La Traite des esclaves dans l’Afrique moderne
LA TRAITE DES ESCLAVES
dans l’afrique moderne.
On se rappelle sans doute en quels termes indignés Lamennais flétrit l’esclavage dans une allégorie remplie d’amertume de ses Paroles d’un croyant : « Il y eut autrefois, dit le grand écrivain, un homme méchant et maudit du ciel. Et cet homme était fort, et il haïssait le travail, de sorte qu’il se dit : Comment ferai-je ? si je ne travaille point, je mourrai ; et le travail m’est insupportable. Alors il lui entra une pensée dans le cœur. Il s’en alla de nuit, et saisit quelques-uns de ses frères pendant qu’ils dormaient et les chargea de chaînes. Car, disait-il, je les forcerai avec les verges et le fouet à travailler pour moi, et je mangerai le fruit de leur travail. Et il fit ce qu’il avait pensé, et d’autres, voyant cela, en firent autant, et il n’y eut plus de frères ; il y eut des maîtres et des esclaves. »
Croirait-on que ce crime épouvantable de la traite des hommes, que ce commerce monstrueux, dont l’idée seule soulève le cœur d’indignation et de dégoût, loin de disparaître dans certaines régions du continent africain, s’y étale sans honte, et y prend chaque jour une épouvantable proportion. Un Français, M. Berlioux, membre de la Société abolitionniste anglaise, a récemment publié de l’autre côté du détroit un opuscule qui a pour titre : The slave trade in Africa in 1872 ; il met en lumière des faits révoltants et des tableaux horribles. Il n’est pas inutile de les envisager, pour montrer l’étendue du mal qui s’accomplit à la face des nations civilisées, et que celles-ci ne seraient pas impuissantes à détruire si elles en prenaient la ferme résolution.
Ce sont des Européens, de prétendus marchands d’ivoire, des aventuriers, véritables bêtes féroces, qui sont les principaux entrepreneurs de la traite, et le croirait-on ? plusieurs consuls européens ferment les yeux sur ce trafic. — D’après M. Berlioux, la traite existe actuellement en Afrique sur une superficie de pays qui dépasse celle de l’Europe entière. Les nègres sont pris dans des razzias, soit dans l’Afrique centrale, soit dans les vallées du Nil, soit sur les côtes de Zanzibar ; ces infortunés, surpris à l’improviste, sont enlevés de la patrie, arrachés à leur famille, et dirigés sur Tripoli par le Fezzan. Comme la traite est officiellement prohibée en Turquie, les transports se font de nuit ; les traitants achètent la complicité des autorités ottomanes. Pendant le voyage la mortalité dans les caravanes d’esclaves est si terrible, « qu’un étranger peut aller du Fezzan au Bournou rien qu’en suivant la route indiquée par les squelettes des malheureux, morts de misère et de froid[1]. »
Qui pourrait soupçonner l’importance numérique de cette hideuse exportation humaine ? M. Berlioux évalue à 70 000 le nombre des captifs enlevés tous les ans de l’Afrique par les entrepreneurs de la traite. Pour s’emparer de ces 70 000 hommes, il a fallu en tuer, d’après le même auteur, de 350 000 à 500 000 ! Ajoutons que les pays dévastés, les habitations incendiées, la ruine et la misère sont le funeste complément de la chasse à l’homme !
Nous ne suivrons pas M. Berlioux dans les parties de son travail où il envisage les origines et les causes de la traite des noirs ; nous ne parlerons pas non plus des accusations qu’il porte à ce sujet à l’islamisme ; nous nous bornons à signaler les faits qu’il révèle, et que nous voudrions voir reproduits par la presse tout entière. Faisons des vœux pour que l’ouvrage de M. Berlioux soit traduit en français, pour qu’il soit répandu dans l’Europe entière ; c’est là un de ces livres qui devraient exercer une grande influence sur l’opinion publique, et déterminer même une pression efficace sur les gouvernements. On ne saurait trop faire pour propager des vérités semblables à celles que M. Berlioux étale à nos yeux, et pour montrer dans leur horreur ces tristes plaies de l’humanité. Elles inspirent trop de pitié pour qu’elles ne suscitent pas des remèdes !
- ↑ Compte rendu de l’ouvrage de M. Berlioux, lu par M. René de Semallé, à la séance de la Société de géographie du 18 juillet 1873.