La Sorcière d’Ecbatane/Troisième partie/02
CHAPITRE II
« Les âmes basses et méchantes restent enchaînées au sol par de multiples renaissances. »
Arynès traversait le camp endormi. Il était malheureux au delà de toute expression. Ses doutes, ses appréhensions devenaient des réalités, car il sentait que rien désormais ne le protégerait des influences maudites. Il avait des lamentations inarticulées qui ressemblaient à des plaintes d’enfant, et qui exprimaient mieux que toute parole l’infini de la tristesse humaine.
Il regardait autour de lui, plein de stupeur et d’effroi, s’imaginant entendre la voix des puissances occultes de l’ombre, les voix du monde étrange que ne comprennent pas les vivants.
Quand, au bout de quelques secondes, il reprenait possession de lui-même, il voyait devant lui une blanche figure qui glissait dans un rayon de lune, semblant guider ses pas.
Parfois, elle se retournait vers lui, mais il ne pouvait scruter le mystère de son voile, et elle fuyait, légère, effleurant à peine le sol de son pas gracieux et rapide.
Il entra dans sa tente, surpris de n’y plus trouver Nysista ; car une vague espérance lui était restée, et, malgré l’évidence, il songeait qu’un miracle la lui rendrait, peut-être. Safou, le chat familier, avait également disparu ; tout était sombre et désolé dans l’étroit réduit saccagé par les soldats de Mirjam.
Arynès se jeta sur sa couche, s’endormit d’un sommeil agité que traversaient de sourds gémissements, des sursauts brusques du corps, des contractions nerveuses de la face, attestant que l’ennemi qui hantait ses rêves continuait son œuvre lente et implacable de possession.
Puis, ses lèvres remuèrent, il tendit les bras, comme s’il eût voulu saisir et retenir encore la vision née de la fièvre, qui remplissait ses prunelles d’une ardente extase. Après de vagues balbutiements, il s’endormit de nouveau, le visage illuminé par une joie surhumaine.
Une frénésie d’amour s’emparait soudain de lui, une contagion de désir spontanée et foudroyante qui le jetait dans le délire du rêve.
On entendait maintenant un bruit sourd, semblable à celui que font les vagues en roulant les unes sur les autres. C’était le camp qui se réveillait, et ce bruit donnait l’idée d’une force aveugle, irrésistible, soudain mise en mouvement.
Des sonneries de trompé scandaient ce grondement confus, une poussière impalpable, soulevée par les pieds de la multitude, flottait dans latente, embrumant les premières lueurs du jour.
Arynès, qui s’était dressé sur la couche, jeta un cri.
Parmi les roses effeuillées une femme était assise et le regardait fixement.
Ses paupières, frangées de longs cils, enchâssaient d’humides prunelles d’onyx, lustrées des caresses de la vie. Son nez mince et fin, aux pures arêtes, avait de transparentes narines plus délicates que des fleurs et sa bouche, aux lèvres voluptueusement modelées, souriait doucement sur l’émail des dents.
L’officier contemplait avec stupeur les épaules harmonieuses de l’inconnue, ses seins orgueilleux qui se dressaient dans le triomphe de la jeunesse. Et, dans cette figure charmante, il retrouvait les indices d’une ressemblance redoutable. Le mouvement du front, la ligne du nez, l’arc de la bouche et la nuance des yeux l’avaient déjà frappé, jadis…
Silencieux, immobile, il interrogeait ses souvenirs, et, soudain, une lueur terrible se fit en lui.
— Zaroccha ! dit-il.
Elle eut un rire cristallin, ouvrit les bras, et sa bouche voluptueuse mit sur les lèvres de l’officier le poison du délire et de l’asservissement.