
— Ce qu’Arynès me refuse, tu peux me l’accorder, fit-il, en fixant sur la jeune fille son regard étincelant.
— Oh ! soupira-t-elle, je ne suis pas digne de prendre place parmi tes esclaves ; les plus humbles d’entre elles sont plus belles que moi.
— Non, c’est toi que je désire… Reste ici, Nysista, j’accorderai à Arynès le commandement que tu sollicites pour lui.
Il la pressait contre sa vaste poitrine, et elle sentait sur son front les anneaux rudes de sa barbe.
Des femmes s’étaient approchées, présentant des coupes d’or pleines de hôma, la liqueur enivrante qui livrait aux désirs du Roi les vierges les plus farouches.
Darius offrit aux lèvres de la jeune fille le breuvage divin, et, lui renversant doucement la tête, il l’obligea à boire, malgré sa résistance.
Elle le voyait devant elle, fier et puissant dans sa robe écarlate. Il avait posé sur les marches du trône son sceptre surmonté du globe royal, et il l’exhortait par des paroles confuses et passionnées à lui obéir.
Quelques prêtresses avaient bu le hôma, et, déjà, leurs veines s’embrasaient, leurs voix défaillantes s’unissaient dans un hymne voluptueux à Mitra, la déesse d’amour.
Les corps flexibles se balançaient en cadence ; les bras s’ouvraient pour étreindre la chimère du rêve ; les lèvres avaient un frémissement d’ivresse et les grands yeux se voilaient sous les paupières fiévreuses.
Les prêtresses, maintenant, se cambraient, se baissaient, ployaient comme des branches de saule, touchaient presque le tapis pourpre de leur nuque renversée. Quelques-unes se poursuivaient avec des poignards, se faisant, parfois, de larges blessures d’où le sang s’échappait en ondes tumultueuses.
Darius, qui avait bu le hôma sacré, comme les femmes de son harem, tentait de renverser sa victime ; mais elle luttait désespérément dans un reste de raison, une révolte de toute sa chair frémissante.
Trois prêtresses favorites, Sinysé, Raÿa et Nonoché, s’approchèrent pour maintenir Nysista qui ne poussait plus qu’un faible gémissement, fermait les yeux dans une agonie de tout l’être.
— Sois à moi, Nysista, disait Darius ; je te donnerai des réseaux de lapis-lazuli et de perles, des étoffes brodées de pierreries et autant d’anneaux d’or que tes bras et tes chevilles pourront en supporter !… Je te donnerai un palais, des serviteurs et des esclaves, tu seras la première femme de mon harem et la plus chérie. Tu commanderas à mon peuple, comme à moi-même, et jamais tu ne regretteras d’avoir réalisé le désir de ton Roi !
Mais Nysista, dans un effort éperdu, parvint à se dégager, et, bousculant les femmes qui entouraient Darius, elle se sauva vers la tente de son amant.
CHAPITRE V
« Il faut dompter les chiens fantastiques qui aboient dans les rêves ; il faut entendre chanter la lumière ! »
Depuis que Tomyris, reine des Massagètes, avait plongé dans une outre de sang humain la tête de Cyrus — le premier conquérant — tous les souverains persans étaient morts tragiquement. Cambyse, le fils aîné de Cyrus, égorgea son frère Bardiya, et succomba plus couvert de meurtres que de gloire. Hérodote raconte que ce prince, voulant humilier les vaincus, sacrifia le bœuf Apis et supplicia les grands prêtres de Memphis. Pénétrant, ensuite, dans le temple de Phtâh, il y viola les tombeaux anciens, afin d’en profaner les momies. Il tua sa propre sœur, qu’il avait épousée clandestinement, et enterra tout vifs douze des principaux meneurs parmi les Perses. C’est lui qui ordonna, peu de temps après, l’exécution de Crésus, et fut frappé de folie en punition de ses sacrilèges. On le trouva mort, percé d’un coup de poignard à l’endroit même où il avait frappé le bœuf Apis.
Gaumatâ, son successeur, qui s’était fait passer pour le frère de Cambyse, régna pendant six mois, sans que personne découvrît l’imposture et vît en lui autre chose que l’héritier légitime du trône, le fils du grand Cyrus. Mais, les femmes du harem de Gaumatâ, qui avaient appartenu à son prédécesseur, racontèrent qu’il était essorillé, et l’on en conclut que l’héritier légitime de la couronne n’eût point subi cette mutilation. C’est alors que Darius, fils de Vistâspa, satrape d’Hyrcanie, qui appartenait à la maison royale et pouvait prétendre à la succession de Cambyse, s’entendit avec six chefs résolus de la Perse et tua Gaumatâ dans son palais de Médie.
Le crime accompli, les sept justiciers résolurent de choisir pour souverain celui d’entre eux dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil. Soit subterfuge, soit hasard heureux, ce fut l’étalon de Darius qui, tout d’abord, se fit entendre, procurant à son maître le pouvoir suprême.
Darius était, d’ailleurs, l’homme le mieux doué pour réunir et maintenir les gigantesques États conquis par Cyrus et Cambyse. Il guerroyait comme ses prédécesseurs, espérant, après l’Égypte, soumettre l’Inde et s’emparer du Pendjab. Il songeait aussi à entreprendre les guerres médiques qui devaient être si funestes à son fils Xerxès.
L’Asie, déjà, vieillissait, car la domination des Perses avait suivi les errements des anciens rois de Babylone et de Ninive. Les conquérants s’oubliaient dans les plaisirs et tous les raffinements d’une civilisation décadente. La cour de Darius ressemblait à celle des tyrans orgueilleux et sensuels qu’il avait vaincus, bien que ce monarque fût un organisateur remarquable ; avec lui les peuples soumis conservèrent leurs coutumes, leurs mœurs et leurs lois, mais donnèrent à leurs conquérants leurs défauts et leur mollesse voluptueuse.
De l’Indus au Nil, et de la mer Noire au golfe Persique, cent peuples divers étaient établis, parlant vingt langues différentes. Darius les divisa en dix-neuf Satrapies, et resta le seul chef de ces nombreux États, ce qui lui valut le titre de Roi des Rois ou de Grand Roi.
De nombreux tributs en nature s’ajoutaient aux taxes régulières, et les immenses revenus du souverain perse étaient payés en lingots ou en dariques. La Médie envoyait des chevaux, des mulets, des moutons ; l’Égypte, les produits de la pêche du lac Moeris ; Babylone, des esclaves et de jeunes eunuques particulièrement estimés. Les Perses offraient à leur monarque des armes, des étoffes précieuses, des coursiers, des fruits, des grains, des meubles de prix, des objets d’art et des joyaux.
Darius, dans ses expéditions lointaines, emmenait les femmes les plus belles de son harem, et se faisait suivre par une cour nombreuse, afin de ne point regretter les délices de Suse et de Persépolis.
Darius, d’ailleurs, était un chef avisé et un guerrier redoutable. Marchant de victoire en victoire, depuis son avènement, il avait levé le siège de Babylone, lancé une armée en Arménie et une autre en Médie, soumis les rebelles et puni les conspirateurs. Trente mille Babyloniens ayant expiré sur le pal, les murs furent rasés au niveau du sol et la ville se repeupla de colons étrangers. L’on coupa le nez, la langue et les oreilles aux révoltés, on leur creva les yeux et on les enchaîna aux portes du palais. Puis, quand le peuple se fut suffisamment repu du spectacle de leur affreuse agonie, on les exposa sur les pals en longues théories funèbres, et les vautours achevèrent l’œuvre de destruction.
Darius était alors à l’apogée de sa gloire ; tous les pays limitrophes lui étaient soumis, et il songeait à s’assurer la possession des terres lointaines, des vallées et des forêts merveilleuses dont de mystérieux envoyés lui avaient fait la description.
Mais, s’il pensait à la guerre, il pensait aussi à l’amour et n’admettait point que la proie convoitée lui fût ravie.
Ne voulant point punir le fils d’Ariaramnès, son fidèle Satrape, il s’était donc, une seconde fois, dirigé vers le camp pour offrir à Arynès le commandement des troupes qu’il comptait envoyer dans le Pendjab.
Mais Arynès et Nysista avaient disparu.
Seul, Safou, le chat noir, blotti dans un coin de la tente, se dressa à l’approche du Roi des Rois, hérissa son poil phosphorescent et miaula d’une voix rauque.
CHAPITRE VI
« C’est dans les tombeaux que vous trouverez le secret des dieux. »
Zaroccha avait été inhumée au milieu des steppes désolés du Sud, dans un endroit consacré aux sépultures maudites dont les Perses se détournaient avec effroi, car il ne leur était pas permis de conserver leurs morts. C’était l’âpre tristesse d’une terre de silence, où, seuls, les oiseaux de proie ouvraient leurs ailes sombres. Des herbes de cendre et de rouille croissaient entre les ruines des pierres tumulaires, et le pied, partout, remuait des ossements de suppliciés dans la poussière grasse.
Après une dépression de terrain, semblable à un grand amphithéâtre naturel, les murailles d’un temple désert se dressaient sinistrement, et, dans l’enceinte, même, une source avait jailli dont les eaux s’écoulaient lentement en filets de cristal pur. C’était le seul sourire de ce lieu désolé.
Pourtant, un voyageur s’avançait avec précaution entre les sépultures, se baissant, parfois, pour reconnaître de mystérieuses inscriptions. La terreur le faisait frissonner, poignante sensation de l’ombre immense qui l’entourait. Un vent brûlant soulevait la poussière des tombes, et, contre les vieilles pierres, gémissait faiblement. Le visiteur, qui n’était autre qu’Arynès, le fils du Satrape, chancelait alors et s’arrêtait indécis. Il lui semblait qu’une bande de spectres accourait en ricanant du plus noir de la solitude. Des formes blanches passaient entre les ruines ; une buée lourde montait du sol ; les pierres se parsemaient de paillettes d’or.
Arynès, cependant, secouait son effroi et repartait d’un pas mal assuré. Une sueur perlait à son front, car il songeait à l’action coupable qu’il allait commettre, et il se préparait à lutter contre les génies de l’ombre… Ils étaient là, allant, venant, dansant devant lui, l’appelant d’une voix grêle, vite éteinte dans un éclat de rire.
Les roches paraissaient démesurément grandes ; quelques arbres morts, ayant servi à d’anciens supplices, dressaient leurs bras squelettiques qui craquaient.
De tous côtés montaient des lumières vertes, des lucioles fantastiques ; et c’était, maintenant, dans le lointain, un bruit d’os et de chaînes. La ronde des feux-follets tourbillonnait plus haut, des voix pleuraient plus fort et les ghoules des sables maudits, les satanes aux cheveux de braise, hôtesses des cavernes profondes, allaient sans doute défendre leur domaine.
Voici que les rocs s’animaient, que les esprits mauvais se changeaient en pierres pour écraser l’imprudent sous leur masse pesante… Mais l’officier continuait son chemin, malgré les faces grimaçantes qui s’approchaient et le vent terrible qui le faisait chanceler. Soudain, une pierre se dressa sous ses pieds et il tomba dans un fossé, tandis que, plus ironiques, des rires éclataient autour de lui. Éperdument s’agitaient les petites lumières capricieuses ; partout d’énormes oiseaux de proie battaient lourdement des ailes. Le ciel paraissait descendre avec eux ; c’était une voûte noire et tumultueuse qui allait étouffer les cris, les sanglots, le dernier râle du profanateur.
Zaroccha reposait dans une sorte de chambre sépulcrale, à la mode égyptienne. Son corps momifié semblait garder le coffret magique que Nysista avait pieusement mis auprès d’elle. C’était celui qui, dans la misérable butte de la sorcière, avait excité la convoitise des voisines, l’humble boîte remplie de pierres précieuses et de joyaux rares. Des rubis et des émeraudes glissaient par le couvercle, mal clos, un collier pendait sur le bois noir comme un serpent de feu… C’est ce que vit, tout d’abord, l’officier, lorsqu’il eut réussi à violer la triple porte souterraine de l’hypogée. D’une main tremblante, il éleva une torche au-dessus de ces richesses dont ses yeux se détournaient, cependant, dans la crainte d’une intervention terrifiante et maléfique.
Il lui semblait que la momie, entourée de ses bandelettes, allait sortir de son sarcophage pour s’opposer au criminel larcin. Le couvercle se déplaçait, en effet, glissait lentement, et le cercueil apparaissait, couvert de dorures et de caractères hiéroglyphiques. Arynès, attiré par une force invincible, ne détachait plus ses regards du cartonnage, exactement moulé sur le corps de la morte. Zaroccha était donc bien dans son tombeau, et, sans doute, allait-elle défendre jalousement le trésor qui dormait auprès d’elle.
Sous le masque doré les traits de la sorcière semblaient grimacer, un rictus tordait ses lèvres peintes. Arynès, indécis, restait debout auprès des richesses qui gisaient sur le sol et dont il lui eût été si facile de s’emparer.
Qui donc s’apercevrait de son larcin ?… Ces joyaux, inutiles à la morte, lui redonneraient, à lui, la richesse qu’il avait perdue. Il entourerait Nysista de luxe et de tendresse, rien ne serait trop beau pour parer sa grâce adorable et rien désormais ne troublerait plus la félicité reconquise !…
L’officier se promettait aussi de ne plus jouer, de conserver jalousement son trésor pour un avenir de joie tranquille et de sécurité.
Tandis que la jeune fille intercédait pour lui auprès de Darius, il avait fui vers les solitudes du Sud afin de dévaliser le tombeau de Zaroccha. Depuis longtemps, déjà, il songeait aux richesses qui dormaient dans ce lieu mortuaire, et dont personne, excepté son amante, ne connaissait la présence. Ces pierreries, ces joyaux, lui appartenaient bien un peu, puisqu’il avait recueilli Nysista et qu’il était décidé, maintenant, à la garder toujours avec lui.
Cependant, de nouvelles terreurs le paralysaient auprès du coffret magique. La fièvre faisait trembler ses mains ; il insultait les fantômes qu’il ne pouvait vaincre, les spectres gardiens d’un or inutile qui se fût animé pour lui, eût pris une vie chaude et lumineuse, une vie bienfaisante et douce.
Les esprits moqueurs grouillaient et fourmillaient dans les ténèbres, malgré les soupirs d’Arynès qui, les yeux fermés, murmurait de très antiques et souveraines formules magiques.
Il sentait l’influence néfaste comme le chien qui aboie à la lune, il se rappelait les frissonnantes légendes, qui avaient glacé son enfance, quand sa vieille nourrice parlait à voix basse et que le vent nocturne sifflait à travers les roseaux.
Et puis, Zaroccha n’était-elle pas venue le visiter pour lui demander son amour ?… Mais non, Zaroccha était morte, et les morts ne reviennent pas !… Il avait rêvé, sans doute, et son imagination exaltée avait conservé l’empreinte terrifiante du songe ?…
Certes, il s’était effrayé à tort ; ses nerfs et son cœur, asservis aux noires superstitions de sa race, étaient seuls coupables de peur et de mensonge ! Tant de fois, dans la suite des ans, ses ancêtres avaient ainsi frissonné sans raison au récit des enfantines légendes de gnomes et de vampires !
Il rouvrait les yeux, fixait un regard effaré sur le masque tragique de la sorcière, et il lui semblait que les lèvres de carton s’étaient décloses, qu’un souffle froid en sortait qui faisait vaciller la flamme pâle de la torche.
Une horreur profonde paralysait l’officier qui n’osait se baisser pour prendre le coffret et s’enfuir avec son trésor, sans retourner la tête. Le cauchemar planait sur son intelligence défaillante, il tremblait de rage impuissante.
Zaroccha, se disait-il, a peut-être été enterrée vivante ?… Suis-je certain de l’avoir frappée ?… N’était-ce pas encore une erreur de mon imagination morbide ?… Les êtres, enfouis prématurément, peuvent se conserver longtemps dans un état de somnambulisme. Leurs doubles sont, sur la terre, encore enchaînés par un lien invisible et ils doivent, s’ils sont avides ou criminels, aspirer la quintessence du sang de ceux qui les évoquent. Zaroccha, vampire farouche, ne va-t-elle pas engluer mes mouvements, me paralyser affreusement pour transmettre ma vie à son corps rigide ?…
Il se rappelait ce que l’on disait de l’exhumation des ghoules qui suintaient le sang, montraient dans leur poitrine un cœur épais et vivace, à la manière des végétaux.
Déjà, il avait saisi son épée pour en frapper le monstre, mais une force occulte avait paralysé son bras, l’arme était tombée sur le coffret magique avec un bruit retentissant.
Le vent, au dehors, gémissait plus tristement ; c’était une large et profonde lamentation que coupait le rire grêle des gnomes et des lutins.
Arynès, pourtant, avait mis son manteau sur la tête de la momie, pour ne plus voir le masque grimaçant, ne plus sentir le souffle glacé qui sortait des lèvres peintes. Agenouillé près du trésor, il s’apprêtait à prendre le coffret, malgré les battements furieux de son cœur qu’il entendait distinctement au-dessus des sanglots du vent et des rires des esprits. Déjà, il avait rejeté le couvercle pour contempler les joyaux rares, plus scintillants que les rayons du soleil, — toute une braise de pierreries aux flammes multicolores !
Extasié, il puisait dans cette vue une force nouvelle, un espoir de délivrance immédiate, de salut. Tout était oublié des vaines épouvantes et des remords, une vie triomphante allait commencer pour lui !
Arynès essayait de soulever la lourde boîte, mais, une main froide jaillit du cercueil de Zaroccha et se posa sur le dépôt sacré comme une araignée noire, monstrueuse, effroyable…
Arynès jeta un cri, laissa tomber la torche, qui s’éteignit, et sortit en hâte du tombeau.
CHAPITRE VII
« Le glaive d’or de Mithra doit immoler le taureau sacré. »
Toute la nuit, l’officier erra parmi les ruines, sous le rire ironique des esprits malins ; puis, il s’endormit, enfin, anéanti, brisé de terreur et de fatigue.
Et il rêva qu’une grande ombre s’appesantissait sur lui, comme une toile d’araignée sur une mouche imprudente. Sans cesse la trame se resserrait, l’emprisonnant plus étroitement, plus cruellement…
C’était comme un suaire velu qui étouffait les battements de sa poitrine, fermait ses paupières, formait tampon dans sa bouche, entrait dans ses oreilles et ses narines. Et le souffle d’un être visqueux, immonde, passait au travers de la toile, une main de fer lui serrait la gorge, de plus en plus fort, meurtrissait ses chairs invinciblement.
Une douce voix de femme le tira de l’affreux cauchemar, et il vit, près de lui, assise sur un fragment de roc, Nysista qui le regardait tristement.
— Toute la nuit je t’ai cherché, dit-elle, qu’es-tu donc venu faire ici ?…
Il ne savait plus, interrogeait ses souvenirs, la tête lourde, la pensée incohérente. Elle reprit avec insistance :
— Je te retrouve auprès du tombeau de Zaroccha. Ah ! quelle solitude mortelle !…
Une lueur se fit dans l’esprit de l’officier ; il se rappela qu’il était venu dans ce lieu sinistre pour voler le trésor de la sorcière, et il essaya de gagner Nysista, de l’associer à son projet.
— Oui, dit-il, je suis venu pour reprendre le coffret.
Elle se leva, frissonnante.
— Oh ! tu n’oserais pas.
Il lui saisit le poignet avec force.
— Qui le saura ?… Il me faut ce trésor, car nous n’avons plus rien.
— Mais, ces joyaux ne nous appartiennent pas !
— Ils n’appartiennent à personne, et tu as le droit de t’en emparer.
— Non ! non ! gémit-elle.
— Peut-être es-tu la fille de la femme qui repose ici ?
— Tu sais bien que non !
— Je ne sais rien, et ne veux rien savoir. Fais ce que je t’ordonne. Va chercher les pierreries de Zaroccha, les portes de son tombeau sont ouvertes…
La jeune fille se jeta aux pieds de son amant.
— N’exige pas de moi cette action coupable !… Je n’aurais pas, d’ailleurs, l’énergie nécessaire ; je succomberais avant de pouvoir t’obéir !… Mon seul Maître ! mon Époux bien-aimé ! ne sois pas plus cruel que nos pires ennemis, ne m’ordonne point ce qui est au-dessus de mes forces !
Elle étreignait ses genoux, levait sur lui ses doux yeux ruisselants de larmes.
Et il sentait son cœur s’amollir devant cette douleur. L’amour, pour un moment, chassait les pensées coupables et l’âpre folie du lucre. Il laissait sa tristesse errer à travers le monde papillotant des souvenirs caresseurs ; il ne voyait plus que les lèvres savoureuses de sa maîtresse, il ne sentait plus que le parfum subtil de sa tiède chevelure. Ses seins se gonflaient doucement sous ses doigts fiévreux ; sa beauté se révélait immanente au monde dans ce paysage désolé qu’elle douait de son âme passionnée et câline. Ses prunelles rayonnaient comme des étoiles dans le ciel sombre, et tout en était miraculeusement illuminé.
Il retrouvait la joie des sens, la volupté invincible des premiers baisers. La coupe des plaisirs divins s’emplissait à nouveau, il brûlait d’y mettre ses lèvres.
Sur son cœur il attira la jeune fille, tandis que les oiseaux de proie rétrécissaient sur leur tête leur vol sinistre. Mais il ne les voyait plus, il n’entendait plus leurs clameurs sauvages dans le délire fervent de tout son être.
Dans ses bras Nysista s’abandonnait, offrant ses yeux humides, ses lèvres ardentes, et toutes les fleurs enivrantes de sa jeunesse triomphante.
Ils s’étreignaient sur un tombeau, dans la poussière des morts, mais que leur importait, le souvenir funèbre des tortures humaines, des crimes et des désespérances ?… Ils n’existaient que pour leur tendresse et l’œuvre divine de résurrection !
CHAPITRE VIII
« La lumière astrale est émanée du soleil ; la terre est sa nourrice… »
— Partons, dit Nysista, en revenant à elle, après l’ivresse adorable de son amour. Peut-être Darius t’aura-t-il donné le commandement que tu ambitionnes… Je l’ai tant supplié !…
— Ah ! fit Arynès avec joie, en effet, ce serait le salut.
— Il est juste et bon, notre grand Roi ; il voudra te sauver des autres et de toi-même…
— Fuyons, fuyons vers les forêts verdoyantes, à travers les plaines radieuses, vers les ondes fraîches et bienfaisantes !…
Elle s’animait d’une pieuse ardeur, voulant l’arracher aux influences perverses qui, déjà, l’avaient ravi à son cœur.
— Ta grâce resplendit, Nysista, dit-il, en l’admirant, comme aux premiers jours ; ton âme, aussi, est une petite lumière qui me guide et me réchauffe. Par elle je suis meilleur, et les spectres du mal rentrent dans les ténèbres… Mais, j’aurais voulu rouvrir le cercueil de Zaroccha, car je crois qu’elle n’est qu’en léthargie.
— Folie ! dit Nysista, en tremblant malgré elle, je l’ai parée pour le séjour dont on ne revient pas.
— En es-tu certaine ?… Il eût mieux valu brûler son corps ou le donner aux oiseaux de proie, comme cela se pratique chez nous.
La jeune fille inquiète garda le silence.
— Te rappelles-tu l’histoire de ce Mage qu’on avait laissé en terre étrangère ?… Lorsqu’on le retrouva, vingt ans après sa mort, le cœur restait intact dans sa poitrine, plein d’un sang rouge et frais, toujours battant pour la vérité sainte ; et ce cœur demeura ainsi pendant de longues années dans le cadavre desséché.
— Ne pensons pas à ces choses ; elles sont trop mystérieuses pour nous et nous épouvantent ; vivons pour nos baisers, pour les bois odorants et les fleurs qui neigent sur nos têtes. J’enroulerai à mes poignets des grappes roses et blanches, mes bras nus te feront un collier d’amour qui te protégera contre les enchantements !
