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La bourse de Guillaume

La bibliothèque libre.
La bourse de Guillaume ou le bas de laine et les deux écritures
Poésie bretonne avec traduction française et Notes
Illustrations par André Laigneau (Couverture).
Éditions Eugène Figuière.


YALC’H WILH
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AL LOER C’HLOAN HAG AN DIOU SKRITUR
eur werz vrezonek gant he zroïdigez c’hallek ha Notennou




LA BOURSE DE GUILLAUME
ou
LE BAS DE LAINE ET LES DEUX ÉCRITURES
Poésie bretonne avec traduction française et Notes
par Emile ERNAULT
Professeur honoraire à la Faculté des Lettres de Poitiers
Président de l’Académie Bretonne
(BREURIEZ-VEUR AR BREZONEG)




War-rôk bepret, a-stroll
Gant reiz, ’vit mad an holl.
 

Progrès constant, avec union
et méthode, pour le bien de tous.
Devise de la BREURIEZ-VEUR.




ÉDITIONS EUGÈNE FIGUIÈRE
PARIS - 166, Boul. Montparnasse - PARIS


Tous droits réservés
Copyright by Emile ERNAULT, 1935.


La bourse de Guillaume
ou le bas de laine et les deux écritures





I

La mère du petit Guillaume Le Fur était restée veuve toute jeune. Toute jeune restée veuve, la pauvre couturière, durant le jour, travaillait pour habiller les gens de la paroisse ; et quand arrivait le soir, elle disait : — À présent, mon gars, je vais m’occuper à te faire beau ! —

Gwilh, avec plaisir, regardait courir l’aiguille de sa maman ; l’aiguille de sa maman courir par bonds, comme une jument à la queue de fil, piquant, repiquant ; piquant, repiquant avec sa queue de fil sur toutes sortes d’étoffe et de linge, pour lui faire chemise, veste, jaquette, culotte, vêtements légers en temps chaud, et épais en hiver.

Ce n’est pas seulement une aiguille ordinaire qui était dans sa main droite, avec ses ciseaux et son dé ; il y en avait aussi de longues ; il y avait aussi de longues aiguilles, et encore parfois des brochettes d’acier ; des brochettes d’acier, de bois et d’os qu’elle maniait des deux mains, d’un mouvement alterné, ourdissant des bas pour lui et des foulards, et je ne sais combien d’espèces d’habits réchauffants, quand soufflait le vent glacial.


II


— Que faites-vous là, ma mère ? — dit Gwilh un jour avec surprise ; que faites-vous là avec vos pointes à tricoter ? Comment ! vous ne me faites qu’un bas, encore je le trouve un peu court ; et au lieu de commencer l’autre, vous dessinez avec une aiguille fine, sur la laine tendue, je ne sais quoi… Ce sera une balle à jouer, n’est-ce pas, avec une broderie des plus jolies ? —

Elle s’arrêta court, l’aiguille agile d’Anne, qui dit en souriant :

— Non, ce n’est pas une pièce d’habillement, ni non plus un jouet ; mais un objet qui doit te rester, sans déchirures ni trous, mon enfant, et qui te donnera souvent une leçon pour te rendre sage comme ton nom[1], riche et heureux en même temps… —

L’enfant la vit, ensuite, le long du bord de ce bas insérer dans un petit ourlet deux cordons ; deux cordons pour l’attacher : l’un bleu comme le ciel, l’autre blanc ; couleurs de Marie, la fille bénie de sainte Anne ; les joindre par un petit nœud solide, et puis, dans un tiroir étroit de l’armoire, serrer l’objet soigneusement.


III

Guillot Le Fur demandait à sa mère Anne, un matin :

— Mère, quand ferez-vous l’objet qui est dans l’armoire me donner des leçons, me rendre sage comme mon nom, riche et heureux en même temps ?

