La Vengeance de Magnum

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Paul Ollendorff (p. 91-94).

LA VENGEANCE DE MAGNUM

(pantomimette pour le nouveau cirque)

Personnages

Magnum, jeune chien, tout petit, tout petit, mais excessivement roublard et teigne.

Black, gros terre-neuve entre deux âges, pas très malin, mais excellent bougre.

Rose Sweet, acariâtre et sèche vieille lady, propriétaire d’un petit cottage à louer (to let).

I. — Dans un moment d’oubli, le jeune chien Magnum souille la porte du cottage de Rose Sweet.

II. — Cette dernière, qui précisément revient du marché, châtie le petit coupable d’une main osseuse et excessive.

III. — Magnum s’éloigne la chair meurtrie et l’amour-propre en feu. Son état d’âme consiste à se dire : « Quelle mauvaise blague pourrais-je bien faire à vieux chameau-là ? »

IV. — Soudain, il frappe son petit crâne de sa petite patte et pousse un joyeux petit aboi qui correspond assez exactement à l’eurêka des anciens Grecs.

V. — Et puis, le voilà parti à toute volée dans une direction qu’il sait !

VI. — Bientôt, il revient accompagné de Black, un gros terre-neuve blanc de ses amis.

VII. — En route, Magnum explique, non sans peine, à Black, son rôle dans cette entreprise.

VIII. — Docilement, Black se place près de la porte du cottage, tenant haut sa bonne tête de bon chien-chien.

IX. — Le petit Magnum, la joie préventive aux prunelles, saute sur le corps de Black, puis, de là, sur sa tête.

X. — Ainsi parvenu à la hauteur convenable, il appuie le bout de sa mignonne patte sur le bouton électrique de la porte du cottage.

XI. — Driling, driling, driling, driling, driling, driling…

XII. — Les derniers driling vibrent encore qu’un changement à vue s’est opéré avec la rapidité de l’éclair lancé d’une main sûre.

XIII. — Magnum saute à terre et va se coucher sur le trottoir, à trois ou quatre brasses en amont du cottage.

XIV. — Même jeu pour Black. Seulement, lui, c’est en aval.

XV. — Cependant, Rose Sweet, en espoir de possibles locataires, accourt vite, essuyant à son tablier ses mains souillées de pelures de pommes de terre, et toute à l’infructueuse tentative d’arborer sur sa morose et naturellement agressive face l’exquis sourire du bon wellcome.

XVI. — Personne à la porte du cottage ! Personne dans l’avenue ! À l’horizon, pas l’ombre d’un naughty little boy ! Alors quoi ?

XVII. D’êtres vivants, seulement ces deux chiens qui se chauffent au soleil. Pas eux qui ont sonné, bien sûr ! Pas ce gros terre-neuve, pas ce minuscule roquet, non plus ! Alors quoi ?

XVIII. — Rose Sweet referme la porte de son cottage et rentre chez elle, attribuant son dérangement à quelque phénomène de berlue auditive.

XIX. — Pas plutôt Rose Sweet rentrée, les deux chiens recommencent le petit stratagème indiqué dans les numéros VIII, IX, X, XI, XII, XIII et XIV.

XX. — Rose Sweet renouvelle le manège soigneusement décrit dans les numéros XV, XVI et XVII.

XXI. — Mais l’hypothèse du phénomène berlue auditive ne lui suffit plus.

XXII. — Des phantasms, peut-être ! Effroi indescriptible de l’haïssable mégère !

XXIII. — Oui, c’est bien cela, des phantasms ! Des âmes d’anciens locataires tourmentés par elle, la viennent tourmenter à son tour.

XXIV, XXV, etc., etc., N. — Ce petit jeu continue jusqu’à ce que le spectateur donne des marques évidentes de lassitude.

N+1. — Complètement affolée, Rose Sweet se pend, dans son jardin, à la branche d’un poirier de Bon-Chrétien.

N+2. — Et cette rose Sweet était une si hargneuse vieille lady, et si désobligeante qu’il n’y a personne à son enterrement…

N+3. — … Sauf Magnum et Black, qui rigolent comme des baleines de pépin, par une pluie d’orage.