— Oui, dit-il, rentrons, ce lieu est sinistre.
— Retournons parmi les humains, car, ici, c’est le séjour de la mort !… Viens goûter la sorcellerie des caresses, l’extase des secrets voluptueux que tu m’as enseignés et sois à jamais le prisonnier de mes étreintes !
Il jouissait des images suscitées par l’ardente parole de sa maîtresse ; il voyait se lever, en splendeur d’apothéose, le triomphe de l’amour. Attendri, il tenait Nysista enlacée dans la brûlure des sables, dans la cendre des morts, qui lui semblait plus douce qu’un pollen de fleur.
Il avait oublié les fatigues, les longs ennuis de la lutte, les défaites et les misères… Mais, imprudemment, elle le rappela à la réalité.
— Darius, dit-elle, nous sera secourable.
Arynès avait repris son visage chagrin.
— Non, soupira-t-il, Darius ne fera rien pour moi, parce qu’il te désire et que je t’ai refusée.
— Espérons toujours, l’espoir est si doux, mon Bien-Aimé !
Longtemps ils marchèrent par les routes poudreuses, puis, dans la nuit, ils regagnèrent le camp, et se glissèrent sous leur tente, au milieu des soldats pesamment endormis.
Rien n’était changé dans cet abri tiède, capitonné d’étoffes soyeuses et de fourrures. Safou, arrondissant l’échine, vint les saluer d’un rauque et câlin ronronnement. Puis, d’un bond, sautant sur l’épaule de la jeune fille, il frotta son museau noir contre la joue fraîche et satinée.
Le félin fermait ses yeux verts, rentrait ses griffes, et de magiques étincelles crépitaient sur son pelage sombre.
La nuit fut généreuse aux amants, qui oublièrent tout ce qui n’était pas l’adorable poème de foi et de confiance. Puis, quand vint l’heure des travaux habituels, Arynès songea à ses vaines terreurs, à son expédition manquée, à sa vie précaire au milieu du luxe envié de ses chefs. Pourquoi avait-il hésité à prendre les joyaux de Zaroccha ?… Son imagination troublée avait cru voir le geste de la morte pour défendre son bien ; mais, en réalité, la seule puissance mystérieuse de son effroi avait agi. N’était-il point assez fort pour combattre les chimères du rêve et même les ennemis réels de son bonheur ?
Une ivresse morbide persistait en lui. Son intelligence, aussi débilitée que sa volonté, retombait sur elle-même avec lassitude. Et, de nouveau, il se disait que les fantômes surgis dans les cauchemars des nuits fiévreuses existaient et vivaient de l’homme, sans cesse présents, quoique presque toujours invisibles. S’ils grandissent et se déforment, lorsque nos sens affinés nous permettent de les distinguer, c’est que notre épouvante les enveloppe, malgré nous, les repousse et les fuit.
Mais, les spectres reviennent plus menaçants, car ils attaquent surtout ceux qui les craignent ou ceux dont, eux-mêmes, ils ont peur.
Les larves ont un corps aérien, formé de la vapeur du corps de l’homme. Elles cherchent le sang répandu, et se nourrissent dans la fumée des sacrifices.
Ce sont les fantômes des cauchemars impurs que l’on appelle les incubes et les succubes. Mais la cohésion de leur corps fantastique étant très faible, ils craignent l’air, le feu et l’eau. Ces larves, attirant à elles la chaleur vitale, épuisent rapidement ceux qu’elles persécutent. Les vampires ne lâchent leur proie que lorsqu’ils ont tari la source même de la pensée et de la vie.
N’était-ce donc qu’une émanation de son être angoissé que l’officier avait vue dans l’hypogée de Zaroccha, ou simplement un mensonge de son imagination morbide, surexcitée par l’ombre et le mystère ?…
Non, se disait-il, les sorcières existent et chacun sait qu’elles pratiquent d’horribles enseignements, s’adonnent à d’abominables rites. Jalouses de l’amour et de la vie, elles reviennent, la nuit, dévorer d’affreuses caresses la victime qu’elles ont choisie. Elles volent les enfants et sacrifient les vierges, dont elles prennent le corps innocent. Ce sont les lamies, les stryges, les empuses qui empoisonnent l’existence. Ce sont les femmes perverses qui dégradent leurs amants ; ce sont les empoisonneuses farouches qui font servir la nature même à leurs crimes ! Ce sont toutes celles dont la volupté affaiblit l’âme et qui ne savent inspirer que des passions honteuses. Lorsque l’on est possédé par les monstres de la folie et du vice il faut les subjuguer, les vaincre par la crainte et le mépris.
Pourtant, Arynès, après ses belles résolutions vertueuses se sentait, tout à coup, attiré vers l’abîme des passions redoutables. Il appelait Zaroccha qui, sans doute, lui donnerait la richesse et la gloire. Pour un peu d’or il était prêt à se vendre au génie maléfique, à se livrer corps et âme aux monstrueuses caresses.
— À quoi songes-tu ?… demandait Nysista.
Et il se révoltait contre son affection tyrannique.
— Je songe, répondait-il, que je voudrais vivre toutes les vies en une seule, dans les sortilèges et les envoûtements. Qu’importe l’ennemi à celui qui s’enivre et qui oublie ! Fameux, entre tous, fut ce tyran de Babylone qui attendit le trépas au milieu de ses femmes et de ses esclaves dans la splendeur de la plus sublime orgie ! Les clameurs de l’ivresse se mêlaient au bruit des instruments, dans la fumée des parfums, et les lions apprivoisés rugissaient doucement, sous les terrasses illuminées. Puis, ce fut une clarté immense et sinistre, telle que n’en avaient jamais vu les nuits de Babylone : une flamme invincible qui sembla repousser et élargir la voûte sombre des cieux ; un bruit semblable à celui de la foudre, éclatant en même temps sur tous les points de l’horizon, bouleversant la ville de fond en comble sous une pluie de cendre, de lave et de feu !…
Enfin, l’ombre descendit sur les êtres qui avaient vécu, sur les richesses à jamais enfouies ; Sardanapale n’existait plus, et, le lendemain, les vainqueurs cherchèrent vainement la trace de son palais magique !… Ah ! mourir dans cette apothéose ! quel bienfait des dieux !…
CHAPITRE IX
« Les Perses avaient la passion du jeu. Ils jouaient, parfois, leurs femmes et leurs filles. »
Arynès dormait auprès de Nysista, lorsqu’un souffle glacé passa sur son visage.
Il ouvrit les yeux, l’âme, soudain, emplie d’angoisse. Le cauchemar allait-il donc recommencer, morbide, cruel, tenace, invincible ? Le fantôme allait-il prendre ses forces, boire à la source même de sa vie, accomplissant son œuvre maudite avec la perversité de tous les esprits voués au mal ?… Ensorceleuse implacable, la forme spectrale allait-elle lui prodiguer, avec un dilettantisme de félin et de succube, les magnétismes qui brûlent et dévorent, pour le laisser à jamais névrosé, sans énergie, les moelles et le cerveau fondus comme du plomb au creuset d’un alchimiste ?…
Le fantôme, le double, le fravashi, était entré, comme il l’avait fait, déjà, sans soulever la lourde tenture de la porte, et il se tenait devant la couche des amants, éclairé par une mystérieuse lueur.
— Toi ! encore toi ! murmura Arynès.
— Moi, que tu as voulu frapper, même au delà de la mort !… Mais les prédictions des esprits s’accompliront, quand même, quoi que tu fasses.
— Quelles prédictions ?
— Tu seras à moi, Arynès, puisque librement tu t’es donné.
— Ah ! dit-il, l’on ne se donne pas à ce qui n’a qu’une vague apparence humaine… Si je voulais t’étreindre, mes bras se refermeraient sur le vide, puisque tu n’es qu’une forme impalpable.
— Je me réincarnerai pour ton amour, quand le moment sera venu !
Arynès s’efforçait de rire, malgré le frisson glacé qui parcourait ses membres.
— Pourquoi veux-tu que je tienne mes promesses, quand tu n’as pas tenu les tiennes ?…
— Parle, dit le spectre.
— Ne devais-tu pas m’enrichir par tes formules magiques ?… Ne devais-tu pas me donner la puissance surhumaine qui triomphe de tous des obstacles ?… Or, j’ai joué, j’ai perdu…
— Je le sais.
— Nysista m’a remis tous ses joyaux, j’ai engagé mes biens à venir, je ne possède plus rien.
— Tu peux gagner encore.
— Ah ! dit l’officier, dans un élan irraisonné, si tu me donnais cette suprême joie, je serais à toi de corps et d’âme !…
— Tu as déjà juré de m’appartenir, et tu reposes auprès d’une autre.
— Celle-ci est mon esclave, mon amante ; toi, tu serais ma femme.
Dans son désir éperdu de richesse, Arynès ne savait plus ce qu’il disait.
— Je ne supporte point de partage, murmura le fantôme avec dédain.
— Je ferai ce que tu voudras, Zaroccha, mais apprends-moi le moyen de gagner encore…
— Écoute, Arynès, demain, tu joueras et tu t’endormiras heureux.
— Oh ! fit-il, avec extase, les yeux brillants de convoitise. Puis, il reprit tristement :
— Quel sera mon enjeu, puisque je suis ruiné ?…
— Tu joueras ta maîtresse !
Mais, il eut un cri de révolte.
— Non, cela, jamais !… Livrer Nysista que j’adore ! la femme chérie qui m’a soutenu et consolé dans mes peines, et dont le sourire est plus doux qu’un rayon de lune !… N’exige point cela, Zaroccha, car je ne saurais t’obéir !…
Il tendait les bras vers le spectre qui reculait, peu à peu, s’effaçait dans les ténèbres… Et ces mots encore passèrent comme dans un souffle :
— Tu joueras ta maîtresse.
CHAPITRE X
« Ne chante point de vers, si tu n’as point de lyre. »
Tout était calme, maintenant, sous la tente de l’officier. Une petite lampe lançait ses dernières lueurs dans un récipient de jade, et Safou, qui avait sauté sur le lit, se couchait en rond sur la poitrine de Nysista.
Arynès, écartant doucement le chat familier, contempla son amante.
Elle dormait profondément, un bras replié sous sa tête fine, pâlie par les émotions de ces dernières journées. Un baiser passionné ne la réveilla point ; c’est à peine si une faible respiration entr’ouvrait ses lèvres.
L’officier songeait à sa jeunesse fastueuse auprès du Satrape puissant. Il avait des armes, des chevaux, des serviteurs dévoués et tous les hochets que pouvait souhaiter son jeune orgueil. Pourquoi n’avait-il pas su conserver ces rares bienfaits de l’existence ? Pourquoi, dans un jour de révolte stupide, avait-il bravé et insulté son père ?… Sans doute, la semence mauvaise était-elle en lui, poussant ses surgeons empoisonnés, malgré les saines cultures et les sages enseignements ?… Puis, chassé du toit paternel, livré à lui-même, il avait perdu ses biens, et, pour les reconquérir, avait glissé dans tous les abîmes du vice.
Qu’il faut peu de chose, se disait-il, pour bouleverser une conscience humaine !… Quelques mots imprudents, quelques orgies maladives peuvent conduire au crime par des chemins mystérieux, semés d’embûches.
Rien n’est donc indifférent, ici-bas, puisque les circonstances les plus minimes décident parfois de toute une vie ! Un voyage, une entreprise imprudente, moins encore, une parole inconsciente, engagent l’avenir des êtres et tous leurs efforts ne sauraient délier ce qu’un événement banal a uni à jamais… Cette petite fille, qui cueille des plantes dans la montagne, et que nul voyageur n’a remarquée, sera bientôt l’élément nécessaire à l’existence d’un homme ; ses yeux, qui se sont à peine tournés vers lui, se mouilleront des larmes de la passion la plus ardente ; sa bouche, qui est restée muette, se collera à la sienne avec des cris et des sanglots. Hier, ils n’étaient rien l’un pour l’autre, demain ils ne comprendront plus comment ils ont pu ne point être réunis toujours ; hier, un monde les séparait, demain, ils ne feront plus qu’un seul et même être d’amour et d’harmonie.
