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La Vie de province en Grèce/02

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LA
VIE DE PROVINCE EN GRÈCE

LA LOCRIDE DES OZOLES[1].

Dans un pays dont l’histoire est aussi riche que celle de la Grèce, le voyageur contemporain ne songe guère à trouver de site inexploré. Éclairé des travaux de ses devanciers, il vérifie, corrige ou complète des découvertes, et recueille encore lui-même, sur les chemins déjà battus, bon nombre de documens ignorés, oubliés ou incompris, qui font la fortune de son expédition. Des contrées entières échappent ainsi à notre observation, et l’on pourrait se refuser à croire qu’aujourd’hui encore, non loin de nous, dans le Levant européen, au milieu de ce pays qui a tenu si longtemps en éveil le monde de la politique et de la science, toute une province reste inconnue, non-seulement des étrangers, mais des Grecs eux-mêmes. L’ancienne Locride occidentale (épizéphyrienne), que les indigènes confondent avec la Phocide et l’Étolie sous le nom unique de Roumélie, n’est aux yeux de tous qu’un désert, où s’élèvent Naupacte et Amphissa, silencieuses oasis auxquelles le classement administratif a laissé le nom de villes. Tout ce pays est a bon droit considéré comme stérile et désolé, on le croit généralement inhabité ; il passe surtout pour dangereux, en raison de la férocité des klephtes, qui en ont fait leur dernier refuge.

L’ennui d’un long séjour en Achaïe, l’accablement et la tristesse que le soleil d’été fait peser sur un étranger, isolé au milieu de toute une population endormie, me décidèrent à tenter seul une exploration que personne n’avait faite avant moi. Je partis dans les premiers jours de juillet.

I.

En face d’Aigion, de l’autre côté du golfe de Corinthe, sous la côte poudreuse de l’ancienne Locride, s’étend une petite île, étroite et longue, dont j’apercevais de ma fenêtre la maigre végétation. Les Grecs la nomment Trisonia ; elle est habitée par trois ou quatre familles descendues des montagnes, et, me disait-on, dépourvue de toute espèce de ressources. Les hommes y vivent retirés, complètement étrangers au reste du monde, insoucians de tout ce qui peut sortir du cercle étroit de leur existence. Ils ne quittent pas leur île et forment une petite colonie sauvage, ignorante des progrès les plus élémentaires de la civilisation. L’impossibilité de trouver un compagnon qui pût me servir de guide m’avait déjà fait renoncer au désir de visiter cette île mystérieuse. L’année précédente, une bande de vingt-cinq ou trente jeunes gens s’était réunie pour traverser le golfe dans l’intention de passer un ou deux jours à Trisonia ; mais on avait eu soin d’être en nombre, d’emporter des armes, des munitions, des victuailles, en un mot tout ce qu’il fallait pour affronter une terre presque inconnue qui passait pour servir d’avant-poste aux klephtes ; personne ne se souciait plus d’y aller. Chacun me dissuadait encore d’y songer, quand j’arrêtai cette fois définitivement mon projet : je visiterais la petite île, et, s’il était possible, je pénétrerais jusqu’en Locride, laissant de côté les villes pour ne chercher que les villages cachés dans les montagnes. Je fis en secret mes provisions de route et de séjour, puis je descendis un matin avant l’aube vers le port. Deux mangonès (grands laïques) devaient traverser le golfe pour aller à Trisonia charger des pierres. Je m’embarquai sur l’une d’elles, n’ayant pour toute société que mon fusil et mon chien ; nous partîmes au point du jour.

La faible brise du matin ne tarda pas à tomber, la chaleur devint bientôt intolérable. Le golfe, plus bleu que le ciel, transparent comme une glace, offrait une surface unie et tranquille que le sillage de notre bateau ridait à peine. Les matelots prirent chacun une lourde rame, et, après quatre heures de cette lente traversée, nous touchâmes à l’île, au fond d’une petite baie dont les rives formées de roches blanches éclatantes comme du marbre se reflétaient dans les flots. Je descendis à terre, et je gravis les premiers blocs de pierre qui me cachaient l’île : incertain du côté vers lequel je devais me diriger, déjà accablé par la chaleur, j’écoutais, bien près de suivre leur conseil, les matelots qui me criaient encore de revenir à Aigion avec eux, le soir. La honte me retint, et j’avançai droit devant moi sans tourner la tête. — L’île était moins aride qu’elle ne le paraissait de loin : des buissons de houx, des aloès relevaient la monotonie de cette terre grisâtre et desséchée. La côte de Roumélie m’était cachée par une colline dont la crête s’étendait en face de moi de l’est à l’ouest, mais après une demi-heure de marche j’en avais gravi le sommet ; un point de vue charmant et qui me saisit, s’étalait à mes pieds.

Autant le versant que je venais de traverser était sec et aride, autant l’autre, protégé contre les rayons du soleil par la grande ombre des montagnes de Roumélie, m’apparaissait luxuriant et fertile. Un bras de mer étroit, sombre et dont les rives semblaient fraîches serpentait entre la côte et le rivage de l’île dentelé de caps, d’anses et de ports découpés comme des miniatures. Un petit lac dormant, pâle à côté du bleu du golfe, gisait à mes pieds, dans un vallon, entre la colline et une seconde côte qui s’avançait au nord jusqu’à la mer ; un troupeau nombreux de moutons, de chèvres, de jeunes chevaux et, spectacle nouveau pour moi, de bœufs tout blancs, courts et trapus, comme ceux que l’on retrouve sur les bas-reliefs anciens, paissait au bord de l’eau. Des arbres, de vrais arbres, poussaient vers le ciel leurs tiges droites et hautes, leurs têtes verdoyantes ; sur le dos de la côte entre le lac et le bras de mer, tout autour d’un petit port, des maisons basses, crépies à la chaux, couvertes de toits de chaume et de pierres plates animaient ce site pittoresque.

Des hommes en costume grec de flanelle blanche et des femmes, la tête surmontée d’une serviette gracieusement nouée, allaient et venaient, les uns portant de chaque bras des bottes épaisses de paille, ou battant du seigle, les autres suspendant aux arbres ou à de grands pieux fichés en terre le linge qu’elles venaient de laver. — Je m’arrêtai confondu, étonné ; depuis neuf mois que j’étais en Grèce, jamais pareil spectacle ne s’était offert à ma vue : c’était la paix, le travail, l’antique richesse des champs, c’était une population vivante, heureuse ; je me croyais transporté dans un autre monde. Combien de fois ne me suis-je pas rappelé depuis cette vie calme de quelques familles que la terre et la civilisation semblent avoir oubliées et que la nature s’est plu à combler, comme par hasard, de bien-être et de félicité dans le plus malheureux des pays !

