La cité dans les fers/Texte entier

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Paquin - La cité dans les fers, 1926.djvu

La Cité dans les Fers


Roman canadien inédit


par


UBALD PAQUIN


Illustrations d’Albert Fournier


Le Roman Canadien - illustration Chénier couverture - Noir et blanc.png


« LE ROMAN CANADIEN »
Éditions Édouard Garand
153a rue Sainte-Élisabeth, 153a
Montréal.


À Madeleine L… F…
En souvenir de souvenirs communs.
Ubald PAQUIN.




DU MÊME AUTEUR

Jules Faubert, Roman 
 I vol. 25c

Tous droits de publication, traduction, reproduction,
adaptation au théâtre et au cinéma réservés par :


ÉDOUARD GARAND
1926

Copyright 1925 by Édouard Garand.


De cet ouvrage il a été tiré 12 exemplaires sur papier spécial,
chacun de ces exemplaires est numéroté en rouge à la presse.


Paquin - La cité dans les fers, 1926, illustration - 0002.png

I

L’ARRESTATION


Les deux détectives frappèrent à la porte.

Il était environ onze heures du soir.

Comme personne ne répondait, ils frappèrent une seconde fois, mais plus fort, et attendirent quelques instants.

Un homme en manches de chemises, son journal à la main, sortit de l’appartement voisin.

— M. Bertrand est-il chez lui, demanda l’un des deux ?

— Je l’ai entendu rentrer vers neuf heures. Je ne crois pas qu’il soit reparti.

Le voisin se retira.

Sur le marteau, les coups redoublèrent, plus pressants. Éclairant l’autre côté du corridor, une lumière apparut par le vasistas.

La porte s’ouvrit.

Dans l’embrasure, un homme, jeune encore, il ne paraissait pas dépasser la trentaine, dressa sa stature haute et massive.

Il était revêtu d’une robe de chambre, noire, brodée de jaune, sévère et ample.

— Qui voulez-vous, demanda-t-il ?

— André Bertrand.

— C’est moi.

Le sergent Dufour entrouvrit son veston et laissa voir une plaque nickelée, épinglée à son gilet, identification de son métier.

— Et après ? demanda Bertrand, surpris de cette visite à une heure aussi tardive.

— Nous venons vous arrêter.

— Alors, donnez-vous la peine d’entrer.

L’appartement se composait d’une salle à manger, d’un vivoir et d’une chambre à coucher. Les détectives attendirent dans le vivoir pendant que Bertrand, dans la chambre, procédait à sa toilette.

Le vivoir, qui servait de cabinet de travail, était une grande pièce éclairée de deux fenêtres. Au centre une immense table, — pupitre encombré de livres, de papiers et de menus bibelots. Dans un cendrier, une dizaine de pipes de toutes sortes, de plâtre, de blé-d’inde, ou de bruyère, reposaient autour d’une tête de mort aménagée en pot à tabac.

Aux murs, des photographies accrochées sans ordre ni symétrie apparente, représentaient les politiciens du temps et les grands hommes antiques.

Quand il eut fini de se vêtir, André parut.

— Ainsi vous venez m’arrêter ?

— Ce sont nos ordres.

— Et si je refusais du vous suivre ?

— Nous vous y forcerions.

— Ah ! Vous avez un mandat d’arrestation. Puis-je y jeter un coup d’œil… Ce Monsieur Ferguson qui a déposé la plainte, est-il l’un des vôtres ?

— Non.

— Plus j’y pense moins ça me sourit de vous suivre.

— Nous n’avons pas à discuter si ça vous plait ou si ça ne vous plait pas, répondit Dufour, vous allez venir immédiatement. Et pour donner plus de force à ses paroles, il sortit un revolver dont il braqua le canon sur l’accusé. S’adressant à son compagnon :

— Apporte les menottes.

Bertrand avança tranquillement tenant les mains en avant comme s’ils les offraient aux menottes. Quand il fut tout près du détective, dont il ne perdait aucun mouvement, brusquement, il lui plongea, dans les yeux les doigts de sa main gauche, et de la droite le désarma.

— Maintenant cria-t-il les mains en l’air ou je tire… Les menottes sur la table… le pistolet…

… Pas de gestes… Je pourrais tirer… Qui a les clefs des menottes ?

… Jetez les ici… Tendez les mains.

Les deux hommes enchaînés l’un à l’autre et réduits à l’impuissance, il téléphona au poste de taxi le plus rapproché.

— Vous direz au Chef que c’est inutile de m’envoyer chercher ce soir. Il ferait perdre le temps de ses agents. Je serai aux Quartiers généraux, demain matin avant l’ouverture de la Cour.

Quelques instants plus tard, la cloche de la conciergerie, annonça qu’une voiture attendait. Il y déposa les agents toujours ligotés, donna ordre de les conduire au poste Central de la police, rue Gosford, sauta lui-même dans un taxi et courut de ci de là éclaircir cette mystérieuse affaire.


II

LE PROCÈS


Le lendemain matin, vers neuf heures, tel qu’il l’avait promis, André Bertrand se rendit au Bureau Central de la Sûreté.

En l’apercevant, le chef de Police, homme sans instruction ni éducation aucune et qui occupait ce poste pour quelques services rendus à des politiciens et parce qu’il possédait des moyens particuliers de chantage, appuya de toutes ses forces à la sonnette d’urgence et voulut se jeter lui-même sur celui qu’il avait désespéré de capturer. Mais Bertrand lui saisissant le poignet, le força à rasseoir.

— Je viens me livrer. Je veux être traité en gentilhomme.

Avertis par la sonnette, cinq agents firent leur apparition. Ils conduisirent le prisonnier aux cellules communes, dans le soubassement, en attendant sa comparution.

Les détenus, flâneurs nocturnes, ivrognes invétérés, bandits de grand chemin s’étonnèrent de voir un personnage aussi bien mis, et d’aspect aussi imposant, partager leur sort.

Colosse d’une force extraordinaire, légendaire au collège et à l’université, et qu’il a développée par la pratique de tous les sports, surtout ceux de défense et d’attaque. André Bertrand ne passe nulle part inaperçu.

Rasée de frais, la peau blanche du visage faisait ressortir davantage le noir luisant des yeux et de la chevelure frisée à la Alexandre Dumas. Le nez fin et droit amenuisait un peu cette figure osseuse aux pommettes des joues saillantes, aux yeux creux sous l’orbite, et au menton provoquant.

Ses vêtements étaient d’une correction impeccable : redingote gris fer, pantalons pâles, bottines vernies surmontées de guêtres beiges.

Il offrait un contraste frappant avec ses compagnons de cellule.

Vers dix heures moins le quart, on le vint chercher pour sa comparution devant la Cour de Police où il devait subir ce qu’on appelle l’enquête préliminaire.

Le magistrat Lambert, les coudes sur le pupitre, appuya le menton dans le creux de sa main, et, dans cette attitude nonchalante et somnolente qui était sienne, s’apprêta à suivre les différentes phases du procès.

— « Le Roi contre Bertrand » venait de crier la voix rauque du greffier.

Les têtes se dirigèrent de côté épiant sur les traits de l’accusé l’effet de ce qui allait se dire.

Le greffier lut l’acte et posa la question :

— « Coupable ou non coupable » ?

— Non coupable.

— Désirez-vous un procès expéditif ou par jury ?

— Expéditif.

— Avez-vous des témoins à faire entendre ? demanda-t-il alors au substitut du Procureur.

Il n’y avait qu’un seul témoin à charge : Donald Ferguson. Les autres avaient négligé ou refusé de se présenter devant le tribunal.

Ferguson avait entendu dire par quelqu’un, un nommé Flibotte qu’André Bertrand était à la tête d’une vaste conspiration dont le but inavoué était de faire main-basse sur les dépôts d’argent dans les banques, et de s’emparer de l’administration des chemins de fer d’État.

L’avocat de Bertrand se leva pour le contre interroger. Mais avant même qu’il eut parlé, un avocat, dans l’audience se leva, qui n’était pas intéressé dans la cause, et s’adressant au juge :

— Votre honneur, je n’accepterais pas le témoignage de cet homme, même sous serment.

Un autre à son tour se leva qui fit la même remarque puis un troisième.

— C’est bien, y a-t-il d’autres témoins.

— Flibotte, appela le greffier.

— Flibotte, répéta l’huissier de sa voix pâteuse.

Flibotte ne parût pas.

— Dufort.

— Dufort.

Pas plus que Flibotte, ce dernier ne répondit à l’appel de son nom.

Le substitut du Procureur se leva.

— Je dois déclarer à la Cour que vu l’absence de ces deux témoins je n’ai aucune preuve contre l’accusé.

Je demande donc sa mise en liberté et le renvoi de la plainte.


III

CHERCHEZ LA FEMME


« Dans toutes les catastrophes, dit la Sagesse des Nations cherchez la femme ». C’est ce que se dit André Bertrand dès qu’il eut franchi l’enceinte du tribunal.

Ayant lu dans sa jeune enfance quelques récits de Conan Doyle où se trouvent magnifiés les exploits de Sherlock Holmes, il en avait conclu que, pour déchiffrer des problèmes de prime-abord inextricables, la méthode déductive est la plus infaillible.

La visite des détectives, chez lui, la veille, l’avait surpris et intrigué.

Comment ? par qui ? avait-on pu découvrir ses menées secrètes ?

C’est ce qu’il s’agissait de connaître pour sortir du filet que la police avait étendu autour de lui. Il lui fallait, du moins pour quelques heures, avoir ses coudées franches et sa pleine liberté d’action.

Grâce à son merveilleux sang-froid, il avait réussi par l’interversion des rôles, c’est-à-dire par la capture de ceux qui le venait capturer, à briser la première maille.

Les détectives expédiés à destination, il se rendit chez l’un de ses principaux lieutenants, Mtre. Boivin. Il lui conta l’affaire, comme quoi on l’avait trahi, que demain il serait traîné devant les tribunaux.

— Tout ce que j’ai pu savoir jusqu’ici c’est que Donald Ferguson a déposé contre moi. Mais qui l’a renseigné ? Boivin ne savait pas. Il lui demanda alors de faire renvoyer la plainte par n’importe quels moyens, sauta dans un taxi et se fit conduire chez différents adeptes de la société dont il était le chef.

Il apprit finalement que souvent Flibotte s’était trouvé en compagnie de Ferguson, que, depuis quelques jours sa conduite paraissait louche ainsi que celle de Dufort.

Il vit à les faire disparaître de Montréal, pour un temps indéterminé, prit une chambre pour la nuit dans le premier hôtel qu’il trouva sur sa route, et dormit profondément, sans aucune inquiétude sur l’issue de son procès.

On l’a vendu à Ferguson.

Pourquoi ce dernier a-t-il acheté le droit de le dénoncer aux Autorités Compétentes.

Oui ! Pourquoi ?

Après avoir pesé les différents motifs d’une telle action il en vint à la conclusion qu’au fond de toute l’affaire se trouvait une femme.

Dans ce temps-là, au théâtre Renaissance, bâti depuis six mois à peine, rue Sherbrooke, jouait une troupe d’artistes de grande renommée, engagés à prix d’or par un mécène et provenant des meilleurs théâtres de France.

La grande vedette féminine, Yvette Gernal, était une personne d’une rare beauté dans toute la fleur de sa jeunesse — 28 ans — et que Bertrand avait connue lors d’un dîner, les premiers temps de son arrivée au pays.

L’artiste, dès le début, s’était sentie attirée vers cet homme dont la personnalité constituait un singulier mélange de force et de raffinement. L’éclat des yeux noirs et le timbre métallique de la voix chaude comme un airain qu’on bat, l’avaient séduite.

Bertrand était resté sourd aux avances de la comédienne.

Pourquoi ? C’est ce que de nombreuses gens se demandaient, qui enviaient son sort.

Yvette Gernal était très répandue. Mais jusqu’ici personne ne pouvait se vanter d’en avoir obtenu la moindre faveur.

Elle n’avait d’attention que pour André et n’aimait que lui. Sans retour.

S’il se laissait aller à la visiter, s’il se permettait de l’inviter à dîner, c’était plutôt pour le plaisir d’être vu en compagnie d’une femme aussi recherchée dans les endroits où selon l’expression d’Étienne Lany « il est intéressant de voir et encore plus intéressant d’être vu ».

Mais depuis le moment où il s’était aperçu que sa présence n’était pas indifférente, bien loin de là, il avait adopté une attitude un peu distante et empreinte de froideur.

André Bertrand n’aimait pas Yvette Gernal. Il lui avait laissé entendre à plusieurs reprises.

Dernièrement, il lui signifia, d’une façon peut-être brutale, qu’il ne serait pour elle ni un mari, ni un amant. Cette entrevue, la dernière, qu’ils eurent ensemble, s’était passée une semaine avant son arrestation.

Tout l’attirail formidable de moyens que possède la femme lorsqu’elle veut attendrir, l’artiste y eut recours.

Bertrand, agacé, lui répondit :

— Mademoiselle, gardez vos effets pour la galerie. Vous n’êtes pas sur la scène.

Elle le toisa et, dédaigneuse à son tour, ce fut entre ses dents qu’elle siffla :

— Imbécile que vous êtes ! Comme je vous déteste ! Paysan… Je vous ferai payer ces humiliations.

— À vos ordres, sourit-il.

Et il se retira.

En se rappelant tous ces détails, André n’eut aucun doute sur la source de ses ennuis. Ferguson était l’instrument dont elle se servait pour le frapper.

Fier de sa découverte, il se rendit à l’appartement de l’artiste, rue de l’Université. Il était environ onze heures et demie.

Il supposait qu’à cette heure, elle serait chez elle, la répétition du matin étant d’habitude terminée.

Il pénétra dans une pièce bizarre, encombrée de coussins aux couleurs les plus criardes, jetés pêle-mêle, à terre, sur les chaises, sur les divans.

Aux murs recouverts de nattes japonaises, des dessins, couraient de dragons fantastiques. Au milieu de la chambre, jurant avec le reste du décor, un secrétaire Empire, en ébène, incrusté d’or. Çà et là, sur les guéridons et les tables, des livres, des revues et des journaux.

Ce fut Yvette qui le reçut. Le croissant harmonieux de ses sourcils s’écarquilla sous la surprise de cette visite.

— André.

— Lui-même… À moins que ce ne soit son ombre. Vous ne vous attendiez pas à me voir ici ce matin n’est-ce pas ?… Vous tenez parole Yvette. Je vous en félicite.

Vous êtes une femme de tête… Vous irez loin… Ah ! vous avez cru, comme cela, qu’on viendrait à bout de moi… tout de suite… du premier coup… que je me laisserais emprisonner, que je compromettrais mon œuvre parce qu’il aura plu à une femme d’être amoureuse de moi, qu’il m’aura plu de n’être pas amoureux d’elle.

— André !

— Vous ne niez pas, vous n’essayez pas de nier que c’est vous, vous seule, qui êtes la cause de mon arrestation, que vous vous êtes servi pour cela d’une des nombreuses marionnettes que vous faites jouer à votre guise. Je vois très bien la scène d’ici : Ferguson vous suppliant de l’écouter, d’être moins insensible, d’agréer, avec les bijoux qu’il vous envoie, son cœur qu’il vous a donné, et vous, saisissant le moyen de vous venger, profitez de son emballement pour le lancer contre moi. Je ne lui en veux pas. C’est naturel à un amoureux transi d’être l’instrument de la Dulcinée qu’on adore.

Pour vous faire plaisir il a essayé quelque traquenard après avoir rencontré par un bien heureux hasard, deux traîtres dans mon entourage et les avoir achetés. Il a cru naïvement que je disparaîtrais pour un temps assez long… assez long pour vous permettre de m’oublier… et ensuite…

— André !