Arynès demeurait immobile, enfoui dans les tortures du rêve. Son cœur était douloureux comme si une main l’eût serré dans sa poitrine. Sa pensée inquiète palpitait comme un oiseau blessé, l’aile endolorie, impuissante. Le vampire, quoique invisible, était-il donc toujours là à le menacer dans l’ombre ?… Il lui semblait que d’épaisses vapeurs l’enveloppaient, et il tressaillait au moindre bruit. Le seul qu’on entendît, cependant, était le crépitement de la petite lampe et le murmure confus du camp qui commençait à s’éveiller.
Tout à coup, Nysista poussa un long soupir et se dressa sur son séant.
— Arynès, dit-elle, en regardant son amant avec épouvante, ne me quitte pas, n’écoute pas les voix de démence qui parlent dans le sommeil !… Tu sais bien qu’elles mentent et qu’elles ne peuvent te suggérer que des pensées coupables !…
L’officier se troubla.
— Que veux-tu dire, ma Bien-Aimée ? Je n’ai pas quitté ta couche, je n’ai rien vu, rien entendu !
— Peut-être, reprit-elle en frissonnant, es-tu sincère ; mais, moi, j’ai fait un horrible rêve.
— Quel rêve ?…
— J’ai rêvé que des spectres t’entraînaient dans leur ronde macabre, et que tu jurais de leur vendre ton âme pour un peu d’or. Ils ricanaient en t’obligeant à signer le pacte honteux.
— Ma Bien-Aimée, dit Arynès, en étreignant sa maîtresse, il faut chasser ces visions funèbres. Tu sais que je n’existe plus que pour ton amour et que je donnerais ma vie avec joie pour calmer tes craintes !
— Hélas ! soupira-t-elle, rien ne saurait me rendre la confiance et le calme, tant que nous resterons ici. Darius m’a promis, pour toi, une mission lointaine qui pourra te couvrir de gloire et assurer ton avenir… Nous partirons, mon Adoré, et nous chercherons ailleurs une félicité que rien ne nous rendrait dans ce pays maudit. Je revêtirai des habits masculins, je combattrai à tes côtés ; puis, le soir, dans l’isolement de notre retraite d’amour, je redeviendrai ta servante.
Arynès demeurait songeur.
— Oui, dit-il, après un assez long silence, ce serait, sans doute, le salut, mais Darius ne me donnera pas le commandement de ses troupes.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il t’aime, et qu’il espère toujours te posséder, en dépit de mes refus.
— Darius est juste et bon.
— La passion contrariée peut neutraliser toute justice et toute bonté.
Nysista baissait la tête, car elle comprenait que son amant avait raison, que tout bonheur serait peut-être perdu pour elle.
La jeune fille était superbe, ainsi, avec l’éclat sombre de ses prunelles et la meurtrissure de ses paupières aux longs cils recourbés. Ses sourcils rejoignaient farouchement leurs lignes minces à la racine de son nez aquilin, dont les narines frémissaient, et les coupes jumelles de ses seins se dressaient en révolte.
Arynès pensait avec tristesse qu’il lui faudrait abandonner l’adorable créature pour obéir à l’influence occulte de la sorcière, si telle était la volonté des mauvais esprits, et il s’efforçait d’éloigner les sombres pressentiments qui, depuis de longs jours, embrumaient sa vie.
Nysista inclinait son front sur la poitrine de son maître, comme un calice trop chargé de parfums et de rosée. Ses longs cheveux tièdes emprisonnaient le jeune homme qui respirait avec délices leurs arômes voluptueux, et elle offrait ses yeux voilés de larmes, sa bouche gonflée de sanglots, à la caresse consolante et berceuse.
Leurs mains s’unissaient fiévreusement, leurs lèvres, qui se prenaient et s’abandonnaient, avaient des soupirs lascifs et douloureux.
— Ne t’éloigne pas du camp aujourd’hui, mon Bien-Aimé, reprit-elle ; je serai plus tranquille si tu restes au milieu de tes compagnons, tout près de moi.
— Je ne m’éloignerai pas, dit-il… D’ailleurs, où irais-je ?… Tu sais bien que je n’ai pas de quoi me parer ni me faire honneur ? J’ai joué ou vendu mes armes, tes joyaux et, même, mon coursier noir dont j’étais si glorieux.
Elle se fit câline, passa son bras au cou du jeune homme.
— Si tu voulais, dit-elle, je pourrais danser devant les chefs, leur révéler l’avenir d’après les lignes de leur main. Zaroccha m’a initiée à cette science facile… Cela nous rapporterait toujours quelque chose.
Mais il refusa avec hauteur.
— La femme qui m’appartient ne saurait se donner en spectacle pour un salaire dérisoire. Tu es trop pure et trop fière pour amuser ces êtres grossiers…
— Alors, comment ferons-nous, si Darius ne nous vient pas en aide ?
Il eut un geste farouche qu’elle crut deviner.
— Ah ! mon Bien-Aimé, s’écria-t-elle avec joie, comme je te comprends et comme je suis heureuse de te savoir si résolu ?… Oui, avec toi, la mort serait bienfaisante, et rien ne vaudrait la volupté de ta suprême étreinte !…
CHAPITRE XI
« L’esprit se revêt pour descendre et se dépouille pour monter. »
Par les conjurations et les maléfices, Arynès eût voulu se mettre directement en rapport avec les démons et les dieux, poussé par un instinct anarchique de révolté. Il souffrait, surtout, de ne pouvoir chasser l’influence occulte qui pesait sur lui, de se sentir si faible devant la volonté mystérieuse qui le dirigeait, malgré sa résistance, et lui dictait ses lois.
Il s’enivrait de vertiges et ne redoutait plus de tomber dans l’abîme de la démence, puisqu’il n’était qu’un visionnaire et un halluciné.
Rien, désormais, ne lui semblait impossible des phénomènes qui, jadis, révoltaient sa raison. Il admettait l’existence des miracles les plus diaboliques et la présence d’une force invincible qui paralysait la sienne. Mais il craignait tout de l’avenir, car il savait que les génies maléfiques sont avides de sang et ne promettent leur protection qu’au prix de la trahison et du meurtre.
L’officier avait quitté Nysista pour rejoindre ses chefs. Il marchait lentement au milieu des soldats qui le suivaient d’un regard curieux et, parfois, hasardaient un sourire, car ils le jugeaient un peu fou et possédé des méchants esprits.
Une bande de charmeurs occupait l’attention d’une cinquantaine d’hommes, rangés en cercle autour d’un mauvais tapis. Quelques musiciens accompagnaient la représentation, en soufflant dans de longs roseaux en forme de flûtes, percés aux deux bouts. Ils tiraient des tiges creuses des sons tristes et harmonieux qu’ils prolongeaient jusqu’à extinction de souffle.
Des jongleurs tourbillonnaient frénétiquement autour de trois corbeilles que recouvraient des peaux de chacals, et, bientôt, des reptiles soulevèrent la fourrure. C’étaient des serpents tiquetés de vert et d’orange, de ces espèces dangereuses qui peuvent gonfler leur tête en écartant les plaques qui la recouvrent, et dont la morsure est une brûlure mortelle.
Les reptiles, après avoir rampé, pendant quelque temps, se dressèrent sur leur queue et se balancèrent mollement en suivant la mesure des flûtes de roseaux. Puis, les mâchoires dilatées, dardant leur corps vers les charmeurs, ils essayèrent d’attraper leurs jambes nues. Hideusement ils dilataient leurs écailles, en faisant entendre un sifflement courroucé.
L’un des danseurs s’arrêta, soudain, et les serpents s’enroulèrent à ses bras et à ses jambes. Immédiatement, l’homme en fut couvert, mais, ayant prononcé une invocation magique, il cueillit sans difficulté les longs corps souples qui se balancèrent à ses mains, comme des tiges vivantes, désormais inoffensifs et soumis.
Arynès s’était arrêté pour contempler le charmeur.
— Tes reptiles ont perdu leurs crochets, dit-il dédaigneusement, et tu ne crains plus leur venin.
Un soldat, en riant, avait offert son bras.
— Prends garde ! cria l’un des joueurs de flûte qui avait vu le mouvement.
Mais, déjà, l’homme, cruellement mordu, retirait son bras en gémissant. Il tournait sur lui-même convulsivement, durant une minute, chancelait et tombait mort, tandis que sa chair, immédiatement décomposée, prenait une teinte bleuâtre.
— Tu vois, dit le charmeur à Arynès, mes serpents peuvent donner le trépas, et ce n’est que par la vertu de mes incantations que j’évite le danger.
Arynès songeait qu’il n’aurait qu’à offrir le bout de ses doigts aux dangereux reptiles pour être délivré du supplice de la vie, et, déjà, comme malgré lui, il se faufilait au premier rang des spectateurs, lorsqu’une voix l’appela familièrement. De mauvaise humeur il se retourna.
— Ah ! c’est toi, Mirjam ?…
Mirjam, un officier de la Garde Royale, semblait, depuis quelque temps, avoir pris en affection le fils du satrape. En réalité, il obéissait aux ordres de Darius qui espérait conquérir par la ruse ce qu’on lui avait refusé de bonne volonté.
— Le spectacle que t’offrent ces jongleurs est donc bien attrayant ? demanda Mirjam en s’approchant avec curiosité… Mais il fit une moue de dégoût, en apercevant le corps noirâtre du soldat.
— Ce n’est pas de notre faute, expliquaient les charmeurs, cet homme s’est fait mordre, malgré nous.
— Empoignez ces imposteurs, dit l’officier aux soldats, et châtiez-les comme ils le méritent pour le meurtre de l’un des vôtres.
Puis, entraînant Arynès, il le conduisit à l’extrémité du camp.
— Où allons-nous ?
— Où tu voudras, pourvu que nous échappions au spectacle de l’écorchement et de l’empalement de ces maudits !
— Ils n’étaient point coupables…
— Bah ! s’ils ont vraiment un pouvoir mystérieux, ils sauront échapper au supplice… Je leur fournis l’occasion de prouver leur science.
— Peut-être, dit Arynès songeur.
Ils marchaient dans une atmosphère de feu ; l’air était sec et pénible à respirer ; les chevaux des cavaliers qui passaient auprès d’eux respiraient bruyamment, tout s’engourdissait dans une somnolence morbide.
Pourtant, un cri déchira l’espace ; Arynès comprit que le tourment des charmeurs commençait, et que les soldats de Darius s’amusaient à leur manière. Déjà, sur leur chemin, de lamentables êtres, enterrés jusqu’au cou, imploraient un peu d’eau fraîche ; d’autres achevaient de mourir dans des peaux de bœuf exposées au soleil, affreux suaires qui, en se rétrécissant, étouffaient leur victime. Trois hommes, près d’une tente, avaient introduit dans un étui de bois un maraudeur, ne laissant en dehors que la tête grimaçante qui leur servait de cible. Une vingtaine de flèches criblaient la face du malheureux dont les orbites crevées saignaient abondamment. Plus loin, deux soldats, très attentifs à leur besogne, enfonçaient de longues épines sous les ongles d’une femme accusée de vol ; un troisième bourreau lui tenaillait les mamelles, et se préparait à la couper en petits morceaux, car elle n’avait pu lui indiquer l’endroit où elle avait caché son larcin.
Arynès et Mirjam, habitués à de semblables exécutions, s’éloignaient avec indifférence. Ils gagnaient maintenant la limite des tentes ; de longs vols de vautours annonçaient le voisinage des pals parés de leur proie humaine, au milieu des lamentables cercles de crucifiés. L’avenue sanglante s’étendait au loin, empoisonnant l’air, malgré la voracité des oiseaux de proie.
— Où allons-nous ? demanda encore Arynès avec ennui.