— Maintenant que tu es devenu assez grand, répondit-elle, je te dirai ce que c’est une bourse. Elle sera à toi, quand tu sauras lire ce que j’ai écrit dessus ; ce que j’ai écrit et peint, sans aucune plume ni pinceau. Cette bourse sera à toi pour toujours, quand tu connaîtras ses inscriptions ; afin que, si elle vient à être perdue et qu’un autre la trouve, tu puisses dire ce qui est marqué dans ses six lignes, sur deux rimes ; sur deux rimes dans ses six lignes, pour prouver que tu es son légitime possesseur. Fais bien attention, pour apprendre vite ! —

Indiquant du doigt chaque lettre, épelant chaque syllabe nette et claire, elle se met à lire :


Bourse de Guillaume, mon cher fils aimable,
pour ses sommes d’argent… gagnées
avec joie, par un travail bien fait,
avant qu’elles soient sagement et prudemment dépensées.

Sur l’autre côté il y avait un petit texte en caractères un peu moins grands :

Que faire ? — C’est bien clair
(pour tout homme d’honneur) : « Fais ton devoir ! »


IV

Yalc’h Wilh (Bourse de Guillaume) ! Ces deux premiers petits mots s’attachèrent fortement à sa jeune mémoire ; et surtout leurs deux voyelles, que son doigt enfantin montrait dans ces vers, d’un bout à l’autre :

— Celle de mon nom a un point au-dessus d’elle, si bien que je suis sûr de la reconnaître dans toute écriture. Ce point plane sur elle, comme la pleine lune sur le clocher de notre église ; dans la nuit sombre la lune éclatante de blancheur, quand elle brille au-dessus de notre clocher élancé…

Qu’est-ce que la lettre qui est ronde, comme mon cerceau qui tourne en rond, mon cerceau ?

O ! résonne la voix maternelle comme un écho celle qui tourne en rond, c’est un o ! Le cerceau qui tourne, oh ! C’est un o ! —

Il ne fut pas longtemps, grâce à un tel enseignement, à connaître plusieurs lettres ; et avec celles de la première ligne il fit lui-même cette phrase, qu’il écrivit sur un papier :

Oui, j’aime ma bonne petite mère ;

et après être devenu un peu plus savant, il nota sans aucune difficulté :

Je lui obéirai comme il faut.


V

Dès qu’il sut les six lignes, où se trouvent toutes les lettres [2], et chaque groupe qu’elles forment à deux pour figurer un seul son [3], avec chaque signe accessoire [4], chaque ponctuation [5] qu’on emploie dans la belle langue de Bretagne, il fut à même de lire et d’écrire en breton n’importe quoi. Alors, pendant qu’Anne cousait, le petit Guillaume, avec joie et un peu de fierté, avec un grain de fierté et beaucoup de joie, assis au coin du foyer, lui a fait des lectures, tantôt édifiantes tantôt fort plaisantes, dans des livres et des journaux, aussi bien que dans des feuilles volantes pleines de cantiques, de poésies graves, de jolies chansons et de dialogues, faits pour être chantés aux pardons par quelque barde voyageur comme Rolland et Yann Le Minous, sur des airs gais ou grognons, devant des braves gens qui claquent des mains…


VI

La première fois qu’il alla à l’école, Gwilh était radieux comme le soleil : ayant appris l’a b c sur sa bourse, il se sentait quelque orgueil, avec l’ambition de savoir par cœur un tas de choses, pour faire honneur et être utile à sa mère en lui gagnant de l’argent un jour, le plus tôt serait le mieux, dès qu’il pourrait…


En allant à l’école, il riait ; en s’en retournant, il pleurait.

— Jésus s’écrie Anne en émoi, qu’est-ce qui te fait, Guillot, rentrer à la maison si désolé ? Aurais-tu désobéi au maître et as-tu été puni par lui, toi qui étais pour moi un bon fils, si docile ? Qu’est-ce qui t’est arrivé, mon enfant ? Explique-moi franchement, dit-elle en lui faisant une caresse ; raconte tout à ta mère sans détour, pour que nous sachions tous deux, et qu’ensemble nous trouvions un moyen de calmer ta douleur… —


Le garçon, tout en soupirant, exposa la cause de son chagrin.

— Quand j’arrivai à l’école, dit-il, le maître demanda si je savais lire et écrire ; et je lui ai répondu : « Oui ! » Alors, envoyé au grand tableau, j’eus à prendre un morceau de craie, et à y noter une phrase ; à noter une phrase, là, en breton et en français à la fois :

Brao-tre ê an amzer hizio.
« Leu tan ê trê bô ôjourdui.

