La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 6

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Mr Gassendi n’étoit pas encore rentré en France de son voyage des Païs-Bas, lorsque le Pere Mersenne se mit en chemin pour faire le même voyage. C’est ce qu’on peut supposer sur la foi d’une lettre que M Gassendi étant à Paris écrivit incontinent aprés son retour au Sieur Béeckman recteur ou principal du collége de Dordrecht. La lettre est dattée du 15 de Septembre de l’an 1629 : et elle nous apprend que le Pere Mersenne avoit déja vû le Sieur Béeckman à Dordrecht, et qu’il étoit actuellement à Gorckum, ville éloignée de trois lieuës de là. Le P Hilarion de Coste n’a marqué ce voyage qu’en l’an 1630, parce qu’il dura effectivement jusqu’au mois de septembre de cette année, et que cét auteur n’avoit pas entrepris d’entrer dans le détail des courses, et des autres actions du P Mersenne. De sorte que si dans les lettres que M Descartes, et M Gassendi écrivirent durant cét intervalle, l’on s’imagine voir le pére Mersenne au milieu de Paris, par la maniére dont il y est parlé de lui, il faut l’attribuer à l’industrie de ce pére, qui sçavoit servir ses amis par tout où il se trouvoit avec tant d’activité et de succés, qu’on ne s’apperçevoit pas de ses absences ni de ses empêchemens.

Ce pére étant à Dordrecht avoit eu de longs entretiens avec le Sieur Béeckman sur le sujet de M Descartes, qu’il sçavoit être son ami particulier depuis plusieurs années. Le discours étoit souvent tombé sur les connoissances favorites de ce pére, je veux dire sur la musique, et tout ce qui concerne les sons. Béeckman n’avoit rien dans son cabinet qui pût lui être plus agréable que la copie du petit traitté de musique que M Descartes avoit autrefois composé en sa considération lors qu’il étoit en garnison dans la ville de Breda, où ils avoient jetté les prémiers fondemens de leur amitié. Les honnêtetez et les témoignages d’estime dont le P Mersenne accompagnoit les conférences qu’il avoit avec lui augmentérent un peu la bonne opinion que Béeckman avoit déja de lui même. Le P Mersenne étant sorti de Dordrecht continua de le traitter avec les mêmes civilitez dans les lettres qu’il lui écrivit, c’est ce qui fit croire enfin au Sieur Béeckman qu’il étoit effectivement tel que ce pére ne le dépeignoit que par compliment. La crainte de nuire à sa bonne fortune l’empêcha de démentir ce pére dans ses réponses : et croyant mettre le comble à sa réputation, il lui insinua dans une de ses lettres que M Descartes avoit appris de lui une bonne partie de ce qu’il sçavoit, tant sur la musique que sur la géométrie. Il colora cette vanité le mieux qu’il put par la vray-semblance qu’il établissoit sur leur ancien commerce de Breda, et sur le double de l’ âge de M Descartes, qui pouvoit lui former un extérieur de maître par rapport à la jeunesse de M Descartes. Mais Béeckman eut le malheur d’écrire ces pauvretez à un homme qui connoissoit M Desc artes mieux que luy. La sincérité avec laquelle le P Mersenne étoit en pratique de mander à M Descartes tout ce qui se passoit à son égard, ne permit pas qu’il lui dissimulât ce trait de l’ingratitude du Sieur Béeckman, qui devoit à M Descartes ce qu’il se vantoit de lui avoir donné.

M Descartes ne parut pas beaucoup touché de la conduite du Sieur Béeckman ; mais il ne laissa pas d’en récrire au P Mersenne dans les termes de la liberté dont on use auprés d’un ami, avec lequel on n’a point de mesures à garder lors qu’on n’écrit que pour lui. Vous m’avez obligé, lui dit-il, de m’avertir de l’impertinence de mon ami. L’honneur que vous lui avez fait de lui écrire lui a sans doute donné tant de vanité, qu’il s’est ébloüy : et il a crû que vous auriez meilleure opinion de lui, s’il vous écrivoit qu’il a été mon maître il y a dix ans. Mais il se trompe fort. Car il n’y a pas de gloire d’avoir instruit un homme qui ne sçait rien, et qui le confesse par tout librement. Je ne lui en manderai rien puis que vous ne le voulez pas, encore que j’eusses dequoi lui faire honte, principalement si j’avois sa lettre toute entiére.

