La Terre de feu
LA TERRE DE FEU
Nous avons déjà entretenu nos lecteurs de la belle expédition de M. Pertuiset, dans l’archipel de Magellan, où est située cette curieuse Terre-de-Feu, dont le sol dénudé et le climat très-froid et très-rigoureux, ont toujours éloigné les voyageurs. Découvert par Magellan en 1520, ce pays fut visité, en 1768, par Cook, mais les renseignements fournis jusqu’ici à son égard, ont toujours été très-vagues et très-incomplets. M. Pertuiset a adressé récemment un rapport sur les résultats de son voyage, à Son Exe. M. Hanez, ministre des relations extérieures du Chili. L’illustre voyageur français a enduré de grandes fatigues, affronté bien des périls, pour parcourir de tristes régions, qui n’en offrent cependant pas moins des renseignements de toutes sortes, dignes d’être enregistrés dans les annales de la science :
« Au point de vue géologique, dit M. Pertuiset, la Terre-de-Feu n’est pas d’un grand intérêt ; partout des terrains d’alluvion, des marnes ou des sables : or ces terrains ne renferment aucune richesse minérale. Un instant nous avons cru à un changement dans la constitution du sol. La terre était légèrement rougeâtre, sa couleur semblait promettre du mercure ou tout au moins du fer, mais il n’en était rien. En effet le lendemain, dimanche 28 décembre 1873, j’ordonnais des études ; le résultat de nos sérieuses recherches ne fut pas celui que nous espérions. Nous étions en présence de simples marnes calcinées. Comment expliquer leur existence ? Bien des suppositions peuvent être faites ; le sud de l’Amérique est certainement un des points où la croûte terrestre a été plus tourmentée, et les volcans ont été très-nombreux dans les pays du détroit de Magellan. C’est sur ces considérations que nous nous sommes basés pour rattacher ces marnes à une éruption volcanique.
« Le mercredi 31, nous avons eu encore des espérances : ayant trouvé sur notre route du minerai de fer, je fis prendre quelques échantillons ; leur richesse était incontestable ; des fouilles furent faites le 1er janvier. Nous n’avons obtenu que de la marne et du sable ; cependant, sur un grand espace, la surface du sol est couverte de minerai. Malgré ces apparences, la nature du sol ne présentant aucune modification, ne sommes-nous pas autorisés à attribuer la présence du minerai aux mêmes causes qui nous ont donné précédemment les marnes calcinées ? Sur cette partie de mon rapport, je conclus néanmoins que l’on peut faire des découvertes, mais à la condition d’exécuter des travaux que leur importance nous rendait impossibles.
« Je passerai sous silence les terrains parcourus jusqu’au 6 janvier ; ils sont tous comme les précédents. À partir de cette époque nous longeons la côte sud de la baie Inutile, et le sol prend une apparence schisteuse qui se prononce de plus en plus à mesure qu’on s’avance sur l’ouest.
« La richesse agricole présente des résultats différents. Ce n’est pas cependant que nous avons rencontré des terrains cultivés, quoiqu’en de nombreux endroits, la pomme de terre, l’avoine, le seigle et autres denrées puissent parfaitement réussir. La flore n’offre guère d’autres plantes que celles qui viennent naturellement, dans le sud de la Patagonie et dans le nord de l’Europe. Le pays même n’est pas riche en bois, à part quelques collines exposées au nord. Il en est autrement quand on passe du côté sud de la baie Inutile. Alors, avec le nouvel aspect des terrains, on doit constater une nouvelle végétation riche et assez vigoureuse. Plus de mauvaises broussailles et de petits bois isolés, mais des arbres bien venus, des forêts vierges immenses remplies d’aubépines, de lauriers, de fuchsias ; nous avons même trouvé des cannelles, des cinéraires, quelques chétifs camellias, etc., etc.
« Toutes les vallées que nous avons traversées, vallées immenses, que rarement nous avons pu parcourir en entier, sont fertiles en gras pâturages. Nos chevaux s’y plongaient jusqu’au poitrail et paraissaient apprécier la qualité du fourrage. Ces vallées ont été, par leur situation abritée, jugées favorables pour l’élevage. La température que l’on croyait mauvaise nous a donné à midi une moyenne de 16 à 20 degrés centigrades.
« Quant à ce qui concerne les habitants de la Terre-de-Feu, nous n’avons vu que très-peu de naturels ; épouvantés par la vue de nos chevaux (ils paraissaient connaître nos fusils, nos revolvers les étonnaient), les Feugiens se tenaient à deux ou trois journées de notre colonne. Très-difficilement on a pu les approcher : en somme, nous ne les avons surpris que trois fois ; à la deuxième fois, ils étaient au nombre de 20 ou 30.
« Dans chaque rencontre, nous avons jugé que leur type n’est pas aussi repoussant qu’on l’avait supposé ; il est même beau et bien certainement supérieur au type patagon, auquel ou doit les rattacher. Les Feugiens sont de belle taille, bien membrés ; leur teint blanc est brûlé par les vents de la côte. La saleté de toute leur personne ferait presque douter de leur couleur.
« Les hommes ont la chevelure très-épaisse et ils la portent à la façon des Patagons ; les femmes se coupent les cheveux au-dessus de la tête et laissent, tomber deux nattes à droite et à gauche. Les hommes sont imberbes ; à peine sur quelques-uns remarque-t-on un poil follet très-peu abondant.
« Des peaux d’animaux, qu’ils jettent sur leurs épaules, les protègent contre le froid. À l’encontre des Patagons, ils laissent la fourrure tournée en dehors. Quelques-uns portent des chaussures en peaux de rats, et rehaussent leur costume par une peau de guanaco ou de goëland, de forme triangulaire, qui retient leurs cheveux : les femmes portent, en général, pour cacher leur nudité, une petite peau de rat, que nous n’avons vue sur aucun homme. Elles se parent de colliers et de bracelets fabriqués avec des coquillages.
« Le langage de ces habitants se rapprocherait du patagon sans être le même ; leur nourriture consiste en moules, en poissons ; ils mangent aussi des rats, des oies et des canards sauvages, et des guanacos qu’ils chassent à l’affût.
« Comme armes, ils ont des flèches en bois durci au feu avec une pointe en silex ou en verre (débris de bouteilles rejetés sur le rivage) ; ils les lancent au moyen d’un arc en bois que sous-tend une corde tressée de boyaux d’animaux ; ils ont aussi des frondes qu’ils manient avec une grande habileté. En somme, ils sont très-inoffensifs. »