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La Sorcière d’Ecbatane/Troisième partie/05

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CHAPITRE V

« Écoute les vérités qu’il faut taire à la foule et qui font la force des sanctuaires. L’heure solennelle est venue où je vais te faire pénétrer jusqu’aux sources de la vie. »

(Hymnes orphiques.)

Dans les rues, encore endormies, au-dessus des terrasses, se découpaient bizarrement les colonnes, l’entablement des temples dont les chapiteaux à forme de béliers, de taureaux ailés et de lions, semblaient soutenir la voûte céleste. Au centre de la place royale se dressait la statue d’Ahura-Mazda : une figure debout sur un disque ailé, faisant face à la statue de Darius qui se trouvait devant la porte du palais. Le Roi, appuyé sur son arc et faisant le geste du commandement, posait le pied sur la poitrine d’un prisonnier qui levait le bras pour demander grâce.

Nysista s’éloignait rapidement, longeant les imposants portails ornés de taureaux gigantesques, les escaliers de marbre que dix cavaliers pouvaient gravir de front, les portiques garnis de feuilles de lotus, les colonnades aériennes, les propylées aux portes monumentales.

Le jour, maintenant, commençait à paraître et les passants se faisaient plus nombreux. Des marchands alignaient des corbeilles de fruits, des gerbes de fleurs, des coupes à boire, le long des murs. Des esclaves, enveloppés dans une étoffe à raies bleues ou vertes, circulaient hâtivement, bousculant les mendiantes, demi-nues, qui portaient leurs enfants suspendus à leurs épaules dans des couffes de sparterie.

Partout continuaient les préparatifs de la fête et le pavoisement des maisons pour le passage du cortège royal.

Nysista s’assit sur le rebord d’une vasque, attendant le défilé d’honneur, car elle savait que son amant en faisait partie ainsi que tous les chefs victorieux des dernières conquêtes.

Elle était pleine d’un douloureux émoi ; mille pensées singulières s’agitaient dans sa tête. Palpitante, indécise, troublée jusqu’au fond du cœur, elle s’abandonnait au cours des événements, se sentant lâche devant la destinée cruelle. Elle regardait les passants, vaguement, d’un mélancolique regard de femme qui aime et qui souffre, un regard mouillé de regret et de désolation.

Déjà, paraissait la tête du cortège, tandis qu’éclataient les sons des courts clairons de cuivre et l’appel strident des trompettes.

Le piétinement des chevaux, retenus à grand’peine, le tonnerre des roues, garnies de bronze, le frissonnement des armes accompagnaient les fanfares martiales.

Maintenant, venaient les Gardes du palais avec leurs casques luisants, leurs corselets papelonnés d’écailles, leurs boucliers d’airain. La cavalerie légère, qui fondait sur l’ennemi comme la foudre, caracolait derrière la Garde d’honneur. C’étaient ces soldats indomptables qui sautaient à bas de leur cheval au galop et se remettaient en selle sans interrompre leur course vertigineuse. Ils lançaient la flèche ou la javeline et manquaient rarement leur but. La grosse cavalerie, couverte de plaques de métal et de cottes de mailles, précédait l’infanterie, soulevant sous les sabots des chevaux cuirassés un nuage épais de poussière. L’équipement de l’infanterie se composait de tiares de feutre, de tuniques, de gorgerins et de jambières à plaques imbriquées. Les hommes portaient le bouclier d’osier, l’arc, les flèches, le poignard suspendu à la ceinture et le court javelot.

L’on voyait, dans le cortège, les casques au cimier étincelant des Assyriens, les bonnets en pointe des Scythes, les tuniques flottantes des Indiens, les draperies lourdes des Arabes, les cimeterres des Caspiens, les coiffures de renard des Thraces, les peaux de léopard des Éthiopiens et les casques de bois noir des habitants de la Colchide.

Les soldats semblaient vraiment belliqueux avec les glaives, les lances, les haches et les frondes qui accompagnaient leur accoutrement.

Les belluaires retenaient les animaux féroces qui rugissaient, glapissaient et miaulaient en tirant sur leurs liens. Des esclaves portaient le butin sur des brancards, recouverts de tissus précieux, garnis de feuillages.

Au milieu du défilé venaient les statues des dieux, et, enfin, la personne du Roi, suivie de ses Satrapes et des Chefs victorieux.

Dans le lointain s’ébauchaient les corniches des palais où le globe mystique éployait ses larges ailes, auprès des taureaux monstrueux qui semblaient vouloir fondre sur le cortège en marche.

Le tumulte augmentait, les tourbillons de poussière montaient plus haut, et Nysista croyait défaillir dans son attente fiévreuse. Elle sentait qu’elle allait éprouver la plus grande émotion de sa vie, et appréhendait une telle secousse dans la faiblesse morbide de son être.

Darius, couronné de la grande tiare de toile blanche, cerclée d’or et de chatons énormes, tenait le sceptre royal. Un manteau de pourpre tombait sur la croupe de son cheval et traînait derrière lui comme un flot de sang.

Les porte-lance de la Garde, avec leurs armures rutilantes, leurs barbes taillées en boucles égales, venaient ensuite, entourant les grands chefs.

Nysista se souleva avec un cri, tendit les bras vers Arynès qu’elle avait reconnu entre tous.

Le jeune homme s’avançait fièrement sur son grand cheval blanc. Un manteau écarlate, comme celui du roi, mais plus court, recouvrait ses épaules, laissant voir la cuirasse incrustée d’or. Il passa tout près de son amante, sans la reconnaître, mais elle poussa un cri strident et fit mine de s’élancer vers lui. Un coup de lance la rejeta parmi la foule, et des rires grossiers la firent rougir de honte.

Auprès d’Arynès, elle avait vu un cavalier étrange, monté sur un coursier plus noir que la nuit. Cette poitrine glorieuse, cette taille mince et ces jambes finement modelées ne pouvaient appartenir qu’à une femme.

L’inconnue portait un gorgerin à sept rangs d’émaux et de cornalines. Ses flancs étaient enveloppés d’une draperie de lin à plis multiples, arrêtée aux hanches par une ceinture imbriquée de turquoises et d’améthystes. Des sandales recourbées, brodées de perles, chaussaient ses pieds étroits.

La compagne d’Arynès avait des traits harmonieux et purs, empreints d’une pâleur morte, des yeux fixes, immenses et cruels, une bouche enfantine aux lèvres scellées dans une sorte de tristesse dédaigneuse.

Nysista, de nouveau, fit un effort pour se précipiter vers le couple bizarre, mais les Gardes la repoussèrent brutalement, tandis que le regard froid de l’inconnue descendait lentement sur elle.

Où donc avait-elle vu ces prunelles redoutables et l’expression figée de cette face énigmatique ?… Tout à coup, elle se souvint.

— Zaroccha ! fit-elle avec terreur.

Sous les roues innombrables des chars de guerre la terre résonnait et tremblait sourdement, le cortège défilait, toujours, et Nysista frissonnait encore au souvenir du regard métallique fixé sur elle, de l’expression de ce masque immobile comme le masque d’une momie.