Cependant le commerce de nouvelles et de sçiences continuoit toujours entre M Descartes et le Sieur Béeckman qui demeuroit en repos sur la discrétion du Pére Mersenne. Mais M Descartes lui ayant redemandé, comme par occasion de quelque autre chose, son petit traité de musique, dont il avoit l’original depuis onze ans, c’est-à-dire, depuis le têms de sa composition, l’inquiétude où le mit une demande si inopinée le fit écrire trois ou quatre fois de suite à M Descartes pour le prier de luy laisser un ouvrage dont il croyoit avoir acquis la propriété, tant par l’indifférence qu’il avoit témoignée pour lui aprés l’avoir composé, que par la longueur du têms qui s’étoit écoulé depuis qu’il lui en avoit fait présent.

Ses instances lui furent inutiles, et il fallut se dessaisir d’un bien, que M Descartes pour se divertir de lui reconnoissoit pouvoir lui appartenir, si dix ans suffisent pour la prescription .

Béeckman se douta enfin de ce que le Pére Mersenne pouvoit avoir mandé à M Descartes : et comme si la honte l’eût empêché de lui faire des excuses, il voulut recourir à des éclaircissemens, pour lui faire entendre que l’ouvrage qu’il s’étoit attribué étoit un manuscrit de sa main, où la ressemblance des choses avec celles de l’original du traité de la musique dont il étoit question avoit fait croire au P Mersenne que c’étoit l’ouvrage de M Descartes. Ce détour déplut à M Descartes, qui auroit souhaité que tout le monde eût eu la même droiture de cœur que lui ; et qui sur le rapport éxact du P Mersenne qui avoit employé plus d’un jour à la lecture de ce manuscrit dans Dordrecht, ne pouvoit pas douter que Béeckman ne se fit passer pour l’auteur de son ouvrage. Il étoit véritablement touché de voir que cét homme se vantât d’avoir écrit de si belles choses sur la musique, dans un têms où il n’en sçavoit que ce qu’il en avoit appris du livre de Jacques Le Févre d’Etaples. Mais ni cette considération, ni les autres sujets qu’il avoit de se plaindre de l’ingratitude de cét homme qu’il avoit reconnuë en beaucoup d’autres rencontres n’auroient jamais attiré de réponse à Béeckman, si M Descartes ne se fût trouvé dans la nécessité de mettre l’honneur du Pére Mersenne à couvert de ses insultes. Vous vous trompez, lui dit-il, et vous jugez tres-mal de l’honnêteté d’une personne aussi religieuse qu’est le p mersenne, si vous le soupçonnez de m’avoir fait quelque rapport de vous. Mais pour ne me point engager à la justification ni de ce pere ni d’aucun de ceux que vous pourriez accuser aussi injustement que lui : il faut vous dire que ce n’est ni de lui ni d’aucun autre, mais de vos lettres mêmes que j’ay appris ce que je trouve à reprendre en vous.

M Descartes venant de France au sortir de l’hiver de l’an 1629 pour se retirer en Hollande, étoit allé droit à Dordrecht voir le Sieur Béeckman comme un ancien amy avec lequel il prétendoit lier une société d’étude plus étroite que jamais. Pendant le peu de jours qu’il resta dans cette ville, Béeckman loin de lui donner quelques lumiéres, et de l’assister dans ses études, en arrêta le progrés durant quelque têms par les empêchemens qu’il y forma en lui demandant lui même du secours. Tout occupé qu’il étoit à des considérations dont Béeckman se reconnoissoit incapable, il fallut céder à ses importunitez, et luy apprendre des choses qu’il avoit quittées depuis longtêms comme des exercices de jeunesse. Béeckman lui fit voir un livre qu’il avoit composé sous le titre de mathematico-physique . M Descartes eut assez de complaisance pour lui témoigner quelque estime de son ouvrage : et pour le combler de ses honnêtetez, il lui dit en le quittant qu’il s’estimeroit toujours heureux de pouvoir profiter de ses lumiéres, et qu’il feroit gloire de se dire son écolier et son serviteur .

Civilité françoise dont ce bon hollandois fut la duppe.

