La Sorcière d’Ecbatane/Troisième partie/04
CHAPITRE IV
« Tandis que j’étais à Babylone, les provinces firent défection de moi. »
Nysista, cloîtrée dans un appartement du harem royal, ne savait rien de ce qui se passait au dehors. Elle se reprenait à croire, dans sa solitude, que tout n’était pas fini pour elle. Un grand frisson passait dans les villes en travail d’armées nouvelles. C’était un bruit sourd de légions en marche, accourant du Nord, du Sud et de l’Ouest ; des sonneries de cuivre, des clameurs de victoire passaient dans le bruissement des armes, et la jeune fille espérait que son amant viendrait la délivrer, car Darius se fatiguait d’elle. Le Grand Roi ne conservait pas longtemps ses favorites, et la jeune fille l’avait vite lassé par ses larmes et son visage attristé.
« Ah ! songeait-elle, Arynès ne peut m’avoir oubliée ! Il doit mépriser les intrigues, les luttes stériles, la gloire, même. Délicieusement, il engourdirait dans mes bras son corps épuisé ; comme il serait doux encore de croire et de vivre ! »
Des images, des formes continuaient à surgir spontanément dans le champ de sa pensée, sans qu’elle fît rien pour les évoquer, car tout son être était frappé d’une singulière torpeur. Elle se laissait prendre, cependant, à ces visions d’azur et de soleil. Elle franchissait les monts et les plaines, à la suite de son rêve, planait avec lui dans la lumière.
Puis, très lasse, elle se renversait, du mouvement doux d’une fleur dont la tige se brise, elle portait la main à sa poitrine et défaillait.
Une de ses esclaves, un jour, la renseigna.
— Notre Grand Roi assure ses conquêtes, mais le satrape Ariaramnès est parmi nous.
Nysista eut un cri de joie.
— Le satrape de Cappadoce ! Et, que sais-tu de son fils ?…
— Son fils, Arynès, a traversé la ville au milieu d’une superbe escorte. L’on dit qu’il était couvert de pierreries et que son casque d’or brillait comme un soleil. Une femme était auprès de lui.
— Une femme !
— Oui, une créature singulière montée sur un cheval noir…
— Une femme ! répéta Nysista, en frissonnant, comment était-elle ? As-tu vu ses traits ?…
— Non, fit l’esclave, je répète ce que l’on m’a raconté, et ne sais rien de plus.
À partir de ce moment Nysista n’eut plus qu’un désir, celui de tromper la vigilance de ses gardiennes et de quitter le harem royal.
La ville, d’ailleurs, était bouleversée par le récit des merveilleuses victoires de Darius, partout se dressaient les arcs de triomphe, les pylones fleuris, les obélisques pris à l’ennemi, les mâts parés de guirlandes et d’oriflammes. Les hauts murs de brique du palais ne permettaient pas de voir tous ces préparatifs de fêtes, mais l’écho en arrivait vaguement aux oreilles de la favorite, et la surveillance se relâchait autour d’elle.
Une nuit, s’étant enveloppée dans un voile épais, elle put sortir de la chambre qu’elle habitait et fuir à travers les salles nombreuses, presque toutes désertes.
Sur les murs, des bas-reliefs représentaient des scènes de chasse, des lions furieux dévorant des taureaux, des monarques poursuivant les fauves et les démons difformes, empruntés à l’art assyrien. Puis, venaient les magnifiques salles hypostyles dont le modèle était emprunté à l’Égypte, et dont la plus vaste était la salle aux cent colonnes. Les murs, percés de huit portes, laissaient voir, par leurs entrées principales, des colonnes soutenant un portique flanqué de deux immenses taureaux androcéphales.
Dans cette pièce se trouvait le trône d’or, sur lequel siégeait le Souverain, au-dessus d’un pavé « de porphyre et de marbre tacheté », ainsi que le décrit le livre d’Esther.
Un rayon de lune éclairait, dans les galeries intérieures, les admirables émaux colorés de Mésopotamie. Mais la fugitive se perdit, revint aux appartements somptueux que décoraient les ivoires et les bijoux d’Égypte, les étoffes chatoyantes de l’Inde, les vases et les statues de l’Asie Mineure, groupés avec art autour des divans profonds et des vasques précieuses. Des serviteurs la croisaient, parfois, et la laissaient passer, la croyant employée comme eux aux vulgaires besognes du palais.
Elle descendit un large escalier de marbre, que terminaient de hautes colonnes à chapiteaux de palmes, traversa une cour entre deux vastes pièces d’eau, bordées d’une marge en marbre rose sur laquelle se penchaient les perséas au feuillage métallique.
La lune éclairait les arbres du centre et les pylones du portique, dont la large baie encadrait tout un coin du ciel bleu.
Nysista, glissant dans l’ombre des hautes murailles, parvint à sortir du palais, sans éveiller l’attention des gardes. Une sorte de puissance occulte la poussait, une mystérieuse protection s’étendait sur elle.