Je venais à peine de finir, qu’éclata avec fracas une explosion de rires, de tout côté parmi les écoliers, et de moqueries de chaque bouche, sur ma façon d’écrire le français ; sur six mots, il n’y en avait pas un qui suivît, comme ils disaient, « l’orthographe de l’Académie ». Le maître expliqua alors qu’il fallait les déguiser ainsi :

Le temps est très beau aujourd’hui ;

et il les écrivit sur mon cahier, pour qu’ils me servent d’exemple… Oui, un bel exemple de sottise : neuf lettres de trop pour six mots ! Quelle perte pour nous, chère mère ! que de pertes pour nous ! Combien d’argent et de papier, de plumes, d’encre, de peines, de temps gâchés, avant que je puisse « orthographier » suivant les caprices de l’Académie ! Quelle leçon de déraisonnement, au lieu de suivre la voie droite du langage de Bretagne, où l’on écrit ji quand on entend ji, et chaque son simplement, sans difficulté ! Pourquoi donc l’écriture de la langue de France n’est-elle pas régulière, claire, simple, franche comme celle du breton ?

Hélas, que de nuages noirs sur son « orthographe », de tout côté ! Que de signes menteurs, traîtres, perfides, équivoques, tantôt sonores, tantôt muets ; que de traquenards pour embrouiller les gens ! Dix-huit lignes sur dix-huit bourses ne suffiraient point pour les enseigner !… —

En embrassant sa bourse avec angoisse, il se remit à pleurer à chaudes larmes.

Le pauvre écolier sanglotait ; sa tendre mère le consolait. D’abord elle lui demanda :

— Mon fils, est-ce que tu as révélé ta pensée à l’école, ainsi qu’à moi ? Il faudra demander pardon, si tu as mal parlé à l’instituteur.

— Ma foi, maman, j’étais si surpris, et indigné, et affligé, que je ne sais plus quelles paroles j’ai laissé échapper de mes lèvres ; mais il n’y en avait aucune d’inconvenante, malicieuse ou méprisante pour le maître, Monsieur Lhôtelier ; je ne lui lançai pas d’impolitesse, et il ne me donna aucune punition.

Mais je ne puis plus m’empêcher de le dire, mère chérie, devant vous : celui qui inventa une si détestable écriture était un imbécile ou un méchant homme, à coup sûr ; et quiconque, s’il le peut, ne la corrige pas, est un… Je le dirai sans scrupule c’est un âne de nature, sans un brin de conscience ni de sens pratique… Combien de temps ils me feront rester sur les bancs sans nécessité, pour me mettre au courant de toutes leurs fantaisies, moi qui voulais devenir apprenti sans tarder, et par mon travail pouvoir vous venir en aide… Ah fi ! ignares bouffons, je les voudrais tous au diable !

— Ne maudis personne, ni méchant ni fou ! — dit la mère ; et lui montrant sur la bourse les derniers mots :

— « Fais ton devoir ! », mon fils, à l’école comme ailleurs. Sois patient, pour absorber ces insanités, si répugnantes à ton esprit droit, et coûteuses pour toutes les familles.

Pour moi, je n’ai pas étudié ces problèmes compliqués, ayant eu, naturellement, d’autres écheveaux à débrouiller. Mais d’après ce que j’ai entendu dire à Laurent Pennec — un homme de bien fort distingué, qui connaît à fond plusieurs langues — ces sottises qu’on t’enseignait, si on les avait inventées de nos jours, elles n’auraient pas duré une semaine, abattues aussitôt par les moqueries et les huées ; par les huées et les moqueries aussitôt abattues ; mais ce sont de mauvaises antiquailles, mon fils ; et si on les proposait chez un autre peuple, personne ne voudrait les adopter hors de notre pays.

Ceux qui les inventèrent, souvent pour faire montre de leur chétive science, ceux-là sont morts depuis longtemps ; que le Seigneur Dieu leur pardonne ! Ceux qui les maintiennent, à mon avis, sont plus bêtes que méchants, séduits par des habitudes mauvaises d’autrefois. Encore n’étaient-elles pas toutes mauvaises en ce temps-là : avec le temps, de génération en génération, chaque langue se modifie ; leur écriture doit changer aussi. Séduits par de traditionnelles routines, l’accoutumance les a rendus aveugles : ils ne savent pas le mal qu’ils font !