Car aprés une correspondance de plus de six mois, entretenuë par des lettres tres-fréquentes, puis interrompuë par la vanité et l’indiscrétion du Sieur Béeckman, pendant un an entier, celuy-cy jaloux de la réputation de M Descartes s’avisa de lui écrire aprés le retour du Pére Mersenne en France, et de lui mander que s’il vouloit veiller au bien de ses études il devoit retourner prés de luy à Dordrecht, et qu’il ne pouvoit nulle part profiter d’avantage que sous sa discipline. Il lui tint encore d’autres discours aussi frivoles, feignant de s’intéresser beaucoup à son avantage, et d’avoir pour lui toutes les tendresses dont un maître et un ami peutêtre capable pour un disciple bien-aimé. Ce langage fit croire à M Descartes que Béeckman n’avoit composé cette lettre que pour la montrer aux autres avant que de la lui envoyer, et pour répandre le bruit qu’il avoit souvent reçû de ses enseignemens. C’est ce qui le porta à luy répondre le Xvii d’Octobre 1630, par une remontrance écrite en stile de maître. Il feignit de lui demander le dénouëment de l’intrigue de sa lettre, témoignant qu’il ne le croioit pas déchû de sa raison jusqu’à se méconnoître à son égard. Il aima mieux soupçonner d’artifice que de stupidité un homme qui se vantoit au dehors de lui avoir appris quelque chose, lors que sa conscience lui dictoit le contraire au dedans.

Pour le guérir de sa foiblesse ou de sa malice, il voulut bien en considération de leur ancienne amitié lui faire connoître les choses qu’une personne peut apprendre à une autre. Il lui fit remarquer qu’il n’y a que ceux qui peuvent nous persuader par leurs raisons, ou du moins par leur autorité, qui méritent de passer pour des gens qui en seignent les autres. Si quelqu’un sans y être porté par le poids d’aucune autorité ni d’aucune raison qu’il ait apprise des autres, vient à croire quelque chose ; l’eût-il entendu dire à plusieurs, il ne faut pas s’imaginer pour cela qu’ils la lui ayent enseignée. Il se peut faire même qu’il la sçache étant poussé par de vrayes raisons à la croire ; et que les autres ne l’ayent jamais sceuë quoiqu’ils ayent été dans le même sentiment, à cause qu’ils l’ont déduite de faux principes. Sur ce raisonnement il avertit le Sieur Béeckman qu’il n’avoit rien appris davantage de sa physique imaginaire qu’il qualifioit du nom de mathematico-physique , qu’il avoit fait autrefois de la batrachomyomachie d’Homére, ou des contes de la cicogne. Jamais son autorité ne lui avoit servi de motif pour croire aucune chose, et ses raisons ne lui avoient jamais rien persuadé. M Descartes pouvoit avoir approuvé des choses qu’il avoit entenduës de Béeckman, comme il arrive souvent dans la conversation : mais il prétend que cela avoit été si rare à son égard, que le plus ignorant des hommes en auroit pû dire autant par hazard qui s’accorderoit avec la vérité : outre que plusieurs peuvent sçavoir la même chose sans qu’aucun l’ait apprise des autres.

Il trouvoit Béeckman assez ridicule de s’amuser avec tant de soin à distinguer dans la possession des sciences ce qui étoit à lui de ce qui n’en étoit pas, comme s’il eût été question de la possession d’une terre ou de quelque somme d’argent. Béeckman étoit bien persuadé que ce qu’il sçavoit étoit entierement à lui, quoiqu’il l’eût appris d’un autre : ainsi c’étoit par une étrange jalousie qu’il prétendoit empêcher les autres qui auroient sceu la même chose, de dire qu’elle leur appartenoit. C’est ce qui portoit M Descartes à le considérer comme ces malades d’esprit que la folie rend heureux, et à le croire aussi opulent que cet homme qui s’imaginoit que tous les vaisseaux qui abordoient au port de sa ville lui appartenoient. Mais il le jugeoit trop aveuglé de sa bonne fortune lorsqu’il vouloit être seul possesseur d’un bien commun, et ne pas souffrir que les autres s’attribuassent non seulement ce qu’ils sçavoient et qu’ils n’avoient jamais appris de lui, mais aussi ce qu’il confessoit lui-même avoir appris d’eux. C’est une injustice dont il le convainquit sans peine à son égard.

Béeckman prétendoit que l’algébre que M Descartes lui avoit mise autrefois entre les mains lui étoit devenuë tellement propre, qu’il ne restât pas même à M Descartes la liberté de s’en dire l’auteur. Il lui avoit aussi écrit auparavant en des termes semblables touchant le traité de musique. Mais il ne lui suffisoit pas d’avoir la copie de son algébre et l’original de sa musique, pour pouvoir se dire le prémier inventeur de l’une et de l’autre. Il avoit encore eu l’assurance de lui demander les prémiers broüillons qu’il en avoit faits, afin que son usurpation ne rencontrât plus d’obstacle à la gloire frivole qu’il recherchoit : comme si la mémoire que M Descartes avoit de ces écrits n’eût pas été capable d’ailleurs de découvrir au public ce qu’ils contenoient.