— Ensuite… il sera l’élu de votre cœur, celui à qui rattache une grande reconnaissance pour avoir purgé la société d’un être qu’on abhorrait ! Non je ne lui en veux pas ! Je ne vous en veux pas, non plus, je vous plains.

— André laissez moi vous expliquer !… Je souffrais tellement, tellement à cause de vous que j’ai cru vous détester…

— À quoi bon m’expliquer votre état d’âme ; il est classique… Vous avez deux larmes dans les yeux… Elles pourraient en tombant laisser un sillage sur le rose velouté de vos joues…

Yvette, continua-t-il en changeant brusquement de ton, je vous avertis de ne plus vous immiscer dans mes affaires sinon j’oublierai que vous êtes femme. Vous me comprenez n’est-ce pas, et vous me connaissez suffisamment pour savoir que je pense ce que je dis et que j’exécute ce que je propose.

Et reprenant le ton ironique de tantôt :

Mademoiselle Gernal, j’ai l’honneur de vous saluer et de vous offrir toutes mes condoléances pour l’échec que vous venez de subir. Le chagrin de me voir libre par les rues de Montréal quand je devrais être, selon vos prévisions, derrière les grillages d’une cellule à Bordeaux…

— Vous êtes odieux !… Allez-vous en ! Je ne veux plus vous voir… Sortez.

— Voilà précisément ce que je me proposais de faire.

Au revoir, Mademoiselle… Mes regrets à Monsieur Ferguson.


IV

« LA GRANDE PITIÉ DU ROYAUME »


De plus en plus, un ministère autocrate serrait sur le corps de la Nation l’écrou de son despotisme.

Depuis six ans, le même groupe d’hommes était au pouvoir.

Leurs adversaires, aux élections dernières, écrasés par l’argent et les forces organisées, avaient échoué lamentablement.

André Bertrand, lui-même, l’orateur puissant, n’avait pu malgré son éloquence et sa popularité, ramasser les votes nécessaires pour sauver son dépôt. Le comté Laurier-Outremont l’avait remercié des services qu’il offrait.

Découragé par un insuccès qu’il n’avait pas prévu si désastreux, il se retira de la vie publique et vécut près d’une année, dans une réclusion totale sur ses terres de Sainte-Geneviève. Là il dirigeait ses exploitations agricoles et consacrait ses loisirs à l’étude de l’histoire politique de son pays.

Cependant, de plus en plus onéreuses, des taxes nouvelles ployaient de plus en plus l’épaule des contribuables. Le favoritisme battit son plein. L’étatisation des chemins de fer, le contrôle des liqueurs, du tabac, et des télégraphes qui aurait pu apporter au Trésor des revenus suffisants à combler le déficit du gouvernement, offraient le spectacle d’une incompétence pitoyable, dans leur administration.

Le premier ministre, franc-maçon notoire et impérialiste convaincu venait d’édicter une loi obligeant tous les hommes de 21 à 40 ans d’être à la merci de l’Angleterre chaque fois qu’elle en aurait besoin pour ses guerres d’expansion coloniale, et, tous les ans, sous la forme d’un cadeau de $60.000.000 pour l’entretien de la marine britannique, on drainait vers la métropole les épargnes canadiennes.

Malgré les protestations qui s’élevèrent d’un peu partout, la députation, même celle de Québec, se laissa conduire comme un troupeau. L’une après l’autre les lois uniques furent adoptées.

Bertrand sortit de nouveau de sa retraite, et devint le chef du mouvement de réaction.

Le ministère riposta que les « maudits papistes de Québec » ne lui indiqueraient pas sa ligne de conduite.

En guise de représailles il fit bannir les droits de la langue française dans les provinces anglaises. Un arrêté en conseil proclama que, dorénavant, dans les provinces où la majorité serait de langue anglaise, cette seule langue aurait droit de cité et serait officielle.

La lutte commencée sur le terrain politique dégénéra en lutte de race et de religion.

Écœuré de l’attitude des députés québecquois, pour la plupart hommes liges des gros bonnets du parti radical, et qu’on avait imposés au peuple à l’aide de conventions « paquetées » d’avance selon le jargon politique, Bertrand abandonna subitement la lutte active, du moins en apparence.

Il décida de combattre l’organisation de ses ennemis politiques par une autre organisation encore plus formidable. C’est alors qu’il fonda la Société dont il est le chef et dont les ramifications s’étendent dans chacune des villes et chacun des villages de la province. Rien n’y doit transpirer des délibérations. Les membres sont tenus au secret le plus absolu.

Les efforts au début se concentrèrent à recruter des membres, à les endoctriner, à les convaincre de la grandeur de la cause, pour qu’au jour de l’action, rien ne puisse refroidir leur enthousiasme.


Avec la fièvre qui régnait dans la capitale on s’attendait à des élections imminentes. Les nationaux se préparaient. Aux dernières assemblées les chefs avaient discuté et adopté un plan de campagne. C’est à cette occasion que certains affiliés proposèrent le coup de force, la main mise sur les dépôts en banque et sur l’administration des chemins de fer de l’État. Ce projet tomba à l’eau devant l’opposition d’André Bertrand, qui n’en fut pas moins accusé de conspirer dans ce but.

Enfin le 18 mars 19… le parlement fut saisi d’un nouveau projet de loi : l’imposition d’une taxe spéciale aux communautés religieuses dont les propriétés jusqu’alors avaient joui du privilège de main-morte.

Quelques députés protestèrent. Quelques-uns approchés à temps ravalèrent leurs discours.

Dans le Québec, le plus grand calme ne cessa de régner. Calme apparent qui recelait de lourdes colères.

Les nationaux voulaient donner le change aux gouvernants en leur faisant croire que la province se désintéressait d’une question pourtant si vitale.

Un caucus ministériel réunit à Ottawa les chefs du parti radical. Ils décidèrent après mûres délibérations d’en appeler au peuple.

De la sorte ils déchargeaient leur responsabilité sur le dos de l’Électorat.

Assurés du succès dans les provinces anglaises de l’Ouest et de l’Ontario, ils mettraient une fois de plus dans Québec la puissante machine radicale en branle.

Pour mieux embrouiller les cartes le ministre des finances annonça un autre projet de loi portant sur le terrain fiscal : un traité de réciprocité avec les États-Unis.

Les électeurs cultivaient encore la mémoire d’un politicien très versatile, partisan du libre échange, disparu depuis quelque vingt ans mais dont le souvenir constituait une légende, presqu’une religion.

Ce politicien par une adresse machiavélique, avait su, tout en sacrifiant plusieurs des droits de ses compatriotes, se créer une popularité unique dans les annales politiques. En exploitant le nom de Sir George Pelland, on réussira une fois encore à escamoter l’élection, et, MacEachran, le premier ministre aura, derechef, le champ libre devant lui. Le 22 mars le gouverneur général prononça la dissolution des Chambres.

La tourmente électorale commençait.


V

VOX POPULI


On aurait cru revivre les triomphes de Papineau. L’enthousiasme des beaux jours du nationalisme était revenu.

Comme la jeunesse d’alors, celle d’aujourd’hui éprouvait un sursaut d’orgueil à découvrir l’homme des circonstances, celui, qui, à une époque critique, incarne en lui les aspirations et les idéaux de la patrie.

La vaste salle du Monument National était comble dès avant huit heures. Dans les galeries les étudiants venus en groupe égayaient par des chansons, l’attente des discours.

Dans les loges, de jeunes femmes, le corsage frémissant, attendaient la minute où le verbe de l’orateur irait remuer en elles, les émotions qu’elles cherchaient.

Vers huit heures et demie, André Bertrand parut. Une acclamation le salua.

Quand il se leva pour parler après le discours du président, ce fut dans l’enceinte du Monument un tumulte ahurissant. Spontanément la foule se leva pendant que des battements de mains et de pieds, des « hourras » et des « bravos » ébranlèrent les murs comme un roulement prolongé de tonnerre.

Pâle, les deux mains appuyées à la table, l’orateur, les lèvres frissonnantes, les narines dilatées, goûtait la volupté âcre de cette ovation. Une pensée lui monta au cerveau que cette foule, dans un instant, n’aurait plus d’autre âme que la sienne, qu’il la tenait à sa merci, et qu’il lui communiquait, dès avant même que d’ouvrir la bouche, un peu de la fièvre qui le brûlait.

Le silence rétabli, André Bertrand quitta la table et s’avança au bord, tout au bord de l’estrade. Les genoux lui claquaient et sa gorge se serrait comme chaque fois qu’il avait à parler en public.

Hésitant, bafouillant, d’une voix basse, il commença son discours. L’auditoire ne devint plus qu’une seule personne morale, attentive, retenant son souffle, pour ne rien perdre de ce qu’il disait.

L’orateur continua quelques instants du même ton indécis. Puis, tout à coup, reprenant l’emprise sur ses nerfs, sans transition aucune, d’une voix sifflante comme la lanière d’un fouet qu’on fait claquer, il entra immédiatement dans le corps de son sujet : Les mots se succédaient, froids, métalliques, durs. Ils allaient au loin frappant comme d’innombrables lames d’acier qu’une armée invisible aurait lancées.

— « Que peut-on faire de cette colonie ? Un réservoir de sang comme Rome antique de ses provinces. Dans les veines anémiées de l’organisme impérial, on versera, rouge, vif, généreux, le sang canadien. Que veut-on faire de vos deniers amassés péniblement ? Des balles, des boulets, des obus, qui iront semer la mort au loin, chez des peuples dont le crime unique est de vouloir vivre libre sous le soleil libre. Que veut-on faire de vos fils ? Des masses de chairs pantelantes derrière lesquelles s’abriteront les britanniques ; de la chair pour jeter à la gueule de l’ambition anglaise… »

Et, dur, haineux, des éclairs dans le regard, les lèvres tordues, il allait, arpentant l’estrade, dardant ses gestes vers les loges et le balcon.

Le procès des mesures gouvernementales iniques se poursuivait. Il flétrit les idées impérialistes hypocritement nourries par les radicaux ; il dénonça l’incompétence des hauts fonctionnaires.

Et l’auditoire, ne pensant plus, se laissait guider par la fantaisie de l’orateur.

Quand il eut fini de raconter ce qui se passait à Ottawa et qu’il eut communiqué, en l’extravasant, la haine qu’il nourrissait envers ceux, qui, chaque jour, souffletaient la Patrie, il aborda les grandes lignes de son programme politique. Froidement, il discuta la théorie du libre-échange, s’appuyant, pour illustrer ces dires sur les auteurs autorisés de la science économique. Il cita Vilfredo Pareto, Frédéric Bastiat, Leroy Beaulieu, Gide, et fit, en terminant, une incursion dans l’œuvre de Stuart Mill. Il en conclut que le Libre-Échange était contraire aux intérêts du Québec trop faible pour lutter contre son puissant voisin. Après s’être reposée quelques secondes, la voix, tout à l’heure dure et saccadée, prit des inflexions plus douces, plus pathétiques. Elle s’enflait, sonore, emplissant tout le vaisseau. Les accents empoignants faisaient place à une envolée débordante de lyrisme. C’était quelque chose de puissant, une vague d’harmonie balayant tout, telle une ouverture de Wagner.

… Et après avoir chanté l’épopée sublime des découvreurs catholiques et français ; après avoir fait revivre un passé qu’anime le souffle de la légende, tant il est glorieux, irrésistiblement ; après avoir fait le relevé de ce que nous devons aux preux et aux martyrs dont le sang a été la semence de vie d’un peuple : Champlain, Iberville, Lasalle, La Verendrye, Jogues, Marquette, Brébœuf ; après s’être incliné devant eux, tous ceux à qui la patrie canadienne doit d’être ce qu’elle est, Bertrand se tut. Ce fut une minute de silence inexprimable, ou trois mille personnes, le cœur battant à l’unisson, attendaient ce que cet homme allait dire ?

Il fit le tour de l’estrade, promenant son regard aigu du parterre au balcon, de l’orchestre aux loges.

— « Permettrons-nous, s’écria-t-il, que l’on plonge au sein de la religion qui est nôtre le poignard du fanatisme ? Permettrons-nous qu’en quelque coin du pays, l’on arrache de force, sur la bouche de nos compatriotes, les mots du parler ancestral ? Permettrons-nous que l’on sape les fondements de notre nationalité, pour que, un jour, sur le cadavre de ce qui fut la race Canadienne, l’on chante, en guise de Requiem, le Rule Britannia ?… »

Une clameur s’éleva qui couvrit la voix de l’orateur — « Non ! Non !… Vive Bertrand ! À bas MacEachran !… Mort au tyran !… Mort aux traîtres !… »

Ces cris se croisaient dans la salle ; ils allaient, venaient, bondissaient. La foule affolée était haletante. Les femmes, séduites par cette conviction servie par une voix riche comme l’or, tenaient leurs yeux rivés sur le politicien, fascinées qu’elles étaient.

Et lui, continua. Dressé sur la pointe des pieds, la tête renversée, les mains nerveuses, tendues, vibrantes, la figure exsangue, les yeux clos repliés sur une vision intérieure, il oublia soudain où il se trouvait. La conviction parla seule en lui. Il était grisé de ses principes, dans une ivresse qui le faisait planer au-dessus de la réalité, dans le monde diaphane des idées.

— « Le patrimoine que nos pères ont légué, gardons-le au prix des sacrifices les plus douloureux. C’est un patrimoine de liberté pour la sauvegarde duquel ceux de 37 se sont battus ; c’est un patrimoine de liberté pour la sauvegarde duquel des carcasses, au bout d’une corde, se sont balancées après le sacrifice ultime de la vie. Nous avons le devoir, et le devoir le plus impérieux d’empêcher que s’écroule l’œuvre amoncelée de 300 ans de labeurs, de combats, de sang versé. Périssent les partis politiques, périssent les attaches aux hommes, périsse le culte de George Pelland, pourvu que vive la Patrie, la Patrie libre, des citoyens libres. Que monte en vous la voix des disparus, et l’écoutant vous résisterez jusqu’au bout pour empêcher que s’émiette, emporté au vent de l’indifférence, un passé héroïque. Ah ! le patrimoine que nos pères ont légué, gardons-le au prix de tous les sacrifices, gardons-le au prix même de…

L’orateur s’arrêta soudain, et, revenant à la réalité, le poing crispé s’abattant devant lui, ce fut entre ses dents qu’il murmura :

— « Gardons-le quand même ».

Électrisée, la foule, subitement, se dressa. Les mains, les mouchoirs, s’agitèrent dans l’air. C’était pour l’orateur comme l’apothéose de sa gloire. Des acclamations, des hurlements de frénésie, soulignèrent ses paroles. Un enthousiasme fou agitait toutes ces âmes. Elles riaient enfiévrées. Un homme avait dominé tous ces êtres divers, les confondant en une seule pensée identique.

Et ce fut au milieu de ce délire que se termina l’assemblée.


VI

LA TOURMENTE ÉLECTORALE


Ainsi engagée, la lutte promettait aux nationaux une issue plus réconfortante qu’aux élections dernières.

Rue Notre-Dame, près de la Côte Saint-Lambert, en plein centre de la ville, ils avaient installé les quartiers généraux de l’organisation. Maître Boivin, l’ami intime de Bertrand, en avait pris charge.

Ancien lieutenant-colonel dans un régiment de la milice locale, — il n’avait résigné que depuis six mois — Eusèbe Boivin conduisait la campagne militairement.

