La Vie en fleur/Chapitre IX

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Calmann-Lévy (p. 126-137).

IX
PRESTIGES


À peu de temps de là, un événement s’accomplit qui fait époque dans ma vie. J’assistai à la représentation d’une pièce de théâtre. Mes parents n’allaient guère au spectacle et il fallut, pour qu’ils m’y menassent, un concours extraordinaire de circonstances : il fallut que mon père sauvât par son art et ses soins la femme d’un auteur dramatique, qui peu de temps après cette heureuse guérison fit jouer un drame historique à la Porte-Saint-Martin, il fallut que l’auteur reconnaissant offrît une loge à mon père et que le billet fût valable pour la seule soirée de la semaine où je pusse veiller, celle du samedi, jour où les directeurs de théâtre sont avares de leurs faveurs, il fallut enfin que la pièce parût de sorte à ne point offenser d’innocentes oreilles.

Pendant vingt-quatre heures, je vécus, agité de crainte et d’espérance, dévoré de fièvre, dans l’attente de cette félicité inouïe, et qu’un coup soudain pouvait détruire. On devait craindre jusqu’à la dernière minute que le docteur ne fût appelé auprès d’un malade. Je crus que, le jour de la représentation, le soleil ne se coucherait jamais. Le dîner, dont je n’avalai pas une bouchée, me parut interminable, et je fus dans des transes mortelles d’arriver en retard. Ma mère n’en finissait pas de s’habiller. Elle craignait, en manquant les premières scènes, de désobliger l’auteur et perdait cependant un temps précieux à arranger des fleurs à son corsage et dans ses cheveux. Ma chère maman étudiait devant son armoire à glace sa robe de mousseline blanche recouverte d’une tunique transparente semée de pois verts, et semblait attacher une sérieuse importance à l’ordre de sa coiffure, à la ligne que dessinait sa berthe sur son corsage, aux broderies de ses manches courtes et à diverses autres circonstances de sa toilette que je jugeais frivoles. Jugement que, depuis, j’ai réformé. Le fiacre appelé par Justine attendait. Maman mit de l’eau de lavande sur son mouchoir et descendit. Elle s’aperçut dans l’escalier qu’elle avait oublié son flacon de sels sur la toilette et m’envoya le chercher. Enfin, nous arrivâmes ; l’ouvreuse nous introduisit dans une loge toute rouge qui s’ouvrait sur une vaste salle bourdonnante, d’où partaient les sons inharmonieux des instruments que les musiciens accordaient. La solennité des trois coups frappés sur la scène et suivis d’un profond silence m’émut. Le lever du rideau fut vraiment pour moi le passage d’un monde à un autre. Et dans quel monde splendide j’entrais ! Habité par des chevaliers, des pages, des dames et des damoiselles, la vie y était plus grande et plus magnifique que dans le monde où ma naissance m’avait placé, les passions plus terribles, la beauté plus belle. Dans ces vastes salles gothiques, les costumes, les gestes, les voix charmaient les sens, étonnaient l’esprit, ravissaient le cœur. Rien n’existait plus pour moi que ce monde enchanté subitement ouvert à ma curiosité et à mon amour. Une irrésistible illusion s’était emparée de moi, et ce qui aurait dû la détruire en me rappelant que j’assistais aux jeux du théâtre, les planches, les frises, les bandes de toile peinte qui représentaient le ciel, ces rideaux qui encadraient la scène, me retenaient encore plus fortement dans le cercle magique. Le drame nous transportait aux dernières années du règne de Charles VII. Et pas un des personnages qu’il fit passer sur la scène, non pas même le veilleur de nuit et le sergent du guet, ne se montra à mes yeux sans y laisser une vive image. Mais quand parut Marguerite d’Écosse, un trouble extraordinaire s’empara de moi, je me sentis brûlant et glacé et fus près de défaillir. Je l’aimai. Elle était belle. Je n’aurais jamais cru qu’une femme pût l’être autant. Elle apparut pâle et mélancolique dans la nuit. La lune, qu’on reconnaissait tout de suite pour une lune du moyen âge à cause de son cortège de nuages lugubres, et par sa visible amitié pour les clochers, versait sur la jeune dauphine des rayons d’argent. Je ne sais dans le tumulte de mes souvenirs quel ordre suivre ni comment achever mon récit. J’admirai que Marguerite fût si blanche et, lui voyant les paupières bleues, je pensai que c’était un signe d’aristocratie. Femme du dauphin Louis, elle aime l’archer Raoul, jeune et beau, et qui ne se connaît ni père ni mère, ce qui le rend extrêmement triste. On n’ose blâmer la dauphine d’aimer l’archer Raoul, quand on sait que cet archer est le fils de Charles VII. Le roi, averti par les astrologues qu’il mourrait de la main de ce fils, le fit exposer, dès sa naissance, et lui substitua un enfant trouvé qui épousa Marguerite d’Écosse et devint le dauphin Louis, en sorte que c’est réellement à Raoul que Marguerite était destinée. Elle ne le sait pas. Raoul l’ignore, mais une force mystérieuse les attire l’un vers l’autre.

