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La Tulipe noire/II

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Calmann Lévy (p. 13-23).


II

LES DEUX FRÈRES.


Comme l’avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa, pendant que Jean de Witt montait l’escalier de pierre aboutissant à la prison de son frère Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux pour éloigner la troupe de Tilly qui les gênait.

Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa milice, criait à tue-tête : — Vivent les bourgeois !

Quant à M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette compagnie bourgeoise sous les pistolets apprêtés de son escadron, lui expliquant de son mieux que la consigne donnée par les états lui enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses alentours.

— Pourquoi cet ordre ? pourquoi garder la prison ? criaient les orangistes.

— Ah ! répondait monsieur de Tilly, voilà que vous m’en demandez tout de suite plus que je ne peux vous en dire. On m’a dit : Gardez ; je garde. Vous qui êtes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir qu’une consigne ne se discute pas.

— Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir de la ville !

— Cela pourrait bien être, puisque les traîtres sont condamnés au bannissement, répondait Tilly.

— Mais qui a donné cet ordre ?

— Les états, pardieu !

— Les états trahissent.

— Quant à cela, je n’en sais rien.

— Et vous trahissez vous-même.

— Moi ?

— Oui, vous.

— Ah çà ! entendons-nous, messieurs les bourgeois ; qui trahirais-je ? les états ? Je ne puis pas les trahir, puisque étant à leur solde, j’exécute ponctuellement leur consigne.

Et là-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu’il était impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces redoublèrent ; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte répondait avec toute l’urbanité possible.

— Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets ; il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont nous serions bien fâchés ; mais vous plus encore, attendu que ce n’est ni dans vos intentions ni dans les miennes.

— Si vous faisiez cela, crièrent les bourgeois, à notre tour nous ferions feu sur vous.

— Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le premier jusqu’au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n’en seraient pas moins morts.

— Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

— D’abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui est bien différent ; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français, ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les états, qui me paient ; apportez-moi de la part des états l’ordre de céder la place, je fais demi-tour à l’instant même, attendu que je m’ennuie énormément ici.

— Oui, oui ! crièrent cent voix qui se multiplièrent à l’instant par cinq cents autres. Allons à la maison de ville ! allons trouver les députés ! allons, allons !

— C’est cela, murmura Tilly en regardant s’éloigner les plus furieux, allez demander une lâcheté à la maison de ville, et vous verrez si on vous l’accorde ; allez, mes amis, allez.

Le digne officier comptait sur l’honneur des magistrats, qui de leur côté comptaient sur son honneur de soldat, à lui.

— Dites donc, capitaine, fit à l’oreille du comte son premier lieutenant, que les députés refusent à ces enragés que voici ce qu’ils leur demandent, mais qu’ils nous envoient à nous un peu de renfort, cela ne fera pas de mal, je crois.

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l’escalier de pierre après son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa, était arrivé à la porte de la chambre où gisait sur un matelas son frère Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l’avons dit, fait appliquer la torture préparatoire.

L’arrêt de bannissement était venu, qui avait rendu inutile l’application de la torture extraordinaire.

Corneille, étendu sur son lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n’ayant rien avoué d’un crime qu’il n’avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort avaient bien voulu ne le condamner qu’au bannissement.

Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du Buytenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui oublie la fange de la terre depuis qu’il a entrevu les splendeurs du ciel.

Le Ruart avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.

C’était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise, mêlées à celles du peuple, s’élevaient contre les deux frères et menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit, qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de la prison, parvint jusqu’au prisonnier.

Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s’enquérir ou ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du dehors.

Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu’il lui semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière planaient au-dessus d’elle comme flotte au-dessus d’un foyer presque éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

Il pensait aussi à son frère.

Sans doute, c’était son approche qui, par les mystères inconnus que le magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille murmurait presque son nom, la porte s’ouvrit, Jean entra, et d’un pas empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu’il avait réussi à dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.

— Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n’est-ce pas ?

— Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.

— Oh ! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c’est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.

— Aussi, ai-je plus pensé à vous qu’à moi-même, et tandis qu’ils me torturaient, je n’ai songé à me plaindre qu’une fois pour dire : Pauvre frère ! Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je suis guéri ; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme je marche bien.

— Vous n’aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j’ai mon carrosse au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.

— Les pistoliers de Tilly ? Pourquoi donc sont-ils au vivier ?

— Ah ! c’est que l’on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l’on craint un peu de tumulte.

— Du tumulte ? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère embarrassé ; du tumulte ?

— Oui, Corneille.

— Alors c’est cela que j’entendais tout à l’heure, fit le prisonnier comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère,

— Il y a du monde sur le Buytenhof, n’est-ce pas ? dit-il.

— Oui, mon frère.

— Mais alors, pour venir ici…

— Eh bien ?

— Comment vous a-t-on laissé passer ?

— Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J’ai pris par les rues écartées.

— Vous vous êtes caché, Jean ?

— J’avais dessein d’arriver jusqu’à vous sans perdre de temps, et j’ai fait ce que l’on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi : j’ai louvoyé.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise.

— Oh ! oh ! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean ; mais je ne sais si vous tirerez votre frère du Buytenhof, dans cette houle et sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l’Escaut.

— Avec l’aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit Jean ; mais d’abord un mot.

— Dites.

Les clameurs montèrent de nouveau.

