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La Vie du Bouddha/Partie III/Chapitre 4

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L’Édition d’art (p. 206-210).



IV


Le roi Prasénajit avait une fille nommée Viroupâ. Elle était en âge d’être mariée. Malheureusement, elle était fort laide, et il n’y avait ni prince ni guerrier qui consentit à la prendre pour femme. Les marchands mêmes la dédaignaient.

Or, un riche étranger, du nom de Ganga, vint s’établir à Çrâvastî. Le roi pensa : « Ce Ganga n’a jamais vu ma fille. Peut-être ne la refusera-t-il pas. » Et il le manda au palais.

Ganga fut très flatté de l’offre que lui fit Prasénajit. Il était pauvre de naissance, il s’était enrichi par le commerce, et jamais il n’avait songé qu’il pût épouser une princesse. Il accepta donc le mariage proposé.

« Eh bien, dit le roi, tu viendras cette nuit même au palais et tu emmèneras ma fille dans ta demeure. »

Ganga obéit. La nuit était obscure, et le mariage se fit sans que le fiancé eût vu la fiancée. Viroupâ suivit Ganga dans sa maison.

Le lendemain, le mari vit sa femme. Elle l’effraya par sa laideur. Il eut bien voulu la chasser, il n’osa ; il craignait la vengeance du roi. Il la garda chez lui, mais il l’enferma étroitement ; elle ne pouvait sortir, pour quelque raison que ce fût.

Elle était très malheureuse. Elle donnait en vain à son mari des signes constants d’affection, il ne lui témoignait qu’horreur et mépris. Il ne la regardait point. Il lui parlait à peine. Et Viroupâ sentait qu’elle était seule dans le monde.

Un jour, Ganga fut invité à une fête que donnaient certains de ses amis. « Qui n’amènera pas sa femme, disait-on, paiera une amende de cinq cents pièces d’or. »

Ganga résolut d’aller à la fête : sa vie quotidienne n’était pas des plus gaies. Mais il ne voulait point montrer Viroupâ à ses amis ; il avait peur d’être raillé. « Je paierai les cinq cents pièces d’or, pensa-t-il, et l’on ne se moquera pas de moi. »

Ce jour-là, Viroupâ fut encore plus triste que de coutume. Elle savait où son mari était allé. Elle pleura. Elle se dit :

« À quoi sert une vie aussi morne que la mienne ? Je n’ai jamais le moindre plaisir. Je suis pour mon mari un objet de dégoût. Et je ne puis pas lui en vouloir de me haïr : je suis laide, on ne me l’a jamais caché. Il n’est personne à qui j’aie donné de la joie. Mieux vaut m’en aller de la terre. Je me répugne à moi-même. La mort me sera douce. Je me tuerai. »

Elle prit une corde et se pendit.

Au parc de Jéta, le Maître, en ce moment même, se demandait : « Quels sont, aujourd’hui, ceux qui souffrent dans Çrâvastî ? Qui ai-je à tirer de la misère ? À quel malheureux irai-je tendre la main ? »

Et, par sa puissance divinatrice, il sut la détresse de Viroupâ. Il vola vers la maison de Ganga, il y entra. Viroupâ vivait encore. Le Maître détacha la corde qu’elle s’était mise au cou. Elle respira profondément, elle regarda autour d’elle, elle reconnut celui qui la sauvait. Elle se prosterna devant le Maître et lui fit une pieuse aumône. Alors, il dit :

« Prends un miroir, Viroupâ. »

Elle obéit, et elle eut un cri de surprise et de joie. Elle était belle comme une fille des Dieux. Elle voulut encore adorer le Bouddha. Mais il avait disparu.

Cependant, Ganga n’avait pas évité les moqueries de ses compagnons.

« Pourquoi n’as-tu pas amené ta femme à la fête ? lui disaient-ils. C’est, sans doute, que tu as peur de la montrer. Il faut donc qu’elle soit d’une grande beauté. Tu n’es qu’un jaloux ! »

Ganga ne savait que répondre. La fête ne le divertissait guère. Un de ses amis lui tendit une coupe pleine d’une liqueur enivrante :

« Bois, Ganga, cria-t-il. Nous rions et tu pleures presque. Ris avec nous. Bois : cette liqueur t’apprendra à rire. »

Ganga prit la coupe. Il but. Il commença à s’animer. Il but encore. Bientôt, il fut ivre. Il buvait toujours, et, enfin, il tomba dans un lourd sommeil.

« Courons chez lui, pendant qu’il dort, se dirent ses amis. Nous verrons sa femme, et nous saurons pourquoi il nous la cache. »

Ils entrèrent dans la maison de Ganga. Viroupâ tenait son miroir, elle s’y regardait. Ses yeux avaient des flammes heureuses. Ceux qui venaient de la fête l’admirèrent, ils sortirent doucement, et ils pensaient : « Nous comprenons maintenant la jalousie de Ganga. »

Ganga dormait toujours. On le réveilla. On lui dit :

« Grande est ta félicité, ami. Par quels actes agréables aux Dieux as-tu obtenu cette femme d’une si pure beauté ?

— Vraiment, s’écria Ganga, cette raillerie passe toutes les autres. Que vous ai-je fait pour que vous m’insultiez si cruellement ? »

Et, brusquement, il s’en alla. Il brûlait de chagrin et de colère. D’une main rude, il ouvrit sa porte ; il avait à la bouche des paroles injurieuses ; et, tout à coup, il se tut. Il était blême de stupeur. Il avait devant lui la plus belle des femmes, et elle souriait. Peu à peu, il revint à lui ; il se mit aussi à sourire, et il interrogea :

« Ô toi qui m’apparais radieuse comme une Déesse parmi les fleurs, ô bien-aimée, qui t’a faite si belle ? »

Viroupâ dit son aventure. De ce jour, elle et son mari connurent le bonheur, et, tous deux, ils cherchaient sans cesse les occasions de prouver au Bouddha leur foi reconnaissante.