— Ne veux-tu pas fuir ce spectacle écœurant pour retrouver quelques joyeux compagnons de plaisir ?…
L’officier s’arrêta.
— Le jeu, dit-il… Tu désires me faire jouer encore ?… mais tu sais bien que je n’ai plus rien.
— Bah ! je te prêterai autant de dariques que tu en souhaiteras.
— Non, n’insiste pas ; la tentation est dangereuse pour moi.
— Il ne faut jamais résister à un désir, car la satisfaction qui s’offre inutilement est perdue pour nous.
— Après le plaisir vient le remords.
— Pas toujours… tu peux gagner, Arynès.
— Non, non, ne me donne pas cet espoir coupable… J’ai peur, te dis-je…
Mirjam eut un rire méprisant.
— Peur de quoi ? Quel danger te menace ?
— J’ai peur de l’invisible, peur des ennemis mystérieux qui m’entourent et me poussent vers l’abîme…
— C’est donc parce que tu as enlevé la fille de la sorcière Zaroccha que tu trembles ainsi ?…
— Quoi, tu sais ?
— Nous savons tous, dit Mirjam ironiquement, que la vieille se faisait des oracles avec des têtes de suppliciés, en leur mettant sous la langue une lame d’or couverte de caractères magiques… Peut-être as-tu gardé, avec la fille, quelques-uns de ces sanglants trophées ?
— Non, fit Arynès, mais j’ai promis à ma maîtresse de ne plus jouer.
— Si ce n’est que cela, tu obtiendras facilement ton pardon en apportant à la belle les joyaux et les parures qu’elle aime… Je sens que les génies de l’air et du feu te protègent ; un pressentiment étrange m’avertit que tout te réussira, aujourd’hui… Je suis tellement certain de ce que j’avance que je ne risquerais rien contre toi.
— Vraiment ? fit Arynès, indécis.
Et il se laissa entraîner vers la tente somptueuse et fraîche où se réunissaient les joueurs.
CHAPITRE XII
« La douleur est le chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes. »
Ce fut avec une indicible émotion que l’officier s’approcha de la table de jeu. Ce moment redoutable allait décider de son sort. Tout, jusqu’alors, s’était ligué contre lui ; mais le plus petit événement, cette part du hasard dont on ne tient pas un compte suffisant, pouvait le sauver ou le conduire à la plus affreuse catastrophe.
Il joua les pièces d’or que Mirjam lui avait prêtées, et perdit, coup sur coup. La chance, décidément, malgré les prédictions de son ami, ne lui était pas favorable. À chaque darique risqué, il lui semblait entendre un ricanement sardonique, et une sorte de brume bleuâtre passait devant ses yeux.
La physionomie des joueurs avait une expression sournoise et cruelle, qui troublait Arynès plus encore que la persistante adversité.
Cependant, le feu de la passion embrasait ses veines ; déjà, il ne pouvait plus résister à ses ondes magiques, et Mirjam le poussait dans la fournaise par ses conseils et la générosité de ses dons.
Au jeu des figurines succédèrent les dés. Mais, toujours, le nombre de points amené par l’officier fut inférieur à celui de ses adversaires.
Un brouillard sanglant noyait maintenant pour lui les êtres et les choses. Il voyait ramper, monter, descendre des ombres débiles et pâles qui le narguaient ; toutes les voix de la terre chuchotaient autour de lui des sarcasmes et des anathèmes.
Tremblant de rage, il prit son épée et traça dans l’air le cercle des conjurations, afin d’épouvanter les fantômes.
Il luttait contre la fatalité, maudissait sa démence, suppliait les bons génies de lui venir en aide. Mais chaque souvenir néfaste apportait son reflet, chaque mauvais désir créait une image, chaque remords enfantait un cauchemar.
Jusqu’au soir Mirjam lui remit des dariques et des lingots d’or ; la somme qu’il devait était formidable ; ses cheveux se dressaient à l’idée qu’il ne pourrait jamais s’acquitter, que la réprobation humaine pèserait sur lui jusqu’à sa mort.
— J’étouffe, dit-il, laissez-moi regagner mon logis ; demain, je reviendrai et je serai peut-être plus heureux… Demain, j’aurai repris possession de ma raison, je ne jouerai plus au hasard, comme aujourd’hui ; je pourrai m’acquitter, j’en suis certain.
Cependant, ses compagnons qui, par les soins de Mirjam, gagnaient à coup sûr, refusèrent de se laisser convaincre.
— Tu nous dois, dirent-ils, une somme trop importante pour que nous consentions à te quitter… Quelle garantie nous donnes-tu et quelle assurance pouvons-nous avoir de ta sincérité ?…
Arynès frémit sous l’outrage, mais il avait perdu le droit de se venger, et ses lèvres balbutièrent de vagues protestations.
« Ce n’est pas au-delà de la tombe, c’est dans la vie même qu’il faut chercher les mystères de la mort », dit le prophète Daniel. « Le salut ou la réprobation commencent en ce monde, et si la clé d’or, cet instrument du bien et du mal, semble parfois le partage des méchants, elle n’ouvre pour eux que la porte du tombeau ou de l’enfer. »
Cependant, Arynès eût donné son âme pour posséder le talisman magique, et ses yeux, striés de fibrilles sanglantes, ses lèvres sèches, convulsivement serrées, disaient assez son désir.
Mirjam, le jugeant mûr pour le crime, lui mit la main sur l’épaule.
— Écoute, dit-il, je t’offre un moyen de t’acquitter, si tu veux être raisonnable.
— Quel moyen ?…
Et les regards de l’officier étincelaient de convoitise.
— Je te joue tout ce que tu me dois contre Nysista.
— Contre Nysista ?…
Il semblait ne plus comprendre, ayant oublié jusqu’à l’existence de sa maîtresse dans sa passion furieuse.
— Consens-tu ?…
— Mais, je ne sais, je n’ai pas réfléchi…
Il songeait, maintenant, à la prédiction de Zaroccha, et de nouveaux frissons parcouraient sa chair. Il avait troublé le sanctuaire de la tombe ; les mânes irrités de la sorcière se vengeaient cruellement. Les stryges, présidant aux enchantements, entonnaient déjà l’hymne victorieux.
— Consens-tu ? demanda encore l’envoyé de Darius.
— Il le faut bien, soupira Arynès, en agitant les dés d’une main tremblante.
Cette fois la chance lui fut favorable ; il s’enfuit avec une clameur de joie et d’épouvante.
CHAPITRE XIII
« C’est l’heure du Rêve, des Sabbats et des Métamorphoses… Pourquoi crains-tu les mystères de l’ombre ? »
Arynès avait joué durant tout le jour ; une nuit profonde noyait maintenant le camp endormi. Il entendait le frôlement des êtres mystérieux qui se pressaient autour de lui sous le vol sinistre des vautours.
Pour tout pouvoir, il faut tout oser, se disait-il, en tâchant de reprendre courage. Son cerveau, tout phosphorescent de lumière magique, était plein de reflets et de figures sans nombre. Quand il fermait les paupières une vision tantôt féerique, tantôt sombre et terrifiante, se dessinait dans la démence de sa pensée… Il courait, à présent, pour étreindre une dernière fois la compagne sacrifiée, la triste amoureuse qu’il ne reverrait plus ; et, toujours, flottaient dans l’air les relents de corruptions et de poisons, parmi les spectres, les lémures, les lutins, et les gnomes ironiques.
Nysista, assise dans le sable, l’attendait impatiemment.
Elle était presque nue ; son corps faisait une tache blanche dans la nuit.
— Ah ! dit-elle, c’est toi !… Je croyais que tu ne reviendrais plus… Je t’avais tant prié de ne pas t’éloigner !
Déjà, elle se pressait contre lui, en lui offrant ses lèvres.
Il la retint sur son cœur, fiévreusement.
— Pardonne-moi, gémit-il.
— Te pardonner ?
Elle ne pouvait voir son regard dans l’ombre, mais elle le sentait immensément triste.
— Tu as joué encore ?…
— Oui, j’ai joué…
— Et tu as perdu ?…
— J’ai perdu, soupira-t-il, si bas, qu’elle devina plutôt qu’elle n’entendit.
Par une bonté charmante, elle ne voulut pas accroître sa peine et parla de ce qu’elle avait fait en l’attendant… Un envoyé du Roi des Rois était venu avec des parfums et des présents ; il s’était montré plein de sollicitude, s’informant de ses moindres désirs. Elle n’avait pas consenti à le recevoir sous la tente, et leur entretien s’était poursuivi devant tous, car elle n’avait rien de caché.
— Et ces présents ? demanda l’officier,
— Tu penses bien que j’ai tout refusé.
— Ah ! fit-il… Mais, ce messager n’était-il point chargé d’une mission pour moi ?…
— Hélas ! non, Darius n’a point tenu sa promesse.
— Darius te désire, Nysista, et, malgré toutes les forces humaines, tu seras à lui.
— Non, Bien-Aimé, je ne serai qu’à toi.
— Quand tu auras vécu dans la splendeur des palais, au milieu des adorations et des hommages, tu oublieras tout, comme oublie la prêtresse qui a mangé le népenthès sacré. Ta vie passée te semblera un rêve obscur, tes tendresses antérieures s’évaporeront comme l’encens sur le réchaud des évocations… La femme aimée d’un roi ne se souvient plus des hommes.
— Pourquoi me dis-tu cela, Bien-Aimé ?…
— Parce que je connais les femmes.
— Les autres ne sont pas semblables à moi.
— Tu ne peux, mon Adorée, parler de ce que tu ignores. Quand tu auras puisé aux trésors du Maître tout puissant, et que l’or coulera de tes doigts comme une onde fulgurante, tu ne songeras plus au pauvre officier !… Les prêtres, l’armée, le peuple, toutes les sublimes possessions du Roi des Rois t’appartiendront, et, peut-être, répudiera-t-il ses autres épouses pour te faire plus grande.
— Mais, tu délires ! dit-elle, en souriant.
— Non, j’ai toute ma raison. L’avenir se dessine devant moi en traits de flammes.
— Parlons de notre amour.
— Si tu veux, soupira-t-il… Aime-moi bien pendant qu’il en est temps encore.
Mais elle ne l’entendait plus. Elle l’avait attiré sur la couche qu’éclairait faiblement la petite lampe, et, déjà, ses lèvres cherchaient celles de son amant, dans le désir de tout oublier, de se plonger dans l’ivresse invincible des sens.
Ils épuisaient, une fois de plus, le calice de l’amour en une fièvre sans cesse renaissante. Ils s’étreignaient dans une folie intense de possession. Ah ! combien elle eût cherché la fécondation divine dans la félicité irritante de ces baisers !
Faire de la vie, s’unir pour l’adorable mystère de la Loi suprême, tel était maintenant son rêve.
Toujours la même tendresse passionnée la consumait, et elle eût souhaité pouvoir se donner davantage, s’exaspérer de volupté sainte jusqu’à l’enivrement de la souffrance et de la mort.
Mais, Arynès, tout en répondant à ses caresses, s’oubliait en de morbides songeries, et elle le plaignait, le calmait par de douces paroles, comme un enfant inquiet qu’il faut endormir.
Trop souvent elle avait entendu ses plaintes terrifiées, ses sombres prédictions, pour y prêter une attention sérieuse. Le jeu, seul, pensait-elle, avait causé tout le mal, et, comme la pauvreté ne pesait pas à son désintéressement, elle ne s’inquiétait point pour l’avenir.