Dans son bureau, une immense carte murale représentait les divers comtés de la province, et lui permettait d’un simple coup d’œil, de se rendre compte des activités générales. À côté du bureau de Boivin se trouvait la chambre des télégraphistes et des téléphonistes qui se tenaient en communications constantes avec le dehors.

Tous les soirs le rapport était affiché : contrôle des listes, résultat des assemblées, votes probables. Voisin de ces bureaux, le comité des orateurs et celui des cabaleurs.

C’est là que Charles Picard distribuait la besogne pour la soirée ou la journée du lendemain, selon qu’une place faiblissait ou se fortifiait, il envoyait tel ou tel orateur, tel ou tel cabaleur. Un comité de publicité voyait à la rédaction, l’impression ou la distribution de circulaires ou de pamphlets ainsi que des communiqués aux journaux.

Dans la vaste salle du centre, servant d’antichambre aux divers bureaux groupés tout autour, quelque centaines de personnes, partisans, curieux ou flâneurs, discutaient les questions du jour.

En voyant entrer le Chef, arrivant d’un voyage à Québec, plusieurs allèrent lui serrer la main et le féliciter de son discours de mardi. Bertrand fit le tour des groupes, prodiguant avec les poignées de main, les mots d’encouragement.

Il pénétra dans le bureau de Boivin. Celui-ci était seul. Il était debout et posait de minuscules jalons sur la carte murale.

— Bonjour Bertrand, bon voyage, dit-il, en abandonnant son travail.

— Excellent ! Qu’est-ce que tu organises sur la carte ?

— Une série d’assemblées pour après demain. C’est la nomination. Nous tiendrons une assemblée dans chaque comté. C’est de la cabale qui s’adresse à des milliers de personnes à la fois. Ça prépare le terrain. Ensuite, j’envoie deux hommes par village faire la tournée des voteurs, avec instructions pour l’assemblée contradictoire qui suit la nomination. Imagine l’effet moral lorsqu’on apprendra que par toute la province les candidats du gouvernement peuvent à peine se faire entendre, tandis que partout, les Nationaux sont acclamés… Quelles nouvelles à Québec ?

— Nous gagnons du terrain. Lessard remporte. Québec — est le château fort des radicaux. Le ministre des postes Stephen Bergeron se fait battre dans Montmorency-Charlevoix… J’ai entendu dire qu’à la nomination, j’aurai deux « honorables » pour me donner la réplique et du fil à retordre.

— Vas-tu parler seul ?

— Qu’en penses-tu ?

— Il serait préférable d’amener quelqu’un avec toi : Albert Gingras par exemple… Tu le feras parler le premier… Il est un peu violent mais ça ne fait rien.


Tel que prévu, le lundi suivant, Ernest Guindon, le candidat radical, était accompagné du sénateur Joseph Savard et du solliciteur général, Sir Vincent Gaudry.

Les électeurs encombraient la salle du marché St-Jacques, et au dehors, dans l’espace libre où d’ordinaire stationnent les voitures, face à la rue Ontario, une foule énorme se pressait qui réclamait à grands cris l’assemblée en plein air.

À deux heures précises l’officier rapporteur proclama le nom des candidats en présence. Comme, dans l’arène, font les boxeurs avant de se ruer de coups, ils se serrèrent la main. D’un commun accord, ils décidèrent de parler au dehors. Ernest Guindon fut le premier orateur. Il se garda bien de parler politique et raconta à ses auditeurs comme quoi il s’intéressait aux œuvres de son comté, souscrivant largement chaque fois que l’occasion s’en présentait et ne négligeant d’assister à aucune tombola, ni fête publique. Il y a des gens qui s’imaginent que c’est là le devoir d’un homme public et qu’un politique a rempli sa mission lorsqu’il s’est montré un peu partout, là où il y a des électeurs et qu’il a prodigué un peu d’argent et plus de belles paroles.

Il y eut à Montréal il y a quelques décades un maire dont l’unique fonction a consisté à parader dans les congrès et les fêtes. Ernest Guindon appartenait à cette catégorie.

Autour de lui ses partisans étaient groupés. Ils saluèrent ses paroles par des acclamations, et crièrent, après son discours, de toute la force de leurs poumons et d’une conviction que l’alcool avait augmentée :

— « C’est Guindon qu’il nous faut ! »

La claque fit son devoir et lorsqu’Albert Gingras, un jeune avocat, se leva pour appuyer la candidature du National, il fut accueilli par des huées et des imitations de cris d’animaux.

Il parvint toutefois, grâce à l’appui du président, à débiter son discours. Contre son habitude, il ne fut pas trop violent, se contentant d’insinuations malignes, qui blessaient, comme de traîtresses piqûres d’aiguille. Pendant ce temps, Sir Vincent Gaudry qui avait des raisons personnelles pour détester son adversaire, — dans une élection précédente celui-ci avait dévoilé la part prise par le Solliciteur dans le scandale des vingt millions (octroi de contrats pour la marine de guerre) — regardait André Bertrand et lui ricanait au nez, narquoisement.

Sir Vincent Gaudry était un homme d’une popularité et d’une puissance hors de doute. Son talent de démagogue, son physique agréable et de prime abord sympathique, sa grande connaissance du cœur humain, et sa psychologie des foules, en avaient fait depuis longtemps le chef des radicaux dans le Québec avec succession probable à la tête du parti quand MacEachran disparaîtrait. Bien que directeur de plusieurs gros établissements financiers, il ne manquait aucune occasion de soulever les passions populaires, de soulever chez les masses des appétits de lucre en faisant miroiter, grâce à la sage administration de son parti, une prospérité future irréalisable.

Sir Vincent Gaudry avait cinquante ans tout au plus et qui n’y paraissait guère. Vêtu avec recherche, voire même avec raffinement, souple et agile, il avait la tournure et la démarche d’un jeune homme. Il portait beau : une tête apollonnienne qu’il renversait en arrière dans les moments de grande éloquence, une figure vermeille, une taille que l’embonpoint n’avait pas épaissi.

Prototype de l’opportuniste et de l’arriviste, il avait, au plus haut degré, le don de la popularité. Poli avec tous, mais d’une politesse hypocrite, il n’en conservait pas moins des manières de grand seigneur qui lui conservaient le respect et l’admiration des siens.

Quand il se leva, sa figure rayonnait. Il escomptait une revanche sur Bertrand, une revanche éclatante devant plusieurs milliers de personnes.

Les membres des clubs Saint-Georges, Levasseur et Bernier s’étaient rendus en grand nombre avec le mot d’ordre de huer son adversaire.

Maître de lui, dès la minute même qu’il prenait possession d’une tribune quelconque, il commençait presque toujours d’une voix doucereuse, lançant de petites phrases insidieuses avec un air de n’y pas toucher et qui frappaient leur bouche plus bas que la ceinture comme on dit chez le peuple.

Enhardi par les applaudissements qui saluèrent le début de son discours il devint ironique, d’une ironie mordante, cruelle. Il laissa de côté les problèmes de l’heure pour s’en prendre à celui-là même, qui incarnait, présentement, les principes adverses. Il descendit sur le terrain des personnalités.

Souriant, le chef des Nationaux, l’écoutait semblant s’amuser de ce que disait l’orateur : son démêlé récent avec la police et autres mêmes détails qu’il jugea n’être d’aucune importance.

Sir Vincent continua :

— « Ce pur, ce très pur, cet archi pur, qui se croit la mission de redresseur de torts, ne vous a jamais parlé de son aventure avec une actrice… de son collage avec une actrice.

D’une voix rauque — Bertrand cria à la face de l’orateur :

— « Vous mentez… Rétractez-vous… Sinon… »

Des voix sortirent de la foule :

— « Asseyez-vous ! Attendez votre tour » ! clamaient les partisans de Gaudry.

— « Retractez-vous, clamaient les amis de Bertrand.

Durant quelques minutes, le brouhaha menaça de dégénérer en bagarre.

Le président dit quelques mots au chef des Nationaux qui retourna à son siège.

Bien qu’ayant perdu un peu de sa belle assurance de tantôt, Sir Vincent continua sur le même sujet durant les quelques minutes qui lui restaient.

Puis… ce fut le tour d’André Bertrand d’exposer ses idées. Il avait pris le contrôle sur sa colère. Il était froid et calme. Seuls, ceux près de lui, pouvaient voir ses lèvres trembler et ses narines frémir.

D’une voix posée, il parla d’abord de choses indifférentes, pour donner le temps à l’auditoire d’oublier l’incident de tantôt.

Prudemment, avec réserve, comme un homme qui s’aventure dans une savane dont il ignore la solidité du fond, il jetait quelques coups de sonde, voulant connaître quels étaient, vis à vis lui, les sentiments de la foule. Puis, quand il vit qu’il en possédait la majorité, que les braillards étaient moins nombreux, que la force de leurs cris ne le faisait présumer, quand il eut reconnu les différents groupes de la claque, disséminés de ci de là, il parla avec plus de véhémence. De son regard perçant, il fixait les mécontents dans leurs coins. De se sentir envisagés, les intimidait un peu, et ils oubliaient d’interrompre, comme leur consigne le voulait.

Dans un éclat de voix, qui surprit comme un bruit de foudre dans un temps calme, Bertrand, le dos tourné à l’auditoire, apostropha Sir Vincent Gaudry.

— « M. le ministre, sans faiblir, ce qui prouve un degré de cynisme avancé vous avez voulu traîner dans la boue une femme honorable, laissant deviner qu’elle était ma maîtresse. M. le ministre, le fait serait vrai que je vous mépriserais pour attaquer un absent quand cet absent est une femme. Je vous méprise doublement, parce que vous êtes un menteur… un lâche menteur… et que vous le savez ».

Saisissant le Solliciteur Général, par les basques de son habit, il le força à se lever.

— Maintenant, continua-t-il, vous allez laver l’honneur de cette femme sur qui vous avez bavé…

Sir Vincent fit signe qu’il allait parler.

Les cris s’apaisèrent.

— Messieurs…

« Vive Gaudry » cria quelqu’un.

— Messieurs… Je maintiens ce que j’ai dit…

Bertrand s’appuya d’une main à la tribune improvisée. C’était une petite table d’à peine deux pieds de diamètre.

— Silence ! rugit-il plutôt qu’il ne cria.

La foule se tut, surprise.

Il était pâle.

Il avait les yeux injectés de sang.

— Messieurs, je ne suis pas venu ici pour insulter qui que ce soit, ni me faire insulter. J’étais venu discuter de politique. Mes adversaires, redoutant de porter la question sur ce terrain ont préféré faire d’odieuses calomnies… Je n’ai pas l’habitude de la galanterie mais je ne puis, sachant que les allégués sont faux, laisser abîmer l’honneur d’une femme. M. Gaudry va retracter ici…

— Qu’est-ce que tu vas faire ? crie un auditeur aviné et qui se tenait au premier rang.

— Nous verrons… M. Gaudry je vous somme de vous rétracter… Faites-le de bonne grâce.

Le ministre devint rouge, blanc, jaune, puis finalement vert. Mais il ne broncha pas…

Une lueur mauvaise dans le regard, la gorge haletante, Bertrand s’avança vers lui.

L’homme aviné monta sur l’estrade.

— Y rétractera pas, dit-il en montrant le poing. Furieux, André le prit par le cou et l’endroit du corps humain qui sert de coussin, le balança à bout de bras et le jeta dans la foule.

La bagarre commença.

Quelques personnes envahirent l’estrade et s’approchèrent de l’orateur à qui ils voulaient faire un mauvais parti.

Celui-ci saisit la table qu’il brisa contre le mur de briques, et se servant de l’une des pattes en guise de gourdin, il tint les assaillants à distance.

Les coups pleuvaient ; son bâton avec un bruit sinistre s’abattait sur les têtes, pendant qu’en bas, en une ruée où partisans et adversaires se confondaient, des gueules saignaient, des yeux noircissaient.

Profitant du tumulte, Sir Vincent Gaudry s’était esquivé.

Le président, à plusieurs reprises, enflant ses poumons, essaya de dominer la clameur.

Rien n’y fit.

Une rage de se battre était dans l’assemblée. Organisés, les membres des clubs radicaux, se tenaient, en autant que possible, par petits groupes. Sur l’estrade, des occupants de tantôt, il ne restait plus qu’André Bertrand. Accoudé au mur de briques il défendait ses positions.

Le nombre des assaillants grandissait.

L’un deux réussit à mettre la main sur l’arme improvisée, un coup de poing appliqué en pleine figure, le fit s’écraser la mâchoire fracassée.


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


Montant la rue Ahmerst, une troupe de gens armés de bâtons, et que guidait Albert Gingras, fit soudain irruption.

— Vive Bertrand ! Laissez-le parler criaient-ils, s’apprêtant à entrer dans la mêlée. Et ils soulignaient par des gestes menaçants la fermeté de leurs avis.

L’estrade s’évacua.

On dut transporter deux des combattants à la pharmacie du coin.

D’autres s’y acheminèrent la tête basse.

Un groupe essaya de murmurer. Les nouveaux arrivants le cernèrent.

— Si vous n’êtes ici que pour faire de la chicane, dit Gingras, vous faites mieux de filer… et le plus tôt.

L’orateur, debout, arrangea le nœud de sa cravate, et après avoir réparé le désordre de sa chevelure, attendit que le silence se rétablit à nouveau.

Il avait reconnu sur l’habit des nouveaux venus, le ruban symbolique.

— Nous disions… continua-t-il…

Et maître de la situation, il parla deux heures durant.

La foule, que la force séduit toujours, l’applaudissait avec frénésie.

Quand il eut fini de parler, il les avait presque tous ralliés autour de son drapeau, et des adversaires de tantôt, il avait fait des adeptes, par son attitude courageuse, contraste frappant avec la lâcheté de Sir Vincent Gaudry.


VII

UNE FEMME PASSA…


Il y avait dans l’air, ce mardi 27 mai, une douceur qui faisait la vie bonne à vivre. Dans la campagne, les arbres ornés de leurs petites feuilles, semblaient découpés dans de l’azur. De rares nuages blancs, s’étiraient capricieusement dans le ciel, comme de la fumée de cigarettes.

D’une branche à l’autre, les oiseaux roucoulaient la joie du renouveau. On entendait, dans les étables, hennir les chevaux, et mugir les vaches. Ils réclamaient, avec leur part de soleil, les pâturages déjà verts.

Sur le coteau, dans la pièce qui longe la montée Saint-Charles, en haut du village de Sainte-Geneviève, Eugène labourait.

Comme des vagues brunes, devant la proue d’un navire, les sillons s’ouvraient devant le soc de la charrue. Arrachés à leurs retraites des vers gras et luisants, s’étalaient au soleil.

— « Hue Corbeau !… Dia… Bijou ! » criait Eugène… et il allait, serrant fortement les manchons dans ses grosses mains calleuses, les cordeaux passés autour du cou. Les sillons s’ajoutaient aux sillons, les planches aux planches.

Plus loin, dans la pièce voisine, un bonhomme d’une soixantaine d’années, le père Lavoie, droit et solennel sur son siège de fer, comme un empereur dans son char romain, conduisait Bayard et Tom, les deux percherons gris, attelés à la herse à disques. Il travaillait une vieille prairie, retournée l’automne d’avant. Plus loin encore, dans l’intérieur des terres, d’autres labouraient, d’autres hersaient, d’autres épaillaient les engrais.

Tous, ils accomplissaient leur besogne consciencieusement. Les chansons du printemps qui venaient de partout berçaient leurs oreilles, et leurs narines, respiraient les senteurs des lilas frais éclos et des arbres en fleurs.

De la terre fraîchement remuée et des fumiers dorés et rouges, étendus en tas, çà et là, une buée tiède montait.

