La Tulipe noire/XXIII

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Calmann Lévy (p. 216-224).


XXIII

L’ENVIEUX.


En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d’être gardés par la protection directe du Seigneur.

Jamais ils n’avaient été si près du désespoir que dans ce moment même où ils croyaient être certains de leur bonheur.

Nous ne douterons point de l’intelligence de notre lecteur à ce point de douter qu’il n’ait reconnu dans Jacob notre ancien ami, ou plutôt notre ancien ennemi, Isaac Boxtel.

Le lecteur a donc deviné que Boxtel avait suivi du Buytenhof à Loevestein l’objet de son amour et l’objet de sa haine :

La tulipe noire et Cornélius van Baerle.

Ce que tout autre tulipier et qu’un tulipier envieux n’eût jamais pu découvrir, c’est-à-dire l’existence des caïeux et les ambitions du prisonnier, l’envie l’avait fait, sinon découvrir, du moins deviner à Boxtel.

Nous l’avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom d’Isaac, faire amitié avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et l’hospitalité pendant quelques mois avec le meilleur genièvre que l’on eût jamais fabriqué du Texel à Anvers.

Il endormit ses défiances ; car nous l’avons vu, le vieux Gryphus était défiant ; il endormit ses défiances, disons-nous, en le flattant d’une alliance avec Rosa.

Il caressa en outre ses instincts de geôlier, après avoir flatté son orgueil de père. Il caressa ses instincts de geôlier en lui peignant sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait passé un pacte avec Satan pour nuire à Son Altesse le prince d’Orange.

Il avait d’abord aussi bien réussi près de Rosa, non pas en lui inspirant des sentiments sympathiques, Rosa avait toujours fort peu aimé mynheer Jacob, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait d’abord éteint tous les soupçons qu’elle eût pu avoir.

Nous avons vu comment son imprudence à suivre Rosa dans le jardin l’avait dénoncé aux yeux de la jeune fille et comment les craintes instinctives de Cornélius avaient mis les deux jeunes gens en garde contre lui.

Ce qui avait surtout inspiré des inquiétudes au prisonnier, notre lecteur doit se rappeler cela, c’est cette grande colère dans laquelle Jacob était entré contre Gryphus, à propos du caïeu écrasé.

En ce moment, cette rage était d’autant plus grande, que Boxtel soupçonnait bien Cornélius d’avoir un second caïeu, mais n’en était rien moins que sûr.

Ce fut alors qu’il épia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais encore dans les corridors.

Seulement, comme cette fois il la suivait dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu.

Excepté cette fois où Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans l’escalier.

Mais il était trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche même du prisonnier, l’existence du second caïeu.

Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l’enfouir dans la plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comédie n’eût été jouée pour le forcer à se trahir, il redoubla de précautions et mit en jeu toutes les ruses de son esprit pour continuer à épier les autres sans être épié lui-même.

Il vit Rosa transporter un grand pot de faïence de la cuisine de son père dans sa chambre.

Il vit Rosa laver, à grande eau, ses belles mains pleines de terre qu’elle avait pétrie pour préparer à la tulipe le meilleur lit possible.

Enfin, il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la fenêtre de Rosa ; assez éloignée pour qu’on ne pût pas le reconnaître à l’œil nu, mais assez proche pour qu’à l’aide de son télescope il pût suivre tout ce qui se passait à Lœvestein dans la chambre de la jeune fille, comme il avait suivi à Dordrecht tout ce qui se passait dans le séchoir de Cornélius.

Il n’était pas installé depuis trois jours dans son grenier, qu’il n’avait plus aucun doute.

Dès le matin au soleil levant, le pot de faïence était sur la fenêtre, et pareille à ces charmantes femmes de Mieris et de Metzu, Rosa apparaissait à cette fenêtre encadrée par les premiers rameaux verdissants de la vigne vierge et du chèvrefeuille.

Rosa regardait le pot de faïence d’un œil qui dénonçait à Boxtel la valeur réelle de l’objet renfermé dans le pot.