CHAPITRE XIV
« Tu monteras bientôt sur un char de lumière,
« Esprit victorieux et roi de la matière ! »
Nysista reposait dans la douceur exquise du bonheur assouvi, et son amant écoutait les voix de l’ombre. Une sorte de nuage diaphane et bleuâtre l’entourait ; une mystérieuse présence, — il l’appréhendait, — allait se manifester comme les autres nuits. Mais, ce fantôme exécré ne deviendrait-il point un être de chair et de muscles pour empoisonner sa vie et solliciter d’odieuses caresses ?…
D’ailleurs, songeait-il, Zaroccha existe certainement. La mort est un fantôme de l’ignorance ; tout est vivant dans la nature, car tout se meut et change incessamment de forme. Le corps est un vêtement de l’esprit, qui tombe dans la vieillesse, et que l’esprit abandonne pour se vêtir différemment. Cependant, il peut réintégrer la première enveloppe, soit par son propre effort, soit avec l’assistance d’une autre volonté plus grande et plus active que la sienne. Cette résurrection ne s’accomplit que par la plus forte des chaînes d’attraction, et l’on explique les phénomènes de cet ordre en les assimilant aux cas de léthargies plus ou moins longues. Que ce soit par résurrection ou cessation de léthargie, le vampire de la sorcière m’apparaîtra encore ; infailliblement je deviendrai sa proie !
Safou, le chat noir, dardait sur l’officier ses étincelantes prunelles. Le flambeau de l’au-delà semblait y brûler et en laisser choir ses étincelles fatidiques. Une mélodie bizarre, qui participait de la plainte du vent et du murmure des vagues, partait l’on ne sait d’où ; le visionnaire était oppressé par une sensation de parfums exquis et troublants. Autour de lui grandissait tout un monde végétal où se mêlaient les fleurs et les fruits sous leurs formes les plus adorablement étranges. Les hauts arbustes au feuillage d’émeraude, les herbes lumineuses se joignaient sur sa tête, il était emprisonné dans les mailles fleuries des lianes et des orchidées comme un amoureux insecte.
Bientôt, des paroles de prière et de reconnaissance frappèrent son oreille ; c’étaient des mots ardents qui le mordaient aux sens et s’envolaient pour faire place à d’autres sons plus vibrants, plus passionnés. Il lui semblait entendre, dans ce chemin de lumière, les sanglots du vent, les grondements du tonnerre et la plainte monotone des flots. Cela montait de partout, et, cependant, rien ne changeait du paisible et rayonnant décor. Il éprouvait des paroxysmes de joie, de désir inconnus jusqu’à cette heure. Il était hors du monde réel, dans un état de somnambulisme parfait, et son cerveau n’enfantait que des images féeriques.
Le fantôme de la sorcière ne se manifestait point ; qu’aurait-il fait dans cette apothéose ?… Les hôtes hideux de la tombe, les larves, les ghoules, les stryges ne hantent que les lieux sinistres et fuient les rayons du soleil.
Pourtant, l’officier faisait d’inutiles efforts pour secouer sa torpeur, reprendre possession de lui-même. Tout avait sombré dans un éblouissement d’aromes, de rayons et de couleurs. Il entendait le balancement des encensoirs d’or ; le frôlement magique des plantes envoûteuses le grisait de plus en plus. Son cœur battait lourdement, les brises chaudes qui baignaient son front étaient chargées d’effluves magnétiques, tandis que des lèvres immatérielles s’oubliaient sur les siennes.
Des pensées brûlantes le hantaient, maintenant, des tentations voluptueuses de caresses, une ferveur, un délire d’extases inconnues.
Les miaulements rauques de Safou tirèrent Arynès de son rêve. L’exquise vision s’était évanouie, mais le lit était jonché de roses rouges d’un éclat et d’un parfum merveilleux.
CHAPITRE XV
« Celui qui forge l’image, celui qui enchante la face malfaisante, l’œil malfaisant, la lèvre malfaisante, — esprits du ciel et de la terre, poursuivez-le ! »
Nysista, qui s’habillait tristement, vint tout à coup se blottir contre l’officier.
— Protège-moi ! dit-elle.
— Qu’as-tu donc ?…
— L’on a prononcé mon nom et l’on vient me chercher… Ah ! mes pressentiments ne m’avaient pas trompée, tu m’as vendue au Roi !
— Non ! murmura-t-il faiblement, car il ne se souvenait plus du marché consenti.
— Tu m’as vendue !… poursuivit la jeune fille avec indignation.
Et elle s’éloigna de la couche saccagée que les roses rouges couvraient de leur splendeur sanglante.
Une grande rumeur venait du dehors, et, soudain, la draperie qui voilait l’entrée de la tente fut violemment tirée.
— Qu’est-ce donc ? demanda Arynès en se dressant fiévreusement.
Mirjam, au milieu d’un nombreux cortège, attendait au dehors.
— Je viens prendre ce que tu m’as promis, dit-il.
— T’ai-je promis quelque chose ?
En vérité le jeune homme avait tout oublié dans le délire du rêve. Il se frottait les yeux, cherchant péniblement à rappeler ses souvenirs.
— Je viens, dit Mirjam en riant, te réclamer ce que tu as perdu. Ne te rappelles-tu plus que tu as joué Nysista ?…
Arynès, complètement dégrisé, poussa un cri :
— Nysista !…
— Oui, Nysista, et je l’ai bien payée !… Toutes les esclaves royales réunies n’ont point atteint un semblable prix.
— Tu te trompes, Mirjam, je n’ai pu consentir à un tel marché.
— Oh ! mes compagnons te diront que tu me dois cette femme !… Et je viens la chercher.
La jeune fille, étendue sur le sol, pleurait éperdument.
— Emportez-la, fit Mirjam.
Des soldats s’approchèrent, malgré la résistance d’Arynès qui s’était placé devant son amante. En peu d’instants Nysista, enroulée dans ses voiles, un bâillon sur les lèvres, fut tirée hors de la tente et placée sur un char aux pieds de Mirjam qui prit les rênes et poussa une sorte d’appel guttural. Aussitôt, les chevaux partirent au galop, et le bruit des roues retentit comme un tonnerre sourd au milieu des autres bruits du camp.
L’officier s’était accroché au rebord du char, essayant de vagues supplications, des menaces et des plaintes.
Il lui semblait que son pauvre bonheur fuyait sur l’aile du vent et que les esprits des ténèbres s’attachaient à lui pour le précipiter dans l’abîme. Il entendait leurs éclats de rire, il sentait sur son visage passer leur souffle froid, et il se cramponnait plus fort au char de son ennemi.
Les gardes à cheval qui suivaient Mirjam avaient saisi leurs lances, et leurs cuirasses de bronze résonnaient dans la rapidité de la course. Le cimier de leur casque étincelait au soleil ; ils soulevaient sur leur passage une âcre odeur de terre remuée dans une poussière brune.
Au loin, maintenant, apparaissait un cavalier imposant conduisant un coursier noir, harnaché d’or. Il portait la grande tiare de toile blanche et le kidaris royal ; un long manteau de pourpre s’incendiait derrière lui comme un voile de flammes.
Arynès, à bout de forces et de courage, ferma les yeux, se laissa rouler sur le sol.
Les gardes passèrent comme une avalanche, et tout disparut dans un tourbillon fantastique.
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
« Elle envoûte les absents ; elle fait des simulacres de cire, et plonge des aiguilles légères dans le foie des malheureux. »
Les heures succédaient aux heures ; déjà le soleil avait disparu derrière le mont Zagros, et Arynès, étendu sur le rebord de la route, ne reprenait point connaissance. À ses côtés se dressaient les bois des crucifiés sous le tournoiement des vautours. Quelques plaintes d’agonisants troublaient le silence de ce lieu funèbre, une grande ombre noyait les choses, tandis que les étoiles commençaient à tendre dans l’azur leur résille d’or.
Les Perses, cependant, n’exerçaient point sur les prisonniers de guerre les effroyables châtiments de la domination assyrienne ; mais la rébellion était sévèrement punie.
Après la révolte et la longue résistance de Babylone, Darius avait fait mettre en croix trois mille Chaldéens. La mutilation était un moyen de répression très usité, aussi n’était-il pas rare de voir circuler, dans les camps, des troupes de prisonniers aux orbites sanglantes, aux mains, aux oreilles et aux nez coupés. La soumission des Perses à l’égard de leurs souverains restait complète, et Prexaspe, voyant la flèche de Cambyse dans le cœur de son fils, dit humblement : « Je ne crois pas qu’un dieu même puisse tirer aussi juste. »
Arynès, cependant, revenait à lui ; peu à peu, la lumière se faisait dans son esprit endolori. Il comprenait que ce n’était pas pour son compte que Mirjam avait enlevé Nysista, mais pour le compte du Roi qui la destinait à son harem. Darius n’avait qu’une épouse légitime, mais les concubines passaient une nuit dans ses appartements, et la plus belle était élevée au rang de favorite. Sans doute, Nysista serait-elle la favorite du Maître, car elle avait fait sur lui une impression profonde.
Arynès leva les yeux ; un rayon de lune éclairait la face douloureuse d’un crucifié dont le regard semblait fixé sur lui.
— Oh ! gémit l’officier, n’est-ce point encore un funeste présage ?… N’ai-je point assez à souffrir de la haine des vivants, et faut-il que les morts s’acharnent également à me persécuter ?…
L’homme frissonna sur son bois de torture.
— Mon âme n’a point encore quitté mon corps. Je reste attaché à la matière tangible qui déjà se décompose…
— Ah ! fit Arynès, rien ne peut-il te rappeler à la vie ?…
— Rien.
— Alors que désires-tu de moi ?
— Mon corps fluidique s’épure et s’ennoblit avant d’abandonner définitivement la matière. Tout à l’heure il s’envolera pour planer dans l’espace jusqu’à sa réincarnation.
— Sa réincarnation ?…
— Oui, rentre chez toi, car l’âme réincarnée d’un méchant esprit t’attend et te désire.
— Que dis-tu ?…
— Par un crime tu as attiré sur toi la vengeance des stryges et des vampires… Tu seras leur proie jusqu’à ta mort !… Va ! et que ta destinée s’accomplisse !
— Mais, je ne veux pas ! je ne suis pas coupable !
— Tu as tué, rappelle-toi !…
— J’ai tué ? Vraiment, je ne m’en souviens plus.
— Tu as tué, répéta la voix implacable ; pour un misérable gain, tu as profané un tombeau et vendu ta compagne…
— Ah ! fit Arynès, cela s’est accompli malgré ma volonté…
— Tout s’accomplit malgré notre volonté ; mais nous devons arriver au bien par la souffrance. C’est en se conformant aux exigences de cette loi que nous parvenons au calme suprême, que nous nous dégageons des entraves de la forme et des attractions du désir…
— Mais, fit l’officier, si je suis inconscient, je ne suis pas coupable ! J’ai en moi la passion de l’or, et, par conséquent, celle du jeu. Pourquoi suis-je né ainsi ?… Est-ce ma faute ?…
— Non, dit le supplicié. Toutes les formes du bien et du mal s’enchaînent suivant la loi de l’évolution et de la métamorphose… La mort n’est qu’une illusion, un des agents de l’existence qui nécessite un incessant renouvellement… Le monde invisible nous domine, nous enveloppe ; les bons et les mauvais esprits servent de guides à l’humanité et ne cessent jamais de communiquer avec elle… Mais, quand ton vêtement de chair sera tombé, la lumière te pénétrera et tu comprendras, enfin, tes actes, tes volontés et tes passions. Ta carrière terrestre te dévoilera ses fautes, ses faiblesses, ses misères. Tu te contempleras avec épouvante à travers les temps et les existences évanouies !
La face du supplicié s’immobilisa dans le suprême repos. Un vautour, qui planait sur lui, lui creva les yeux et emporta les prunelles sanglantes.
Arynès, péniblement, retournait vers le camp.
Le paysage, autour de lui, était moins lugubre, car il avait pris un sentier qui l’isolait des lieux de supplices. Les feuilles délicates des acacias se détachaient, au moindre souffle, tournoyaient un instant dans l’air comme de légères phalènes, ivres de parfums, et tombaient sans bruit. D’autres, en grand nombre, étaient tombées déjà, car l’on approchait de la saison froide, et les pieds de l’officier, foulant cette litière de feuillage, en faisaient sortir un bruissement monotone et doux.
Mais le règne végétal, comme le corps humain, semblait souffrir d’un mystérieux tarissement des sucs nourriciers de la sève. Arynès se débattait en vain contre quelque chose d’implacable, de plus fort que lui. Ce fardeau qui l’accablait d’autant plus qu’il se raidissait davantage pour le secouer, c’était la réprobation des êtres et des plantes, le mépris de tout ce qui l’entourait.