Midi sonna. Dans la cour, et dans les bâtiments, l’on entendit plus que les piaffements des chevaux, le son de ferraille des instruments qu’on découple, les cris des hommes, l’aboiement des chiens, et parfois, net comme un appel de clairon, le cocorico des coqs.

Dans la maison du père Lavoie, les hommes entrèrent s’asseoir autour de la table longue recouverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs.

Une odeur de soupe aux pois et de lard chaud, séjournait dans la pièce qui flattait leurs narines.

— Bonjour les gars, lança un nouveau venu comme ils commençaient de manger. L’ouvrage avance ?

Ils répondirent presque tous ensemble que les travaux allaient bien, qu’ils s’opéraient dans des conditions favorables et que pour peu que la belle température continue… etc.

— Et vous, père Lavoie, achevez-vous de disquer votre champ ?

— Oui, Msieu Bertrand. Y sera pas tard après-midi, que je vas avoir fini.

— Tant mieux. Henri vous a dit quoi faire ensuite.

— Oui. Y voudrait que j’fasse la herse à dents sur la pièce du Bord de l’Eau.

— Eh bien ! bon appétit les gars.

— Merci ! Merci bien ! Msieu.

André Bertrand, fils unique et orphelin depuis sa dix-huitième année, avait hérité de son père, de deux d’entre les plus belles terres de Sainte-Geneviève. Elles étaient situées aux trois fourches de chemin dans le haut du village ; l’une longeait la montée Saint-Charles, l’autre s’étendait chaque côté de la route qui conduit à Senneville, le long de la Rivière.

Par des achats successifs, il avait enrichi le patrimoine et maintenant il possédait un domaine de 600 acres de belles terres arables où le mil et le trèfle poussaient drus et forts, et où l’avoine, l’orge et le blé, lorsque venait août, faisaient songer à une mer placide dont on aurait blondi les eaux.

La maison d’habitation, une vieille maison de pierre, aux murs épais, de deux pieds, était sise sur le bord de l’eau presqu’en face de la montée. Des massifs de verdure l’entouraient de toutes parts. C’était comme un joyau gris dans un écrin de feuillage. André s’y rendit.

On l’y attendait pour se mettre à table : son gérant Henri Lebœuf, avec sa femme, et Maître Boivin, son ami de cœur, qui y passait quelques jours en repos, fatigué lui aussi du travail ardu de la récente élection. Sur les soixante-cinq sièges de la province, les Nationaux en avaient rapporté quarante-sept. Bertrand avait enlevé Saint-Jacques, haut la main, faisant perdre le dépôt de son adversaire. Harassé par une lutte incessante où il avait dû, comme un chef, porter la parole dans presque toutes les subdivisions électorales, il s’était retiré, dès le lendemain de la Victoire, en compagnie de Boivin, dans la retraite paisible où ils coulaient maintenant des jours calmes après la tourmente.

Le dîner qui l’attendait était l’un de ces dîners substantiels tel que nos braves canadiennes de la campagne savent en apprêter.

Le grand air avait servi d’appétit ; les propos de Boivin et de Bertrand servirent de condiments.

Comme ils en étaient au chapitre sentiment, Madame Lebœuf hasarda :

— Vous n’avez jamais songé à vous marier, Monsieur Bertrand ?

— Quelquefois. Seulement, je n’ai pas trouvé…

— Parce que vous n’avez pas cherché.

— Pardon, j’ai cherché…

— Pas beaucoup. Et quand vous trouverez, qu’est-ce que vous ferez ?

— Quand je trouverai la femme idéale ? Je ferai comme pour le reste, je la gagnerai. Mais elle n’est pas trouvée, je ne sais même pas si elle existe.

Ce que c’est que de nous et qui peut prévoir les tours que le Destin nous ménage ; André était loin de se douter que tout à l’heure, une rencontre fortuite, et dans des circonstances plutôt fâcheuses, lui ferait battre le cœur d’une façon inconnue jusqu’alors.

Après dîner, il s’installa sur la véranda. Il alluma sa pipe et tout en savourant non pas la traditionnelle demi-tasse, mais, selon son habitude, plusieurs tasses de café, il se concerta avec Boivin, sur leurs projets futurs, ce qu’il fallait faire et ne pas faire, avant et pendant la session.

Dans la montée, Eugène retournait à son travail.

La charrue couchée sur le côté les deux chevaux traversaient le chemin, pendant que lui-même ouvrait la barrière.

Un ronflement de moteur, un craquement de bois. Les chevaux se cabrent, prennent le mors aux dents, et s’engagent, au galop, dans les champs.

Le soc de la charrue plante en terre.

Il déchire le sol sur la longueur de quelque cent pieds, jusqu’à ce que Corbeau et Bijou, épuisés, s’arrêtent enfin, à la voix d’Eugène.

Celui-ci contemple, piteux, les manchons que le choc de l’auto a brisés.

André Bertrand a tout aperçu : l’auto filant à toute vitesse, la collision, la charrue brisée, les chevaux emballés, et le chauffeur continuant sa route.

Indigné, il court au chemin et en bloque le passage.

L’auto a stoppé.

— Depuis quand frappe-t-on les gens, sans, au moins, s’occuper du mal qu’on a causé.

Une voix claire, une voix de jeune fille, fraîche, prenante et pure, lui répond avec une intonation de rigidité hautaine qui contraste avec le timbre de l’organe :

— Depuis qu’il me plaît à moi, de ne pas m’arrêter et de continuer mon chemin.

André Bertrand regarde. À l’arrière de la voiture, une jeune fille, indolemment assise, plonge sur lui, ses indéfinissables yeux verts.

— Je voulais arrêter, balbutie le chauffeur.

— Vous n’aviez pas à stopper. Je vous ai dit de continuer… Vous m’avez obéi… Quand aux dégâts Monsieur Bertrand, vous en ferez l’estimé et vous m’enverrez votre compte.

— Comment savez-vous qui je suis ?

Comme des notes hautes de piano, un rire fusa qui s’égrena dans l’air.

— Qui donc ne vous connait ! Mais vous êtes célèbre, tout simplement, et je bénis le Ciel pour m’avoir fait rencontrer cet être rare dont tout le monde parle. Au revoir Monsieur Bertrand. N’oubliez pas l’estimé de vos dégâts. Filez John.

L’auto démarra. Quelques instants après ce ne fut plus qu’un nuage de poussière dans la direction de Sainte-Geneviève.

Interloqué, le politicien n’avait pas bougé. Il portait en lui la vision de cette jeune fille étrange.

Il fit un geste dans la direction de l’auto, un haussement d’épaules qui signifiait : « À quoi bon » et retrouva Boivin qui l’attendait, accoudé à la clôture.

— Elle a de l’audace, la petite !

— Oui, mais quels yeux !… Et je ne sais rien d’elle. Je ne sais même pas qui elle est.

Il se mit à rire.

— Elle a une façon bien à elle d’éluder les torts… Et quelle voix !… et quels yeux !… Et puis dans le fond, je m’en moque.

Il ne s’en moquait pas tant que cela.

Cette nuit-là, il dormit mal. Il lui sembla qu’il labourait dans un champ. Devant lui, filaient des autos lancées à toute vitesse. L’une passant trop près, accrocha, du garde-boue, les manchons de sa charrue. Il vit dans la voiture une jeune fille qui le narguait et dont les yeux avaient une couleur comme il n’en avait jamais vu. Des éclats de rire pétillèrent comme des fusées qu’on lance.

Au matin, il fut heureux d’être délivré de ce cauchemar. Mais, dans la journée, souventes fois, il lui arriva de songer à l’incident de la veille. Cela lui causait une drôle de sensation de colère, de mépris de lui-même, et aussi de douceur langoureuse.

Un soir, la veille de son départ pour la ville, il siffla Milord, son chien, et partit à pieds, faire une promenade au travers des champs.

Il voulait se rendre compte de l’état des travaux, et aussi jeter le dernier regard du maître sur son domaine.

Combien de temps serait-il absent ? Il ne le savait pas. Les vacances étaient terminées et le tourbillon dans lequel il s’était jeté, l’emporterait peut-être bien loin, sans lui permettre aucun loisir. Des projets lui germaient dans le cerveau qu’il voulait voir naître et mûrir. Il se sentait prêt pour les grandes besognes, les besognes qui n’ont que deux issues : ou elles consacrent un homme, en font l’un des enfants gâtés de la Fortune en le plaçant sur les sommets, ou bien elles le brisent à tout jamais, tuant jusqu’à l’ultime réconfort : l’Espoir. Il n’y avait pas de milieu. Le succès ou l’insuccès. Le succès c’est la renommée, la gloire, l’immortalité. L’insuccès, c’est la déchéance, la ruine, la mort.

Il songeait vaguement à toutes ces choses en s’en allant par les guérêts, le long de la rivière.

Le soleil venait de se cacher pour la nuit. On entendait coasser les grenouilles éprises de vie et d’amour. Il s’arrêta.

Le chien vint gambader près de lui. Il lui caressa la tête.

En face, la rivière roulait. Elle était bleue, violette, orange et ocre, selon qu’on la regardait vers l’est ou vers l’ouest. Aux remous, on voyait des teintes d’argent. En face, sur l’Île Bizard, la Pointe à Monck, comme un museau de renard, avançait dans l’eau multicolore.

Au loin, là-bas, par delà le lac des Deux Montagnes dont l’eau calme reflétait les nuages du ciel, les uns tragiques de sang, d’autres somptueux de l’or du crépuscule, il apercevait Oka, avec le monastère gris des Trappistes et l’École d’Agriculture aux tons rouges des briques. Plus loin encore, sur la montagne, dans le vert tendre de la frondaison neuve, mais que le soir bleuissait, l’église de Saint-Joseph, avec son clocher luisant, semblait un phare céleste dominant la contrée.

André alluma sa pipe et demeura quelques instants sans songer. Son esprit s’engourdissait ; il s’alanguissait. Dans le volupté grisâtre que la brise dispersait, il aperçut deux yeux, des yeux verts, violets, glauques… Il essaya d’en préciser la couleur. Il ne peut réussir. Ces yeux lui firent oublier toute la beauté de l’heure. À son insu, l’idée s’implanta en lui que ces yeux-là étaient plus beaux que tous les paysages, même lorsque la nature, comme ce soir, s’ingénue à les orner de toute sa magie. Le rire qu’il avait entendu l’autre midi, valait à lui seul toutes les harmonies de la nuit, le bruit de cascade d’eau, les chansons de l’arbre, le roucoulement des oiseaux.

Tout à coup comme si un voile se fut déchiré, une constatation se dressa devant lui. Il aimait cette inconnue… Il essaya de résister. Tout criait sa défaite : l’impuissance, à chasser l’image qui l’obsédait, une paralysie de la volonté. Il eut un sourire triste. Le chien dut s’en apercevoir. Il regarda longuement son maître, les yeux voilés.

— Mon pauvre Milord. C’est bien vrai que je t’aime.

Son abattement tomba. Il but l’air qui goûtait le printemps et en face du couchant, il se jura qu’aucun obstacle, ne le pourrait séparer d’Elle.

Il en ignorait tout. Qui était-elle ? Son cœur était-il libre ?

Peu lui importait ! Il l’aimait ! Le reste ne comptait pas.

Un instant avait fait naître cet amour. Un instant avait suffi pour qu’il eut la conviction de sa présence en lui. Les années succéderont aux années, le temps malgré sa puissance ne pourra l’anéantir.

… Et à l’idée que des difficultés qu’il trouvait plus nombreuses de minute en minute, allaient se dresser devant lui, l’attraction sentimentale qui le portait vers l’Inconnue de son Rêve, devint plus irrésistible.


VIII

L’INTERMÈDE


Les jours ont passé depuis l’Élection, bien des jours tranquilles. À Ottawa, une session a eu lieu. MacEachran, le premier ministre, voulant mieux étudier la politique de ses nouveaux adversaires a refusé d’engager le débat sur aucune des questions brûlantes, qui, quelques mois auparavant, avaient soulevé tant de tempêtes. Il s’est contenté des affaires de routine.

La réciprocité avec les États-Unis est chose accomplie. Le marché canadien est inondé de produits étrangers qui font une concurrence acharnée à nos industries locales. L’opposition avait proposé le rejet de la loi. L’Amendement fut défait. Bertrand, à cette occasion, fit ses débuts à la Chambre et il prononça ce que les anglais appellent son « maiden speech ».

Il parla durant quatre heures entassant arguments sur arguments, sans rien changer à la situation.

Le vote pris peu après, décréta la mort pure et simple de l’amendement ; le renvoi à six mois.

Dans la galerie, parmi les auditrices qui se pressaient sur les banquettes, il crut apercevoir la jeune fille aux yeux glauques.

Absorbé par son sujet, il n’y prêta pas attention et ne s’inquiéta pas de la rechercher dans Ottawa.

D’autres semaines ont suivi, des semaines mornes. L’industrie canadienne paralysée, le chômage sévit.

Les ouvriers mécontents, retournent chaque soir, au foyer conjugal, le ventre vide, tiraillé par des fringales.

L’on se demande : — Que fait Bertrand ?

Il s’est enfermé dans un mutisme dont il ne se départ pas.

L’on crut un temps qu’il sèmerait l’esprit de révolte. Il n’en fit rien.

Puis ce fut l’hiver, un hiver rigoureux.

La misère s’appesantit sur la ville.

Une délégation de sans-travail se rendit dans la Capitale, qui rencontra les membres du Cabinet.

Ceux-ci lui rirent au nez. Ils répondirent que la loi de réciprocité en faisant baisser le coût de la vie, protégeait l’ouvrier et qu’ils avaient tort de n’être pas satisfaits.

Et l’on continua de se demander :

— Que fait Bertrand ?

Où était-il ?

On ne le voyait nulle part.

Ce qu’il faisait ? Il travaillait à son organisation. Il sentait que le moment approchait de l’action directe, voire de la violence.

Le temps n’était pas encore mûr. Le peuple n’avait pas senti suffisamment la main de fer du régime, lui meurtrir les chairs.

Les clubs fonctionnaient presque jour et nuit. Toujours il y avait des fidèles qui discutaient et s’échauffaient entre eux. Une fois au dehors ils communiquaient à leurs amis et leurs proches, l’indignation dont ils frémissaient.

Pendant qu’une partie de la population souffrait, l’autre gorgée de faveurs gouvernementales, s’amusait honteusement. Les cafés de nuit regorgeaient de monde. Le théâtre et l’opéra florissaient.

L’équilibre était rompu. L’argent au lieu d’être dispersé équitablement roulait dans les mêmes mains.

On était en janvier.

Au théâtre de la Renaissance, depuis trois semaines, une pièce d’un auteur canadien, très réaliste, et d’une brutale franchise « Les Pourceaux » faisait salle comble.

Les profiteurs y étaient décriés et cependant c’était eux qui alimentaient la caisse du théâtre.

Un soir, André Bertrand, harassé de travail, avait consenti à y accompagner un ami et sa femme. Depuis plusieurs jours il compilait des documents publics en vue de la prochaine réunion des Chambres.

Il voulait revoir Yvette Gernal que depuis longtemps il n’avait même pas entrevue.

Mêlé à la foule, il s’amusa dans le foyer, à y écouter les conversations qui précèdent le spectacle.

Il s’écœura de voir, chez certaines gens, pour qui, comme pour cet empereur romain, l’argent n’a pas d’odeur, tant de cynisme et poussé si loin.

Ce fut dans des dispositions plutôt désagréables qu’il prit place, à l’orchestre, quelques minutes avant le lever du rideau.