Béeckman avoit eu la prévoyance de marquer dans le registre, ou le manuscrit qu’il avoit fait voir au P Mersenne, le têms auquel il prétendoit avoir pensé chaque chose ; mais l’inquiétude même qui paroissoit dans cette vaine précaution fut ce qui fit douter au P Mersenne de la vérité de ces remarques, et de la fidélité du manuscrit. C’est ce qui fit dire à M Descartes que le Sieur Béeckman étoit malheureux au milieu de tant de richesses qui craignoient les voleurs, et qui demandoient tant de soins pour être conservées. Mais afin de le servir encore, malgré sa mal-honnêteté, dans la passion qu’il avoit d’acquérir de la gloire, il voulut bien lui apprendre les trois genres de choses que l’on peut trouver, pour lui faire juger s’il avoit jamais rien inventé qui méritât véritablement quelque loüange.

Le prémier genre, dit-il, des choses qu’on peut inventer est de celles que nous pouvons trouver par la force seule de notre esprit, et par la conduite de notre raison. Si vous en avez de ce genre qui soient de quelque importance, j’avouë que vous méritez des loüanges : mais je nie que pour cela vous deviez apprehender les voleurs. L’eau est toûjours semblable à l’eau ; mais elle a tout un autre goût lorsqu’elle est puisée à sa source, que lorsqu’on la prend dans une cruche ou dans un ruisseau. Tout ce qu’on transporte du lieu de sa naissance en un autre, se corrige quelquefois : mais le plus souvent il se corrompt, et jamais il ne conserve tellement tous les avantages que le lieu de sa naissance lui donne, qu’il ne soit tres-facile de reconnoître qu’il a été transporté d’ailleurs. Vous publiez que vous avez appris beaucoup de choses de moy. Je n’en demeure pas d’accord. Mais je vous permets de vous servir des choses que vous croyez avoir apprises de moi, et de vous les attribuer, si vous le jugez à propos. Je ne les ay point écrites sur des regîtres, et n’ay point marqué le têms auquel je les ay pû inventer. Je suis neanmoins tres-assuré que quand je voudrai que les hommes sçachent quel est le fonds de mon esprit, si petit qu’il puisse être, il leur sera aisé de connoître que ces fruits viennent de mon fonds, et qu’ils n’ont point été cuëillis dans celui d’un autre.

Il y a un autre genre d’inventions qui ne vient point de l’esprit, mais de la fortune : et j’avouë qu’il demande quelque soin pour être garanti des voleurs.

Car si vous trouvez quelque chose par hazard, et que par un semblable hazard un autre vienne à entendre cela de vous : ce qu’il aura entendu sera aussi-bien à lui, que ce que vous aurez trouvé sera à vous ; et il aura autant de droit de se l’attribuer que vous. Mais de telles inventions ne méritent pas beaucoup de loüanges, sur tout lorsqu’elles sont d’aussi petite conséquence que tout ce qui est dans vôtre manuscrit, où je m’assure que l’on ne trouvera pas la moindre chose du vôtre qui vaille mieux que sa couverture.

Le troisiéme genre d’inventions est celui des choses qui n’étant que de tres-petite valeur ou méprisables en elles-mêmes, ne laissent pas d’être estimées par leurs inventeurs comme des choses de grand prix. Mais ces personnes au lieu de loüanges n’attirent que la risée et la compassion de ceux qui reconnoissent leur aveuglement.