Je descendis, et, côtoyant le lac, je m’approchai des maisons : les femmes, les enfans, qui m’avaient vu venir, attendaient curieusement sans rien dire ; les hommes s’arrêtaient surpris, mais retrouvant bientôt leur calme insoucieux, reprenaient leur travail. J’abordai l’un d’eux, jeune encore, à qui j’adressai la parole. « Je suis étranger, lui dis-je ; je viens pour voir ton pays, veux-tu me donner l’hospitalité pendant trois jours ? » Il me regardait étonné, un instant, je craignis que, dans cette île, on ne parlât même pas le grec ; mais, comme je lui renouvelais ma demande : — Sans doute, interrompit-il, je le veux bien, et je t’accueillerai comme mon frère ; mais, tu le vois, ma maison est petite, tu seras mal ici. — Et il me montrait de la main le petit village. Je lui assurai que je m’y trouverais fort bien. — Reçois donc la bienvenue, continua- t-il en souriant, voici ma maison, viens avec moi.

Comme toutes les autres, c’était une cabane blanche et grise, très basse, et qui ne recevait le jour que par une étroite fenêtre percée à droite de la porte hermétiquement fermée ; seulement un petit enclos large de deux mètres à peine tournait autour du mur, et quatre figuiers ombrageaient l’entrée. Ce luxe modeste la distinguait des autres et me fit préjuger que j’étais reçu par le plus riche propriétaire de la colonie. Le soleil, s’élevant peu à peu derrière les montagnes grises de Roumélie, venait de les dépasser et dardait sur nous ses rayons ; nous étions au plus fort de la chaleur du jour, j’entrai dans la maison.

La chambre où je me trouvai était profonde et si sombre que je ne distinguai que graduellement tout ce qu’elle renfermait. Un parfum nouveau pour moi, presque indéfinissable, me saisit tout d’abord : c’était comme un mélange de ces odeurs champêtres qu’on respire en entrant dans la salle blanche et propre d’une ferme de France ; il me semblait qu’il y avait là du lait, de la crème, du foin sec et du pain bis ; en même temps, un air frais, froid en comparaison de la température extérieure, me pénétra de cette sensation délicieuse de bien-être qu’on ne peut apprécier que lorsque l’on a passé un été en Orient. Mon hôte referma la porte derrière nous pour ne pas laisser pénétrer la chaleur, et comme mes yeux s’habituaient déjà à l’obscurité qui régnait dans la salle, je vis sortir d’une seconde pièce, séparée de la première par une cloison à jour, une forme blanche qui vint à moi.

— C’est ma sœur, me dit le jeune homme ; elle va nous préparer à dîner.

Je parvins à distinguer ses traits : de grands yeux noirs éclairaient son visage pâle et contrastaient étrangement avec l’ensemble de sa physionomie ; elle n’était pas belle, mais elle avait un sourire si franc, si jeune et si heureux, que cela réjouissait l’âme. — Elle eut bientôt fait de servir notre repas, et jamais, depuis que j’étais en Grèce, je ne déjeunai d’aussi bon cœur. Le temps passa bien vite en causant avec mon hôte de sa maison, de sa famille, de Trisonia ou de l’Europe, et nous étions devenus grands amis après une heure de cette conversation, souvent interrompue par les exclamations naïves ou les éclats de rire de la jeune fille, gais comme un chant d’oiseau.

Toutes les grand’mères de la colonie, quelques jeunes gens, deux vieillards, silencieux et graves comme des patriarches, vinrent nous rendre visite. Je m’attendais à mille questions sur la France, l’Italie, sur ce qu’ils appellent ta xéna (l’étranger) ; à peine me demanda-t-on d’où j’étais. En revanche, chacun me donnait avec complaisance de longs détails sur tout ce qu’il savait. L’un, dans une langue pleine d’images et de poésie, transformait tout en légendes, et, bien que ce qu’il racontât fût souvent réel en plus d’un point, son récit avait toujours quelque chose d’étrange et de fabuleux. Une vieille femme confondait dans une seule idée la reine Olga, la Vierge Marie, et une néréide (nymphes auxquelles les Grecs croient encore) ; un autre affirmait qu’il n’y avait plus de Turcs, et ne connaissait d’estimables que les klephtes. Tout le monde parla, mais avec mesure, sans s’animer ; les plus jeunes laissaient conter les vieux et ne les interrompaient qu’avec des ménagemens. Une sorte de politesse, des manières délicates, une douceur constante, étaient les premières qualités apparentes de ces colons d’un autre âge. Leur langage découvrait le calme et la pureté de leur vie ; leurs phrases les plus simples avaient je ne sais quel tour gracieux, pittoresque, et n’étaient jamais banales. Je fus surtout frappé, non pas de l’ignorance invraisemblable que leurs moindres paroles laissaient deviner, mais de leur insouciance à l’égard de tout ce qui ne tenait pas entre les rivages étroits de Trisonia. Ils étaient cependant intelligens et doués pour tout comprendre, mais ils n’avaient ni curiosité, ni ambition ; chacun semblait heureux de son état.

Quand nos visiteurs furent partis, je sortis avec mon hôte. Quel ne fut pas mon étonnement de voir devant toutes les maisons, couvrant la terre que j’avais foulée tout à l’heure, de grands tapis rouges, jaunes, bleus, étalés à l’ombre, sur lesquels dormaient indistinctement hommes, femmes et en fans ; c’était la coutume dans l’île. La jeune fille jeta trois tapis sous les figuiers ; tout pénétré du charme de cette existence primitive, je fis comme tout le monde, et je m’étendis à mon tour.

Le soir, on soupa gaîment de diavourti (sorte de lait caillé), de galette noire, de fromage et de fruits ; puis les jeunes gens et les jeunes filles, au milieu de toute la colonie amicalement réunie, se mirent à danser en chantant, La nuit était pure comme un beau jour de France, éclairée par les rayons de la pleine lune dans un ciel lumineux d’étoiles ; une brise légère, encore tiède, soufflait de la mer et des montagnes voisines, semant d’étincelles sans nombre la surface argentée des flots. La danse finie, on étendit de nouveau les tapis devant les maisons, et chacun se drapant à sa guise s’endormit après avoir encore jeté à son voisin un fraternel bonsoir.

Je m’éveillai le lendemain ; il n’était pas quatre heures : les tapis étaient déjà enlevés, tout le monde était au travail. Je suivais dans un demi-sommeil l’agitation de ce petit peuple qui m’apparaissait comme en rêve : chacun profitait de la fraîcheur du matin pour avancer sa tâche. Les chèvres, les petits chevaux, les bœufs broutaient en liberté autour du lac ; un jeune garçon poussait devant lui dans l’intérieur de l’île un troupeau dont j’entendais tinter les cloches ; des enfans barbotaient au soleil levant dans le petit port. Mon hôte, qui battait de l’avoine avec quelques hommes non loin de là, me souhaita bonjour et bonne heure (kalimera, kaliora) sans s’interrompre. Seul oisif au milieu de cette activité, je descendis jusqu’à la mer, où je me baignai comme avaient fait les enfans, comme c’est la coutume en Grèce, même à Phalère, et je me mis ensuite en chasse tout en visitant l’île. Son originalité tenait surtout à ses habitans ; je n’y découvris rien qui me frappa. Le versant méridional était desséché ; des aloès, quelques buissons trapus, des figuiers sauvages, s’étalaient sur les pierres ; l’autre au contraire était relativement fertile, quelques parties en étaient cultivées, mais la récolte était déjà faite. Je rentrai sans avoir rien tué, cherchant à découvrir quelle révolution lointaine, quel mélange de sang ou quelle immigration avait pu placer sous le même ciel, habitant voisins les uns des autres la même terre aride, des hommes qui n’avaient entre eux d’autre lien que le langage et qui se sentaient si peu fait pour vivre en commun, qu’à trois lieues de distance ils ne se connaissaient guère que de nom.

Le reste de la journée passa comme la veille, et je vis bien qu’au milieu de ces gens simples et facilement heureux les jours se succéderaient tous semblables et sans accident nouveau. Nous avions beaucoup parlé de la Roumélie, cette côte si voisine que je pouvais atteindre à la nage, et que j’avais entrepris de visiter. Un Rouméliote, ami de Kosta (c’était le nom de mon hôte), devait descendre de la montagne le soir même pour venir échanger à Trisonia quelque gibier contre des provisions ; je ne voulus pas manquer cette occasion, et j’obtins de mon hôte qu’il lui proposerait de me conduire au village le moins éloigné. Le Rouméliote arriva avant la nuit, vêtu comme tous les paysans d’un manteau blanc à longs poils, tombant sur la foustanelle et, quand nous l’eûmes persuadé que mon dessein était sérieux, il s’offrit volontiers à me servir de guide. Le lendemain, dès l’aube, nous traversâmes le bras de mer dans une petite barque qui composait à elle seule la flotte de l’île ; j’étais en Roumélie.


II

La côte où je venais d’aborder constitue la limite méridionale de ce qu’on appelait autrefois la Locride épizéphyrienne ou ozole, c’est-à-dire Locride puante. Elle devait, dit-on, ce nom, qui la distinguait des deux Locrides opuntienne et épicnémidienne, aux émanations malsaines que dégageaient ses marais. — Il est difficile d’imaginer, en parcourant les montagnes arides de ce pays, qu’à aucune époque on y ait rencontré des marais, à moins que l’historien ne les place au fond des vastes forêts qui s’étendent vers le Nord, dans la direction du mont Cnémis. Quelques auteurs trouvent l’explication de cette épithète injurieuse dans la légende qui fait jaillir une source infectée de la montagne où furent ensevelis Nessus et les centaures. D’autres enfin pensent simplement que l’habitude de porter pour manteaux des peaux de chèvres non tannées avait seule fait surnommer Ozoles les anciens Locriens. Telles sont à peu près les connaissances que nous transmet l’histoire sur ce malheureux peuple, qui semble avoir été frappé dès son origine de toutes les malédictions. — Alors que les provinces voisines s’élevaient et grandissaient, la Locride ozole demeurait ce qu’elle était il y a plus de deux mille ans, quand une colonie des Épicnémidiens venait de la fonder. Au milieu des révolutions tumultueuses qu’ont soulevées simultanément tous les peuples de la Grèce, les Locriens sont demeurés stationnantes, endormis, insoucians de ce qui faisait l’ambition de leurs rivaux, satisfaits de leur misérable fortune, trop nonchalans pour vouloir jamais rien changer à leur état présent. Le temps ne transforma pas leur nature, et ce serait la source d’une observation intéressante : tout un peuple que nous avons vu s’isoler et demeurer sauvage au milieu des autres, dès son premier établissement, a gardé jusqu’aujourd’hui son caractère original. A côté de lui, les Phocéens avec leur bravoure, les Étoliens, par leur humeur belliqueuse et leur esprit de révolte, ont été mêlés à tous les bouleversemens de la Grèce. Nous trouvons l’Etolie surtout [2], toujours ambitieuse, avide, tour à tour indépendante ou sujette, se faisant l’alliée ou l’ennemie des Macédoniens, secondant ou entravant la conquête romaine ; un instant, elle recouvre sa liberté, pour retomber bientôt sous le joug d’Amurah II, qu’elle essaie en vain de secouer en se donnant aux Vénitiens ; et de nos jours deux dates et un grand nom, Missolonghi, tel est le passé de ce glorieux petit pays quand la Locride est demeurée sans histoire. — Insensiblement toutes ces réflexions me donnaient à croire que je remontais ainsi le courant des siècles, et quand je touchai du pied ce rivage que le monde et la civilisation avaient toujours laissé dans l’oubli, je ne songeais pas au pays inconnu, à l’horizon nouveau, il me sembla que j’abordais à quelque terre des temps passés.

Après avoir traversé vers l’ouest une vaste plaine couverte de lauriers roses, nous nous engageâmes au nord, dans les montagnes, par un sentier à peine indiqué sur le sol ; à mesure que nous avancions, le paysage changeait d’aspect : çà et là, quelques vallons profonds, des gorges sombres, se découvraient tout à coup serrés entre les montagnes, tout couverts d’une végétation pressée et vigoureuse que les rayons du soleil avaient épargnée. Ce contraste étrange, au milieu des crêtes les plus arides et les plus desséchées que j’eusse jamais vues, reposait l’œil, et, répété fréquemment, rompait la monotonie de la route et rendait notre voyage moins pénible. Quand la chaleur devint intolérable, nous nous arrêtâmes sous un petit bois de mûriers dont les ombres épaisses couvraient de grandes taches noires un tapis de mousses toujours vertes, près d’une source d’où s’échappait une eau fraîche et vive, qui ne rappelait en rien la légende de Nessus. Une jatte de diavourti que mon guide avait volée en chemin à un petit chevrier fît tout notre repas, le seul supportable, sous ce ciel brûlant qui ne laisse plus à l’homme d’autre désir qu’une soif continuelle.

Après deux heures de repos sous cet abri, nous repartîmes, et le soir nous entrâmes à Maradja ; c’était le village où devait me laisser mon guide. Maradja s’étend sur une montagne plus basse que celles qui bordent le golfe, mais plus sèche et plus brûlée s’il est possible ; une trentaine de maisons disséminées, un peu plus hautes que les maisons de Trisonia et de construction plus variée, laissent pousser entre elles quelques mûriers, chétifs et rabougris au feuillage jauni. Toutes sont construites en pierres prises dans la montagne, des pierres noires, ce qui donne au village déjà silencieux un aspect sombre et triste. Tous ces bommes aux figures longues, osseuses et cruelles, ne détournaient même pas la tête pour regarder l’étranger. On lisait dans leurs yeux l’indifférence, l’apathie de ces malheureux, qui se sachant éternellement condamnés à souffrir, laissent passer sans en rien attendre les jours sur les jours, les années sur les années, et trouvent déjà trop pesant le seul souci de subvenir, au milieu de cette nature ingrate, aux premiers besoins de leur existence.

Mon guide me conduisit à une maison qu’il connaissait, où l’on nous fit, comme partout en Grèce, cet accueil simple et cordial que j’avais déjà rencontré à Trisonia, puis il me quitta en m’assurant que durant tout mon séjour l’hospitalité de ses amis ne me ferait pas défaut. Cette promesse ne m’empêcha pas de songer que je me trouvais dès lors seul, inconnu, au milieu du peuple le plus mal famé de Grèce, et j’aurais déjà regretté d’avoir étendu mon excursion, si mes regrets n’eussent pas été désormais inutiles. — La salle où j’étais livré à mes réflexions était assez grande et claire, bien que la soirée fût déjà avancée ; une minute suffisait pour en connaître les détails : un petit bahut noir, trois escabeaux de bois à peine dégrossi, deux tapis étendus l’un sur l’autre, une cheminée large et basse dans laquelle fumaient, sans brûler encore, quelques branches sèches, c’était là tout l’ameublement. Une femme jeune, mais déjà ridée et la poitrine flétrie, filait près du foyer et poussait du pied, en récitant tout bas des chants incompréhensibles, un berceau d’enfant posé à terre et creusé dans un tronc d’arbre. L’enfant était soigné dans sa couchette rustique, et sa figure pâle avec ses grands yeux noirs n’avait rien de maladif ; sa chemisette était très blanche et tranchait sur la couverture rouge dont il avait le bas du corps enveloppé ; de temps en temps il agitait en l’air ses petits bras et souriait ; il finit par s’endormir, et je sortis sans bruit pour ne pas l’éveiller.

La soirée était fraîche et pure, je voulus voir de près ces maisons d’un genre nouveau pour moi. Les rayons de la lune glissaient entre les murailles toutes noires et brillaient à travers le feuillage des arbres à demi dépouillés ; les unes, enveloppées d’une auréole lumineuse, apparaissaient perchées sur une pointe de rocher, plus élevées que les autres, comme les tours carrées d’une vieille forteresse turque ; d’autres, plus bas, dans l’ombre, noires et tristes, semblaient inhabitées ; une autre, percée de deux fenêtres longues et étroites, brillantes à la lueur rougeâtre d’un feu ou d’une lampe comme deux tisons ardens, semblait au contraire animée et bruyante ; une petite terrasse s’avançait devant la porte couverte de vigne sauvage ; cinq ou six Rouméliotes y étaient étendus, chantant et parlant tous ensemble. Je m’assis près d’un arbre, et sans qu’ils m’aperçussent, j’y demeurait pour les voir et les entendre ; ce spectacle me rendait la gaîté et me fit oublier mes appréhensions.

Je rentrai chez mon hôte, tranquille, résolu à payer d’audace et de confiance : une dizaine de palikares, plus curieux sans doute que les autres, s’y étaient réunis et m’attendaient. Ils me parlèrent de leur montagne et de la vie qu’ils menaient dans ce triste séjour, sans s’en plaindre pourtant, s’animant au contraire à conter leurs exploits à la chasse et les prouesses de leurs amis les klephtes, quand ils venaient les visiter. Leur visage avait alors une expression si féroce, que mon assurance était à chaque instant bien près de me quitter ; mais je leur racontais, à mon tour quelques coutumes étranges pour eux de la vie européenne, et ils prenaient plaisir à m’écouter.

— Nous avons ici, me disait l’un d’eux, une chasse très abondante ; les lièvres et les perdrix ne manquent pas, on en pourrait tuer beaucoup ; mais nous n’avons pas de fusils, nos armes sont vieilles et mauvaises. — Je vis bien que mon fusil anglais et ma poire à poudre flattaient fort leurs regards ; la conversation coula bientôt en effet sur ce sujet, et peu à peu, chacun se saisit des différentes parties de mon équipement. — Voilà un beau, fusil, s’écriait l’un, et il doit porter loin la halle ! . — Ah ! c’est une bonne arme, ajoutait un autre, on pourrait bien tuer avec cela deux hommes à cent pas. — Combien coûte-t-il me demanda un troisième ; en as-tu un autre ?

Mon inquiétude grandit encore malgré moi ; je sentais courir dans tout mon être ces frissons légers dont rougit si fort notre amour-propre, en me voyant à la merci de tous ces hommes aux figures de bandits, aux instincts sauvages, et je suivais d’un regard mélancolique mes armes qui passaient ainsi de l’un à l’autre. — Je n’avais qu’à me résigner ; je retirai en riant mon fusil des mains de celui qui le tenait, et m’adressant à son voisin, qui m’avait parlé le dernier : « Vous le trouvez beau, lui dis-je, à quoi pensez-vous ? il est détestable ! Ah ! si vous voyiez l’autre, celui que j’ai laissé à Aigion et que je regrette tant de ne pas avoir apporté ! — Ici tous les regards brillèrent, et chacun m’écoutait bouche béante. — Oui, continuai-je, c’est un fusil plus lourd et de plus longue portée ; il supporte une double charge, et le canon est damasquiné. — A ces mots, chacun m’interrompit, et l’on me demanda pourquoi j’avais apporté le mauvais., — Ah ! j’ai fait une faute, repris-je, mais votre montagne me plaît, et j’ y veux revenir ; alors j’aurai soin de prendre le beau fusil et de la poudre et du plomb en grande quantité. — Du tabac aussi ! s’écria l’un d’eux. — Sans doute, du tabac, et tout ce qui pourra tenir dans mon sac, lui répondis-je, car cette fois je resterai un long mois à Maradja, nous chasserons ensemble et nous tuerons tout le gibier de la montagne.

Il est difficile de tromper un Grec ; mais j’y mis tant d’ardeur et de conviction qu’ils me crurent, et qu’ils applaudirent à mes dernières paroles. En attendant, il était convenu que, le lendemain matin, deux d’entre eux viendraient me prendre pour chasser. On se quitta sur cette promesse ; je constatai que ma poire à poudre avait déjà disparu, et j’aurais dormi d’un fort mauvais sommeil si la vermine n’eût pas suffi à me tenir éveillé ; on ne pouvait coucher dehors ; les nuits, si douces à Trisonia, étaient fraîches et humides ici ; un air malsain qui seul justifia, durant mon séjour, le surnom de puants donné aux Locriens, courait sur la montagne et, disait-on, donnait la fièvre. Je m’étais installé dans la maison, sur un mauvais tapis, couché sur mon fusil. Deux hommes s’étaient étendus par terre, près de moi ; la femme dormait au fond de la pièce, la main sur le berceau de l’enfant. Pendant que je suivais vaguement du regard ce tranquille spectacle, à peine distinct à la clarté de la nuit, de mon tapis, de mes voisins, une légion d’insectes se jetait sur moi, m’envahissant tout entier, par le cou, par les jambes, par les bras ; je les sentais monter, descendre, en bandes toujours renouvelées, et j’étais couvert de mille piqûres, quand, n’y pouvant plus tenir, je sortis pour marcher au grand air et me dérober autant que possible à la voracité de mes ennemis.

Le soleil n’était pas levé que les deux palikares étaient déjà près de moi. J’aurais voulu un peu de poudre ; ils m’affirmèrent que je n’en avais pas la veille, et que d’ailleurs il fallait renoncer à en trouver 10 grammes dans tout le village. Que faire ? Je partis avec eux, bien résolu à réserver les deux coups de mon fusil chargé à balles, et je passai la matinée aussi désespéré que peut l’être un chasseur qui fait lever à chaque pas lièvres et perdreaux à profusion sans pouvoir les tirer. Je me trouvai heureux de rentrer quand j’eus parcouru toute la montagne. J’allais racheter le soir même toutes ces déceptions par une excursion au Xéro-Vouni (montagne desséchée), la plus haute cime de la Locride-Ozole, d’où j’ai découvert le panorama le plus étendu que l’on puisse rêver, le plus digne d’attirer ces voyageurs qui ne reconnaissent de grandeur et de beauté qu’à la nature, et qui cherchent, au prix de mille fatigues, à la surprendre encore sauvage et vierge.

Mes deux nouveaux amis s’étaient vite attachés à moi ; je trouvai moyen d’en tirer le meilleur parti possible en leur demandant de me conduire au sommet du Xéro-Vouni. Tous ces gens-là, encore semblables en tout à leurs ancêtres, passent la journée sans rien faire ; n’ayant ni argent à garder, ni vignes, ni oliviers, ni champs à cultiver, leurs distractions consistent à dormir ou à courir les montagnes en quête de gibier pris au piège ou de quelque chevreau égaré. Ma proposition leur agréa donc, et nous partîmes quatre heures avant le coucher du soleil. Il nous fallait, pour arriver, faire d’assez longs détours, bien que Maradja fût située sur une des hautes crêtes qui descendent du Xéro-Vouni. — Nous marchions très vite, dans un sentier étroit, à peine dessiné sur le versant rapide de la montagne ; le sol était tellement brûlé par le soleil que les cailloux, éclatant et se fendillant en mille parties, avaient semé la route d’une multitude de petits carrés et de triangles pointus sur lesquels on courait le risque de se déchirer les pieds et les mains en glissant. La pente en outre était très raide et, malgré l’habitude que j’avais de ces ascensions, je devais mettre toute mon attention à ne pas tomber.

L’attitude de mes deux guides m’avait rassuré complètement le matin ; mais le sort voulut que je retrouvasse avec le soir toutes mes appréhensions de la veille. Un peu avant notre départ, j’avais vu les deux Rouméliotes causer bas entre eux et longtemps, et je m’étonnai de leur voir prendre tous deux leurs longs fusils albanais ; en même temps, je leur trouvai pour la première fois des figures féroces, et mon imagination eut bientôt découvert que leur plan était fait et leurs mesures prises. J’hésitais encore à savoir s’ils m’exécuteraient eux-mêmes ou s’ils me livreraient simplement à leurs amis les klephtes, quand le plus sauvage de mes deux guides me dit qu’il était temps de partir. Je le suivis, et nous n’étions pas depuis dix minutes dans la montagne que toutes mes incertitudes étaient fixées : c’étaient bien eux, et eux seuls, qui se chargeraient de cette funeste besogne. Voici comment je m’en étais assuré : quand le sentier devint si étroit qu’on n’y pouvait passer qu’un à un, j’usai de toute la diplomatie dont j’étais capable pour me placer le dernier, espérant ainsi égaliser un peu les chances. Vains efforts ; l’un consentait bien à marcher le premier pour me guider, mais l’autre, n’ayant plus ce prétexte, s’obstinait à me laisser l’honneur de le précéder, en sorte que je me trouvais, en dépit de toute ma prudence, contraint de marcher entre les deux. Avançant toujours avec précaution pour ne pas rouler dans un précipice, à chaque détour du sentier, quand la pente devenait plus raide, il me semblait sentir le long fusil du Rouméliote braqué dans mon dos, et je pensais alors que c’en était fait de mon fusil anglais et de moi-même. Ce qui rendait encore mes appréhensions plus piquantes et plus cruelles, c’est que je n’osais pas me retourner pour avoir le cœur net sur ma situation, car enfin je n’étais pas tout à fait sûr encore, et les Rouméliotes sont si susceptibles que ma défiance leur eût très probablement inspiré le projet que je leur supposais, s’ils ne l’avaient pas déjà formé.

Cependant nous marchions toujours, et ce maudit sentier me paraissait ne devoir jamais finir ; je le voyais serpenter devant nous, monter, disparaître derrière une roche, puis reparaître, et je me disais que nous en avions encore pour bien longtemps. Tout à coup je m’arrêtai, les yeux braqués sur l’horizon, à un endroit où le petit chemin disparaissait encaissé entre la montagne et des rochers. Cette fois j’avais bien la certitude, mais je m’étais trompé tout à l’heure sur le mode d’exécution : ils venaient me livrer aux klephtes ! En effet, je les voyais, très loin encore, mais je les voyais ; les derniers rayons du soleil éclairaient leurs toques rouges, et leurs longs fusils d’acier brillaient sur leurs épaules. Ils descendaient toujours à demi cachés, mais j’apercevais distinctement leurs têtes ; je les comptais, ils étaient six. Malgré ma surprise, je m’étais remis en marche sans rien dire, mais je serrais contre moi mon fusil, résolu, puisqu’il le fallait, à une énergique défense. Toutes les sombres pensées qu’évoque un moribond à sa dernière heure m’assaillirent à la fois, tandis que mes deux guides marchaient toujours, silencieux et semblant ne rien voir. Les brigands étaient cependant maintenant tous en vue ; ah ! je les distinguais bien, avec leurs foustanelles grises, leurs scaltsès, leurs manteaux noirs et leurs belles armes. Je ne sais quel grand parti j’allais prendre quand tout à coup le palikare qui me suivait, s’adressant à son compagnon : — Tiens, les soldats ! dit-il. — Les soldats, répétai-je stupéfait. — Il me sembla que je m’éveillais d’un mauvais rêve, et je n’en pouvais pas croire mes oreilles ; les soldats, disais-je encore en moi-même, les soldats ! .. A la pensée de tout ce gros drame que mon imagination venait de forger, je partis d’un franc éclat de rire, au grand étonnement de mes palikares insoucians, et je me dirigeai vers la petite troupe qui allait nous aborder.

Mes appréhensions étaient dissipées ; mais il fallait que je fusse à présent bien prévenu en faveur des nouveaux arrivans pour reconnaître en eux ce qu’ils étaient réellement. Jamais pareilles figures ne s’étaient offertes à ma vue : ils étaient six, à la mine plus sauvage et plus repoussante les uns que les autres ; leurs costumes sordides, graissés et salis à dessein, n’avaient plus conservé trace de leurs couleurs primitives ; le fez seul était rouge et tranchait sur la peau brûlée de leur visage. Tous avaient de bons fusils et de belles armes à la ceinture ; l’un d’eux portait sur les épaules un chevreau égorgé, ravi dans la montagne à quelque berger. Ils connaissaient mes deux amis et se rendaient à leur village pour s’y reposer d’une longue battue. La conversation du reste ne fut pas longue, et nous les laissâmes regagner Maradja, où nous les devions rejoindre trois heures après.

Le reste du chemin me parut court et facile ; j’appris, durant le trajet, que ces soldats étaient de ceux qu’on envoie dans les montagnes pour inquiéter ou découvrir les klephtes, mais qu’ils étaient plus redoutés dans les villages, à cause de leurs violences et de leurs vols, que les klephtes eux-mêmes. J’interrogeais encore quand un de mes deux palikares interrompant : — Voici que nous arrivons, dit-il, il faut monter à pic jusqu’au sommet, nous vous attendrons là. Je gravis non sans peine une pente presque droite qui n’offrait, sur un sol de pierres friables comme du sable et coupantes comme du verre, aucun point d’appui ; à mes pieds se déroulait le plus beau spectacle que j’aie jamais contemplé.