Un pincement au cœur lui refoula le sang aux tempes. Il n’osa en croire ses yeux. Non ce n’était pas possible !

Elle aussi, l’avait aperçu. Ses yeux glauques brillèrent. Que reflétaient-ils ?

André ne le sut deviner.

Il regarda ailleurs et tourna entre ses doigts, nerveusement, le programme qu’il tenait.

Elle !

La curiosité le fit se retourner à nouveau et tout à coup ses yeux devinrent durs.

Elle, avec cet homme !

Elle ! La fille de Sir Vincent Gaudry.

Le rideau se levait pour le premier acte. Un bruissement se fit entendre qui précédait le silence.

La scène représentait un bureau de rédaction, où trônait, assis, à son pupitre, le rédacteur d’une feuille quelconque, maître Chanteur sans probité aucune, et pour qui la fin justifiait les moyens quels qu’ils fussent. Et c’était, peu après, le défilé des politiciens tarés. Le drame se campait. Les personnages principaux y faisaient leur apparition : politiciens, financiers, journalistes.

Durant l’entracte, André sortit au dehors fumer une cigarette. Il rencontra une connaissance à lui, reporter mondain, à la Cocarde, le grand quotidien de la rue du Mont Royal.

— Belle salle et beaucoup de gens chics.

— En effet, j’y ai remarqué Sir Vincent Gaudry. Quelle est cette jeune personne qui l’accompagne.

— Vous ne la connaissez pas ? Mon cher Bertrand, vous êtes plus au courant du mouvement politique que de ce qui se passe dans la Société. Vous ne connaissiez pas Lucille Gaudry. Charmante enfant ! et, ce qui ne gâte rien, fille unique d’un père millionnaire. Elle a des soupirants plus qu’elle n’en peut recevoir en admettant qu’elle en recevrait tous les soirs.

— Ça n’y parait guère. Il manque à ses côtés du jeune premier traditionnel.

— C’est ainsi depuis le printemps dernier. On ne sait ce qui lui est arrivé. Elle traite ses amis d’une façon tellement cavalière que ceux-ci parlent d’abord de se pendre et finissent par se consoler ailleurs.

— Ah !

Les trois coups réglementaires venaient de sonner.

Bertrand retourna à son siège. Ce qui se passa sur la scène, le drame de famille empoignant où deux vies, par la cupidité insatiable du père de famille, se trouvaient sacrifiées au moloch de la finance, ne l’intéressait plus.

Yvette Gernal elle-même, malgré toute la puissance émotive de son jeu et le dramatique intense des situations où elle se débattait, le laissa indifférent. Il ne songea pas à leurs relations passées. Il portait en lui la vision du printemps dernier et à ses tympans résonnait toujours la voix claire, fluide, cristalline, qu’il avait entendue cette journée radieuse de mai.

Et se rappelant la conversation de tantôt, un sentiment d’allégresse l’envahit. Un espoir fou s’implanta en lui, que cette femme un jour… Mais non ! Ce n’est pas possible ! Lucille Gaudry !… La fille de Vincent Gaudry le politicien éhonté, qui a sacrifié sur l’autel du parti, avec ses convictions intimes, les droits de sa race !…

Le deuxième acte terminé, il demeura à son fauteuil, et répondit très vaguement aux questions de ses amis. Il était distrait et rêvait à une félicité impossible. Il s’était attendu à rencontrer bien des obstacles. Il éprouvait à la pensée de les vaincre, une volupté intérieure grande. Il s’attendait à tout. Tout… mais pas cela… lui… dans la famille de Vincent Gaudry… lui le chef du mouvement de réaction, le gendre d’un transfuge ! Non ! Cela il ne le pouvait pas. Il ne fallait même pas y songer. Un rire nerveux vite étouffé fit se retourner vers lui la femme de son ami.

— À quoi pensez-vous, M. Bertrand.

— À rien d’important ! À une histoire drôle que j’ai entendue hier.

La représentation lui devint un supplice. Il soupira après la chute du rideau et n’osa plus porter ses regards vers la loge, qui, pourtant, le fascinait. Il y réussit. Les yeux fixés devant lui, il regardait la scène, mais sans y rien voir.

Des applaudissements plus fournis indiquèrent que le dernier acte se terminait dans un cri sublime d’amour de la femme trompée, mais qui pardonnait quand même.

Les allées s’évacuèrent lentement. Ce fut comme quatre ruisseaux humains qui coulaient vers le foyer, où se trouvaient aussi les vestiaires.

Pendant qu’il attendait son chapeau, André vit passer près de lui, mais si près qu’elle le frôla presque, la jeune fille aux yeux verts. Leurs regards se rencontrèrent. Enhardi, et malgré lui, il la salua :

— Bonsoir Mademoiselle Gaudry.

Hautaine à souhait, elle le regarda et d’une voix qu’elle essaya de rendre sèche :

— Depuis quand aborde-t-on les femmes honnêtes, dans les endroits publics, sans les connaître.

Il allait pour répondre. Elle détourna la tête, et, de son port de sultane indolente, alla rejoindre son père, qui causait un peu plus loin.

Bertrand prit le parti de rire de cette aventure un peu ridicule pour lui.

Il n’était pas homme à souffrir un échec. Cet incident, piquant son amour propre, lui fit oublier toutes ses réflexions de tout à l’heure.

Ah ! Ma petite ! Je te mâterai bien, se dit-il en lui-même pendant qu’il regagnait son appartement.


IX

LE MACHINISTE


Le rapide 33 attendait le signal du conducteur. La locomotive mugissait. Elle crachait de la fumée, impatiente de s’élancer à l’assaut des rails qui fuyaient sur deux lignes noires se rétrécissant au loin.

L’ingénieur, le buste au dehors, regardait distraitement, les voyageurs s’engouffrer par les portes.

L’horloge marquait cinq heures moins une minute quand au-dessus de la foule massée sur le quai de la gare Bonaventure émergea la haute silhouette d’André Bertrand. Il était accompagné d’Eusèbe Boivin.

Un bruit rythmé de cloches résonna lourdement. Le conducteur d’un geste large de tout le bras donnait le signal du départ. Lentement les dix wagons du 33 s’ébranlèrent.

Les deux voyageurs eurent à peine le temps de sauter dans le train en marche.

Après avoir traversé le char parloir, ils s’installèrent sur l’observatoire à l’arrière et regardèrent défiler autour d’eux, des scènes et des choses que chaque tour de roue déplaçait.

Ce fut d’abord des quartiers sales de la ville que l’on traversa : des cours, des hangars, noircis par la suie. Parfois du linge étendu sur une corde, mettait une note plus gaie au milieu de cette tristesse.

Puis ce fut la gare de Saint-Henri. Le train bifurqua et quelques minutes plus tard, il s’engageait sur le pont Victoria.

La fumée des remorqueurs faisait des taches dans le ciel bleu : elle obscurcissait l’eau du Saint-Laurent.

Comme des oasis, l’Île Ronde, l’Île Sainte-Hélène, l’Île aux Millions se dressaient, orgueilleuses d’émerger ainsi du grand fleuve et de le braver. Puis, ce fut la campagne, une fois Saint-Lambert franchi. Le soleil y plongeait ses rayons obliques ; il donnait au vert printanier des teintes variées, des nuances multiples, depuis le plus tendre qui est presque jaune, jusqu’au plus foncé qui est presque brun. Le train, maintenant devant les étendues, s’acharnait à les vaincre.

Il fuyait dans un halètement joyeux, il allait, toujours plus vite, rempli d’une vie mystérieuse qu’il communiquait jusqu’à ses extrémités. Il trépidait, et de temps à autre, languit, dans un jet de vapeur, un cri prolongé, un cri de conquête exacerbé qui se répercutait dans la campagne. C’était comme un serpent gigantesque qui se glissait tantôt en ligne droite, tantôt en dessinant des courbes hardies ou gracieuses.

La casquette rabattue sur les yeux, les passagers de l’observatoire se laissaient bercer par ce cahotement, ne parlant que par monosyllabes et très peu.

— Je vais fumer une pipe de tabac, à l’intérieur, ici il y a trop d’air dit Boivin à son compagnon.

— Moi aussi, je rentre.

À l’extrémité du wagon, l’opérateur du radio, les oreilles recouvertes de minuscules cornets, écoutait de par les airs les mille voix de l’univers qui parvenaient jusqu’à lui.

— Voulez-vous prendre un message pour Québec demanda Bertrand ? Au château Frontenac… M. Riverin. « Serai Château ce soir »… Le train rentre à quelle heure ?

— Neuf heures. Nous faisons maintenant le trajet en quatre heures.

— Alors mettez : « Serai château ce soir à neuf heures et demi ». Signez A. B. Vous envoyez le message immédiatement ?

— Immédiatement.

Le jour baissait. L’ombre s’étendait sur les campagnes. Quand le convoi traversa le pont de Québec il faisait noir. On ne distinguait rien. Seul un bruit plus accentué de ferrailles indiqua que l’on passait derechef d’une rive à l’autre.

L’opérateur du radio n’avait pas menti.

À la gare l’horloge de la façade marquait neuf heures et quelques minutes quand Boivin et Bertrand s’engagèrent dans la côte du Palais.

L’air était doux et frais.

Ils jugèrent à propos de se rendre à pieds au rendez-vous. Ils prirent la rue Saint-Jean, contournèrent la rue de la Fabrique, puis la rue Buade, où dans le carré, se dressa, imposante, la Basilique incendiée jadis et qu’on a reconstruite sur un modèle identique.

Le politicien salua ce Monument de la Foi et qui garde dans ses pierres que le feu épargna, un peu du passé d’une race.

Sur la terrasse illuminée où un corps de musique jouait une valse de Strauss, les élégants et les élégantes de la Vieille Capitale s’exhibaient ainsi que leur toilettes ; les groupes allaient et venaient par deux, par trois, se croisant, s’interpellant au passage. En face, par delà le fleuve, s’échelonnait, Lévis qu’on devinait plutôt qu’on ne voyait, par l’éclat des lampadaires.


Malgré toute la griserie de l’heure, les deux hommes ne s’attardèrent pas à contempler ce spectacle unique, que seul Québec peut offrir.

Ils pénétrèrent dans l’hôtel.

À peine avaient-ils franchi le seuil de la Rotonde, qu’un homme assez âgé et possédant malgré l’âge que ses cheveux et sa moustache dévoilaient, une verdeur agile, s’avança vers eux la main tendue.


Recherché dans sa mise, autant que raffiné dans ses manières, William C. Riverin a conservé l’élégance et la souplesse de ses années de printemps. Le teint vermeil de sa peau ressort davantage, encadré par le blanc laiteux des cheveux et de la moustache. Très droit, la tête légèrement renversée en arrière, le jarret tendu, l’œil vif sous le binocle, sa démarche même a conservé quelque chose de juvénile.

— Comment allez-vous, M. Bertrand.

— Très bien… M. Boivin, mon homme de confiance et mon ami.

— Charmé M. Boivin. Vous venez griller un cigare avec moi. Nous allons causer de vos projets tout de suite, si vous le voulez bien. Je retourne à New-York cette nuit.

William C. Riverin était un financier new-yorkais dont la famille était originaire de Québec. C’est ce qui explique la désinence française de son nom. Son grand-père avait émigré à l’âge de vingt ans mû par un goût d’aventures ataviques. Il s’était amassé une petite fortune que son fils Henry avait décuplée et que le petit-fils William C. avait centuplée par des placements avantageux dans l’industrie du fer.

Il était aujourd’hui l’un des milliardaires américains les plus en vue comme l’un des plus audacieux. Il portait en lui un besoin violent d’action qui l’avait fait se lancer dans des entreprises osées dont l’issue pour peu qu’elle eut été défavorable aurait presque anéanti sa fortune. La chance l’avait favorisé.

De ses origines, il gardait une sympathie profonde pour ses anciens compatriotes et nombre de canadiens-français de New-York lui devaient des services signalés. Il avait suivi le mouvement politique de réaction qui se dessinait dans la province et nourrissait envers Bertrand rencontré antérieurement lors d’un séjour de trois semaines à Montréal, un sentiment d’estime et d’admiration d’autant plus vif, qu’il devinait chez cet homme dans la force de l’âge, des possibilités étonnantes.

Appelé à Québec pour affaires il en avait profité pour télégraphier au chef National et se ménager une entrevue avec lui.

André Bertrand s’était empressé de répondre à l’appel.

Dans l’intimité de la chambre où ils étaient tous trois, il lui fit le tableau de la situation présente et de l’angoissante perspective de ce que sera demain.

À moins d’un changement que rien ne faisait pressentir, Québec serait acculé à l’acte désespéré d’une levée de boucliers. Le politicien sentait que le moment approchait du « non serviam » des désespérés.

— Nous sommes à l’âge où nous devons nous débarrasser des tutelles. La loi qui régit les individus régit aussi les peuples. Pour ceux-ci comme pour ceux-là il y a une majorité. Nous devons exister par nous-mêmes. C’est l’aboutissement logique de toute notre vie nationale passée. Pour nous du Québec, trois alternatives se présentent : l’annexion aux États-Unis, l’indépendance de tout le pays, ou le séparatisme par une confédération de l’Est. La première solution est contraire à tous points de vue à nos intérêts ; elle signifierait pour la race l’enlisement définitif dans le grand Port Américain. Le peuple n’en veut pas. La deuxième solution est la plus plausible. Malheureusement trop d’intérêts sont ligués pour que l’Indépendance du Canada devienne une réalité. Le parti radical malgré la lutte que nous avons faite est sorti vainqueur de la dernière campagne. Nous avons bien 47 députés sur lesquels nous pouvons compter. Ils sont solides, capables de se battre et de défendre leurs positions. Mais que pouvons-nous contre une majorité servile ? Le ministère est composé de fanatiques qui nous détestent. Les nôtres qui en font partie sont des transfuges qui se servent de leur influence à notre préjudice. Nous sommes donc acculés aux grands moyens si nous voulons que justice nous soit rendue. Notre langue est persécutée, nos droits sont foulés aux pieds, notre religion est bafouée. Nous sommes des ilotes dans un pays que nos ancêtres, qui sont aussi les vôtres, ont découvert et colonisé.

— Quelles sont vos intentions ?

— Pour le moment tout est calme en apparence. Ce calme ne me dit rien de bon. Il présage d’autres représailles. Il se peut que l’on essaie de nous écraser d’avantage pour avoir raison de nous.

— Et si tel est le cas, que ferez-vous ?

— Ce que nous ferons ? Nous avons discuté la chose à fond, Boivin et moi, ces jours-ci : LE COUP D’ÉTAT.

Le vieux Riverin eut un éclair dans le regard. Le sang des soldats de la fortune qu’il portait en lui bouillonnait dans ses veines. Il envia le sort de ces deux hommes prêts à s’aventurer dans une équipée héroïque.

Il se leva et demeura quelques secondes sans parler. Sa célérité de jugement lui fit flairer dans les circonstances une chance de succès.

Une idée lui germa dans le cerveau qui réveilla sa vanité d’homme d’affaires et cette idée lui sourit d’autant plus que de prime-abord elle lui parut un peu folle.

Malgré ses cinquante-huit ans, il aimait l’action. C’est ce désir d’action qui, à certaines heures, lui faisait trouver fade sa vie de financier heureux surtout depuis que le nombre considérable de millions qu’il possédait avait atténué chez lui le désir du gain. Une belle partie allait se jouer, une partie plus excitante encore que celles qu’il avait gagnées jusqu’ici.

Y entrerait-il ?

Son instinct de joueur le fit frissonner à la pensée de beaux risques à courir.

