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La Volonté de puissance/Esquisse d’un avant-propos

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La Volonté de puissance Livre premier



La Volonté de puissance


Esquisse d’un avant-propos




Esquisse d’un avant-propos[modifier]

1.

Les grandes choses exigent que l’on s’en taise, ou qu’on en parle avec grandeur : avec grandeur, c’est-à-dire avec cynisme et innocence.

2.

Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux siècles qui vont venir. Je décris ce qui va venir, ce qui ne saurait plus venir autrement : la montée du nihilisme. Cette page d’histoire peut être contée dès maintenant : car, dans le cas présent, la nécessité elle-même est à l’œuvre. Cet avenir parle déjà par la voix de cent signes et présages, cette fatalité s’annonce partout ; pour entendre cette musique de l’avenir toutes les oreilles sont déjà tendues. Notre civilisation européenne tout entière s’agite depuis longtemps sous une pression qui va jusqu’à la torture, une angoisse qui grandit de dix ans en dix ans, comme si elle voulait provoquer une catastrophe : inquiète, violente, emportée, semblable à un fleuve qui veut arriver au terme de son cours, qui ne réfléchit plus, qui craint de réfléchir.

3.

— Celui qui prend ici la parole n’a, au contraire, rien fait jusqu’à présent, si ce n’est réfléchir et se recueillir : en philosophe et en solitaire par instinct, qui a trouvé son avantage dans la vie en dehors, à l’écart, dans la patience, l’ajournement et le retard ; tel un esprit hasardeux et téméraire qui souvent s’est égaré dans tous les labyrinthes de l’avenir, tel un oiseau prophétique qui regarde en arrière lorsqu’il raconte ce qui est l’avenir, premier nihiliste parfait de l’Europe, mais qui lui-même a déjà surmonté le nihilisme, l’ayant vécu dans son âme — le voyant derrière lui, au-dessous de lui, en dehors de lui.

4.

Car il ne faut pas se méprendre sur le sens du titre que veut prendre l’évangile de l’avenir. " La Volonté de Puissance. Essai d’une transmutation de toutes les valeurs " — dans cette formule s’exprime un contre-mouvement, par rapport au principe et à la tâche ; un mouvement qui, dans un avenir quelconque, remplacera ce nihilisme complet ; mais qui en admet la nécessité, logique et psychologique ; et ne peut absolument venir qu’après lui et par lui. Car pourquoi la venue du nihilisme est-elle dès lors nécessaire ? Parce que ce sont nos valeurs elles-mêmes, celles qui ont eu cours jusqu’à présent, qui, dans le nihilisme, tirent leurs dernières conséquences ; parce que le nihilisme est le dernier aboutissant logique de nos grandes valeurs et de notre idéal ; parce qu’il nous faut d’abord traverser le nihilisme, pour nous rendre compte de la vraie valeur de ces " valeurs " dans le passé… Quel que soit ce mouvement, nous aurons un jour besoin de valeurs nouvelles…