Le soleil se couchait, à ma droite, dans la mer Ionienne, derrière les hautes montagnes an pied desquelles s’étend Missolonghi ; — l’horizon, tendu de pourpre éclatante sur le côté de l’Occident, se nuançait de toutes les teintes du prisme combinées à l’infini, depuis le rouge ardent du crépuscule jusqu’au bleu du ciel encore pur au-dessus de nos têtes. Des nuages légers comme des flocons de neige, immobiles dans le lointain, prenaient successivement aux derniers rayons du soleil des tons indécis et variés, changeant d’aspect et pâlissant à mesure que la lumière baissait ; quelques-uns, plus bas et tout roses, semblaient effleurer la surface immense et tranquille de la pleine mer.

En face de moi, à mes pieds d’abord, descendent jusqu’au golfe, les unes au-dessous des autres, comme les degrés d’un escalier gigantesque, les hautes montagnes qui me séparent de la mer. Sur la plus proche, presqu’au sommet, j’aperçois mon village, Maradja, aux maisons noirâtres, à peine distinct au milieu de ses arbres.

Plus bas, c’est le golfe dont je suis, nettement dessinées sur l’azur des flots, les rives capricieuses et pittoresques. Trisonia, coquettement couchée dans sa verdure, se distingue la première, séparée de la côte par un long ruban bleu. — En face encore, de l’autre côté du golfe, Vostizza brille à peine sur la haute falaise ; elle semble de loin adossée aux montagnes et perdue dans les plaines de vignes et d’oliviers qui descendent à ses côtés ; les lits desséchés des deux torrens l’encadrent et rehaussent sa riche végétation. Au-dessus, le Mavrithioti dresse sa cime escarpée, dentelée comme une scie, et sa surface toute noire ferme le tableau. Derrière encore émergent de hauts sommets couverts de neige, des pics inconnus des montagnes les plus élevées du Péloponèse, et que je ne pouvais apercevoir d’Aigion. — A l’ouest et à l’est, — toujours en face, — d’autres montagnes verdoyantes se succèdent au bord du golfe, depuis Corinthe, Acrita, jusqu’à Patras, tandis que d’autres, plus hautes encore, lèvent leurs têtes dépouillées derrière, elles, empruntant aux feux de l’horizon les teintes les plus diverses.

Devant l’étendue d’un pareil tableau le regard de l’homme devient trop étroit ; il ne suffit plus à saisir tout cet horizon d’un seul coup d’œil. — Le golfe, bleui comme un lac, semé çà et là de quelques voiles latines blanches, tourne légèrement à l’ouest vers Naupacte, la ville aux vieux créneaux, et se resserre un peu plus loin entre ces deux aiguilles de terre qu’on a appelées « les petites Dardanelles, » portant à leur extrémité deux anciens forts construits là pour garder l’entrée, et qui, lassés d’une longue inaction, semblent se menacer l’un l’autre.

Plus loin encore, deux presqu’îles s’avancent dans le golfe et forment avec les deux forts une sorte de lac ouvert aux deux côtés. Le golfe alors s’élargit et découvre Patras, aux maisons blanches, dispersées dans la plaine ; les basses montagnes qui l’entourent me permettent d’apercevoir, dans un océan de douce lumière rosée, les montagnes bleuies de Zantie, l’île des fleurs. Elle s’étend tout entière sur la mer Ionienne déjà pâlie ; un large bras de mer serpente entre ses rives et la côte fertile de Pyrgos et de Gastouni, et au-dessus la pleine mer brille, rongée par la presqu’île ronde de Kalogria, l’ancien promontoire Araxus, qui s’avance au nord-est de Zante. — Au-dessus encore, tout à fait à l’ouest, la riante Ithaque avec ses hautes montagnes bleues couronnées de feu, et d’autres petites îles semées tout autour, éclatent comme une parure de rubis sur le rivage déjà sombre de Céphalonie.

La plume ni le pinceau ne sauraient rendre dans leur entière vérité les impressions de toute sorte qui me frappèrent à ce moment, pas plus que mes regards ne pouvaient embrasser dans son ensemble l’immensité de ce spectacle. Les couleurs si variées et pourtant si distinctes se confondent dans la mémoire éblouie ; les impressions multipliées à l’infini dans notre esprit ne trouvent plus de termes pour s’exprimer, et l’âme se concentre muette dans un sentiment forcément unique d’extase et de contemplation. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce tableau ; tout ce que j’avais lu, tout ce que j’avais appris, me revenait à la pensée ; il me semble que j’ai mieux compris à cet instant pourquoi l’antiquité ne cherchait pas dans le vague de l’infini la demeure de ses dieux : en présence de cette nature si grandiose, l’homme ne pouvait rêver pour eux de plus splendide séjour que ces belles montagnes qu’un soleil d’or éclaire, et dont les cimes brillantes semblent toucher aux cieux. La nuit venait, claire, silencieuse, comme toutes les nuits d’Orient ; à peine entendais-je encore, avec le dernier appel du berger, résonner le tintement des clochettes d’un troupeau de chèvres broutant au-dessous de nous quelques pousses perdues. L’atmosphère, déjà tiédie par la brise, fraîchissait peu à peu, et je laissa mes yeux flotter longtemps encore sur tout cet horizon, sans que mes guides troublassent par une parole la ferveur de mon admiration. Eux-mêmes, assis loin l’un de l’autre au-dessous de moi, leurs longs fusils albanais appuyés à l’épaule, ajoutaient encore à la beauté de ce tableau en le rendant plus vivant avec leur costume pittoresque. Avant de quitter ce sommet, je jetai les yeux derrière moi, au nord : l’horizon était fermé dans le lointain par la lisière des montagnes boisées, dans la verdure desquelles se distinguaient, comme des nuages blancs, trois petits villages isolés, dans la direction d’Amphissa (Salona est le nom moderne d’Amphissa). Je demandai leurs noms : c’étaient Milia, Sotina et Maladrino.

Je descendis enfin, et, nous laissant glisser au hasard sur la pente des montagnes, nous nous retrouvâmes bientôt sur ce sentier où j’avais cru ma dernière heure arrivée. Le départ et le retour ne se ressemblaient guère ; j’allais maintenant l’esprit libre, tout au souvenir du tableau que j’avais vu se dérouler devant moi ; jamais je n’avais été plus ému au spectacle de la nature. Souvent le charme qu’on lui trouve tient plus à nous qu’à elle-même, selon qu’elle s’accorde plus ou moins avec la disposition de notre âme ; mais ici l’homme n’est rien, la nature est tout ; elle s’impose, et l’admiration n’est pas surtout un cri du cœur, c’est un ravissement de la raison, un éblouissement de la vue. Seul depuis des siècles, j’avais joui de ce grand spectacle qui me faisait oublier les points de vue les plus admirés des Alpes et des montagnes d’Ecosse ; — pas un homme en Grèce n’avait pénétré même jusqu’à Maradja ; les seuls témoins de toutes ces splendeurs étaient des peuplades sauvages dont l’admiration silencieuse ne songeait pas à s’exprimer.