Son énergie révoltée essayait de se défendre contre cette paralysie inconcevable, un tremblement agitait ses mains, son souffle devenait rauque, il sentait qu’une aile noire palpitait sur sa tête, lui cachant les étoiles.
Il interrogeait le mystère de la nuit ; il écoutait les murmures qui s’élevaient maintenant de la profondeur des bois, les accents confus qui bruissaient dans le feuillage, montaient de partout, à la fois. C’était le chant grave et profond qui fait vibrer l’immensité et dont les fantômes, égarés sur la terre, comprennent seuls le sens mélancolique.
CHAPITRE II
« Les âmes basses et méchantes restent enchaînées au sol par de multiples renaissances. »
Arynès traversait le camp endormi. Il était malheureux au delà de toute expression. Ses doutes, ses appréhensions devenaient des réalités, car il sentait que rien désormais ne le protégerait des influences maudites. Il avait des lamentations inarticulées qui ressemblaient à des plaintes d’enfant, et qui exprimaient mieux que toute parole l’infini de la tristesse humaine.
Il regardait autour de lui, plein de stupeur et d’effroi, s’imaginant entendre la voix des puissances occultes de l’ombre, les voix du monde étrange que ne comprennent pas les vivants.
Quand, au bout de quelques secondes, il reprenait possession de lui-même, il voyait devant lui une blanche figure qui glissait dans un rayon de lune, semblant guider ses pas.
Parfois, elle se retournait vers lui, mais il ne pouvait scruter le mystère de son voile, et elle fuyait, légère, effleurant à peine le sol de son pas gracieux et rapide.
Il entra dans sa tente, surpris de n’y plus trouver Nysista ; car une vague espérance lui était restée, et, malgré l’évidence, il songeait qu’un miracle la lui rendrait, peut-être. Safou, le chat familier, avait également disparu ; tout était sombre et désolé dans l’étroit réduit saccagé par les soldats de Mirjam.
Arynès se jeta sur sa couche, s’endormit d’un sommeil agité que traversaient de sourds gémissements, des sursauts brusques du corps, des contractions nerveuses de la face, attestant que l’ennemi qui hantait ses rêves continuait son œuvre lente et implacable de possession.
Puis, ses lèvres remuèrent, il tendit les bras, comme s’il eût voulu saisir et retenir encore la vision née de la fièvre, qui remplissait ses prunelles d’une ardente extase. Après de vagues balbutiements, il s’endormit de nouveau, le visage illuminé par une joie surhumaine.
Une frénésie d’amour s’emparait soudain de lui, une contagion de désir spontanée et foudroyante qui le jetait dans le délire du rêve.
On entendait maintenant un bruit sourd, semblable à celui que font les vagues en roulant les unes sur les autres. C’était le camp qui se réveillait, et ce bruit donnait l’idée d’une force aveugle, irrésistible, soudain mise en mouvement.
Des sonneries de trompé scandaient ce grondement confus, une poussière impalpable, soulevée par les pieds de la multitude, flottait dans latente, embrumant les premières lueurs du jour.
Arynès, qui s’était dressé sur la couche, jeta un cri.
Parmi les roses effeuillées une femme était assise et le regardait fixement.
Ses paupières, frangées de longs cils, enchâssaient d’humides prunelles d’onyx, lustrées des caresses de la vie. Son nez mince et fin, aux pures arêtes, avait de transparentes narines plus délicates que des fleurs et sa bouche, aux lèvres voluptueusement modelées, souriait doucement sur l’émail des dents.
L’officier contemplait avec stupeur les épaules harmonieuses de l’inconnue, ses seins orgueilleux qui se dressaient dans le triomphe de la jeunesse. Et, dans cette figure charmante, il retrouvait les indices d’une ressemblance redoutable. Le mouvement du front, la ligne du nez, l’arc de la bouche et la nuance des yeux l’avaient déjà frappé, jadis…
Silencieux, immobile, il interrogeait ses souvenirs, et, soudain, une lueur terrible se fit en lui.
— Zaroccha ! dit-il.
Elle eut un rire cristallin, ouvrit les bras, et sa bouche voluptueuse mit sur les lèvres de l’officier le poison du délire et de l’asservissement.
CHAPITRE III
« L’homme ne connaît que les choses de ce monde où le fini se combine avec l’infini. »
— Je saurai dévorer ta conscience et j’assouvirai mes lents désirs sur ton être soumis ! Tu seras ivre de mon ivresse, et tu m’obéiras dans mes plus étranges fantaisies ! En échange, je te donnerai la richesse, car j’apporte mes parures, mes bracelets, mes chaînes massives, mes grappes de pierres monstrueuses qui lancent des rayons d’étoiles. Pour toi, je serai plus somptueuse que la reine des contes magiques et tu me trouveras sans cesse vêtue d’or et de pierreries. Enfin, j’aurai la merveilleuse beauté des princesses de légende et tu resteras à mes genoux avec des cris d’adoration et de prière !
— Si tu n’es point Zaroccha ressuscitée, qui donc es-tu ?…
— Donne-moi le nom que tu voudras, celui qui chantera le plus doucement à tes oreilles et sera sur tes lèvres comme une coulée de miel. Viens te réjouir sur mes seins dressés, viens te reposer sur mon cœur clément. Par tes luttes passées, par l’effort du bien et du mal, que tu as soutenu, tu mérites mon amour, et, si tu crois à mes prophéties, tu as déjà vaincu. Après le long circuit de mes existences ténébreuses, je sors enfin du cercle douloureux des générations maudites pour retrouver la joie et la confiance.
— Qui donc es-tu ? demanda encore Arynès.
— Que t’importe ! Écoute les vérités qu’il faut taire à la foule et qui font la force des êtres invisibles. Les esprits sont innombrables et divers, car l’existence de l’âme est éternelle, infinie. Mais, tu es entré dans le sein des mystères et les chances humaines te seront propices.
L’inconnue était merveilleusement belle. Elle apparaissait à l’officier comme une magicienne des légendes babyloniennes, une créature de songe et de chimère. Déjà, il oubliait Nysista et se grisait de ce nouvel amour plus brûlant que le sable du désert, plus lumineux que les pures aurores. Et tout lui réussissait, sans qu’il eût même à exprimer un désir.
Auprès de cette nouvelle amante les jours passèrent rapidement. Puis, Arynès, réconcilié avec son père, se battit sur les côtes de la Thrace et de la Macédoine.
Ariaramnès, satrape de Cappadoce, ramena des prisonniers qui fournirent aux généraux perses les informations dont ils avaient besoin. Enrichi par le jeu, qui, toujours depuis le départ de Nysista, lui fut favorable, Arynès eut un train considérable et mena une existence fastueuse.
Darius, de son côté, franchit le Bosphore avec huit cent mille hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube sur un pont de bateaux construit par les Grecs. Deux mois durant il parcourut les steppes de l’Ister au Tanaïs, puis il pénétra au cœur même de la Russie, brûla les villages et emporta tout le butin qu’il put trouver. Ce monarque se dressait audacieusement contre l’ennemi, quel qu’il fût ; il soutenait la lutte prodigieuse contre les puissances réunies, et son règne s’illuminait d’une gloire d’épopée.
Chaque jour était marqué par quelque victoire : villes prises, capitulation, retraite de l’ennemi, bataille gagnée ; son invasion, comme un fleuve débordant, inondait, noyait, emportait tout.
CHAPITRE IV
« Tandis que j’étais à Babylone, les provinces firent défection de moi. »
Nysista, cloîtrée dans un appartement du harem royal, ne savait rien de ce qui se passait au dehors. Elle se reprenait à croire, dans sa solitude, que tout n’était pas fini pour elle. Un grand frisson passait dans les villes en travail d’armées nouvelles. C’était un bruit sourd de légions en marche, accourant du Nord, du Sud et de l’Ouest ; des sonneries de cuivre, des clameurs de victoire passaient dans le bruissement des armes, et la jeune fille espérait que son amant viendrait la délivrer, car Darius se fatiguait d’elle. Le Grand Roi ne conservait pas longtemps ses favorites, et la jeune fille l’avait vite lassé par ses larmes et son visage attristé.
« Ah ! songeait-elle, Arynès ne peut m’avoir oubliée ! Il doit mépriser les intrigues, les luttes stériles, la gloire, même. Délicieusement, il engourdirait dans mes bras son corps épuisé ; comme il serait doux encore de croire et de vivre ! »
Des images, des formes continuaient à surgir spontanément dans le champ de sa pensée, sans qu’elle fît rien pour les évoquer, car tout son être était frappé d’une singulière torpeur. Elle se laissait prendre, cependant, à ces visions d’azur et de soleil. Elle franchissait les monts et les plaines, à la suite de son rêve, planait avec lui dans la lumière.
Puis, très lasse, elle se renversait, du mouvement doux d’une fleur dont la tige se brise, elle portait la main à sa poitrine et défaillait.
Une de ses esclaves, un jour, la renseigna.
— Notre Grand Roi assure ses conquêtes, mais le satrape Ariaramnès est parmi nous.
Nysista eut un cri de joie.
— Le satrape de Cappadoce ! Et, que sais-tu de son fils ?…
— Son fils, Arynès, a traversé la ville au milieu d’une superbe escorte. L’on dit qu’il était couvert de pierreries et que son casque d’or brillait comme un soleil. Une femme était auprès de lui.
— Une femme !
— Oui, une créature singulière montée sur un cheval noir…
— Une femme ! répéta Nysista, en frissonnant, comment était-elle ? As-tu vu ses traits ?…
— Non, fit l’esclave, je répète ce que l’on m’a raconté, et ne sais rien de plus.
À partir de ce moment Nysista n’eut plus qu’un désir, celui de tromper la vigilance de ses gardiennes et de quitter le harem royal.
La ville, d’ailleurs, était bouleversée par le récit des merveilleuses victoires de Darius, partout se dressaient les arcs de triomphe, les pylones fleuris, les obélisques pris à l’ennemi, les mâts parés de guirlandes et d’oriflammes. Les hauts murs de brique du palais ne permettaient pas de voir tous ces préparatifs de fêtes, mais l’écho en arrivait vaguement aux oreilles de la favorite, et la surveillance se relâchait autour d’elle.
Une nuit, s’étant enveloppée dans un voile épais, elle put sortir de la chambre qu’elle habitait et fuir à travers les salles nombreuses, presque toutes désertes.
Sur les murs, des bas-reliefs représentaient des scènes de chasse, des lions furieux dévorant des taureaux, des monarques poursuivant les fauves et les démons difformes, empruntés à l’art assyrien. Puis, venaient les magnifiques salles hypostyles dont le modèle était emprunté à l’Égypte, et dont la plus vaste était la salle aux cent colonnes. Les murs, percés de huit portes, laissaient voir, par leurs entrées principales, des colonnes soutenant un portique flanqué de deux immenses taureaux androcéphales.
Dans cette pièce se trouvait le trône d’or, sur lequel siégeait le Souverain, au-dessus d’un pavé « de porphyre et de marbre tacheté », ainsi que le décrit le livre d’Esther.
Un rayon de lune éclairait, dans les galeries intérieures, les admirables émaux colorés de Mésopotamie. Mais la fugitive se perdit, revint aux appartements somptueux que décoraient les ivoires et les bijoux d’Égypte, les étoffes chatoyantes de l’Inde, les vases et les statues de l’Asie Mineure, groupés avec art autour des divans profonds et des vasques précieuses. Des serviteurs la croisaient, parfois, et la laissaient passer, la croyant employée comme eux aux vulgaires besognes du palais.
Elle descendit un large escalier de marbre, que terminaient de hautes colonnes à chapiteaux de palmes, traversa une cour entre deux vastes pièces d’eau, bordées d’une marge en marbre rose sur laquelle se penchaient les perséas au feuillage métallique.
La lune éclairait les arbres du centre et les pylones du portique, dont la large baie encadrait tout un coin du ciel bleu.