Les entr’actes qui me ramenaient brusquement à la vie de tous les jours me semblaient d’une brutalité odieuse, et les cris de : sirop, limonade, bière ! bien que nouveaux à mes oreilles et par conséquent sans vulgarité, me blessaient par leur caractère profane.

Je vis sur le programme que le rôle de Marguerite d’Écosse était tenu par mademoiselle Isabelle Constant, et ce nom se grava dans mon cœur en traits de feu très doux. Il me restait encore assez d’intelligence pour distinguer entre le personnage et l’interprète ; mais je prêtais à mademoiselle Constant le caractère de Marguerite d’Écosse, tel que le dramaturge l’avait exprimé, le goût des lettres, une âme généreuse et pure, un cœur noble, une mélancolie romantique.

Pendant le dernier entr’acte, l’auteur, grand homme grisonnant, bourgeonné, vint dans notre loge et je le vis qui saluait courtoisement ma mère. En vain il me posa la main sur la tête comme autrefois avait fait Rachel, en vain il me parla obligeamment de mes études, me félicitant de mon goût précoce pour les lettres, et m’exhortant à apprendre à fond le latin, connaissance qu’il possédait lui-même et à laquelle il attribuait la force de son style, bien différent de celui de ses confrères dramatiques qui écrivaient comme des fiacres. Je lui répondis à peine et sans le regarder. S’il avait su la cause de mon indifférence, il en aurait été flatté, mais probablement il me trouva stupide, sans attribuer ma stupidité à l’impression prodigieuse que son œuvre produisait sur mon esprit. La toile se releva. Je recommençai à vivre. Marguerite d’Écosse me fut rendue. Hélas ! Je ne la retrouvai que pour la perdre aussitôt. Elle périt de la main du dauphin Louis au moment où l’archer Raoul se jetait à ses pieds. L’archer Raoul tomba frappé du même poignard et apprit en expirant qu’il était aimé. Combien j’enviai son sort !

Le lundi, à la classe du matin, avec quel superbe dédain je regardai mon professeur qui insistait sur l’importance qu’il y avait à bien distinguer les trois voix des verbes grecs, comme si quelque chose au monde importait hors mademoiselle Isabelle Constant, sa gloire et sa beauté. Contemplant l’image adorable imprimée dans mon cœur, je n’entendis point les explications de M. Beaussier sur la voix moyenne qui ne répond pas au verbe purement réfléchi, comme on ne le croit que trop communément. Ce défaut d’attention me rendit incapable de décider, sur l’injonction de mon professeur, si παρασκεθεσθαι, signifie se présenter ou présenter pour soi, sens évidemment différents l’un de l’autre. Au lieu de répondre au hasard, ce qui me réservait une chance sur deux de rencontrer juste, je gardai stupidement le silence et fus traité de cancre, injure que je ressentis cruellement au dedans de moi, car l’amour rend les âmes fières.

Pendant la récréation, je contai la soirée qui avait décidé de mon sort à Mouron dont l’âme exquise me semblait propre à recevoir mes confidences. À ma grande déception, Mouron, loin d’admirer et de s’émouvoir, garda durant mon récit un sourire moqueur, et, quand je lui dis la beauté d’Isabelle, il me répondit, sans nulle émotion, par un de ces agaçants jeux de mots, habituels à son esprit polyglotte :

Isabella bella dona, Isabelladone par contraction.

Il y avait des petitesses dans l’esprit de Mouron.

Le soir, pendant que, nos portefeuilles sous le bras, nous suivions ensemble, selon la coutume, la rue du Cherche-Midi et la rue des Saints-Pères, je ne pus me défendre de parler à Fontanet du seul sujet qui existât pour moi. Connaissant l’esprit ironique de mon camarade, je craignais qu’il ne se moquât de mes sentiments exaltés. Il me montra, au contraire, un visage grave et parut m’encourager par son silence à lui verser mon âme tout entière. Trouvant inopinément un cœur fait pour me comprendre, je décrivis à mon cher condisciple l’état où m’avait plongé l’apparition de Marguerite d’Écosse, blanche sous les rayons de la lune.

Fontanet me regarda d’un air sombre et me dit :

— Prends garde, Nozière, prends garde : la femme est perfide.

Et il ajouta avec une violence imprévue :

— Quand on a aimé une femme, quand on a foulé avec elle la mousse des bois, quand on a noué dans ses cheveux la fleur de l’églantier, quand on a reçu ses serments sous un tilleul, si cette femme est infidèle, vois-tu, c’est terrible ! On n’a plus de raison d’être dans la vie, on n’existe plus, on n’est plus qu’une ombre et qu’un cadavre.

Évidemment, ces paroles ne correspondaient pas exactement aux miennes, mais elles respiraient l’amour, et tous deux, nous alternions nos chants comme des bergers de Sicile. J’y goûtais du plaisir, non sans en éprouver de la surprise.

Jamais avant ce jour Fontanet ne m’avait entretenu de la perfidie des femmes, et jamais il n’avait parlé avec tant d’exaltation. Ses conversations ordinaires donnaient plutôt l’idée d’un esprit propre aux affaires, et je l’admirais surtout comme homme d’État. Mais, ce jour-là, Fontanet ne songeait pas à la vie publique. Voué tout entier à l’amour fatal, il annonçait des résolutions farouches.

— Ah ! s’écria-t-il, goûter les délices de la vengeance !

— Je voudrais la revoir, ne fût-ce qu’un instant, dis-je en soupirant, me trouver dans l’ombre sur son passage.

Fontanet murmurait le nom de Madeleine et semblait en proie à de magnifiques tortures.

— Qui est Madeleine ? demandai-je ému, où l’as-tu connue ?

Fontanet me répondit avec gravité.

— Madeleine est l’héroïne d’un roman qui est une histoire véritable. Je l’ai lu dimanche, dans le jardin du Luxembourg, sur un banc, devant la statue de Velléda. Ce roman s’appelle Sous les tilleuls. Il faut l’avoir lu pour connaître les passions. Je te le prêterai.

Les jours succédaient aux jours et je n’oubliais pas Isabelle, je me demandais quel palais elle habitait, dans quels jardins délicieux elle se promenait. Mais je ne trouvai personne qui pût me l’apprendre. Je manquais de relations dans le monde du théâtre. Faute de renseignements, je lui donnai un logis à mon goût, un château du XVe siècle où j’entassai toutes les splendeurs de l’Orient.

Un jeudi, je rencontrai rue de Tournon mon voisin M. Ménage[1], qui revenait du musée du Luxembourg où il copiait pour vivre l’Appel des condamnés, grande toile sentimentale dont il se disait écœuré. Il se plaignit de la décadence des arts, poursuivit de ses invectives les philistins, ennemis nés du génie, vomit longuement la peinture chlorotique d’Ary Scheffer et, plein d’horreur et de dégoût pour le temps présent, jeta l’anathème sur la poésie, le roman et le théâtre bourgeois. À force de ruse et de patience, je parvins à ramener la conversation sur le théâtre et lui demandai s’il ne connaissait pas mademoiselle Isabelle Constant.

— Ah ! s’écria-t-il en souriant tout à coup, la petite Constant… C’est la fille du père Constant, le coiffeur de la rue Vavin ; tu vois d’ici sa boutique bleue, surmontée d’une boule d’or, d’où pend une queue de cheval. Dans une cage accrochée à une fenêtre de l’entresol sifflent les serins de la petite Constant, qui lui ressemblent par la gentillesse, le ramage et l’esprit… Et il faut voir la mère Constant, son chapeau orné de coquelicots, ses anglaises attachées à ses oreilles par des ficelles rouges, ses coques, son petit châle jaune et son cabas ! Elle ne quitte pas sa fille, l’accompagne au théâtre, lui fait gober des œufs crus pour lui éclaircir la voix, s’installe dans la loge de la petite, reçoit les journalistes et les amoureux, dénombre aux ouvreuses toutes les beautés d’Isabelle, et les médecines qu’elle lui administre, et ramène l’enfant par « la dernière omnibus »… Si tu veux la voir, la petite Constant, ce n’est pas difficile. Tous les lundis régulièrement, le père Constant lui lave la tête au quinquina, puis vers les quatre heures, lorsque le temps est beau, il la mène au Luxembourg, la fait asseoir sur un pliant et fume sa pipe à côté d’elle, pendant que les cheveux de l’infante sèchent au soleil…

  1. Voir le Petit Pierre, p. 120.