— Oh ! oh ! continua Corneille, comme ces gens sont en colère ! Est-ce contre vous ? est-ce contre moi ?

— Je crois que c’est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c’est d’avoir négocié avec la France.

— Les niais !

— Oui, mais ils nous le reprochent.

— Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné les défaites de Rees, d’Orsay, de Vesel et de Rheinberg ; elles leur eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

— Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d’une vérité plus absolue encore, c’est que si l’on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec Monsieur de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point l’esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des gens honnêtes combien j’aime mon pays et quels sacrifices j’offrais de faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j’aime à croire que vous l’avez brûlée avant de quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à la Haye.

— Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec Monsieur de Louvois prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces Unies. J’aime la gloire de mon pays ; j’aime votre gloire surtout, mon frère, et je me suis bien gardé de brûler cette correspondance.

— Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l’ex-grand pensionnaire en s’approchant de la fenêtre.

— Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du corps et la résurrection de la popularité.

— Qu’avez-vous donc fait de ces lettres, alors ?

— Je les ai confiées à Cornélius van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure à Dordrecht.

— Oh ! le pauvre garçon, ce cher et naïf enfant ! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu’aux fleurs qui saluent Dieu, et qu’à Dieu qui fait naître les fleurs ! Vous l’avez chargé de ce dépôt mortel ; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius !

— Perdu ?

— Oui, car il sera fort ou il sera faible. S’il est fort (car si étranger qu’il soit à ce qui nous arrive ; car, quoique enseveli à Dordrecht, quoique distrait, que c’est miracle ! il saura, un jour ou l’autre, ce qui nous arrive), s’il est fort, il se vantera de nous ; s’il est faible, il aura peur de notre intimité ; s’il est fort, il criera le secret ; s’il est faible, il le laissera prendre. Dans l’un et l’autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère, fuyons vite, s’il en est encore temps.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frère, qui tressaillit au contact des linges :

— Est-ce que je ne connais pas mon filleul ? dit-il ; est-ce que je n’ai pas appris à lire chaque pensée dans la tête de van Baerle, chaque sentiment dans son âme ? Tu me demandes s’il est faible, tu me demandes s’il est fort ? Il n’est ni l’un ni l’autre, mais qu’importe ce qu’il soit ! Le principal est qu’il gardera le secret, attendu que ce secret, il ne le connaît même pas.

Jean se retourna surpris.

— Oh ! continua Corneille avec son doux sourire, le Ruart de Pulten est un politique élevé à l’école de Jean ; je vous le répète, mon frère, van Baerle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.

— Vite, alors ! s’écria Jean, puisqu’il en est temps encore, faisons-lui passer l’ordre de brûler la liasse.

— Par qui faire passer cet ordre ?

— Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner à cheval et qui est entré avec moi dans la prison pour vous aider à descendre l’escalier.

— Réfléchissez avant de brûler ces titres glorieux, Jean.

— Je réfléchis qu’avant tout, mon brave Corneille, il faut que les frères de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts, qui nous défendra, Corneille ? Qui nous aura seulement compris ?

— Vous croyez donc qu’ils nous tueraient s’ils trouvaient ces papiers ?

Jean, sans répondre à son frère, étendit la main vers le Buytenhof, d’où s’élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.

— Oui, oui, dit Corneille, j’entends bien ces clameurs ; mais ces clameurs, que disent-elles ?

Jean ouvrit la fenêtre.

— Mort aux traîtres ! hurlait la populace.

— Entendez-vous maintenant, Corneille ?

— Et les traîtres, c’est nous ! dit le prisonnier en levant les yeux au ciel et en haussant les épaules.

— C’est nous, répéta Jean de Witt.

— Où est Craeke ?

— À la porte de votre chambre, je présume.

— Faites-le entrer, alors.

Jean ouvrit la porte ; le fidèle serviteur attendait en effet sur le seuil.

— Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frère va vous dire.

— Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean ; il faut que j’écrive, malheureusement.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que Van Baerle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brûlera pas sans un ordre précis.

— Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami ? demanda Jean, à l’aspect de ces pauvres mains toutes brûlées et toutes meurtries.

— Oh ! si j’avais plume et encre, vous verriez ! dit Corneille.

— Voici un crayon, au moins.

— Avez-vous du papier, car on ne m’a rien laissé ici ?

— Cette Bible. Déchirez-en la première feuille.

— Bien.

— Mais votre écriture sera illisible ?

— Allons donc ! dit Corneille en regardant son frère. Ces doigts qui ont résisté aux mèches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur, vont s’unir d’un commun effort, et, soyez tranquille, mon frère, la ligne sera tracée sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.

Alors on put voir sous le linge blanc transparaître les gouttes de sang que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes.

La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire.

Corneille écrivit :

« Cher filleul,

» Brûle le dépôt que je t’ai confié, brûle-le sans le regarder, sans l’ouvrir, afin qu’il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre de celui qu’il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé Jean et Corneille.

» Adieu et aime-moi.

» Corneille de Witt. »
» 20 août 1672.

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait taché la feuille, la remit à Craeke avec une dernière recommandation, et revint à Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui semblait près de s’évanouir.

— Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son ancien sifflet de contremaître, c’est qu’il sera hors des groupes, de l’autre côté du vivier… Alors nous partirons à notre tour.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un long et vigoureux coup de sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des ormes et domina les clameurs du Buytenhof.

Jean leva ses bras au ciel pour le remercier.

— Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.