Il y a des gens qui, de même, trouvent commode de se tenir sur les mains et de marcher ainsi, comme des bourgeois oisifs par les rues : le plus tranquillement du monde ils vont sans souci, la tête en bas, les pieds en l’air, le cigare à la bouche… —

Tel un rayon de soleil sur les fleurs de la haie après l’ondée, un sourire vient éclairer le visage de Guillaume, au milieu de ses larmes, quand il pense à l’étrange spectacle de grands personnages se promenant de la sorte, comme des clowns agiles…

Sa mère a repris le fil de ses idées, et conclu :

— Tête en bas, pieds en l’air, ils vont gaillardement, c’est une mode qu’ils vantent beaucoup ! Ils ne se souviennent plus de leurs efforts, de leurs longues peines, des journées, des semaines, des mois qu’ils avaient perdus pour s’exercer à de telles manigances.

Si cela leur plaît… chacun son goût : aux chiens les os, les souris au chat ; les souris au chat, les os aux chiens, aux cochons d’immondes ordures, aux imbéciles leurs imbécillités… Si cela leur plaît, bon ! Mais cet extravagant mode de procéder, ils ne doivent point l’imposer aux autres, d’âge en âge, durant des siècles, dans une aveugle toquade pour de vieilles bêtises…

Étudie, toi, afin de devenir capable de verser un jour sur eux la lumière à flots : la splendeur de la vérité et de la justesse, qui règne quand on écrit la langue de notre Bretagne, comme on la parle, nettement, sans ambages ; pour qu’arrive la fin d’un tel fléau.

Celui qui est fou et qui le sait devient sage quand il veut, dit le proverbe. Désabusés de leur absurde routine, ils ne la répandront plus de génération en génération. Dieu veuille que je vive assez pour te voir triompher de cette odieuse calamité ! —


VII

À un progrès quelconque fait par son fils en écriture, en littérature et en toute espèce de science, à chaque gain qu’il obtenait plus tard en travaillant comme elle à la couture, Anne met un sou dans sa bourse ; et quand il y a assez de sous, alors elle en fait des pièces d’un, de deux francs, et des écus plus gros ; avec les écus, des louis, des billets ; et quand leur tas s’était accru, elle les portait à la caisse d’épargne, pour qu’ils arrivent, comme les talents suivant l’enseignement évangélique, à gagner eux-mêmes, là, des francs, des écus, des louis, des billets, à leur tour, sans relâche, au long des années. Car, au bureau d’épargne, chaque monnaie produit une petite monnaie, jour par jour ; et dès sa naissance, chaque petite monnaie fait naître un menu picaillon.

Ainsi, peu à peu, Gwilh, le fils de la petite couturière, devint un grand tailleur, qui employa dans son magasin beaucoup d’apprentis et d’apprenties, avec des machines à coudre. À force de faire des gains modiques, en épargnant sur toute chose, sauf sa peine, il acquit une honnête aisance.


Si bien que des gens jaloux, curieux des affaires d’autrui, pensèrent qu’il avait un charme magique : un chat noir, bête infernale qui apporte de l’argent ; peut-être une bourse inépuisable, comme celle de Fortunatus…

— Mon Dieu, je n’ai rien à cacher ! Oui, certes, dit-il, dans les années charmantes où j’étais un enfant innocent et naïf, sans le moindre denier en poche, j’ai reçu une merveilleuse bourse magique, et précieuse plus qu’aucune autre, qui me fait entendre la leçon de ma mère regrettée, et continue à me fournir de l’argent en abondance.

