La Tulipe noire/XXIV

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Calmann Lévy (p. 225-230).


XXIV

OÙ LA TULIPE NOIRE CHANGE DE MAÎTRE.


Cornélius était resté à l’endroit où l’avait laissé Rosa, cherchant presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son bonheur.

Une demi-heure s’écoula.

Déjà les premiers rayons du jour entraient, bleuâtres et frais, à travers les barreaux de la fenêtre dans la prison de Cornélius, lorsqu’il tressaillit tout à coup à des pas qui montaient l’escalier et à des cris qui se rapprochaient de lui.

Presque au même moment, son visage se trouva en face du visage pâle et décomposé de Rosa.

Il recula pâlissant lui-même d’effroi.

— Cornélius ! Cornélius ! s’écria celle-ci haletante.

— Quoi donc ? mon Dieu ! demanda le prisonnier.

— Cornélius ! la tulipe…

— Eh bien ?…

— Comment vous dire cela ?

— Dites, dites, Rosa.

— On nous l’a prise, on nous l’a volée.

— On nous l’a prise, on nous l’a volée ! s’écria Cornélius.

— Oui, dit Rosa en s’appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui, prise, volée.

Et, malgré elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses genoux.

— Mais comment cela ? demanda Cornélius. Dites-moi, expliquez-moi…

— Oh ! il n’y a pas de ma faute, mon ami.

Pauvre Rosa ! elle n’osait plus dire : Mon bien aimé.

— Vous l’avez laissée seule ! dit Cornélius avec un accent lamentable.

— Un seul instant, pour aller prévenir notre messager qui demeure à cinquante pas à peine, sur le bord du Wahal.

— Et pendant ce temps, malgré mes recommandations, vous avez laissé la clef à la porte, malheureuse enfant !

— Non, non, non, et voilà ce qui me passe, la clef ne m’a point quittée, je l’ai constamment tenue dans ma main, la serrant comme si j’eusse eu peur qu’elle ne m’échappât.

— Mais alors comment cela se fait-il ?

— Le sais-je, moi-même ? j’avais donné la lettre à mon messager ; mon messager était parti devant moi ; je rentre, la porte était fermée, chaque chose était à sa place dans ma chambre, excepté la tulipe qui avait disparu. Il faut que quelqu’un se soit procuré une clef de ma chambre, ou en ait fait faire une fausse.

Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole.

Cornélius, immobile, les traits altérés, écoutait presque sans comprendre, murmurant seulement :

— Volée, volée, volée ! je suis perdu.

— Oh ! monsieur Cornélius, grâce ! grâce ! criait Rosa, j’en mourrai.

À cette menace de Rosa, Cornélius saisit les grilles du guichet, et les étreignant avec fureur :

— Rosa, s’écria-t-il, on nous a volés, c’est vrai, mais faut-il nous laisser abattre pour cela ? Non, le malheur est grand, mais réparable peut-être, Rosa ; nous connaissons le voleur.

— Hélas ! comment voulez-vous que je vous dise positivement ?

— Oh ! je vous le dis, moi, c’est cet infâme Jacob. Le laisserons-nous porter à Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles, l’enfant de notre amour. Rosa, il faut le poursuivre, il faut le rejoindre.

— Mais comment faire tout cela, mon ami, sans découvrir à mon père que nous étions d’intelligence ? Comment moi, une femme si peu libre, si peu habile, comment parviendrai-je à ce but, que vous-même n’atteindriez peut-être pas ?

— Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l’atteins pas. Vous verrez si je ne découvre pas le voleur ; vous verrez si je ne lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier grâce !

— Hélas ! dit Rosa en éclatant en sanglots, puis-je vous ouvrir ? Ai-je les clefs sur moi ? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis longtemps ?

— Votre père les a, votre infâme père, le bourreau qui m’a déjà écrasé le premier caïeu de ma tulipe. Oh, le misérable, le misérable ! il est complice de Jacob.

— Plus bas, plus bas, au nom du ciel.

— Oh ! si vous ne m’ouvrez pas, Rosa, s’écria Cornélius au paroxysme de la rage, j’enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans la prison.