Ce que renfermait le pot, c’était donc le deuxième caïeu, c’est-à-dire la suprême espérance du prisonnier.

Lorsque les nuits menaçaient d’être trop froides, Rosa rentrait le pot de faïence.

C’était bien cela : elle suivait les instructions de Cornélius, qui craignait que le caïeu ne fût gelé.

Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faïence depuis onze heures du matin jusqu’à deux heures de l’après-midi.

C’était bien cela encore, Cornélius craignait que la terre ne fût desséchée.

Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu tout à fait, elle n’était pas haute d’un pouce que, grâce à son télescope, l’envieux n’avait plus de doute.

Cornélius possédait deux caïeux, et le second caïeu était confié à l’amour et aux soins de Rosa.

Car on le pense bien, l’amour des deux jeunes gens n’avait point échappé à Boxtel.

C’était donc ce second caïeu qu’il fallait trouver moyen d’enlever aux soins de Rosa et à l’amour de Cornélius.

Seulement, ce n’était pas chose facile.

Rosa veillait sa tulipe comme une mère veillerait son enfant ; mieux que cela, comme une colombe couve ses œufs.

Rosa ne quittait pas la chambre de la journée ; il y avait plus, chose étrange, Rosa ne quittait plus sa chambre le soir.

Pendant sept jours Boxtel épia inutilement Rosa, Rosa ne sortit point de sa chambre.

C’était pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornélius si malheureux, en lui enlevant à la fois toute nouvelle de Rosa et de sa tulipe.

Rosa allait-elle bouder éternellement Cornélius ? Cela eût rendu le vol bien autrement difficile que ne l’avait cru d’abord mynheer Isaac.

Nous disons vol, car Isaac s’était tout simplement arrêté à ce projet de voler la tulipe ; et, comme elle poussait dans le plus profond mystère, comme les deux jeunes gens cachaient son existence à tout le monde, comme on le croirait plutôt, lui, tulipier reconnu, qu’une jeune fille étrangère à tous les détails de l’horticulture ou qu’un prisonnier condamné pour crime de haute trahison, gardé, surveillé, épié, et qui réclamerait mal du fond de son cachot ; d’ailleurs, comme il serait possesseur de la tulipe et qu’en fait de meubles et autres objets transportables, la possession fait foi de la propriété, il obtiendrait bien certainement le prix et serait bien certainement couronné en place de Cornélius, et la tulipe, au lieu de s’appeler tulipa nigra Barlænsis, s’appellerait Tulipa nigra Boxtellensis ou Boxtellea.

Mynheer Isaac n’était point encore fixé sur celui de ces deux noms qu’il donnerait à la tulipe noire ; mais comme tous deux signifiaient la même chose, ce n’était point là le point important.

Le point important, c’était de voler la tulipe.

Mais, pour que Boxtel pût voler la tulipe, il fallait que Rosa sortît de sa chambre.

Aussi, fut-ce avec une véritable joie que Jacob ou Isaac, comme on voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutumés du soir.

Il commença par profiter de l’absence de Rosa pour étudier sa porte.

La porte fermait bien et à double tour, au moyen d’une serrure simple, mais dont Rosa seule avait la clef.

Boxtel eut l’idée de voler la clef de Rosa, mais outre que ce n’était pas chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa s’apercevant qu’elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne sortait pas de sa chambre que la serrure ne fût changée, et Boxtel avait commis un crime inutile.

Mieux valait donc employer un autre moyen.

Boxtel réunit toutes les clefs qu’il put trouver, et pendant que Rosa et Cornélius passaient au guichet une de leurs heures fortunées, il les essaya toutes.

Deux entrèrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne s’arrêta qu’au second.

Il n’y avait donc que peu de chose à faire à cette clef.

Boxtel l’enduisit d’une légère couche de cire et renouvela l’expérience.

L’obstacle que la clef avait rencontré au second tour avait laissé son empreinte sur la cire.

Boxtel n’eut qu’à suivre cette empreinte avec le mordant d’une lime à la lame étroite comme celle d’un couteau.

Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef à la perfection.