Nysista, glissant dans l’ombre des hautes murailles, parvint à sortir du palais, sans éveiller l’attention des gardes. Une sorte de puissance occulte la poussait, une mystérieuse protection s’étendait sur elle.
CHAPITRE V
« Écoute les vérités qu’il faut taire à la foule et qui font la force des sanctuaires. L’heure solennelle est venue où je vais te faire pénétrer jusqu’aux sources de la vie. »
Dans les rues, encore endormies, au-dessus des terrasses, se découpaient bizarrement les colonnes, l’entablement des temples dont les chapiteaux à forme de béliers, de taureaux ailés et de lions, semblaient soutenir la voûte céleste. Au centre de la place royale se dressait la statue d’Ahura-Mazda : une figure debout sur un disque ailé, faisant face à la statue de Darius qui se trouvait devant la porte du palais. Le Roi, appuyé sur son arc et faisant le geste du commandement, posait le pied sur la poitrine d’un prisonnier qui levait le bras pour demander grâce.
Nysista s’éloignait rapidement, longeant les imposants portails ornés de taureaux gigantesques, les escaliers de marbre que dix cavaliers pouvaient gravir de front, les portiques garnis de feuilles de lotus, les colonnades aériennes, les propylées aux portes monumentales.
Le jour, maintenant, commençait à paraître et les passants se faisaient plus nombreux. Des marchands alignaient des corbeilles de fruits, des gerbes de fleurs, des coupes à boire, le long des murs. Des esclaves, enveloppés dans une étoffe à raies bleues ou vertes, circulaient hâtivement, bousculant les mendiantes, demi-nues, qui portaient leurs enfants suspendus à leurs épaules dans des couffes de sparterie.
Partout continuaient les préparatifs de la fête et le pavoisement des maisons pour le passage du cortège royal.
Nysista s’assit sur le rebord d’une vasque, attendant le défilé d’honneur, car elle savait que son amant en faisait partie ainsi que tous les chefs victorieux des dernières conquêtes.
Elle était pleine d’un douloureux émoi ; mille pensées singulières s’agitaient dans sa tête. Palpitante, indécise, troublée jusqu’au fond du cœur, elle s’abandonnait au cours des événements, se sentant lâche devant la destinée cruelle. Elle regardait les passants, vaguement, d’un mélancolique regard de femme qui aime et qui souffre, un regard mouillé de regret et de désolation.
Déjà, paraissait la tête du cortège, tandis qu’éclataient les sons des courts clairons de cuivre et l’appel strident des trompettes.
Le piétinement des chevaux, retenus à grand’peine, le tonnerre des roues, garnies de bronze, le frissonnement des armes accompagnaient les fanfares martiales.
Maintenant, venaient les Gardes du palais avec leurs casques luisants, leurs corselets papelonnés d’écailles, leurs boucliers d’airain. La cavalerie légère, qui fondait sur l’ennemi comme la foudre, caracolait derrière la Garde d’honneur. C’étaient ces soldats indomptables qui sautaient à bas de leur cheval au galop et se remettaient en selle sans interrompre leur course vertigineuse. Ils lançaient la flèche ou la javeline et manquaient rarement leur but. La grosse cavalerie, couverte de plaques de métal et de cottes de mailles, précédait l’infanterie, soulevant sous les sabots des chevaux cuirassés un nuage épais de poussière. L’équipement de l’infanterie se composait de tiares de feutre, de tuniques, de gorgerins et de jambières à plaques imbriquées. Les hommes portaient le bouclier d’osier, l’arc, les flèches, le poignard suspendu à la ceinture et le court javelot.
L’on voyait, dans le cortège, les casques au cimier étincelant des Assyriens, les bonnets en pointe des Scythes, les tuniques flottantes des Indiens, les draperies lourdes des Arabes, les cimeterres des Caspiens, les coiffures de renard des Thraces, les peaux de léopard des Éthiopiens et les casques de bois noir des habitants de la Colchide.
Les soldats semblaient vraiment belliqueux avec les glaives, les lances, les haches et les frondes qui accompagnaient leur accoutrement.
Les belluaires retenaient les animaux féroces qui rugissaient, glapissaient et miaulaient en tirant sur leurs liens. Des esclaves portaient le butin sur des brancards, recouverts de tissus précieux, garnis de feuillages.
Au milieu du défilé venaient les statues des dieux, et, enfin, la personne du Roi, suivie de ses Satrapes et des Chefs victorieux.
Dans le lointain s’ébauchaient les corniches des palais où le globe mystique éployait ses larges ailes, auprès des taureaux monstrueux qui semblaient vouloir fondre sur le cortège en marche.
Le tumulte augmentait, les tourbillons de poussière montaient plus haut, et Nysista croyait défaillir dans son attente fiévreuse. Elle sentait qu’elle allait éprouver la plus grande émotion de sa vie, et appréhendait une telle secousse dans la faiblesse morbide de son être.
Darius, couronné de la grande tiare de toile blanche, cerclée d’or et de chatons énormes, tenait le sceptre royal. Un manteau de pourpre tombait sur la croupe de son cheval et traînait derrière lui comme un flot de sang.
Les porte-lance de la Garde, avec leurs armures rutilantes, leurs barbes taillées en boucles égales, venaient ensuite, entourant les grands chefs.
Nysista se souleva avec un cri, tendit les bras vers Arynès qu’elle avait reconnu entre tous.
Le jeune homme s’avançait fièrement sur son grand cheval blanc. Un manteau écarlate, comme celui du roi, mais plus court, recouvrait ses épaules, laissant voir la cuirasse incrustée d’or. Il passa tout près de son amante, sans la reconnaître, mais elle poussa un cri strident et fit mine de s’élancer vers lui. Un coup de lance la rejeta parmi la foule, et des rires grossiers la firent rougir de honte.
Auprès d’Arynès, elle avait vu un cavalier étrange, monté sur un coursier plus noir que la nuit. Cette poitrine glorieuse, cette taille mince et ces jambes finement modelées ne pouvaient appartenir qu’à une femme.
L’inconnue portait un gorgerin à sept rangs d’émaux et de cornalines. Ses flancs étaient enveloppés d’une draperie de lin à plis multiples, arrêtée aux hanches par une ceinture imbriquée de turquoises et d’améthystes. Des sandales recourbées, brodées de perles, chaussaient ses pieds étroits.
La compagne d’Arynès avait des traits harmonieux et purs, empreints d’une pâleur morte, des yeux fixes, immenses et cruels, une bouche enfantine aux lèvres scellées dans une sorte de tristesse dédaigneuse.
Nysista, de nouveau, fit un effort pour se précipiter vers le couple bizarre, mais les Gardes la repoussèrent brutalement, tandis que le regard froid de l’inconnue descendait lentement sur elle.
Où donc avait-elle vu ces prunelles redoutables et l’expression figée de cette face énigmatique ?… Tout à coup, elle se souvint.
— Zaroccha ! fit-elle avec terreur.
Sous les roues innombrables des chars de guerre la terre résonnait et tremblait sourdement, le cortège défilait, toujours, et Nysista frissonnait encore au souvenir du regard métallique fixé sur elle, de l’expression de ce masque immobile comme le masque d’une momie.
CHAPITRE VI
« Des âmes viennent vers nous et s’en retournent ; d’autres s’en retournent et reviennent. »
Maintenant, Nysista, qui avait marché tout le jour, atteignait les steppes désolées dont les Perses se détournaient avec effroi.
Elle retrouvait la sauvage tristesse de cette terre silencieuse, où, déjà, elle avait pleuré et tremblé auprès de son amant. C’était dans ces herbes de cendre et de rouille, entre deux cippes tumulaires et sous des bois de supplice, qu’elle avait trouvé Arynès. L’officier, elle s’en souvenait, avait voulu prendre les joyaux de la sorcière… Il avait dérangé les pierres qui défendaient l’entrée de la chambre sépulcrale, pour voler le coffret magique ; mais, une mystérieuse épouvante avait paralysé son âme.
Pourtant, elle savait bien que les Perses ne venaient jamais dans cette solitude, car la religion mazdéenne ne comportait ni temples, ni tombeaux. Seul le désir d’élever des monuments funéraires à la gloire des héros avait pu tourner la loi religieuse, mais, ce n’était point ce lieu redoutable que le culte public avait choisi pour creuser dans le roc les spéos royaux.
La jeune fille avait frissonné en passant devant les Tours du Silence, où les vautours déchiquetaient les cadavres, mais elle n’avait point éprouvé le sentiment d’épouvante et d’horreur que lui causait la solitude de cette terre maudite.
Et, il lui semblait, aussi, que des ricanements sortaient des pierres, que des formes hideuses dansaient devant elle. L’air était plein de figures monstrueuses ; le ciel reflétait des montagnes, des forêts, des flots agités sinistrement. Un vent lourd et fiévreux l’entourait d’un voile de feu. Les mirages se succédaient avec une rapidité de plus en plus grande. Des êtres tordus, convulsés, gnomes de folie et de cauchemar, passaient dans les ruines en la fixant de leurs yeux vides, en riant atrocement ou en hurlant leur terreur surhumaine.
Et, partout, c’était un chaos de rocs énormes qui sortaient du sol, gris, chauves, ronds ou pointus, emprisonnant le corps de quelque étranger oublié des vivants. Tout autour de cette terre réprouvée se creusaient des vallées nostalgiques, qu’enfermaient d’autres monts, élargissant un horizon livide de pics et de cimes.
Nysista avançait péniblement, s’arrêtant, parfois, devant l’entrée d’un souterrain, car elle ne reconnaissait plus son chemin sur ce sol soulevé, comme une mer, de vagues monstrueuses, immobiles.
Enfin, elle arriva devant le temple en ruine qui abritait le tombeau de Zaroccha. Les murs restaient debout au milieu du paysage désolé. À leur pied le soleil avait brûlé, mangé le sable, rongé le sol ; mais il y avait là, aussi, le feu profond qui brûle les entrailles du monde et, parfois, se fait jour en déchirant la croûte terrestre. Une lueur de soufre baignait l’hypogée de la sorcière. Tout autour, des pustules recouvraient le sol, semblaient une étrange maladie de la nature. De leurs crevasses s’échappait une boue tiède, comme une mystérieuse suppuration. Des gaz s’élançaient en ronflant de ces abcès crevés, et Nysista, prise à la gorge, recula en chancelant.
Elle s’épouvantait, de plus en plus, des changements qui s’étaient produits dans cet hypogée. Le prodigieux phénomène était tout récent, sans doute, et la fantastique floraison de soufre n’avait pu gagner l’intérieur du caveau. Elle se hasarda sur la cendre chaude, tandis que de nouveaux ricanements la souffletaient au passage. Un trou rond vomissait du feu, de la fumée et du soufre avec un bruit sourd de chaudière. Elle descendait lentement, essoufflée, haletante, suffoquée par l’haleine morbide, entêtée dans son désir de fouiller le tombeau pour bien se convaincre que Zaroccha y était encore, que ce n’était point elle qu’elle avait vue à côté d’Arynès.
Le corps momifié devait garder le coffret magique que la jeune fille avait pieusement enfoui. C’était celui qui, dans la misérable hutte de la sorcière, avait excité la convoitise des pleureuses ; c’était le trésor que l’officier avait voulu dérober à la morte, dans son criminel désir de richesse.
Arynès ayant violé la triple barrière souterraine de l’hypogée, Nysista pénétra sans peine auprès du sarcophage. D’une main tremblante, elle en palpa les parois et poussa un cri terrible : le corps de la sorcière avait disparu.
À ce moment, le soufre bouillonna plus fort au seuil du caveau, des acides fulgurants parurent aux lèvres rouges du foyer, une formidable secousse fit trembler le sol et la lumière du ciel s’éteignit soudain.
Nysista se précipita vers l’entrée, et retomba avec une plainte d’agonie. Par la poussée de la flamme et de la vapeur le sol s’était exhaussé, rejetant la porte de l’hypogée sur sa proie vivante.