Écoute aussi les paroles de ma bourse, Jeannot Pikous, mon pauvre voisin ; toi qui me regardes avec envie, toi que l’envie étrangle quand tu regardes Gwilh, parce qu’il a amassé un magot, la leçon de ma bourse, si tu la suis, te donnera aussi fortune et bonheur ; je te la révèle franchement, pour rien :

Travaille joyeusement et avec zèle ;
Dispose de ton gain avec sagesse,
Et en toute chose, fais ton devoir ! —


VIII

Guillaume n’oublia pas non plus les conseils de sa chère mère, le jour que, bouillant de colère, il revenait de l’école, où on lui avait appris quelques sottises amères de l’orthographe française. Il l’entendait toujours dire des Académiciens :

« De mauvaises routines les ont aveuglés, ils sont plus bêtes que méchants ; ils ne savent pas le mal qu’ils font. Étudie, toi, pour qu’ils soient désabusés enfin de leur sotte coutume de marcher tête en bas, pieds en l’air, et qu’ils ne la propagent plus de génération en génération ! »

Avec un soin minutieux, il a examiné la façon d’écrire des autres langues, mortes et vivantes, dans le monde entier ; il n’en a guère trouvé d’aussi déraisonnable que celle qui a cours en France. Il n’y a qu’en anglais que l’on compte encore plus d’embûches où s’estropie le sens commun ; là (d’après ce qu’on m’a dit), on écrit caoutchouc et on lit gomme élastique.

Parmi celles qu’un soin judicieux a réglées avec exactitude et convenance, dans l’intérêt commun de l’écrivain et du lecteur, se trouve la langue celtique de la race bretonne ; cet avantage des gens d’Armorique est un bienfait pour eux, et un honneur, qui les encourage à la défendre contre ceux qui la méprisent et cherchent à l’étouffer dans notre mémoire.

Guillaume savait mieux qu’un autre, grâce à son métier, qu’il n’y a point un costume qui convienne, seul, pour vêtir toutes les personnes : car il y en a qui sont grandes de taille, d’autres petites ; l’un est gros, l’autre mince ; celui-ci est droit, celui-là est bossu ; il faut des effets de toute sorte. Chaque langue doit avoir, de même, un vêtement à sa façon.


Les bons exemples de l’une, cependant, peuvent profiter à toutes ; de même que ses défauts contre le bon sens doivent les porter à s’en préserver. Le désordre et la contradiction dans l’écriture ne sont édifiants en aucune langue.

Lorsqu’il apprend quelque chose de nouveau, un enfant demande : — Pourquoi ? — Celui qui lui montre à lire a d’abord à répondre : — Parce que c’est la règle. —

Quand même la loi serait dure, tant qu’elle est la loi, jamais les honnêtes citoyens ne la transgresseront.

Mais c’est un devoir rigoureux pour les législateurs d’être prêts à rendre compte aux gens sages et compétents, comme devant le Juge suprême dans l’Au-delà, d’une raison valable pour tout règlement qu’ils édictent, eux, ou qu’ils maintiennent ; qu’ils édictent ou qu’ils maintiennent, eux ; puisqu’ils ont l’autorité pour régler sérieusement les choses à l’avantage de tous leurs administrés.

Une langue, comme tout en ce monde, évolue continuellement. Quand le changement des faits y est accompli, leurs signes, qui étaient vrais, sont devenus faux ; ils doivent être changés à leur tour. Tel qu’une girouette inconstante, l’usage tourne avec les vents ; souvent ce n’est qu’un caprice qui disparaîtra à l’instant ; brusquement venu, il passera aussi brusquement. À quoi bon garder indéfiniment l’indice d’une mode qui est morte ?

Pourquoi porterions-nous perruque, comme c’était autrefois la mode que chaque tête en fût affublée, quand vivait le poète La Fontaine, le roi de tous les fabulistes ? Bien que je sois son humble sujet, je ne suis pas son exemple sur ce point.

Mais le bon sens, dans tous les temps, a les mêmes lois : le bonhomme, qui n’était pas un sot, trouvait absurde d’écrire comme ses aïeux des mots qu’il ne prononçait pas de même.

Quand j’étais enfant, j’avais un habit qui ne me va plus, étant avancé en âge ; ne serais-je pas fou, si je mettais celui qui me convient à présent, sur le corps de mon arrière-petit-fils ?

Maintenant encore, l’orthographe française reste coiffée d’une affreuse perruque. Guillaume est payé pour le savoir — c’est une façon de dire, en français, qu’il a, au contraire, payé beaucoup pour cela, sué beaucoup, beaucoup risqué de se fausser le jugement. — Mais il a confiance qu’on lui ôtera bientôt cette perruque, qui lui va « comme des cheveux sur la soupe » ; et que c’est lui, Gwilh, qui sera son « décoiffeur », selon le vœu de sa chère mère.