La porte de Rosa s’ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva dans la chambre de la jeune fille, seul à seul avec la tulipe.

La première action condamnable de Boxtel avait été de passer par-dessus un mur pour déterrer la tulipe ; la seconde avait été de pénétrer dans le séchoir de Cornélius, par une fenêtre ouverte ; la troisième de s’introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef.

On le voit, l’envie faisait faire à Boxtel des pas rapides dans la carrière du crime.

Boxtel se trouva donc seul à seul avec la tulipe.

Un voleur ordinaire eût mit le pot sous son bras et l’eût emporté.

Mais Boxtel n’était point un voleur ordinaire et il réfléchit.

Il réfléchit en regardant la tulipe, à l’aide de sa lanterne sourde, qu’elle n’était pas encore assez avancée pour lui donner la certitude qu’elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute probabilité.

Il réfléchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile.

Il réfléchit que le bruit de ce vol se répandrait, que l’on soupçonnerait le voleur, d’après ce qui s’était passé dans le jardin, que l’on ferait des recherches, et que, si bien qu’il cachât la tulipe, il serait possible de la retrouver.

Il réfléchit que, cachât-il la tulipe de façon à ce qu’elle ne fût pas retrouvée, il pourrait, dans tous les transports qu’elle serait obligée de subir, lui arriver malheur.

Il réfléchit enfin que mieux valait, puisqu’il avait une clef de la chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il réfléchit qu’il valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu’elle s’ouvrît, ou une heure après qu’elle serait ouverte, et partir à l’instant même sans retard pour Harlem, où, avant qu’on eût même réclamé, la tulipe serait devant les juges.

Alors, ce serait celui ou celle qui réclamerait que Boxtel accuserait de vol.

C’était un plan bien conçu et digne en tout point de celui qui le concevait.

Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginité, mais pour suivre les progrès que faisait la tulipe noire dans sa floraison.

Le soir où nous sommes arrivés, il allait entrer comme les autres soirs ; mais, nous l’avons vu, les jeunes gens n’avaient échangé que quelques paroles, et Cornélius avait renvoyé Rosa pour veiller sur la tulipe.

En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes après en être sortie, Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir.

C’était donc pendant cette nuit-là que la grande partie allait se jouer ; aussi Boxtel se présenta-t-il chez Gryphus avec une provision de genièvre double de coutume.

C’est-à-dire avec une bouteille dans chaque poche.

Gryphus gris, Boxtel était maître de la maison à peu près.

À onze heures, Gryphus était ivre mort. À deux heures du matin, Boxtel vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses bras un objet qu’elle portait avec précaution.

Cet objet, c’était sans aucun doute la tulipe noire qui venait de fleurir.

Mais qu’allait-elle en faire ?

Allait-elle à l’instant même partir pour Harlem avec elle ?

Il n’était pas possible qu’une jeune fille entreprît seule, la nuit, un pareil voyage.

Allait-elle seulement montrer la tulipe à Cornélius ? C’était probable.

Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied.

Il la vit s’approcher du guichet.

Il l’entendit appeler Cornélius.

À la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme la nuit dans laquelle il était caché.

Il entendit tout le projet arrêté entre Cornélius et Rosa d’envoyer un messager à Harlem.

Il vit les lèvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit Cornélius renvoyer Rosa.

Il vit Rosa éteindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa chambre.

Il la vit rentrer dans sa chambre.

Puis il la vit, dix minutes après, sortir de sa chambre et en fermer avec soin la porte à double clef.

Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin, c’est que derrière cette porte elle enfermait la tulipe noire.

Boxtel, qui voyait tout cela caché sur le palier de l’étage supérieur à la chambre de Rosa, descendit une marche de son étage à lui, lorsque Rosa descendait une marche du sien.

De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernière marche de l’escalier, de son pied léger, Boxtel, d’une main plus légère encore, touchait la serrure de la chambre de Rosa avec sa main.

Et dans cette main, on doit le comprendre, était la fausse clef qui ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie.

Voilà pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les pauvres jeunes gens avaient bien besoin d’être gardés par la protection directe du Seigneur.