Il se rassit et s’adressant à ses deux interlocuteurs qu’il tint sous l’ardeur de sa prunelle :

— Quels sont vos moyens de réussite ?

— Notre organisation.

— Aurez-vous des soldats pour combattre ? Aurez-vous des fidèles prêts à donner leur vie ?

— Nous en aurons.

Il se fit un silence. Le financier tira quelques bouffées de son cigare dont il renvoya la fumée lentement entre ses lèvres presque closes. De la main gauche, il caressa les pointes de sa moustache.

— Monsieur Bertrand, vous m’avez témoigné beaucoup de confiance en me faisant part de vos projets. Aurez-vous assez de confiance en moi pour m’associer à votre œuvre ?

Bertrand et Boivin se regardèrent.

— Vous voulez dire ?…

— Qu’au cas échéant, je mettrais une partie de ma fortune à votre disposition. Les meilleurs soldats sont les dollars. J’en ai des millions. Les accepteriez-vous ?…

Pour toute réponse le Chef National lui serra la main.

— Si vous réussissez, qu’entendez-vous faire ?

— Une république Laurentienne groupant l’élément Français de l’Est.

— Je serai votre banquier. J’aurai l’illusion de trouver une patrie ancienne. Est-ce l’atavisme ? Je ne sais pas. Il existe un fait indéniable. Je me sens chez nous ici. Contribuer au succès de votre cause et demeurer attaché à l’œuvre édifiée, c’est un rêve qui m’enchante. Je vous prêterai l’argent nécessaire et que vous aurez de la difficulté à trouver ailleurs, au taux minime de 6% garanti par débentures. Est-ce conclu ?

Le chasseur frappa à la porte.

— M. Riverin, votre train part dans 20 minutes.

— C’est bien ! Appelez un taxi… Et puis… vous acceptez.

— Nous acceptons.

— Quand vous aurez besoin de moi télégraphiez à New-York. Écrivez simplement : « Georges malade. Venez ». Je saurai ce que cela veut dire.

Le chasseur reparut.

— Le taxi vous attend.

Quelques heures plus tard, tandis que William C. Riverin retournait chez lui heureux d’un voyage dont les conséquences lui promettaient les émotions qui lui manquaient et qu’il recherchait, André Bertrand et Eusèbe Boivin retournaient à Montréal par le train de nuit.

La bataille prévue s’annonçait sous des auspices favorables. Il venait de trouver un appui nouveau dans la personne de cet américain qui mettait entre leurs mains le levier le plus formidable des temps modernes.


X

LE CHEF


L’énergie était la qualité dominante d’André Bertrand. Il savait vouloir. Et quand il voulait quelque chose, il savait prendre les moyens pour arriver à ses fins.

Caractère cassant et violent, il avait su se maîtriser.

Orgueilleux, il ne doutait jamais de lui-même. Ce sentiment humain, la peur, lui était inconnu. En face de l’avenir, des évènements et des hommes, il n’avait jamais eu peur.

Son physique avantageux et sa force herculéenne lui étaient un atout considérable. Crâne, ne détestant pas les aventures, il tenait à la fois du Cyrano, du Mirabeau et de Mussolini. Et ce mélange formait un singulier personnage d’une force rare.

Il possédait dans ses yeux noirs un charme étrange, et, de sa personne, il se dégageait un magnétisme naturel dont il se servait avec beaucoup d’habileté.

Il était bien le Chef désigné du grand mouvement National. La jeunesse l’idolâtrait et ses adeptes se feraient tuer pour lui, heureux d’accomplir le sacrifice. Il savait utiliser tous les dévouements parce qu’il savait en faire preuve lui-même, et, à l’occasion, payer de sa personne.

Capable des plus grands enthousiasmes, il subissait nécessairement les réactions inhérentes aux tempéraments comme le sien. Jamais il ne les laissait voir. Quand il lui arrivait des moments d’abattement, il s’enfermait chez lui, tendant sa volonté comme un arc et faisant renaître en lui-même sa confiance en l’avenir. Alors il prenait plaisir à vaincre les obstacles. Il aimait l’obstacle pour l’obstacle. Il éprouvait à les surmonter une volupté cérébrale qui le payait de tous ses efforts.


Après son entrevue avec William C. Riverin, il redoubla d’activité, intéressant à sa cause plusieurs financiers de la métropole. Plus que jamais il était décidé à l’action. Il frémissait de tout son être en songeant à la lutte prochaine.

Parfois, au milieu d’une lecture, il se surprenait à se lever tout d’une pièce pour arpenter, nerveusement, la largeur de son vivoir. Il atténuait ainsi la fièvre que certaines pensées lui causaient.

Quelques semaines seulement, le séparaient de l’heure fatale de la Grande Mêlée.

Ce soir-là, il demeura chez lui, après avoir averti le concierge qu’il ne voulait être dérangé par quiconque.

De temps à autre, il s’enfermait avec lui-même et repassait en son imagination les derniers évènements tâchant d’en dégager les faits saillants et d’en tirer les conclusions nécessaires.

Il éteignit toutes les lampes, ne laissant allumé que le foyer artificiel de la cheminée où le jeu de lumières donnait l’illusion de charbons incandescents.

Il s’étendit, dans cette quasi obscurité, sur le sofa de cuir qui garnit l’un des pans de mur de son vivoir, alluma un cigare, et fit le relevé des derniers évènements.

Après quoi il chercha à s’analyser.

Il scruta son moi, pénétra jusqu’à ses derniers retranchements, pour en dénicher les pensées secrètes.

Cet exercice mental lui était salutaire. Il lui permettait de bannir impitoyablement certains sentiments plutôt nocifs, et, par l’auto-suggestion, d’en accroître d’autres, comme l’enthousiasme et l’ardeur.

Il était un peu rêveur et sentimental.

Il conservait, de la sentimentalité, juste assez pour ne pas lui nuire et assez de rêve pour lui faire continuer d’entreprendre des choses que l’homme trop terre à terre et trop pratique n’aurait pas osé.

Tous les conquérants, comme tous les inventeurs et ceux qui ont laissé leurs noms à la postérité à la suite de grandes œuvres ont dû être des rêveurs. Sans cela, ils ne seraient pas sortis du « vulgum pecus » pour lancer en plein essor, vers les sommets.

La richesse de son tempérament le portait au rêve.

Il s’y abandonnait parfois.

C’était une accalmie dans le tourbillon de sa vie.

Il rêva donc dans une demie somnolence qui engourdit son être physique.

Dans ses pas et démarches, des derniers temps, il n’eut rien à se reprocher, il ne voyait aucune lacune dans le plan d’ensemble qu’il avait adopté. Il était prêt. Ses positions faibles étaient fortifiées. Il n’attendait plus que le moment propice pour donner le signal qu’on attendait de lui.

Son rêve dévia.

Il songea à Lucille Gaudry.

Sa vie, toute entière, avait été sevrée de tendresse. Il ne connut pas sa mère, et son enfance s’écoula dans les collèges, et sur la terre paternelle, où durant les mois de vacances il travaillait avec les hommes. Cela ne lui avait pas enlevé la faculté de s’émouvoir et d’émouvoir, ce don d’émotivité qu’il possédait et savait communiquer.

D’où venait que, jusqu’alors, jamais son cœur n’avait battu, de la même façon que le jour où il se rendit compte qu’il aimait Lucille Gaudry. Pourtant rien ne semblait favoriser cet amour. Au contraire, tout les éloignait l’un de l’autre : les circonstances fâcheuses de la première rencontre, l’ignorance totale sur ce qui la concernait suivie de la conviction qu’elle était la fille de Vincent Gaudry, les manières cavalières à son égard.

Et puis dans l’espace d’une année ils ne s’étaient vus que quelquefois.

Pourquoi n’a-t-il cessé à diverses reprises d’y songer et a-t-il éprouvé cette sensation curieuse de la connaître depuis toujours.

Il avait rencontré beaucoup de femmes dont plusieurs avaient tenté de l’attacher. Longtemps il avait fréquenté Yvette Gernal, l’artiste célèbre dont on vantait partout le charme et la beauté.

En présence d’aucune, il n’avait éprouvé ce que la vue de Lucille faisait naître en lui.

Un peu superstitieux et même beaucoup — c’était sa faiblesse, comme ça été la faiblesse incompréhensible de beaucoup de grands hommes — il en vint à la conclusion, qu’en amour, la prédestination existe, et qu’il y a, de par le monde, une femme désignée par le hasard pour assouvir notre besoin d’idéal. Tant de circonstances fortuites avaient été prévues depuis l’origine des temps pour que leurs vies se rencontrent… Il se demanda pourquoi il l’aimait.

Il ne le sut pas et fut tout étonné de cette constatation.

Il l’aimait parce qu’il le fallait. Il sentait entre elle et lui une affinité pleine de mystères.

Était-ce bien possible, que lui, André Bertrand, devint amoureux de la fille de Vincent Gaudry.

Il ne s’attarda pas à démêler les difficultés qui surgissaient de ce côté. Il avait une manière à lui de les éluder. Quand il ne voyait pas d’autres moyens il les niait. Elles n’existaient pas.

Il aimait la fille, non le père ; le père il le mettra dehors de chez lui dès le début, et il n’en continuera pas moins à le mépriser.

Le cœur humain a souvent de ses inconséquences.

Il décida donc, sans plus de façon, d’épouser la jeune fille.

Il se leva, s’assit à sa table et lui écrivit une lettre courte, péremptoire.

« Mademoiselle : —

    « Je veux vous rencontrer sans faute jeudi soir dans le « palm court » du Windsor. Nous dînerons ensemble. J’ai une communication excessivement importante à vous confier et qui intéresse votre avenir ».

Cette missive achevée, il se frotta les mains : « Voilà une affaire bâclée » pensa-t-il.

Du moment qu’il voulait une chose, il ne s’occupait plus de ce qui pouvait survenir. Vouloir, pour lui, c’était pouvoir.

Le jeudi suivant, il se rendit à l’hôtel Windsor assuré que Lucille Gaudry y serait.

Elle y était.

Elle avait pris le thé, à l’hôtel même avec une amie, et mue, comme poussée par une force supérieure à sa volonté, elle avait attendu, malgré l’insolite de cette conduite, l’homme qui la voulait voir.

La curiosité, cette qualité ou ce défaut bien féminin, avait aidé à cette résolution de l’attendre.

Qu’avait-il à lui dire de si important ?

Elle se rappela aussi de devoir certains dommages pour un accident survenu à Ste-Geneviève l’an dernier. Elle mit tout sous le prétexte de régler cette petite affaire.

Le politicien la salua et s’inclina respectueusement.

— Mademoiselle, je vous remercie d’être venue à mon rendez-vous.

— Monsieur, il n’y a aucuns remerciements à m’offrir. Je me rappelle vous devoir certains dédommagements pour… Et c’était la seule occasion que j’avais de m’en acquitter.

— Ne parlons pas de cela pour le moment. Vous acceptez de dîner avec moi ?

Elle lui répondit en souriant.

— Comme je suis votre débitrice, je vous suis obligée.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la salle à manger et que nombre de convives se retournèrent de leur côté, sa vanité de femme fut secrètement flattée des hommages inconscients qu’on rendait à son chevalier servant de ce soir.

À la dérobée elle regarda André Bertrand. Elle ne put s’empêcher de le trouver beau.

L’habit l’avantageait, en faisant mieux ressortir son torse d’athlète. Très droit sur ses jambes, il allait de sa démarche assurée, le buste en avant, saluant de ci, de là, des connaissances à lui.

Il lui avança un siège et s’installa en face d’elle, à une table à deux dans un coin de la salle. L’abat-jour orange d’une petite lampe à pieds projetait sur le frais visage qu’il avait devant lui, des ombres colorées. Il pensa à son tour « Elle est bien belle ».

Elle avait perdu un peu de sa morgue hautaine, mortifiée intérieurement de cette démarche, à l’insu de son père.

Que dirait-il lorsqu’on lui apprendra que sa fille s’était affichée publiquement avec son ennemi le plus dangereux ?

Et puis était-ce bien dans les convenances ?

Pourtant, elle le connaissait. Ils s’étaient rencontrés à deux reprises.

Assis en face l’un de l’autre, ils ne parlaient pas, s’observant mutuellement.

Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.

— J’ai à vous faire part d’une décision que j’ai prise récemment.

— Vraiment ! Et cette décision ?

Les coudes sur la table et le menton appuyé sur ses deux mains jointes, il la regarda fixement, dans les yeux.

Elle soutint le feu de son regard, sans broncher.

— J’ai décidé, continua-t-il, appuyant sur chacune des syllabes, que d’ici un an vous seriez ma femme.

Elle éclata de rire, d’un rire franc, qui fit creuser deux fossettes dans ses joues roses.

— Vous avez décidé cela ? Monsieur Bertrand, vous en serez pour votre décision. Cela ne sera pas.

— Pardon Mademoiselle. J’ai dit « J’ai décidé » et quand j’ai décidé une chose, il faut qu’elle s’accomplisse.

— Eh bien moi ! je décide à mon tour que jamais je ne serai votre femme.

Un peu agacé par cette résistance, il tambourina des doigts sur la table.

— Mademoiselle Gaudry, je ne reviendrai plus sur cette question. Je vous é-pou-se-rai quand je jugerai le moment venu.

— Alors, c’est un défi ?

— Admettons que c’est un défi.

— Pour me parler comme cela, m’aimez-vous donc.

— Peut-être.

— Vous ne me connaissez pas ?

— Je vous connais depuis toujours avant même de vous avoir rencontrée. Je vous ai pressentie depuis qu’un cœur d’homme a commencé de battre dans ma poitrine. Je vous ai pressentie dans chaque émotion qu’un paysage, une œuvre d’art, une belle musique m’ont causé…

— Vous êtes poète…

— Pourquoi ne pas l’être à ses heures ?

— La poésie et moi faisons mauvais ménage. Je suis matérialiste, moi, je n’aime que le fait brutal…

— J’élèverai votre âme…

— Vous êtes amusant.

— Je ne badine pas, je suis sérieux. Vous m’aimerez si vous ne m’aimez déjà.

— En plus d’être un poète, vous êtes un fat.

— Je vous remercie de votre appréciation. Vous n’avez pas le sens des nuances. Je corrige votre phrase : Je suis un orgueilleux. Il ne faut pas confondre avec un fat.

— Et vous êtes également un insolent. Pour couper court, je ne vous épouserai JA-MAIS. Je ne vous aimerai JAMAIS.

— C’est ce que nous verrons. Moi je suis sûr du contraire et, tenez, cet automne même, je fixe la date au mois d’octobre, je vous conduirai à l’autel.

— Ce sera un enlèvement.

— Si vous le désirez. Je vous ai dit que pour moi une chose décidée est une chose à moitié accomplie. Si vous ne m’aimez pas avant notre mariage vous m’aimerez après. Je gagnerai votre amour. Je le gagnerai à ma façon.

— Il y a mon père.

— Votre père n’existe pas. Ce n’est pas lui que j’épouse.

— Je vous défends de parler ainsi.

— Je vous obéis.

Et comme le dîner achevait :

— Quand vous reverrai-je ?

— Jamais.

— Quand vous reverrai-je ? répéta-t-il en se levant.

Fatiguée à la longue de cette conversation plutôt curieuse, et qui, sans qu’elle s’en rendit compte, l’avait plongée dans un trouble indéfinissable, elle répondit comme obéissant à une volonté supérieure :

— Quand il vous plaira…

Elle se ressaisit et tandis qu’elle montait dans le taxi qui la devait reconduire chez elle.

— Je ne vous reverrai plus.