IX

À son avis, une sage parole de Louis Havet devrait toujours demeurer, comme un coin d’acier dans le chêne, profondément enfoncée dans l’esprit et le cœur, enfoncée en plein dans le cœur et l’esprit de quiconque est choisi et payé pour gérer fidèlement les intérêts d’une langue :

« Les règles folles de l’écriture française, tous les gens sensés doivent les mépriser… et les suivre. »

— Qu’on me suive ou qu’on ne me suive pas, dit Guillaume, je ne veux être méprisé par personne pour un juste motif ; et jamais un homme de conscience ne consentira à souffrir le dédain ou la haine pour aucun mal fait par lui ou qu’il a permis de faire. C’est là son premier souci : réparer tout dommage dont il est prouvé qu’il est cause, quand ce serait sans le savoir ; et cesser d’être sot ou aveugle.

X

Ses affaires commerciales lui réclamaient beaucoup de temps ; mais il a continué un travail très érudit et judicieux, pour que nul francisant n’ignore la grande Règle d’or, comme il dit :

L’orthographe est simple et claire ; elle évite tout témoignage faux ou équivoque, et n’admet ni difficulté factice, ni signe inutile.

Pour éclairer les gens timorés qui, entichés des vieilleries, se font un plaisir et une gloriole de marcher sans encombre parmi les broussailles confuses de l’orthographe, il recueillit un à un tous ces contre-bonsens ; et à leur sujet, soigneusement, son aiguille — comme sa mère avait fait sur sa petite bourse — en je ne sais combien de milliers de points, traça (au moyen d’une machine à broder) de grandes lignes sur une pièce de drap longue et large. Les parties les plus importantes en furent transcrites sur quarante cahiers par Annette, sa fille chérie, épouse du fils de Monsieur Lhôtelier. Quand ceux-ci seront achevés d’imprimer, ils formeront un volume de 300 pages compactes, où chaque absurdité orthographique est carrément mise en place, et si justement condamnée, que l’Académie ne pourra plus faire opposition à l’arrêt du bon sens ; du bon sens commun, qui éclaire tout homme, et aux petits comme aux grands ordonne : — Fais ton devoir !

XI

Le livre de Gwilh, composé avec beaucoup de peine, épargnera plus de peines encore à son cher petit-fils qui dort si calme en son berceau il porte le nom d’un grand avocat, Yves, le saint avocat trécorois, puissant défenseur de toute bonne cause — et à de nombreux jeunes enfants, et à une foule de personnes de tout âge, dispersées sur la surface de la terre, qui écrivent et lisent le français : langue précieuse au monde entier, avec ses chefs-d’œuvre fameux ; un trésor pour l’esprit humain !

Ils ne seront plus forcés de gaspiller temps et argent, avec force casse-têtes et angoisses, leur vie rongée par morceaux, en risquant de fausser leur entendement, pour y fourrer des insanités qui n’auront plus l’auguste pouvoir de la loi. Finis, les mensonges, les vieux détours perfides ; c’est le jour, si longtemps attendu, où éclate sur le français la lumière, la splendeur du vrai et du juste, celle qui règne dans notre chère langue de Bretagne !



NOTES


Prederia reiz-mat ’vit meizout ;
Enklask pervez evit gouzout ;
Em-ziskleria, d’en em glevout.


Réfléchir pour comprendre ;
S’informer pour apprendre ;
S’expliquer pour s’entendre.




i. p. 8. Comme une jument à la queue de fil. Devinette lithuanienne : « Jument d’acier, queue de chanvre ? — Une aiguillée de fil. » (Schleicher, Indogermanische Chrestomathie).

2. p. 15. Comme la pleine lune sur le clocher. Musset a fait cette comparaison :

C’était dans la nuit brune
Sur le clocher jauni
La lune
Comme un point sur un i.

3 p. 20. Explique-moi… dit-elle en lui faisant une caresse…, pour que nous sachions tous deux.

Ainsi parlait la déesse Thétis à son fils Achille, au premier chant de l’Iliade.

4. p. 23. On écrit ji quand on entend ji.