Les lumières et les feux du village nous apparurent au détour d’un chemin, et nous fûmes bientôt de retour au logis. Les soldats s’étaient installés sur une petite place en face de notre maison, et, se tenaient couchés par terre, en cercle, autour d’un grand feu où rôtissait leur chevreau. Ils saluèrent notre arrivée de bravos et de bruyantes exclamations, et je vis bien à leur attitude que la soirée se passerait plus animée que la veille : à l’exception de celui qui surveillait le feu, les soldats s’étaient levés au-devant de mes deux amis, et, sans faire attention à moi, se prenant tous les cinq par la main, voulurent les entraîner dans leur danse improvisée. Tous deux préféraient en ce moment des plaisirs plus calmes et surtout le repos ; ils résistèrent et vinrent me rejoindre. La petite troupe n’en continua pas moins ; ses cris et ses chants remplirent bientôt tout le village.

Nous étions rentrés, et de la fenêtre je ne les perdais pas des yeux ; le mouvement de la danse, la chaleur du feu et le bruit même qu’ils faisaient augmentaient leur ivresse, que de trop fréquentes libations avaient déjà commencée. Le rhythme du chant irrégulier, sans cesse interrompu par de grossiers éclats de rire, retardait ou arrêtait leurs pas ; souvent l’un d’eux tombait, ou bien, sautant en poussant un cri aigu, empêchait les autres de danser. C’était une gaîté répugnante, le commencement d’une orgie. Je considérais à la fois cette troupe de soldats bandits et les quelques paysans indigènes qui formaient cercle autour d’eux. Certes tous ces misérables se montraient les dignes descendans de leurs ancêtres les Locriens-Ozoles : paresseux, insoucians, grossiers, cruels, voleurs même, ils n’avaient aucune des qualités qui rendent un peuple aimable ; mais on sentait du moins vibrer chez eux des sentimens correspondans aux nôtres : ils parlaient de leur pays, de leurs enfans, de leur famille, de leur religion, et leur naturel s’adoucissait dans la conversation. Chez ces soldats, au contraire, je ne découvrais qu’un orgueil stupide, tel qu’on ne saurait se l’imaginer ; paresseux en outre, et, plus que les autres, ignorans, malpropres, honteusement vicieux, ils sont les seuls hommes en Grèce que j’aie vus ivres, et leur ivresse est horrible. L’armée grecque d’ailleurs ne saurait être comparée en rien à ces compagnies franches, laissées sans surveillance dans les montagnes, et qui forment un corps tout spécial.

La femme de mon hôte nous avait apprêté durant ce temps le repas du soir ; comme les soldats retombés à terre commençaient à couper en morceaux leur rôti, elle m’appela de mon côté, et nous fîmes notre dîner au bruit des vociférations dont retentissait tout le village. Quand nous sortîmes, la troupe nous apparut plus nombreuse et la petite place plus encombrée. Les paysans, attirés par les chants des soldats et l’odeur du chevreau, étaient venus un à un les rejoindre. On faisait cercle autour de chaque soldat, et on les écoutait conter leurs galans exploits et débiter leurs rodomontades. L’un s’écriait tout haut qu’il avait tué quatre klephtes avec son bon fusil et qu’il leur avait coupé la tête. Un autre serrait le bras d’un paysan tremblant d’effroi et le regardant les yeux dans les yeux : Moi, je ne crains personne, et quand j’ai bu seulement un verre de raki, je me battrais seul contre dix. Le plus vieux parlait de ses amours. « Et la petite Catina de Galaxidi, mon âme, tu ne la connais pas bien ! Elle est venue avec moi dans la montagne, elle nous a suivis pendant un mois, et serait encore avec nous, si je ne l’avais pas renvoyée. Quand j’entre à la ville, toutes les femmes me regardent, et je suis, moi aussi, comme le pacha, je choisis celle que je veux. Un jour, la petite Marie, la blanche, la belle Maritzau… » et il commençait une triste histoire dont il se faisait le héros. La plupart des assistans demeuraient attentifs, et la petite place était fort tranquille en ce moment ; elle offrait en revanche un coup d’œil frappant : éclairés par les hautes flammes du feu qui brûlait toujours, ces différent groupes d’hommes aux costumes blancs ou gris péroraient, s’agitaient sous les arbres. Les fusils brillaient, rangés en faisceau au milieu de ce va et vient de silhouettes animées, tantôt sombres, tantôt colorées aux reflets rougeâtres des flammes quand elles approchaient du feu. La lune était voilée à cet instant par un nuage presque immobile, et tous ces costumes enveloppés d’une lueur pourpre, découpant autour d’eux de grandes ombres noires aux contours bizarres, produisaient au milieu des sombres maisons du village un effet extraordinaire.

L’animation générale tombait ; les conversations avaient duré longtemps et chacun s’en lassait. On s’était peu à peu groupé autour de feu ; quelques-uns se mirent à chanter :


« Je t’aime et je t’adore, — mon petit oiseau, mon cœur, — et personne ne le saura, — si ce n’est tout mon bataillon ! »


Ce fut le signal : soldats et paysans se donnèrent la main, et, la chaîne formée, le cercle s’élargit, la danse commença. Tranquille d’abord, le mouvement s’accentua et se précipita bientôt, les chants grandirent ; en quelques minutes, ce fut une sarabande indescriptible.

La chaîne s’était étendue, allongée, puis repliée sur-elle-même en colimaçon, gardant toujours au centre le feu et les fusils. Un des soldats menait la tête, agitant de la main gauche une mantille rouge élevée en l’air, que le second danseur tenait de la main droite ; les autres suivaient, marchant et tournant tour à tour. Des femmes accroupies le long des murs suivaient ardemment des yeux ce spectacle ; elles battirent des mains. Alors le mouvement redoubla ; ce fut comme un vertige, une danse fantastique au milieu d’un fracas inouï. Les plus proches du feu passaient rouges devant la flamme, baissant et levant les bras ensemble ; derrière eux, confondus avec leurs ombres, les autres venaient, hurlant et sautant à l’envi. Par instans, quand la chaîne s’écartait, un rayon ardent de lumière glissait jusqu’au fond de la place, et l’un des derniers danseurs se trouvait tout à coup seul, éclairé d’une lueur éclatante. Il y avait là quelque chose d’infernal, et, tandis que mes yeux suivaient fascinés cette longue grappe d’hommes, mon imagination y croyait voir des démons plutôt que des êtres humains.

Enfin l’un d’eux tomba, puis un autre ; et la moitié des danseurs épuisés restèrent sur place et s’endormirent là, pêle-mêle, à la belle étoile. Quelques instans encore, les flammes mourantes du feu les distinguèrent les uns des autres ; bientôt tout se confondit, et les rayons argentés de la lune éclairèrent seuls dans le silence de la nuit ce singulier sommeil. Mes deux palikares n’avaient pas résisté à l’attrait de cette fête, et s’étaient mêlés après le dîner à la danse commune. L’un d’eux rentra et s’étendit par terre sans me parler ; je me couchai moi-même pour retrouver les tourmens de la veille. Le matin, la place était vide ; les soldats étaient repartis et les cendres seules de leur feu me rappelaient encore leur passage et mes impressions de la soirée.

