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La Sorcière d’Ecbatane/Troisième partie/06

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CHAPITRE VI

« Des âmes viennent vers nous et s’en retournent ; d’autres s’en retournent et reviennent. »

(Philosophie des Védas.)

Maintenant, Nysista, qui avait marché tout le jour, atteignait les steppes désolées dont les Perses se détournaient avec effroi.

Elle retrouvait la sauvage tristesse de cette terre silencieuse, où, déjà, elle avait pleuré et tremblé auprès de son amant. C’était dans ces herbes de cendre et de rouille, entre deux cippes tumulaires et sous des bois de supplice, qu’elle avait trouvé Arynès. L’officier, elle s’en souvenait, avait voulu prendre les joyaux de la sorcière… Il avait dérangé les pierres qui défendaient l’entrée de la chambre sépulcrale, pour voler le coffret magique ; mais, une mystérieuse épouvante avait paralysé son âme.

Pourtant, elle savait bien que les Perses ne venaient jamais dans cette solitude, car la religion mazdéenne ne comportait ni temples, ni tombeaux. Seul le désir d’élever des monuments funéraires à la gloire des héros avait pu tourner la loi religieuse, mais, ce n’était point ce lieu redoutable que le culte public avait choisi pour creuser dans le roc les spéos royaux.

La jeune fille avait frissonné en passant devant les Tours du Silence, où les vautours déchiquetaient les cadavres, mais elle n’avait point éprouvé le sentiment d’épouvante et d’horreur que lui causait la solitude de cette terre maudite.

Et, il lui semblait, aussi, que des ricanements sortaient des pierres, que des formes hideuses dansaient devant elle. L’air était plein de figures monstrueuses ; le ciel reflétait des montagnes, des forêts, des flots agités sinistrement. Un vent lourd et fiévreux l’entourait d’un voile de feu. Les mirages se succédaient avec une rapidité de plus en plus grande. Des êtres tordus, convulsés, gnomes de folie et de cauchemar, passaient dans les ruines en la fixant de leurs yeux vides, en riant atrocement ou en hurlant leur terreur surhumaine.

Et, partout, c’était un chaos de rocs énormes qui sortaient du sol, gris, chauves, ronds ou pointus, emprisonnant le corps de quelque étranger oublié des vivants. Tout autour de cette terre réprouvée se creusaient des vallées nostalgiques, qu’enfermaient d’autres monts, élargissant un horizon livide de pics et de cimes.

Nysista avançait péniblement, s’arrêtant, parfois, devant l’entrée d’un souterrain, car elle ne reconnaissait plus son chemin sur ce sol soulevé, comme une mer, de vagues monstrueuses, immobiles.

Enfin, elle arriva devant le temple en ruine qui abritait le tombeau de Zaroccha. Les murs restaient debout au milieu du paysage désolé. À leur pied le soleil avait brûlé, mangé le sable, rongé le sol ; mais il y avait là, aussi, le feu profond qui brûle les entrailles du monde et, parfois, se fait jour en déchirant la croûte terrestre. Une lueur de soufre baignait l’hypogée de la sorcière. Tout autour, des pustules recouvraient le sol, semblaient une étrange maladie de la nature. De leurs crevasses s’échappait une boue tiède, comme une mystérieuse suppuration. Des gaz s’élançaient en ronflant de ces abcès crevés, et Nysista, prise à la gorge, recula en chancelant.

Elle s’épouvantait, de plus en plus, des changements qui s’étaient produits dans cet hypogée. Le prodigieux phénomène était tout récent, sans doute, et la fantastique floraison de soufre n’avait pu gagner l’intérieur du caveau. Elle se hasarda sur la cendre chaude, tandis que de nouveaux ricanements la souffletaient au passage. Un trou rond vomissait du feu, de la fumée et du soufre avec un bruit sourd de chaudière. Elle descendait lentement, essoufflée, haletante, suffoquée par l’haleine morbide, entêtée dans son désir de fouiller le tombeau pour bien se convaincre que Zaroccha y était encore, que ce n’était point elle qu’elle avait vue à côté d’Arynès.

Le corps momifié devait garder le coffret magique que la jeune fille avait pieusement enfoui. C’était celui qui, dans la misérable hutte de la sorcière, avait excité la convoitise des pleureuses ; c’était le trésor que l’officier avait voulu dérober à la morte, dans son criminel désir de richesse.

Arynès ayant violé la triple barrière souterraine de l’hypogée, Nysista pénétra sans peine auprès du sarcophage. D’une main tremblante, elle en palpa les parois et poussa un cri terrible : le corps de la sorcière avait disparu.

À ce moment, le soufre bouillonna plus fort au seuil du caveau, des acides fulgurants parurent aux lèvres rouges du foyer, une formidable secousse fit trembler le sol et la lumière du ciel s’éteignit soudain.

Nysista se précipita vers l’entrée, et retomba avec une plainte d’agonie. Par la poussée de la flamme et de la vapeur le sol s’était exhaussé, rejetant la porte de l’hypogée sur sa proie vivante.

FIN


ÉMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGNY