La Vie errante (Ollendorff, 1890)/La Côte italienne

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P. Ollendorff (p. 25-52).

Tout le ciel est voilé de nuages. Le jour naissant descend grisaille, à travers ces brumes remontées dans la nuit, et qui étendent leur muraille sombre plus épaisse par places, presque blanche en d’autres, entre l’aurore et nous.

On craint vaguement, avec un serrement de cœur que, jusqu’au soir, elles n’endeuillent l’espace, et on lève sans cesse les yeux vers elles avec une angoisse d’impatience, une sorte de muette prière.

Mais on devine, aux traînées claires qui séparent leurs masses plus opaques, que l’astre au-dessus d’elles illumine le ciel bleu et leur neigeuse surface. On espère. On attend.

Peu à peu elles pâlissent, s’amincissent, semblent fondre. On sent que le soleil les brûle, les ronge, les écrase de toutes ses ardeurs, et que l’immense plafond de nuées, trop faible, cède, plie, se fend et craque sous une énorme pesée de lumière.

Un point s’allume au milieu d’elles, une lueur y brille. Une brèche est faite, un rayon glisse, oblique et long, et tombe en s’élargissant. On dirait que le feu prend à ce trou du ciel. C’est une bouche qui s’ouvre, grandit, s’embrase, avec des lèvres incendiées, et crache sur les flots une cascade de clarté dorée.

Alors, en mille endroits en même temps, la voûte des ombres se brise, s’effondre, laisse par mille plaies passer des flèches brillantes qui se répandent en pluie sur l’eau, en semant par l’horizon la radieuse gaieté du soleil.

L’air est rafraîchi par la nuit ; un frisson de vent, rien qu’un frisson, caresse la mer, fait à peine frémir, en la chatouillant, sa peau bleue et moirée. Devant nous, sur un cône rocheux, large et haut qui semble sortir des flots et s’appuie contre la côte, grimpe une ville pointue, peinte en rose par les hommes, comme l’horizon par l’aurore victorieuse. Quelques maisons bleues y font des taches charmantes. On dirait le séjour choisi par une princesse des Mille et une nuits.

C’est Port-Maurice.

Quand on l’a vue ainsi, il n’y faut point aborder.

J’y suis descendu pourtant.

Dedans, une ruine. Les maisons semblent émiettées le long des rues. Tout un côté de la cité, écroulé vers la rive, peut-être à la suite du tremblement de terre, étage, du haut en bas du rocher qui les porte, des murs écrêtés et fendus, des moitiés de vieilles demeures plâtreuses, ouvertes au vent du large. Et la peinture si jolie de loin, quand elle s’harmonisait avec le jour naissant, n’est plus sur ces débris, sur ces taudis, qu’un affreux badigeonnage déteint, terni par le soleil et lavé par les pluies.

Et le long des ruelles, couloirs tortueux pleins de pierres et de poussière, une odeur flotte, innommable, mais explicable par le pied des murs, si puissante, si tenace, si pénétrante, que je retourne à bord du yacht, les yeux salis et le cœur soulevé.

Cette ville pourtant est un chef-lieu de province. On dirait, en mettant le pied sur cette terre italienne, un drapeau de misère.

En face, de l’autre côté du même golfe, Oneglia, très sale aussi, très puante, bien que d’aspect moins sinistrement pauvre et plus vivant.

Sous la porte cochère du collège royal, ouverte à deux battants en ces jours de vacances, une vieille femme rapièce un matelas sordide.




Nous entrons dans le port de Savone.

Un groupe d’immenses cheminées d’usines et de fonderies, qu’alimentent chaque jour quatre ou cinq grands vapeurs anglais chargés de charbon, projettent dans le ciel, par leurs bouches géantes, des vomissements tortueux de fumée, retombés aussitôt sur la ville en une pluie noire de suie, que la brise déplace de quartier en quartier, comme une neige d’enfer.

N’allez point dans ce port, canotiers-caboteurs qui aimez garder sans tache les voiles blanches de vos petits navires.

Savone est gentille pourtant, bien italienne, avec des rues étroites, amusantes, pleines de marchands agités, de fruits étalés par terre, de tomates écarlates, de courges rondes, de raisins noirs ou jaunes et transparents comme s’ils avaient bu de la lumière, de salades vertes épluchées à la hâte et dont les feuilles semées à foison sur les pavés ont l’air d’un envahissement de la ville par les jardins.

En revenant à bord du yacht j’aperçois tout à coup, le long du quai, dans une balancelle napolitaine, sur une immense table tenant tout le pont, quelque chose d’étrange comme un festin d’assassins.

Sanglants, d’un rouge de meurtre, couvrant le bateau entier d’une couleur et, au premier coup d’œil, d’une émotion de tuerie, de massacre, de viande déchiquetée, s’étalent, devant trente matelots aux figures brunes, soixante ou cent quartiers de pastèques pourpres éventrées.

On dirait que ces hommes joyeux mangent à pleines dents de la bête saignante comme les fauves dans les cages. C’est une fête. On a invité les équipages voisins. On est content. Les bonnets rouges sur les têtes sont moins rouges que la chair du fruit.

Quand la nuit fut tout à fait tombée, je retournai dans la ville.

Un bruit de musique m’attirant me la fit traverser tout entière. Je trouvai une avenue que suivaient par groupes la bourgeoisie et le peuple, lentement, allant vers ce concert du soir, que lui donne deux ou trois fois par semaine l’orchestre municipal.

Ces orchestres, sur cette terre musicienne, valent, même dans les petites villes, ceux de nos bons théâtres. Je me rappelai celui que j’avais entendu du pont de mon bateau l’autre nuit, et dont le souvenir me restait comme celui d’une des plus douces caresses qu’une sensation m’ait jamais données.

L’avenue aboutissait à une place qui allait se perdre sur la plage, et là, dans l’ombre à peine éclairée par les taches espacées et jaunes des becs de gaz, cet orchestre jouait je ne sais trop quoi, au bord des flots.

Les vagues un peu lourdes, bien que le vent du large fût tout à fait tombé, traînaient le long du rivage leur bruit monotone et régulier qui rythmait le chant vif des instruments ; et le firmament violet, d’un violet presque luisant, doré par une infinie poussière d’astres, laissait tomber sur nous une nuit sombre et légère. Elle couvrait de ses ténèbres transparentes la foule silencieuse à peine chuchotante, marchant à pas lents autour du cercle des musiciens ou bien assise sur les bancs de la promenade, sur de grosses pierres abandonnées le long de la grève, sur d’énormes poutres étalées à terre auprès de la haute carcasse de bois, aux côtes encore entr’ouvertes d’un grand navire en construction.

Je ne sais pas si les femmes de Savone sont jolies, mais je sais qu’elles se promènent presque toutes nu-tête, le soir, et qu’elles ont toutes un éventail à la main. C’était charmant, ce muet battement d’ailes prisonnières, d’ailes blanches, tachetées ou noires, entrevues, frémissantes comme de gros papillons de nuit tenus entre des doigts. On retrouvait, à chaque femme rencontrée, dans chaque groupe errant ou reposé, ce volettement captif, ce vague effort pour s’envoler des feuilles balancées qui semblaient rafraîchir l’air du soir, y mêler quelque chose de coquet, de féminin, de doux à respirer pour une poitrine d’homme.

Et voilà qu’au milieu de cette palpitation d’éventails et de toutes ces chevelures nues autour de moi, je me mis à rêver niaisement comme en des souvenirs de contes de fées, comme je faisais au collège, dans le dortoir glacé, avant de m’endormir, en songeant au roman dévoré en cachette sous le couvercle du pupitre. Parfois ainsi, au fond de mon cœur vieilli, empoisonné d’incrédulité, se réveille, pendant quelques instants, mon petit cœur naïf de jeune garçon.




Une des plus belles choses qu’on puisse voir au monde : Gênes, de la haute mer.

Au fond du golfe, la ville se soulève comme si elle sortait des flots, au pied de la montagne. Le long des deux côtes qui s’arrondissent autour d’elle pour l’enfermer, la protéger et la caresser, dirait-on, quinze petites cités, des voisines, des vassales, des servantes, reflètent et baignent dans l’eau leurs maisons claires. Ce sont, à gauche de leur grande patronne, Cogoleto, Arenzano, Voltri, Pra, Pegli, Sestri-Ponente, San Pier d’Arena ; et, à droite, Sturla, Quarto, Quinto, Nervi, Bogliasco, Sori, Recco, Camogli, dernière tache blanche sur le cap de Porto-Fino, qui ferme le golfe au sud-est.

Gênes au-dessus de son port immense se dresse sur les premiers mamelons des Alpes, qui s’élèvent par derrière, courbées et s’allongeant en une muraille géante. Sur le môle une tour très haute et carrée, le phare appelé « la Lanterne », a l’air d’une chandelle démesurée.

On pénètre dans l’avant-port, énorme bassin admirablement abrité où circulent, cherchant pratique, une flotte de remorqueurs, puis, après avoir contourné la jetée Est, c’est le port lui-même, plein d’un peuple de navires, de ces jolis navires du Midi et de l’Orient, aux nuances charmantes, tartanes, balancelles, mahonnes, peints, voilés et mâtés avec une fantaisie imprévue, porteurs de madones bleues et dorées, de saints debout sur la proue et d’animaux bizarres, qui sont aussi des protecteurs sacrés.

Toute cette flotte à bonnes vierges et à talismans est alignée le long des quais, tournant vers le centre des bassins leurs nez inégaux et pointus. Puis apparaissent, classés par compagnies, de puissants vapeurs en fer, étroits et hauts, avec des formes colossales et fines. Il y a encore au milieu de ces pèlerins de la mer des navires tout blancs, de grands trois-mâts ou des bricks, vêtus comme les Arabes d’une robe éclatante sur qui glisse le soleil.

Si rien n’est plus joli que l’entrée de ce port, rien n’est plus sale que l’entrée de cette ville. Le boulevard du quai est un marais d’ordures, et les rues étroites, originales, enfermées comme des corridors entre deux lignes tortueuses de maisons démesurément hautes soulèvent incessamment le cœur par leurs pestilentielles émanations.

On éprouve à Gênes ce qu’on éprouve à Florence et encore plus à Venise, l’impression d’une très aristocrate cité tombée au pouvoir d’une populace.

Ici surgit la pensée des rudes seigneurs qui se battaient ou trafiquaient sur la mer, puis, avec l’argent de leurs conquêtes, de leurs captures ou de leur commerce, se faisaient construire les étonnants palais de marbre dont les rues principales sont encore bordées.

Quand on pénètre dans ces demeures magnifiques, odieusement peinturlurées par les descendants de ces grands citoyens de la plus fière des républiques, et qu’on compare le style, les cours, les jardins, les portiques, les galeries intérieures, toute la décorative et superbe ordonnance, avec l’opulente barbarie des plus beaux hôtels du Paris moderne, avec ces palais de millionnaires qui ne savent toucher qu’à l’argent, qui sont impuissants à concevoir, à désirer une belle chose nouvelle et à la faire naître avec leur or, on comprend alors que la vraie distinction de l’intelligence, que le sens de la beauté rare des moindres formes, de la perfection des proportions et des lignes, ont disparu de notre société démocratisée, mélange de riches financiers sans goût et de parvenus sans traditions.

C’est même une observation curieuse à faire, celle de la banalité de l’hôtel moderne. Entrez dans les vieux palais de Gênes, vous y verrez une succession de cours d’honneur à galeries et à colonnades et d’escaliers de marbre incroyablement beaux, tous différemment dessinés et conçus par de vrais artistes, pour des hommes au regard instruit et difficile.

Entrez dans les anciens châteaux de France, vous y trouverez les mêmes efforts vers l’incessante rénovation du style et de l’ornement.

Entrez ensuite dans les plus riches demeures du Paris actuel, vous y admirerez de curieux objets anciens soigneusement catalogués, étiquetés, exposés sous verre suivant leur valeur connue, cotée, affirmée par des experts, mais pas une fois vous ne resterez surpris par l’originale et neuve invention des différentes parties de la demeure elle-même.

L’architecte est chargé de construire une belle maison de plusieurs millions, et touche cinq ou dix pour cent sur les dépenses, selon la quantité de travail artiste qu’il doit introduire dans son plan.

Le tapissier, à des conditions différentes, est chargé de la décorer. Comme ces industriels n’ignorent pas l’incompétence native de leurs clients et ne se hasarderaient point à leur proposer de l’inconnu, ils se contentent de recommencer à peu près ce qu’ils ont déjà fait pour d’autres.

Quand on a visité dans Gênes ces antiques et nobles demeures, admiré quelques tableaux et surtout trois merveilles de ce chef-d’œuvrier qu’on nomme Van Dyck, il ne reste plus à voir que le Campo-Santo, cimetière moderne, musée de sculpture funèbre le plus bizarre, le plus surprenant, le plus macabre et le plus comique peut-être, qui soit au monde. Tout le long d’un immense quadrilatère de galerie, cloître géant ouvert sur un préau que les tombes des pauvres couvrent d’une neige de plaques blanches, on défile devant une succession de bourgeois de marbre qui pleurent leurs morts.

Quel mystère ! L’exécution de ces personnages atteste un métier remarquable, un vrai talent d’ouvriers d’art. La nature des robes, des vestes, des pantalons, y apparaît par des procédés de facture stupéfiants. J’y vis une toilette de moire, indiquée en cassures nettes de l’étoffe d’une incroyable vraisemblance ; et rien n’est plus irrésistiblement grotesque, monstrueusement ordinaire, indignement commun, que ces gens qui pleurent des parents aimés.

À qui la faute ? Au sculpteur qui n’a vu dans la physionomie de ses modèles que la vulgarité du bourgeois moderne, qui ne sait plus y trouver ce reflet supérieur d’humanité entrevu si bien par les peintres flamands quand ils exprimaient en maîtres artistes les types les plus populaires et les plus laids de leur race. — Au bourgeois peut-être que la basse civilisation démocratique a roulé comme le galet des mers en rongeant, en effaçant son caractère distinctif et qui a perdu dans ce frottement les derniers signes d’originalité dont jadis chaque classe sociale semblait dotée par la nature.

Les Génois paraissent très fiers de ce musée surprenant qui désoriente le jugement.




Depuis le port de Gênes jusqu’à la pointe de Porto-Fino, c’est un chapelet de villes, un égrènement de maisons sur les plages, entre le bleu de la mer et le vert de la montagne. La brise du sud-est nous force à louvoyer. Elle est faible, mais à souffles brusques qui inclinent le yacht, le lancent tout à coup en avant, ainsi qu’un cheval s’emporte, avec deux bourrelets d’écume qui bouillonnent à la proue comme une bave de bête marine. Puis le vent cesse et le bateau se calme, reprend sa petite route tranquille qui, suivant les bordées, tantôt l’éloigne, tantôt le rapproche de la côte italienne. Vers deux heures, le patron qui consultait l’horizon avec les jumelles, pour reconnaître à la voilure portée et aux amures prises par les bâtiments en vue, la force et la direction des courants d’air, en ces parages où chaque golfe donne un vent tempétueux ou léger, où les changements de temps sont rapides comme une attaque de nerfs de femme, me dit brusquement :

« Monsieur, faut amener la flèche ; les deux bricks-goélettes qui sont devant nous viennent de serrer leurs voiles hautes. Ça souffle là-bas. »

L’ordre fut donné ; et la longue toile gonflée descendit du sommet du mât, glissa, pendante et flasque, palpitante encore comme un oiseau qu’on tue, le long de la misaine qui commençait à pressentir la rafale annoncée et proche.

Il n’y avait point de vagues. Quelques petits flots seulement moutonnaient de place en place ; mais soudain, au loin, devant nous, je vis l’eau toute blanche, blanche comme si on étendait un drap par-dessus. Cela venait, se rapprochait, accourait, et lorsque cette ligne cotonneuse ne fut plus qu’à quelques centaines de mètres de nous, toute la voilure du yacht reçut brusquement une grande secousse du vent qui semblait galoper sur la surface de la mer, rageur et furieux, en lui plumant le flanc comme une main plumerait le ventre d’un cygne. Et tout ce duvet arraché de l’eau, cet épiderme d’écume voltigeait, s’envolait, s’éparpillait sous l’attaque invisible et sifflante de la bourrasque. Nous aussi, couchés sur le côté, le bordage noyé dans le flot clapoteux qui montait sur le pont, les haubans tendus, la mâture craquant, nous partîmes d’une course affolée, gagnés par un vertige, par une furie de vitesse. Et c’est vraiment une ivresse unique, inimaginablement exaltante, de tenir en ses deux mains, avec tous ses muscles tendus depuis le jarret jusqu’au cou, la longue barre de fer qui conduit à travers les rafales cette bête emportée et inerte, docile et sans vie, faite de toile et de bois.

Cette fureur de l’air ne dura guère que trois quarts d’heure ; et tout à coup, lorsque la Méditerranée eut repris sa belle teinte bleue, il me sembla, tant l’atmosphère devint douce subitement, que l’humeur du ciel s’apaisait. C’était une colère tombée, la fin d’une matinée revêche ; et le rire joyeux du soleil se répandit largement dans l’espace.

Nous approchions du cap où j’aperçus, à l’extrémité, au pied de la côte escarpée, dans une trouée apparue sans accès, une église et trois maisons. Qui demeure là, bon Dieu ? que peuvent faire ces gens ? Comment communiquent-ils avec les autres vivants sinon par un des deux petits canots tirés sur leur plage étroite.

Voici la pointe doublée. La côte continue jusqu’à Porto-Venere, à l’entrée du golfe de la Spezzia. Toute cette partie du rivage italien est incomparablement séduisante.

Dans une baie large et profonde ouverte devant nous, on entrevoit Santa-Margherita, puis Rapallo, Chiavari. Plus loin Sestri Levante.

Le yacht ayant viré de bord glissait à deux encablures des rochers, et voilà qu’au bout de ce cap, que nous finissions à peine de contourner, on découvre soudain une gorge où entre la mer, une gorge cachée, presque introuvable, pleine d’arbres, de sapins, d’oliviers, de châtaigniers. Un tout petit village, Porto-Fino, se développe en demi-lune autour de ce calme bassin.

Nous traversons lentement le passage étroit qui relie à la grande mer ce ravissant port naturel, et nous pénétrons dans ce cirque de maisons couronné par un bois d’un vert puissant et frais, refletés l’un et l’autre dans le miroir d’eau tranquille et rond où semblent dormir quelques barques de pêche.

Une d’elles vient à nous montée par un vieil homme. Il nous salue, nous souhaite la bienvenue, indique le mouillage, prend une amarre pour la porter à terre, revient offrir ses services, ses conseils, tout ce qu’il nous plaira de lui demander, nous fait enfin les honneurs de ce hameau de pêche. C’est le maître de port.

Jamais peut-être, je n’ai senti une impression de béatitude comparable à celle de l’entrée dans cette crique verte, et un sentiment de repos, d’apaisement, d’arrêt de l’agitation vaine où se débat la vie, plus fort et plus soulageant que celui qui m’a saisi quand le bruit de l’ancre tombant eut dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là.

Depuis huit jours je rame. Le yacht demeure immobile au milieu de la rade minuscule et tranquille ; et moi je vais rôder dans mon canot, le long des côtes, dans les grottes où grogne la mer au fond de trous invisibles, et autour des îlots découpés et bizarres qu’elle mouille de baisers sans fin à chacun de ses soulèvements, et sur les écueils à fleur d’eau qui portent des crinières d’herbes marines. J’aime voir flotter sous moi, dans les ondulations de la vague insensible, ces longues plantes rouges ou vertes où se mêlent, où se cachent, où glissent les immenses familles à peine écloses des jeunes poissons. On dirait des semences d’aiguilles d’argent qui vivent et qui nagent.

Quand je relève les yeux sur les rochers du rivage, j’y aperçois des groupes de gamins nus, au corps bruni, étonnés de ce rôdeur. Ils sont innombrables aussi, comme une autre progéniture de la mer, comme une tribu de jeunes tritons nés d’hier qui s’ébattent et grimpent aux rives de granit pour boire un peu l’air de l’espace. On en trouve cachés dans toutes les crevasses, on en aperçoit debout sur les pointes, dessinant dans le ciel italien leurs formes jolies et frêles de statuettes de bronze. D’autres, assis, les jambes pendantes, au bord des grosses pierres, se reposent entre deux plongeons.

Nous avons quitté Porto-Fino pour un séjour à Santa-Margherita. Ce n’est point un port, mais un fond de golfe un peu abrité par un môle.

Ici, la terre est tellement captivante, qu’elle fait presque oublier la mer. La ville est abritée par l’angle creux des deux montagnes. Un vallon les sépare qui va vers Gênes. Sur ces deux côtes, d’innombrables petits chemins entre deux murs de pierres, hauts d’un mètre environ, se croisent, montent et descendent, vont et viennent, étroits, pierreux, en ravins et en escaliers, et séparent d’innombrables champs ou plutôt des jardins d’oliviers et de figuiers qu’enguirlandent des pampres rouges. À travers les feuillages brûlés des vignes grimpées dans les arbres, on aperçoit à perte de vue la mer bleue, des caps rouges, des villages blancs, des bois de sapins sur les pentes, et les grands sommets de granit gris. Devant les maisons, rencontrées de place en place, les femmes font de la dentelle. Dans tout ce pays, d’ailleurs, on n’aperçoit guère une porte où ne soient assises deux ou trois de ces ouvrières, travaillant à l’ouvrage héréditaire, et maniant de leurs doigts légers les nombreux fils blancs ou noirs où pendent et dansent, dans un sautillement éternel, de courts morceaux de bois jaune. Elles sont souvent jolies, grandes et d’allure fière, mais négligées, sans toilette et sans coquetterie. Beaucoup conservent encore des traces du sang sarrasin.

Un jour, au coin d’une rue de hameau, une d’elles passa près de moi qui me laissa l’émotion de la plus surprenante beauté que j’aie rencontrée peut-être.

Sous une botte lourde de cheveux sombres qui s’envolaient autour du front, dans un désordre dédaigneux et hâtif, elle avait une figure ovale et brune d’Orientale, de filles des Maures dont elle gardait l’ancestrale démarche ; mais le soleil des Florentines lui avait fait une peau aux lueurs d’or. Les yeux – quels yeux ! – longs et d’un noir impénétrable, semblaient glisser une caresse sans regard entre des cils tellement pressés et grands que je n’en ai jamais vu de pareils. Et la chair autour de ces yeux s’assombrissaient si étrangement, que si on ne l’eût aperçue en pleine lumière on eût soupçonné l’artifice des mondaines.

Lorsqu’on rencontre, vêtues de haillons, des créatures semblables, que ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les parer, leur dire qu’elles sont belles et les admirer ! Qu’importe qu’elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme toutes les idoles, ensorcelantes comme elles, faites seulement pour être aimées par des cœurs délirants, et fêtées par des mots dignes de leur beauté !

Si j’avais le choix cependant entre la plus belle des créatures vivantes et la femme peinte du Titien que huit jours plus tard je revoyais dans la salle de la tribune à Florence, je prendrais la femme peinte du Titien.

Florence, qui m’appelle comme la ville où j’aurais le plus aimé vivre autrefois, qui a pour mes yeux et pour mon cœur un charme inexprimable, m’attire encore presque sensuellement par cette image de femme couchée, rêve prodigieux d’attrait charnel. Quand je songe à cette cité si pleine de merveilles qu’on rentre à la fin des jours courbaturé d’avoir vu comme un chasseur d’avoir marché, m’apparaît soudain lumineux, au milieu des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile longue, où se repose cette grande femme au geste impudique, nue et blonde, éveillée et calme.

Puis après elle, après cette évocation de toute la puissance séductrice du corps humain, surgissent, douces et pudiques, des vierges : celles de Raphaël d’abord. La Vierge au chardonneret, la Vierge du grand-Duc, la Vierge à la chaise, d’autres encore, celles des primitifs, aux traits innocents, aux cheveux pâles, idéales et mystiques, et celles des matériels, pleines de santé.

Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans tout ce pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des chefs-d’œuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut l’âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites villes, où l’on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des chœurs, des peintures inestimables de ces grands maîtres modestes, qui ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées, et s’en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour l’art comme de pieux ouvriers.

Et cette race sans défaillance n’a rien laissé d’inférieur. Le même reflet d’impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous le ciseau des sculpteurs, s’agrandit en lignes de pierre sur la façade des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures de Lucca della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange ; leurs portes de bronze sont par Bonannus ou jean de Bologne.

Lorsqu’on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l’enlèvement des Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne ; Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini ; Judith et Holopherne de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le David de Michel-Ange.

Mais plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce voyage dans une forêt d’œuvres d’art, plus on se sent aussi envahi par un bizarre sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir. Il provient de l’étonnant contraste de la foule moderne si banale, si ignorante de ce qu’elle regarde avec les lieux qu’elle habite. On sent que l’âme délicate, hautaine et raffinée du vieux peuple disparu qui couvrit ce sol de chefs-d’œuvre, n’agite plus les têtes à chapeaux ronds couleur chocolat, n’anime point les yeux indifférents, n’exalte plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves.

En revenant vers la côte, je me suis arrêté dans Pise, pour revoir aussi la place du Dôme.

Qui pourra jamais expliquer le charme pénétrant et triste de certaines villes presque défuntes ?

Pise est une de celles-là. À peine entré dedans, on s’y sent à l’âme une langueur mélancolique, une envie impuissante de partir et de rester, une nonchalante envie de fuir et de goûter indéfiniment la douceur morne de son air, de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu’habite la plus calme, la plus morne, la plus silencieuse des populations.

La vie semble sortie d’elle comme la mer qui s’en est éloignée, enterrant son port jadis souverain, étendant une plaine et faisant pousser une forêt entre la rive nouvelle et la ville abandonnée.

L’Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux, entre deux hautes murailles supportant les deux principales promenades bordées de maisons, jaunâtres aussi, d’hôtels et de quelques palais modestes.

Seule, bâtie sur le quai même, coupant net sa ligne sinueuse, la petite chapelle de Santa-Maria della Spina, appartenant au style français du xiiie siècle, dresse juste au-dessus de l’eau son profil ouvragé de reliquaire. On dirait, à la voir ainsi au bord du fleuve, le mignon lavoir gothique de la bonne Vierge, où les anges viennent laver, la nuit, tous les oripeaux fripés des madones.

Mais par la via Santa-Maria on va vers la place du Dôme.

Pour les hommes que touchent encore la beauté et la puissance mystiques des monuments, il n’existe assurément rien sur la terre de plus surprenant et de plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cernée par de hauts remparts qui emprisonnent, en leurs attitudes si diverses, le Dôme, le Campo-Santo, le Baptistère et la Tour penchée.

Quand on arrive au bord de ce champ désert et sauvage, enfermé par de vieilles murailles et où se dressent soudain devant les yeux ces quatre grands êtres de marbre, si imprévus de profil, de couleur, de grâce harmonieuse et superbe, on demeure interdit d’étonnement et troublé d’admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle que l’art humain puisse offrir au regard.

Mais c’est le Dôme bientôt qui attire et garde toute l’attention par son inexprimable harmonie, la puissance irrésistible de ses proportions et la magnificence de sa façade.

C’est une basilique du xie siècle de style toscan, toute en marbre blanc avec des incrustations noires et de couleur. On n’éprouve point, en face de cette perfection de l’architecture Romane-Italienne, la stupeur qu’imposent à l’âme certaines cathédrales gothiques par leur élévation hardie, l’élégance de leurs tours et de leurs clochetons, toute la dentelle de pierre dont elles sont enveloppées, et cette disproportion géante de leur taille avec leur pied.

Mais on demeure tellement surpris et captivé par les irréprochables proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la façade décorée, en bas, de pilastres reliés par des arcades, en haut, de quatre galeries de colonnettes plus petites d’étage en étage, que la séduction de ce monument reste en nous comme celle d’un poème admirable, comme une émotion trouvée.

Rien ne sert de décrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur leur ciel, sur ce ciel classique, d’un bleu spécial, où les nuages lents et roulés à l’horizon en masses argentées semblent copiés par la nature sur les tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes étaient des réalistes, tout imprégnés de l’atmosphère italienne ; et ceux-là seulement demeurent de faux ouvriers d’art qui les ont imités sous le soleil français.

Derrière la cathédrale, le Campanile, éternellement penché comme s’il allait tomber, gêne ironiquement le sens de l’équilibre que nous portons en nous, et en face d’elle le Baptistère arrondit sa haute coupole conique devant la porte du Campo-Santo.

En ce cimetière antique dont les fresques sont classées comme des peintures d’un intérêt capital, s’allonge un cloître délicieux, d’une grâce pénétrante et triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls cachent sous leur robe de verdure une telle quantité de bois mort qu’ils font aux souffles du vent un bruit étrange d’ossements heurtés.


Les jours passent. L’été touche à sa fin. Je veux visiter encore un pays éloigné, où d’autres hommes ont laissé des souvenirs plus effacés, mais éternels aussi. Ceux-là vraiment sont les seuls qui ont su doter leur patrie d’une Exposition universelle qu’on reviendra voir dans toute la suite des siècles.