J’aurais voulu pousser mon excursion plus avant en Locride ; mais il n’y avait pas d’habitation aux environs de Maradja vers le nord, qui fût à moins d’une journée de marche. Je me décidai à redescendre vers la mer, et je dus croire sur parole mes guides, qui m’affirmèrent que tous les villages des montagnes de Roumélie ressemblaient au leur. J’annonçai donc mon projet de retourner à Trîsonia, et je fis mes adieux à Maradja en répétant encore aux compagnons qui étaient venus saluer mon départ, que je ferais en sorte de revenir le plus tôt possible et mieux équipé. Une petite troupe me conduisit à un mille du chorio (village) ; on me donna un guide, chacun me souhaita bon voyage, prompt retour, et je pris congé de ces braves hôtes dont j’avais tant redouté la cupidité, et qui me laissaient partir sans vouloir accepter un lepton pour prix de leur hospitalité.

Coupant en ligne droite et laissant le sentier, nous nous engageâmes à travers la montagne, et je ne tardai pas à perdre de vue les maisons et les arbres du village. Mon guide, jeune et vigoureux palikare à la moustache blonde, me conduisait, sautant d’une roche à une autre, descendant à pic tantôt sur les pierres brûlées, tantôt à travers de profondes forêts silencieuses, inexplorées, encaissées dans des vallées étroites où la lumière ne pénétrait jamais, telles encore que les décrit Thucydide quand il rapporte la désastreuse expédition de Démosthène contre les Etoliens, « les soldats se jetèrent dans des fondrières infranchissables,… où ils trouvèrent la mort ; — la plupart des Athéniens s’engagèrent dans une forêt des plus épaisses : les ennemis l’environnèrent et y mirent le feu… » Comme les hommes, la montagne est demeurée la même ; c’était l’inextricable fouillis d’une végétation trop luxuriante, étouffée entre d’énormes rochers. Des platanes, Quelques chênes, des bouleaux, dressaient leurs troncs élancés ou trapus au milieu de blocs de pierre éboulés ; leurs branches se mêlaient aux longs bras des sapins ou des cèdres, et d’interminables lianes embrassaient et confondaient jusqu’à leur sommet les arbres d’essences les plus diverses. Par instans, nous nous trouvions arrêtés sans pouvoir avancer ni reculer, au milieu d’une ombre faite si épaisse sous le feuillage des bois que la nuit semblait venue. Alors, nous nous servions des branches, et il fallait monter, puis sauter à terre pour retrouver cent pas plus loin les mêmes obstacles. Plus d’une fois le voyageur est ainsi frappé des contrastes que présente sur un même point et à la même époque la végétation grecque. Tantôt c’est la sécheresse et l’aridité absolues, tantôt ce sont des bois épais, des plaines cultivées, des vallées luxuriantes. M. Orphanidès, professeur de botanique à Athènes, fait également remarquer dans un de ses mémoires, avec quelle rapidité se développe et dépérit la végétation en Grèce : elle a deux courtes saisons. Dans les plaines et sur le littoral, les plantes se développent de mars à la fin de mai, tandis que sur les montagnes le printemps n’apparaît que du mois de juin au milieu d’août. Passé ce temps tout est brûlé. Cependant, et c’est ce qui explique les surprises qui attendent à chaque pas l’explorateur, certains terrains, les vallons particulièrement, jouissent d’une exposition qui atténue l’ardeur du climat et forment d’espace en espace comme des oasis où l’on retrouve les ombrages de l’occident et où se rencontrent les sujets les plus divers et les espèces les plus curieuses. Sibthorp le premier, cherchant à recomposer, grâce au secours de la philologie, l’antique flore de Dioscoride, a compté en Grèce 2588 variétés de plantes ; M. E. Boissier dans ses Diagnoses et sa Flora orientalis, en porte le nombre à 5668, chiffre considérable eu égard au peu d’étendue de ce que les botanistes appellent le territoire grec.

Le soir seulement, nous étions arrivés au bord de la mer en face du petit port de Trisonia. Nous appelâmes de toutes nos forces Kosta pour qu’il vînt nous chercher avec la barque ; un enfant nous entendit qui l’alla prévenir, et je me retrouvai bientôt dans cette petite salle odorante et fraîche d’où j’étais parti pour mon expédition.

Trois jours de marche dans la montagne, sous un soleil de juillet, deux nuits inquiètes passées presque sans sommeil, m’avaient mis hors d’état de répondre aux mille questions que m’adressèrent mes hôtes. J’avais le visage brûlé d’insolations, le corps brisé ; je demandai comme une grâce qu’on me laissât dormir. Kosta, qui m’avait prédit bien d’autres mésaventures, comprit ma fatigue ; sa sœur étendit les tapis sous les arbres. Toute la nuit, je crus danser avec des klephtes, des démons rouges ; nous tournions tous ensemble dans une ronde diabolique au milieu des flammes, et je me réjouissais en chantant avec eux, ou bien je revoyais le berceau de l’enfant creusé dans un tronc d’arbre. Il me semblait que les soldats m’entraînaient, et je devenais klephte ou démon moi-même quand un rayon de soleil frappant droit sur mon visage m’éveilla. Il faisait grand jour, la colonie était au travail. Je me hâtai de rentrer à l’ombre dans la petite maison, et, songeant au moyen de retourner à Aigion, je calculai que j’avais cinq jours à attendre, cinq jours à Trisonia, dans l’inaction. Par bonheur, un bateau pêcheur de Patras vint relâcher l’après-midi dans le petit port ; je conclus marché avec le patron, qui s’engagea à me conduire le lendemain à Aigion, et, tranquille à ce sujet, je vis s’écouler rapidement le reste du jour.

Après les danses et les chants du soir, Kosta voulut organiser une pêche aux flambeaux ; les pêcheurs nous prirent avec eux, et nous demeurâmes une partie de la nuit dans le bras de mer, suivant silencieusement sur les eaux transparentes du golfe les poissons attirés par la lueur de nos torches sous le ciel frais et clair d’une belle nuit d’été. Le lendemain matin, je partais, emportant les adieux et les regrets de toute une petite population que je quittais moi-même avec peine, tant la simplicité de son existence et son hospitalité m’avaient séduit. Quant aux Locriens de Maradja, j’avais perdu successivement presque toutes les illusions que les fables des habitans d’Aigion me faisaient concevoir : je n’avais trouvé ni klephtes ni mauvais génies pour entraver ma route, et je revenais pourtant, étonné, l’esprit incertain, au souvenir de ce malheureux peuple resté seul, toujours semblable à travers les siècles, comme au souvenir d’un rêve dont le caprice m’aurait transporté au milieu des générations d’un autre âge.


PAUL D’ESTOURNELLES DE CONSTANT.

  1. Voyez la Revue du 15 mars.
  2. M. Bazin, Mémoire sur l’Etolie.