— Mademoiselle Lucille, vous reviendrez sur votre décision. Je vous écrirai ces jours-ci avant de partir pour Ottawa. Je sais que vous y accompagnez votre père. Je vous rencontrerai au Château Laurier.

L’auto stoppa devant la somptueuse résidence du Solliciteur général, qui se dressait orgueilleusement, sur le flanc du Mont-Royal.

La jeune fille descendit.

Avant d’entrer, elle regarda tant qu’elle put l’apercevoir l’auto qui descendait le Chemin Belvédère

Elle s’enferma dans sa chambre.

Elle se sentait lasse.

Tout à coup sans raison apparente, elle se mit à pleurer des larmes chaudes qui lui coulaient le long des joues.


XI

LE SOUFFLET À LA FACE…


André Bertrand se félicita du résultat de cette entrevue. Une grande joie était en lui. Sa vie prenait un sens qu’il n’avait pas soupçonné jusqu’alors. Toutes ses actions revêtaient un caractère nouveau pour lui.

Il était pris d’une folle ardeur.

Il se sentait rajeunir et toute son âme vibrait.

Elle avait accepté d’être au rendez-vous. Elle avait accepté de dîner avec lui, lui, que quelques mois auparavant elle avait renié.

Le fait était significatif.

Les sentiments qu’il éprouvait vis à vis d’elle, il était sûr de la réciproque.

Leurs âmes communiaient dans une union mystique.

Sans cela, y aurait-il pensé si longtemps et le souvenir d’une rencontre fortuite aurait-il été si tenace ?

Il était content ; il exultait.

Dans quelques jours, comme il l’avait annoncé, il partait pour Ottawa.

Il avait promis de lui écrire. Il changea de tactique. Il n’écrivit pas et se fia au hasard qui les ferait rencontrer à nouveau. Lui écrire c’était indiquer trop clairement qu’il en était épris. Il voulait piquer l’amour-propre de la jeune fille, et de cette façon, créer chez elle le désir de le revoir.

L’atmosphère de la Capitale sentait la poudre. Il y avait dans l’air de la fumée de bataille.

Les journaux ministériels étaient réticents sur les projets des radicaux.

L’opposition se tenait sur la défensive. On chuchotait que le groupe québecquois se porterait à l’attaque. Les premières séances n’apportèrent qu’un grand désappointement aux curieux et aux curieuses qui encombraient les galeries dans l’attente d’un coup de théâtre. On ne fit que voter les crédits destinés à la marine impériale.

Soudain, dans la ville le bruit courut que, vendredi, le premier ministre prononcerait un discours important. On le commentait d’avance : les potins allaient leur train.

Les journalistes locaux et les courriéristes parlementaires de Montréal, Québec, Toronto et des autres grandes villes s’acharnaient à saisir les intentions des principaux chefs de clan.

Bertrand était muet ainsi que les siens. À chaque tentative d’interview il éludait les questions trop précises en traitant de choses vagues.

De quoi MacEachran parlerait-il ?

À la dernière session, il était demeuré coi, opposant la force d’inertie aux attaques de ses adversaires. Cela n’avait pas fait l’affaire de ses partisans et plusieurs journaux jaunes lui reprochaient sa couardise.

Maintenant il changeait de tactique. Attaqué, il attaquait à son tour. Il démasquait ses batteries.

Le grand jour arriva.

Jamais une multitude de peuple aussi considérable n’avait envahi le Parlement. Les tribunes regorgeaient.

Les journalistes étaient aux aguets.

Dans l’enceinte des députés, peu de sièges étaient vacants. Tous étaient au poste dans l’incertitude d’un vote qui pourrait compromettre la vie du ministère.

Après quelques débats insignifiants, le premier ministre se leva.

Ce fut un silence général. Les têtes se tendirent. Quelques-uns portèrent la main à l’oreille pour s’en faire une corne d’acoustique. Ils ne voulaient perdre aucune parole.

MacEachran parla.

Il fit une profession de foi impérialiste, chantant l’amour de l’Empire comme la plus belle vertu civique. « Soyons d’abord des Impériaux, ensuite des Canadiens ».

Réfutant les allégués de l’opposition concernant la loi du tarif il s’évertua à prouver que nous y gagnions en pratiquant le libre-échange.

Ensuite vinrent les questions épineuse de race, de langue et de religion.

Il affirma de nouveau que tant que lui-même ou son parti serait au pouvoir la langue française n’aurait pas de droits égaux à l’anglaise. « Nous sommes en pays anglais, s’écria-t-il, et nous ne permettrons pas à ces maudits papistes de Québec, “those damned french canadian” de nous régenter et de nous faire la morale ».

Durant quelques instants, il vomit insulte sur insulte sur la race française et attaqua ensuite les communautés religieuses. Il déclara formellement que celles-ci, de gré ou de force, paieront les taxes et que la loi récente à ce sujet aurait force rétroactive.

Dans les rangs de la gauche plusieurs députés manifestaient de l’impatience. Le sang latin des ancêtres bouillait. Mais sur un signe du chef ils recouvrèrent leur calme apparent.

MacEachran continua de déblatérer. Ses propos frisaient l’insulte grossière. Pas un mot de protestation ne s’élevait : aucune interruption.

Dans les galeries on ne comprenait plus rien et cette séance commençait de devenir monotone. On était loin du déchaînement de colères qu’on attendait. Beaucoup déjà regrettaient leur après-midi, déçus qu’ils étaient dans leurs prévisions.

Cinq heures sonna. Le premier ministre parlait encore et sur le même ton.

André Bertrand se leva.

Il pénétra dans l’espace libre au milieu, et, froidement, s’avança vers le premier ministre. Tout le monde se demandait la signification de ce geste.

Sa démarche ne décelait aucun signe d’énervement.

Sa figure était impassible.

Il avançait toujours.

Il s’approcha de MacEachran…

… Et tout à coup l’on entendit un bruit sec retentir sous la voûte gothique.

Il venait d’appliquer sur la joue droite du premier ministre un soufflet formidable.

Avant même que le premier mouvement de surprise ne fut passé, il lui souffleta la joue gauche.

— Here is your answer.

Cela fut tellement brusque que les spectateurs de ce coup de théâtre demeurèrent figés de stupeur et que Bertrand, de son même pas tranquille, put quitter le lieu des séances. Ses députés le suivirent.

Le soir même ils prenaient le train pour Montréal.

Le signal de la lutte était donné.

Le sort d’une race était lié intimement à son insu.


XII

LES CHEFS SE CONCERTENT


Le petit Gendron, la casquette rabattue sur les yeux, faisait les cent pas devant le logis très bourgeois qui porte le numéro 418 de la rue X…

Il attendait son ami Duval, journaliste comme lui, et comme lui, membre du Chien d’Or, le club réactionnaire le plus influent.

Les chefs se réunissaient ce soir pour décider de questions de la plus vitale importance.

Gendron avait joint le mouvement des Nationaux par curiosité professionnelle. Reporter depuis nombreuses années, et réputé parmi ses confrères comme le plus habile « dénicheur de lièvres » selon le terme du métier, il avait flairé parmi ces gens qui se groupaient, une mine de nouvelles inépuisables.

Blasé pour avoir vu avorter trop de projets il ne croyait pas, au sérieux d’un tel mouvement qu’il appela, dans les débuts, une conspiration d’opéra comique.

Force lui fut, graduellement, de se rendre compte qu’il était en face de quelque chose de formidable et que, pour une fois, il s’était trompé.

Petit à petit, il avait adopté les idées du groupe, et aujourd’hui, il en était l’un des principaux protagonistes. Il faisait partie de ce qu’on appelait l’État-Major.

Il semblait préoccupé. Il regardait souvent sa montre. Il venait de constater qu’il était dix heures et quart lorsque Duval déboucha à l’angle de la rue voisine.

— Il y a une demie heure que je t’attends, lui dit-il en guise de bonsoir.

— Ce n’est pas ma faute. J’ai été retardé au journal.

(Duval travaillait au journal du matin « Le Jour » ).

— La situation est plus sérieuse qu’on ne pense. Le feu est aux poudres depuis le scandale d’Ottawa. Qu’est-ce qu’on en dit au Jour. Vous devez être au courant chez vous puisque vous êtes l’organe officiel des radicaux français.

— J’ai essayé de faire parler notre directeur. Il s’est contenté de branler la tête en disant que Bertrand avait fait une gaffe et que les ministres étaient décidés à écraser les Nationaux par tous les moyens.

— Ce sera difficile. En tous cas, ce n’est pas pour cela que je t’attendais. Il faut que tu retournes au journal immédiatement et fasses publier la nouvelle suivante : « Les Chefs Nationaux répudient l’acte de leur leader ! Le bloc se désagrège. La bisbille est dans le camp ». Ne dis pas de qui tu tiens ce tuyau. Tu as rencontré par hasard quelqu’un très au courant. Et puis… ne viens plus aux réunions avant que je te le dise. Tu es parmi les suspects. On te file.

— Comment sais-tu cela ?

— C’est mon affaire. Ils ont une liste en mains de supposés affiliés au « Chien d’Or ». Sur le nombre cinq en font véritablement partie. Ils sont tous avertis de ne plus se montrer pour quelque temps. Il faut coûte que coûte dépister la police fédérale. Sans cela le coup avorte.

— Je ferai comme tu voudras. Cette nouvelle que tu veux faire publier est une fausse tactique.

— Ce sont les ordres de Boivin.

— Vous allez décourager vos gens.

— Tous les clubs ont le mot d’ordre. C’est simplement temporaire pour donner le change aux radicaux. Dans quelque temps je te conterai tout. Tiens… ajouta-t-il en baissant la voix… Vois-tu là-bas ce bonhomme. C’est un flic. Il t’a suivi. Va-t-en mystérieusement en prenant les petites rues ; sonne à deux ou trois portes, profère à haute voix quelques paroles incompréhensibles et amuse-le ainsi jusqu’au journal… je te laisse… Demain midi… rendez-vous au lieu ordinaire.

Gendron partit du côté opposé, contourna une rue, et revint sur ses pas.

Le flic — c’en était un — suivait Duval de loin.

Quand il eut disparu, Gendron retourna au numéro 418. Il enleva une brique à la muraille, appuya deux fois, puis quatre fois sur la sonnette dérobée.

La porte s’ouvrit.

Il pénétra dans une espèce de salon bourgeois, où se trouvaient réunis quelques personnes.

Il fit un signe à l’une d’elles, qui le conduisit peu après dans un couloir.

Au fond de ce couloir, il y avait une porte.

Il tourna une fois puis trois fois la poignée de gauche à droite. D’elle-même la porte s’ouvrit sur un vestibule ; un judas était pratiqué du côté gauche du mur.

— Qui va là ? fit une voix.

— « Je suis un chien qui ronge l’os » répondit-il. Un pan de la muraille pivota sur lui-même et Gendron s’y engageant, se trouva dans la salle des délibérations du « Chien d’Or » le quartier général de la réaction.

Toutes ces précautions étaient nécessaires. Après le coup de théâtre d’Ottawa, on pouvait s’attendre à tout. Le chef de police Barnabé, la créature du Régime, et qui, en plus, avait des raisons particulières d’en vouloir à Bertrand, se doutait de quelque chose.

Au milieu de la salle, pour tout ameublement, se trouvait une vaste table circulaire en noyer noir. Une trentaine de personnes étaient assises autour. Sur la table des revolvers chargés s’étalaient au cas d’une surprise.

— Vous êtes en retard, Gendron, lui dit Boivin.

— J’ai dû attendre Duval. Vous savez qu’il est suivi. Je lui ai donné les nouvelles que vous voudriez voir publiées.

— Par qui savez-vous qu’il est suivi ?

— Par le général Williams lui-même que je suis allé interviewer ce matin. On me croit blanc comme neige dans cette affaire et cela me permet, sous prétexte de renseigner le public d’avoir mes petites entrées un peu partout. Tout en questionnant le général j’ai adroitement subtilisé une feuille de papier sur sa table. Elle contenait le nom de personnes suspectes de faire partie de notre société. Ils sont tous sur leurs gardes.

— Par qui Williams est-il renseigné ? demanda Bertrand.

— C’est ce que je n’ai pas encore su. Je ne crois pas que ce soit par l’un de nos adeptes. Il agit un peu au hasard. Cette liste lui venait d’Ottawa.

— Nous éclaircirons ce point plus tard résuma Boivin. La soirée avance et nous avons un ordre du jour plutôt chargé. De ce soir, continua-t-il, l’offensive est commencée. Nous décrétons que l’est Canadien, — les provinces maritimes et la province de Québec, — se sépare de la Confédération et se forme en république. Dans quelques semaines nous le proclamerons officiellement. Nous avons offert la présidence à André Bertrand qui a choisi les membres de son cabinet. Il nous faut agir sans tâtonnements. Le procédé n’est peut-être pas très démocratique de former un ministère en petit comité. Nous n’avons pas le choix des moyens. Il est nécessaire que le peuple sache à quel maître obéir. Monsieur Bertrand va nous dire quels sont ceux qui font partie du gouvernement provisoire.

— Dans l’occurrence, le ministère le plus important est celui de la guerre ou comme on voudra mieux l’appeler celui de la Défense Nationale. J’ai cru que la nomination d’Eusèbe Boivin à ce poste sera bien accueilli. En plus d’être un ouvrier de la première heure il a l’expérience de l’organisation militaire. Jules Pagé, le courtier en obligations, aura les Finances ; Charles Picard, la Justice ; Louis Gendron, l’Instruction Publique ; Julien Lambert, les Postes ; Henri Beaudin, les Chemins de Fer et la Marine.

Il donna la liste complète.

Unanimement elle fut ratifiée.

— Nous recevrons, ces jours-ci, des États-Unis, via Lacolle, où nous avons acheté les douaniers, soixante-cinq mille fusils avec des munitions ; 20 mitrailleuses et 50 obusiers. Ce sera pour les débuts. Toutes les gardes indépendantes sont prêtes à marcher. Elles se sont mises au service de Boivin qui retourne à son ancienne carrière, et, à qui ce soir, je confère le grade de généralissime. Le 24e régiment, le régiment de Chambly, son ancien régiment, est gagné à notre cause, ainsi que le 143e de Québec. Parmi les officiers de la garnison, tous les Canadiens-Français ont prêté le serment d’allégeance au Nouveau Régime. J’ai besoin de trois hommes pour Québec, Trois-Rivières et Hull. Qui veut se charger de prendre la haute main de l’organisation locale de ces différentes villes ?

Presque tous offrirent leurs concours.

Il choisit Arsène Dupré comme gouverneur de Hull.

— Je ne vous cache pas, Dupré, que vous avez le poste le plus délicat comme le plus périlleux. Agissez avec prudence. À la première occasion vous recevrez tout ce qu’il faut au cas d’émeute.

Le poste de gouverneur de Québec échut à Jean Lalande et celui des Trois-Rivières à François Poirier.

Les figures étaient tendues par la concentration des pensées. Il y passait en même temps quelque chose d’héroïque. L’atmosphère était saturée d’un je ne sais quoi de théâtral et d’empoignant, et cela paraissait dans les gestes qui étaient plus amples, plus grandioses, plus solennels. Tous ces hommes risquaient leur tête et ils le savaient.

La voix aigre de Charles Picard s’éleva dans le silence qui suivit les paroles d’André Bertrand.

— Messieurs, dit-il, quelqu’un a proposé un jour que l’on s’empare des chemins de fer et des télégraphes. À mon avis, il serait temps de mettre ce projet à exécution.

— Nous y avons pensé, répondit Henri Beaudin. Toutes nos mesures sont prises. Aussitôt que l’urgence s’en fera sentir, ce sera l’affaire de quelques heures.

