Aller au contenu

La Sorcière d’Ecbatane/Troisième partie/01

La bibliothèque libre.

TROISIÈME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

« Elle envoûte les absents ; elle fait des simulacres de cire, et plonge des aiguilles légères dans le foie des malheureux. »

(Ovide, les Héroïdes.)

Les heures succédaient aux heures ; déjà le soleil avait disparu derrière le mont Zagros, et Arynès, étendu sur le rebord de la route, ne reprenait point connaissance. À ses côtés se dressaient les bois des crucifiés sous le tournoiement des vautours. Quelques plaintes d’agonisants troublaient le silence de ce lieu funèbre, une grande ombre noyait les choses, tandis que les étoiles commençaient à tendre dans l’azur leur résille d’or.

Les Perses, cependant, n’exerçaient point sur les prisonniers de guerre les effroyables châtiments de la domination assyrienne ; mais la rébellion était sévèrement punie.

Après la révolte et la longue résistance de Babylone, Darius avait fait mettre en croix trois mille Chaldéens. La mutilation était un moyen de répression très usité, aussi n’était-il pas rare de voir circuler, dans les camps, des troupes de prisonniers aux orbites sanglantes, aux mains, aux oreilles et aux nez coupés. La soumission des Perses à l’égard de leurs souverains restait complète, et Prexaspe, voyant la flèche de Cambyse dans le cœur de son fils, dit humblement : « Je ne crois pas qu’un dieu même puisse tirer aussi juste. »

Arynès, cependant, revenait à lui ; peu à peu, la lumière se faisait dans son esprit endolori. Il comprenait que ce n’était pas pour son compte que Mirjam avait enlevé Nysista, mais pour le compte du Roi qui la destinait à son harem. Darius n’avait qu’une épouse légitime, mais les concubines passaient une nuit dans ses appartements, et la plus belle était élevée au rang de favorite. Sans doute, Nysista serait-elle la favorite du Maître, car elle avait fait sur lui une impression profonde.

Arynès leva les yeux ; un rayon de lune éclairait la face douloureuse d’un crucifié dont le regard semblait fixé sur lui.

— Oh ! gémit l’officier, n’est-ce point encore un funeste présage ?… N’ai-je point assez à souffrir de la haine des vivants, et faut-il que les morts s’acharnent également à me persécuter ?…

L’homme frissonna sur son bois de torture.

— Mon âme n’a point encore quitté mon corps. Je reste attaché à la matière tangible qui déjà se décompose…

— Ah ! fit Arynès, rien ne peut-il te rappeler à la vie ?…

— Rien.

— Alors que désires-tu de moi ?

— Mon corps fluidique s’épure et s’ennoblit avant d’abandonner définitivement la matière. Tout à l’heure il s’envolera pour planer dans l’espace jusqu’à sa réincarnation.

— Sa réincarnation ?…

— Oui, rentre chez toi, car l’âme réincarnée d’un méchant esprit t’attend et te désire.

— Que dis-tu ?…

— Par un crime tu as attiré sur toi la vengeance des stryges et des vampires… Tu seras leur proie jusqu’à ta mort !… Va ! et que ta destinée s’accomplisse !

— Mais, je ne veux pas ! je ne suis pas coupable !

— Tu as tué, rappelle-toi !…

— J’ai tué ? Vraiment, je ne m’en souviens plus.

— Tu as tué, répéta la voix implacable ; pour un misérable gain, tu as profané un tombeau et vendu ta compagne…

— Ah ! fit Arynès, cela s’est accompli malgré ma volonté…

— Tout s’accomplit malgré notre volonté ; mais nous devons arriver au bien par la souffrance. C’est en se conformant aux exigences de cette loi que nous parvenons au calme suprême, que nous nous dégageons des entraves de la forme et des attractions du désir…

— Mais, fit l’officier, si je suis inconscient, je ne suis pas coupable ! J’ai en moi la passion de l’or, et, par conséquent, celle du jeu. Pourquoi suis-je né ainsi ?… Est-ce ma faute ?…

— Non, dit le supplicié. Toutes les formes du bien et du mal s’enchaînent suivant la loi de l’évolution et de la métamorphose… La mort n’est qu’une illusion, un des agents de l’existence qui nécessite un incessant renouvellement… Le monde invisible nous domine, nous enveloppe ; les bons et les mauvais esprits servent de guides à l’humanité et ne cessent jamais de communiquer avec elle… Mais, quand ton vêtement de chair sera tombé, la lumière te pénétrera et tu comprendras, enfin, tes actes, tes volontés et tes passions. Ta carrière terrestre te dévoilera ses fautes, ses faiblesses, ses misères. Tu te contempleras avec épouvante à travers les temps et les existences évanouies !

La face du supplicié s’immobilisa dans le suprême repos. Un vautour, qui planait sur lui, lui creva les yeux et emporta les prunelles sanglantes.

Arynès, péniblement, retournait vers le camp.

Le paysage, autour de lui, était moins lugubre, car il avait pris un sentier qui l’isolait des lieux de supplices. Les feuilles délicates des acacias se détachaient, au moindre souffle, tournoyaient un instant dans l’air comme de légères phalènes, ivres de parfums, et tombaient sans bruit. D’autres, en grand nombre, étaient tombées déjà, car l’on approchait de la saison froide, et les pieds de l’officier, foulant cette litière de feuillage, en faisaient sortir un bruissement monotone et doux.

Mais le règne végétal, comme le corps humain, semblait souffrir d’un mystérieux tarissement des sucs nourriciers de la sève. Arynès se débattait en vain contre quelque chose d’implacable, de plus fort que lui. Ce fardeau qui l’accablait d’autant plus qu’il se raidissait davantage pour le secouer, c’était la réprobation des êtres et des plantes, le mépris de tout ce qui l’entourait.

Son énergie révoltée essayait de se défendre contre cette paralysie inconcevable, un tremblement agitait ses mains, son souffle devenait rauque, il sentait qu’une aile noire palpitait sur sa tête, lui cachant les étoiles.

Il interrogeait le mystère de la nuit ; il écoutait les murmures qui s’élevaient maintenant de la profondeur des bois, les accents confus qui bruissaient dans le feuillage, montaient de partout, à la fois. C’était le chant grave et profond qui fait vibrer l’immensité et dont les fantômes, égarés sur la terre, comprennent seuls le sens mélancolique.