Sur la comparaison de l’orthographe bretonne et de l’écriture officielle du français, on peut voir mon travail Français et breton (extrait des MélangesLouis Arnould, Poitiers 1934) et d’autres qui y sont cités : Manuel pour l’étude du français par les Bretons, Saint-Brieuc 1925 ; Causeries linguistiques d’un Haut-Breton 1929 (extrait des Mémoires de la Société d’Emulation des Côtes-du-Nord) ; Français parlé et français écrit, 3e édition dans l’Année linguistique III 171-272 (Paris 1908), etc.

Yalc’h Wilh ’vid e arc’hañchou, littéralement « (la) bourse (de) Guillaume pour ses sommes d’argent » serait écrit par un Français Yalhe Wille vidéarhan chou. C’h, son qui manque au français, fait l’effet d’une h très aspirée, comme le ch dur allemand et la jota espagnole. Lh après i est l’l mouillée, qui en français est devenue ordinairement y. L’e n’est jamais muet, pas plus qu’aucune lettre. L’ n barrée (ou, à son défaut, ñ, n con tilde des Espagnols) indique que la voyelle précédente est nasalisée. Le breton a plusieurs de ces voyelles nasales qui manquent au français. L’accent tonique, qui n’est pas noté, tombe régulièrement sur l’avant-dernière syllabe (sauf dans le dialecte de Vannes, où il frappe la dernière).

Enfin l’accent circonflexe, tout en étant spécial à des voyelles longues, indique qu’elles sont des résultats de contraction : grêt = graet, great fait.

Le w est resté toujours ou de oui, en Tréguier ; mais ailleurs Gwilh est Guilh comme dans aiguille ; Wilh, sa variante syntactique (par exemple ici, comme complément d’un nom féminin) se dit en Léon Vilh, en Vannes Uilh. De même pour gwerz, werz, poème. Devant a, w est partout ou.

5. p. 27, 28. Laurent Pennec.

Ce judicieux Breton est ainsi présenté, enfant, dans La Cacographie de M. J. Prud’homme, feuilleton que j’ai publié, avec mon collègue et ami regretté Emile Chevaldin, dans la Revue Scolaire (1895) :

« Le professeur, au cours d’un petit entretien préalable avec son nouvel élève, lui passa la main sur la tête, d’un geste paternellement familier, mais dénotant une sorte de préoccupation médicale ou phrénologique.

— Hum ! fit-il bientôt, voilà un garçon qui ne possède guère la bosse de l’orthographe : sa justesse d’esprit est trop remarquable. Ce sera une tâche difficile de réformer, par des manœuvres orthopédiques, une caboche bretonne qui annonce de si robustes dispositions au bon sens. »

6. p. 41, 42. Prêts à rendre compte aux gens sages et compétents… pour régler sérieusement les choses à l’avantage de tous.

L’Académie bretonne, sur laquelle on peut voir l’École unique du breton, 1932, p. 4 (Rapport présenté à l’Union Régionaliste Bretonne), suit fidèlement ce principe. Elle a publié mon Gériadurig ou « Vocabulaire breton-français » qui est le premier volume de sa « Bibliothèque », Saint-Brieuc, 1927 (Librairie Berthelot); on y trouvera expliqués presque tous les mots du texte de Yalc’h Wilh, ainsi que les éléments dont ils sont formés, et leur traitement grammatical. Le second est le Grand dictionnaire breton-français de Fr. Vallée (1931), beaucoup plus développé. Le zélé secrétaire de la Breuriez-veur a donné aussi, à Saint-Brieuc dans La langue bretonne en 40 leçons, un exposé clair et pratique de la grammaire. Toute critique justifiée de ces ouvrages, à un point de vue quelconque : historique, théorique ou pratique, sera reçue par nous avec plaisir, et utilisée consciencieusement.

7. p. 51. Gaspiller temps et argent, avec force casse-têtes et angoisses… en risquant de fausser leur entendement.