Le Sieur Béeckman se vantoit d’avoir appris principalement deux choses à M Descartes, le tremblement des cordes, et l’hyperbole . M Descartes lui fit voir que la prémiére de ces deux connoissances lui étoit venuë d’Aristote ; mais qu’il ne juroit pas qu’Aristote qui avoit volé tant de philosophes ne fût aussi le voleur du Sieur Béeckman, auquel en ce cas-là il conseilloit d’appeller cet ancien en jugement pour le faire condamner à lui restituer sa pensée. Sur ce qu’il alléguoit de l ’hyperbole qu’il prétendoit lui avoir enseignée, il n’y eut que la compassion qui empêcha M Descartes de rire, se souvenant que Béeckman ne sçavoit pas même ce que c’est qu’hyperbole , et qu’il n’en pouvoit parler tout au plus que comme un grammairien. M Descartes avoit rapporté quelques-unes des propriétez de l’hyperbole , particuliérement celle qu’elle a de détourner les rayons, dont la démonstration lui étoit échappée de la mémoire, et qui ne se présentoit pas pour lors à son esprit sur le champ. Mais il avoit démontré au Sieur Béeckman sa converse dans l’éllipse , et il lui avoit expliqué en même têms certain théorêmes d’où elle pouvoit si facilement être déduite, que pour peu qu’on y prît garde, on ne pouvoit manquer de la rencontrer. C’est pourquoi il l’avoit exhorté à la chercher de lui-même ; ce qu’il n’auroit jamais fait, aprés que Béeckman lui eût avoüé qu’il ne sçavoit rien des coniques, s’il n’eût jugé que cette recherche étoit trés-facile. Béeckman chercha donc cette converse de l’hyperbole sur ses avis. Il la trouva, et la montra à M Descartes, qui témoigna en être réjoüi : et lui dit qu’il se serviroit de cette démonstration, si jamais il écrivoit sur ce sujet. Béeckman le prit au mot, sans considérer que M Descartes en avoit usé comme un maître, qui apprenant à son écolier à faire des vers, lui donneroit une epigramme dont il lui dicteroit de telle sorte le sens et la matiére, qu’il n’y eût qu’à transposer un mot ou deux pour mettre l’epigramme dans sa perfection ; et qui témoigneroit de la joye voyant l’écolier réüssir à transposer ainsi ce peu de mots. Mais Béeckman agissoit à l’égard de M Descartes, de même que si cet écolier se croyoit grand poëte, et vouloit regarder son maître comme son disciple, sous prétexte que le maître pour l’encourager auroit ajoûté que si jamais il avoit à composer une epigramme sur le même sujet, il ne voudroit pas se servir d’autres vers que des siens.

Mais le mal qui faisoit principalement crier le Sieur Béeckman, étoit la peine de voir qu’ayant souvent donné des loüanges à M Descartes, celui-ci ne lui en avoit rendu aucune. Il s’en plaignit comme d’une injustice. Mais M Descartes, qui étoit d’un caractére d’esprit fort opposé, lui récrivit qu’il avoit lui-même à se plaindre de ces loüanges, et qu’il ne l’avoit pas traité en ami toutes les fois qu’il avoit entrepris de le loüer. Ne vous ai-je pas supplié plusieurs fois, lui dit-il, de ne me point traiter de la sorte, et même de vous abstenir de parler de moi en aucune maniére. La conduite que j’ai toûjours gardée jusqu’à présent, ne montre-t-elle pas assez que je suis ennemi de ces loüanges ? Ce n’est pas que je sois insensible : mais j’estime que c’est un plus grand bien de joüir de la tranquillité de la vie et d’un honnête loisir, que d’acquérir beaucoup de renommée ; et j’ai de la peine à me persuader que dans l’état où nous sommes, et de la maniére que l’on vit dans le monde, on puisse posséder ces deux biens ensemble. Mais vos lettres montrent clairement le sujet qui vous a porté à me loüer. Car aprés toutes vos belles loüanges, vous ne laissez pas de dire librement que vous avez coûtume de préférer vôtre mathématico-physique à mes conjectures, et que vous le faites sçavoir à nos amis. Ne faites-vous pas voir par là que vous ne cherchez à me loüer que pour tirer plus de gloire de cette comparaison ; et que vous ne rehaussez le siége que vous voulez fouler, qu’afin d’élever d’autant plus haut le trône de vôtre vanité ? Une remontrance si peu attenduë interdit un peu le Sieur Béeckman, qui ne sçavoit peut-être pas encore jusqu’où s’étendent les devoirs de l’amitié, ou qui ne croyoit pas M Descartes capable de les remplir avec tant de force et de liberté. Il en parut d’autant plus vivement touché, qu’il avoit reconnu de tout têms l’humeur de M Descartes moins vindicative et plus indifférente pour la réputation et la gloire. Il communiqua le sujet de son chagrin à celui qui partageoit avec lui le rectorat du collége de Dordrecht, et il voulut décharger une partie de ses peines dans son sein. Ce collégue tâcha de secourir son ami, et prit la iberté d’écrire à M Descartes pour empêcher la rupture ou le refroidissement de l’amitié qu’il avoit entretenuë avec le Sieur Béeckman.

M Descartes pour ne lui pas refuser cette satisfaction, voulut lui faire connoître qu’il se servoit de cette occasion comme d’une pierre de touche pour lui faire éprouver la sincérité et la solidité de l’amitié qu’il avoit pour lui. Il voulut bien excuser ses imperfections sur le défaut d’éducation et le peu de politesse qu’il avoit toûjours remarqué en lui ; et lui conserver son amitié sous les mêmes conditions qu’auparavant. Mais leur commerce de lettres et de nouvelles ne recommença point si-tôt : de sorte que M Descartes fut quelque têms dans la pensée qu’il ne lui écriroit plus de sa vie.