— Mon ami, par pitié.

— Je vous dis, Rosa, que je vais démolir le cachot pierre à pierre.

Et l’infortuné, de ses deux mains, dont la colère décuplait les forces, ébranlait la porte à grand bruit, peu soucieux des éclats de sa voix qui s’en allait tonner au fond de la spirale sonore de l’escalier.

Rosa, épouvantée, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse tempête.

— Je vous dis que je tuerai l’infâme Gryphus, hurlait van Baerle ; je vous dis que je verserai son sang, comme il a versé celui de ma tulipe noire.

Le malheureux commençait à devenir fou.

— Eh bien, oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui je lui prendrai ses clefs, oui, je vous ouvrirai, oui, mais calmez-vous, mon Cornélius.

Elle n’acheva point, un hurlement poussé devant elle interrompit sa phrase.

— Mon père ! s’écria Rosa.

— Gryphus ! rugit van Baerle, ah ! scélérat !

Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, était monté sans qu’on pût l’entendre.

Il saisit rudement sa fille par le poignet.

— Ah ! vous me prendrez mes clefs, dit-il d’une voix étouffée par la colère. Ah ! cet infâme, ce monstre, ce conspirateur à pendre est votre Cornélius ! Ah ! l’on a des connivences avec les prisonniers d’État. C’est bon.

Rosa frappa dans ses deux mains avec désespoir.

— Oh ! continua Gryphus, passant de l’accent fiévreux de la colère à la froide ironie du vainqueur, ah ! monsieur l’innocent tulipier, ah ! monsieur le doux savant, ah ! vous me massacrerez, ah ! vous boirez mon sang ! Très bien ! rien que cela ! Et de complicité avec ma fille ! Jésus ! mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une caverne de voleurs ! Ah ! monsieur le gouverneur saura tout ce matin, et S. A. le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi : Quiconque se rebellera dans la prison, article 6. Nous allons vous donner une seconde édition du Buytenhoff, monsieur le savant, et la bonne édition celle-là. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et vous, la belle, mangez des yeux votre Cornélius. Je vous avertis, mes agneaux, que vous n’aurez plus cette félicité de conspirer ensemble. Çà, qu’on descende, fille dénaturée. Et vous, monsieur le savant, au revoir ; soyez tranquille, au revoir !

Rosa, folle de terreur et de désespoir, envoya un baiser à son ami ; puis, sans doute illuminée d’une pensée soudaine, elle se lança dans l’escalier en disant :

— Tout n’est pas perdu encore, compte sur moi, mon Cornélius.

Son père la suivit en hurlant.

Quant au pauvre tulipier, il lâcha peu à peu les grilles que retenaient ses doigts convulsifs : sa tête s’alourdit, ses yeux oscillèrent dans leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en murmurant :

— Volée ! on me l’a volée !

Pendant ce temps, Boxtel sorti du château par la porte qu’avait ouverte Rosa elle-même, Boxtel, la tulipe noire enveloppée dans un large manteau, Boxtel s’était jeté dans une carriole qui l’attendait à Gorcum et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l’ami Gryphus de son départ précipité.

Et maintenant que nous l’avons vu monter dans sa carriole, nous le suivrons, si le lecteur y consent, jusqu’au terme de son voyage.

Il marchait doucement, on ne fait pas impunément courir la poste à une tulipe noire.

Mais Boxtel, craignant de ne pas arriver assez tôt, fit fabriquer à Delft une boîte garnie tout autour de belle mousse fraîche, dans laquelle il encaissa sa tulipe ; la fleur s’y trouvait si mollement accoudée de tous les côtés avec de l’air par en haut, que la carriole put prendre le galop sans préjudice possible.

Il arriva le lendemain matin à Harlem, harassé mais triomphant, changea sa tulipe de pot, afin de faire disparaître toute trace de vol, brisa le pot de faïence dont il jeta les tessons dans un canal, écrivit au président de la société horticole une lettre dans laquelle il lui annonçait qu’il venait d’arriver à Harlem avec une tulipe parfaitement noire, s’installa dans une bonne hôtellerie avec sa fleur intacte.

Et là attendit.