Chacun, dans la sphère de son influence légitime, doit prendre à son compte cet avertissement d’un fameux académicien, Fénelon (Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, I, XVIII) : « Avez-vous cherché les moyens de soulager les peuples, et de ne prendre sur eux que ce que les vrais besoins de l’Etat vous ont contraint de prendre pour leur propre avantage ? »

L’autorité responsable de ces déplorables abus de pouvoir est trop portée à vouloir donner le change sur leur nombre et leur importance. Voir, par exemple, la confession peu édifiante de la Grammaire de l’Académie, 1932, p. 9, où « des anomalies » orthographiques « qu’on ne saurait ni expliquer ni encore moins justifier » sont déclarées maintenues « par la seule force de l’habitude » et excusées comme étant « peu nombreuses » ; assertions radicalement fausses, comme s’en convaincra quiconque, simple mortel ou non, voudra bien éclairer sa religion en consultant les études sérieuses publiées sur la question.

Et n’y en eût-il de prouvée qu’une seule, de ces prétendues « anomalies » d’habitude, qui sont en réalité des « idioties » imposées d’office, ce serait trop pour une conscience droite, qui ne veut gâcher ou faire gâcher, par vanité ou par légèreté, ni un effort de corps, d’intelligence ou de mémoire, ni une minute de temps, qui est de l’argent, ni un sou de métal monnayé.

Un petit sou me rend la vie !

disait le « Petit Savoyard », dans une fiction poétique connue.

Voici de la prose, et de la vie réelle.

Ce sont des souvenirs personnels qu’évoquait l’auteur des Misérables (V, I), en se mettant en scène sous le nom de Marius :

« Il y eut un moment dans la vie de Marius où il balayait son palier, où il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitière [6], où il attendait que la brune tombât pour s’introduire chez le boulanger, et y acheter un pain qu’il emportait furtivement dans son grenier, comme s’il l’eût volé. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au milieu des cuisinières goguenardes qu’il coudoyait, un jeune homme gauche, portant des livres sous son bras, qui avait l’air timide et furieux, qui en entrant ôtait son chapeau de son front où perlait la sueur, faisait un profond salut à la bouchère étonnée, un autre salut au garçon boucher, demandait une côtelette de mouton, la payait six ou sept sous, l’enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux livres, et s’en allait. C’était Marius. Avec cette côtelette, qu’il faisait cuire lui-même, il vivait trois jours.

Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la graisse, le troisième jour il rongeait l’os. »

Voici encore, sur ces terribles jours de misère qu’ont à endurer tant de jeunes esprits bien doués, un témoignage direct [7].

« J’appris la grammaire », dit William Cobbet, « étant simple soldat, à douze sous par jour… Je n’avais de quoi acheter ni huile ni chandelle… Quoique je fusse toujours mourant de faim, je ne pouvais acheter une plume ou une feuille de papier qu’en me privant d’une partie de ma nourriture… Ne vous figurez pas que les quelques centimes que me coûtaient de temps en temps mon encre, mes plumes ou mon papier fussent peu de chose. Un centime, hélas ! était une somme pour moi !… Je me souviens, et comment pourrais-je l’oublier qu’un jour, un vendredi, je m’étais arrangé de manière à avoir, toutes dépenses payées, un sou de reste je destinais ce sou à l’achat d’un hareng saur le lendemain matin. En me déshabillant le soir, — je souffrais de la faim à un tel point que la vie m’était à charge, — je m’aperçus que j’avais perdu mon unique sou… Je me cachai la tête sous ma misérable couverture et je pleurai comme un enfant ! »

Petites et grandes économies sont, heureusement, à l’ordre du jour : M. Flandin vient de déclarer, dans son discours radiodiffusé le 27 septembre 1934 : « La lutte quotidienne et généralisée contre le gaspillage de temps ou d’énergie doit être poursuivie sans répit. »


  1. Fur en breton veut dire « sage ».
  2. a, b, ch, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, r, s, t, u, v, w, y. z.
  3. ch, c’h, lh, gn ; eu, ou.
  4. Comme dans n, é, ê, ü : ’vid, sklaer-mat.
  5. ; , ; : … ! ? — ( ) « ».
  6. Cela fait penser à un quatrain du même poète, dont je ne me rappelle plus le contexte :

    On est sens dessus-dessous,
    Rien qu’à voir la mine altière
    Dont elle achète deux sous
    De persil chez la fruitière.

  7. Cité dans Self-help… par Samuel Smiles, traduct. A. Talandier, 10e édit. Paris-Londres 1886, p. 329-330.