— Quant à l’argent des banques, ce serait folie d’y toucher et ce serait contre nos principes, opina Boivin. Nous compenserons les revenus qu’une telle opération nous aurait donnée, en confisquant les biens des suspects. Un comité est actuellement à préparer la liste des citoyens qu’il faut arrêter et mettre sous séquestre. Après la proclamation officielle de la République, leurs propriétés tomberont sous le contrôle de l’État.

Quand l’assemblée se dispersa le soleil était disparu depuis quelques heures.

Bertrand se rendit au poste télégraphique le plus rapproché.

« Georges malade. Venez ». Ce message fut transmis à New-York, à William C. Riverin, et l’opérateur qui l’expédia fut loin de se douter que ces quelques mots renfermaient tout un plan de campagne, qu’ils étaient lourds de sens et d’une importance capitale.


XIII

LA SEMENCE DE SANG


Que MacEachran fut un ancien universitaire, cela ne le paraissait guère. Il manquait, dans la vie pratique, des premières notions de la psychologie.

Peut-être la rage qui bouillonnait en lui, depuis les légendaires soufflets dont on l’avait gratifié, avait-elle obstrué son sens des réalités.

Il cherchait un moyen de se venger des papistes et des Canadiens-Français, qu’il tenait responsables de cet affront.

Des conseillers fanatiques entretenaient cette rage, scrupuleusement.

Ils réussirent à le persuader que sa vengeance ne pourrait mieux s’exercer qu’en frappant ses ennemis dans ce qu’ils avaient de plus cher : la religion.

Il prêta l’oreille à ces discours et une semaine après, il ordonna de saisir les biens des sœurs de Saint-Vincent de Paul, à Montréal. Ces religieuses, qui tenaient un hospice pour les vieillards, les orphelins et les enfants trouvés, n’avaient pu payer les taxes nouvelles imposées sur leurs propriétés.

Leur unique source de revenus résidait dans les dons de la charité publique. Elles vivaient de quêtes et d’aumônes.

Le peuple appauvri était moins généreux et c’est à peine si elles pouvaient boucler leur budget et subvenir à l’entretien de leurs pensionnaires. Aux agents du fisc, elles répondirent qu’elles étaient dans l’impossibilité matérielle de payer au Trésor, les sommes exigées.

Le Ministère ordonna donc de saisir leurs biens.

Cette mesure rigoureuse avait pour but d’effrayer la population et de lui laisser entendre que le Régime avait la poigne solide et qu’il n’entendait pas qu’on le bravât impunément.

Et c’est là où le premier ministre manqua de psychologie.

Il y a deux choses qu’on ne peut attaquer chez un peuple sans soulever des tempêtes violentes et des rancunes vivaces : Son argent et sa religion.

On peut attenter à sa vie.

MacEachran en avait eu un exemple, les premiers temps de son arrivée au pouvoir. L’Empire soutenait alors une guerre injuste en Asie. Il arracha de force la jeunesse du foyer paternel pour l’y envoyer. Il y eut des protestations. Ce fut un feu de paille. L’enrôlement s’effectua sans graves désordres.

Mais lorsqu’on attente à sa bourse, le peuple ne devient plus qu’un animal pressé par la faim. Il n’y a rien qui donne du cœur au ventre comme d’avoir le ventre vide. On ne spécule pas sur la faim. On déchaîne alors des cruautés sans nom.

Attenter à la religion d’un peuple est encore plus grave. Le mysticisme s’en mêle et l’on fait du peuple persécuté, un peuple de martyrs. Le sang des martyrs est le meilleur ferment d’héroïsme.

Ces deux notions primaires de l’art de gouverner, MacEachran les avait oubliées.

Les ouvriers souffraient de la faim, résultat du chômage. Des rancœurs germaient en eux qui allaient bientôt croître et se développer.

En persécutant les sœurs de Saint-Vincent de Paul, le premier ministre donnait le signal du soulèvement. Il le précipitait, il le déclenchait.

Les sœurs de Saint-Vincent de Paul avaient leur hospice dans l’est de la ville, au milieu d’une population faubourienne, laborieuse et dense.

Le bruit se répandit vite que des hommes de police, munis de mandats, dévalisaient cette maison. Chacun dans les alentours aimaient ces bonnes sœurs dont le dévouement désintéressé avait soulagé tant de misères.

Dès que les premiers meubles furent sortis au dehors et jetés dans des camions automobiles stationnant à la chaussée, la foule des curieux devint de plus en plus compacte. Elle grossissait à vue d’œil ; il en venait par toutes les rues ; il en venait de toutes catégories, des vieillards, des femmes, des enfants, des jeunes gens, des hommes d’âge mûr.

Bientôt, sur la rue Sainte-Catherine, la circulation fut obstruée.

Les hommes de police n’en continuaient pas moins leur honteuse besogne, avec un zèle digne d’une meilleure cause. Les meubles s’empilaient dans les camions. Les effets de lingerie, les ustensiles, tout ce qu’on pouvait trouver, était enlevé du couvent.

Plusieurs camions étaient chargés prêts à partir.

Dans la foule, des grondements se faisaient entendre : des menaces se proféraient.

Un ouvrier, un jeune homme de 23 ans grimpa sur une auto.

— Hé ! les gars ! on va-t-y laisser piller nos bonnes sœurs comme ça ! On est-y des canayens ou ben on en n’est-y pas !

Ces paroles firent l’effet d’une décharge électrique.

La foule se mit en mouvement. Une ruée se produisit vers les portes où l’on arrachait leur butin, de force, aux agents.

Les camions furent vidés.

Les femmes, les enfants, se mirent de la partie. Des vociférations, des hurlements se faisaient entendre.

L’affluence grossissait toujours.

De nouveaux arrivants joignaient les rangs.

Obéissant aux ordres, les policiers et les huissiers tirèrent du pistolet.

Ce fut un déchaînement de fureur. Les projectiles qui tombaient sous la main pleuvaient sur eux. De temps à autre, un homme ou une femme atteint d’une balle s’affaissait. Au lieu de calmer la foule, cela l’excitait davantage.

Groupés ensembles les agents fédéraux faisaient feu à bout portant. Les pierres volaient autour d’eux.

Le flot montait toujours.

Il ondulait, il oscillait avec un bruit de vague courroucée. Il refoulait les agents, les cernait.

Des femmes se suspendaient à leurs cheveux, et, rendues folles de colère ou d’indignation, les mordaient aux oreilles, au nez, à la joue, là où leurs dents pouvaient s’enfoncer.

Un camion se mit en marche. On sauta dedans et il s’ensuivit un corps à corps effréné.

Des chauffeurs s’étaient sauvés.

Les coups de feu continuaient de retentir, mais moins nombreux. Ils diminuaient d’intensité ; les munitions s’épuisaient.

Des agents s’étaient enfuis.

Une clameur folle, étourdissante, un hurlement de fauve enragé dominait cette orgie de combat.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La Cavalerie !

Ce mot fut vociféré à pleine gorge.

Débouchant, par une des rues transversales, les « Rough Riders » le sabre au poing entrèrent dans la mêlée. Les chevaux se cabraient, les sabres s’abattaient.

Bien que la sachant perdue, la foule continua la lutte.

Elle était armée d’une furie sacrée.

Des cavaliers, saisis par leurs bottes, étaient désarçonnés. On les désarmait : on sautait sur leurs chevaux et l’on continuait de défendre ses droits.

Et la cavalerie chargea. Les lames des sabres luisaient, sous le soleil.

De la bouche des militaires, des jurons sortaient, des « goddam » gutturaux.


Dans le couvent, les sœurs priaient. Elles récitaient le « De profundis » et imploraient la miséricorde de Dieu.

De la tristesse planait dans la modeste chapelle. Les voix étaient émues, ferventes et les accents religieux montaient dans l’air que parfumait encore un reste d’encens.

Dans les fenêtres, des vieux et des orphelins regardaient, le nez écrasé sur la vitre, le carnage de la rue. Ils se contorsionnaient de peur et l’horreur du spectacle, agrandissait leurs prunelles.


Piétinant, écrasant impitoyablement ceux qui se trouvaient en son chemin la cavalerie réussit enfin à refouler les manifestants dans les rues transversales. Elle les divisa et les pourchassa jusqu’à ce qu’épeurés, affolés, ils s’enfuirent en désordre dans les ruelles, dans les cours, partout où un abri s’offrait pour les garantir des coups.

La nouvelle de cette échauffourée se répandit par toute la ville.

Le maire arriva sur les lieux.

Dans les rues le sang faisait des taches et se mêlait à l’essence des moteurs qui y séjournait par plaques.

Le soleil se couchait, rouge de feu, en harmonie avec la scène.

Des cavaliers gardaient la place. Ils faisaient accomplir de la voltige à leurs chevaux. Ils semblaient fiers de leur exploit. D’autres baissaient la tête et regardaient, honteux, les victimes de la journée.

Dans le couvent, les religieuses continuaient de prier. Ces saintes femmes apaisaient au pied de l’autel le trouble de leurs âmes.

Les murs de pierre de l’hospice n’avaient pu empêcher les clameurs de la rue de monter jusqu’à elles.

Elles frissonnaient d’angoisse pour tant d’êtres humains qui s’entretuaient.

Le soleil maintenant plongeait dans l’horizon, son cercle sanguinolent.

André Bertrand et Eusèbe Boivin, avertis par téléphone, arrivèrent en auto.

Les soldats dispersaient les badauds.

On entendait des sanglots, des gémissements, et des jurons.

Une femme courut se jeter sur un enfant de quinze ans qui se soutenait d’une main à une borne-fontaine et de l’autre se tenait le ventre qu’un coup de sabre avait ouvert. Les entrailles lui pendaient. Il poussait des hurlements de douleur et la souffrance convulsait sa face. Ses cheveux blonds étaient collés sur ses tempes par une sueur froide qui y perlait.

— Mon pauvre petit Charles, s’écria la femme.

Elle embrassait le pauvre visage blêmi ; elle grimaçait ; elle montrait le poing.

— Ah ! les maudits ! Ils me le paieront !

Un militaire voulut l’arracher de force à cette étreinte macabre.

Bertrand et son compagnon s’y opposèrent, indignés ; une rage sourde, faisait leur voix haletante.

Le militaire voulut lever son sabre.

Le maire s’interposa. Il montra les insignes de sa dignité.

— C’est moi qui suis le maître dans cette ville et je vous ordonne de quitter la place.

Il grimpa sur un perron et demanda aux assistants d’être calmes. Il enjoignit aux « Rough Riders » de retourner à leurs casernes et se porta garant de l’ordre et de la tranquillité.

Dans le lointain on entendait les sirènes des ambulances et des fourgons de la morgue.

Une voix impérieuse prononça quelques mots en anglais. Les rangs de la Cavalerie se reformèrent et celle-ci s’éloigna au trot des montures.

Le maire continua de haranguer les spectateurs. Il les incita à regagner leurs foyers pour ne pas nuire au travail des brancardiers et des ambulanciers. Il verra à ce que leurs droits soient respectés et dès demain, le conseil réuni en session spéciale, étudiera les faits.

Il fut obéi en partie.

André Bertrand et Eusèbe Boivin firent le tour des blessés et des morts. Ils ne parlaient pas tant était grande l’émotion qui les oppressait.

Des cadavres gisaient, des mourants râlaient, des blessés se tordaient de douleur.

Parmi ceux-ci, des innocents, des femmes, des enfants, avaient payé leur tribut à la Cause Nouvelle.

Une femme avait eu la figure labourée d’un coup de sabre. L’œil sortait de l’orbite, et pendait, soutenu par un nerf, le nez était ouvert, et la lèvre fendue en deux, découvrait les dents que tachait le sang de la gencive.

Plus loin un homme étendu dans la rue, se tenait les côtés de ses deux mains crispées. Les chevaux, en passant dessus, avaient laissé les marques des fers. Il essayait de parler et les sons ne pouvaient sortir. Et c’en étaient d’autres, dont les vêtements déchirés et souillés, se collaient aux plaies béantes ; d’autres frappés d’une balle qu’on devinait par le filet de sang déjà coagulé.

Les brancardiers accomplissaient leur devoir en silence.

Les ambulances partaient avec leurs charges et revenaient à toute vitesse chercher d’autres blessés.

Les morts s’empilaient pêle-mêle dans le lugubre fourgon de la morgue.

Les médecins et les gardes allaient de l’un à l’autre leur donner les premiers soins.

L’aumônier de l’hospice et quelques prêtres des paroisses voisines circulaient au milieu des moribonds et des blessés, les oignant de l’huile sainte et faisant sur eux le geste auguste et ample du pardon.

Le jour s’obscurcit. Bientôt les lumières électriques brillèrent aux poteaux.

Des traînées de pourpre subsistaient au firmament.

Dans une mare de sang, Bertrand aperçut un morceau de matière grisâtre, un morceau de cervelle humaine.

Un frémissement nerveux le secoua et sur ses joues deux larmes coulèrent.

— Allons-nous-en, Boivin, dit-il, comme on achevait d’emporter les derniers cadavres et les derniers blessés.

L’arroseuse automatique de la ville lava à grande eau la chaussée et les trottoirs.

Le sang et les déchets humains mêlés à l’eau prirent leurs cours vers les bouches d’égout.

Les derniers curieux se dispersèrent et la place reprit son aspect coutumier.

Rien ne subsistait de la tragédie de tantôt.


XIV

MORS ET VITA


André Bertrand ne put chasser de sa pensée les visions de cet après-midi. Toujours il avait présent à son imagination la tête mutilée de cette femme aux lèvres pendantes, et toujours il revoyait la figure crispée de l’enfant à la borne-fontaine.

Des idées de mort chevauchaient dans son cerveau. Une grande haine de ceux, tous ceux, qui, de près ou de loin, avaient contribué à cette tuerie atroce, le tenaillait. Il se sentait énervé, et, ne pouvant souper, s’enferma dans son appartement, pour y passer la soirée, loin des réalités.

Sur sa table un livre était ouvert, un volume de critiques littéraires dont il avait lu quelques pages la veille pour se distraire. Il essaya de s’y absorber. Ce fut en vain.

Il devint la proie de la sentimentalité et éprouva tout à coup un besoin de tendresse.

La vie le ressaisit avec plus de force, plus de violence ; son cœur battit avec un rythme plus grand.

Devant ces mystères de la mort qu’il avait côtoyés, le mystère de la vie se dressa.

Il voulut les sonder, les éclaircir.

Qu’est-ce que la Vie, qu’est-ce que la Mort ?

La Vie c’est l’amour, la Mort c’en est la négation.

L’amour ! source unique des actions de l’homme. Tout s’y rattache, tous les sentiments y sont apparentés.

Il pensa à Lucille ; les yeux mi-clos, il évoqua sa silhouette.

Par un contraste, et qui se produit souvent, cette sensation de mort, s’emparant avec une acuité pénétrante, de son âme, lui fit trouver à la vie une beauté plus grandiose. Il constata que l’amour en était l’épanouissement.

De nouveau la pensée de Lucille s’empara de lui. Elle chassa le souvenir tragique qui l’obsédait tantôt pour n’y laisser qu’un désir, un désir fou de la revoir. Il avait soif d’elle. Il éprouvait un besoin physique de contempler ses yeux, d’entendre sa voix, et, de sentir près de lui, sa chère présence.

L’excès d’émotivité causé par les événements de la journée, l’avait fait vibrer. Il était sujet à s’attendrir.

— « Je vais la voir » se surprit-il à songer tout haut.

Il fit sa toilette, et se rendit, chemin du Belvédère, à la résidence de Sir Vincent Gaudry.

Celui-ci était à Ottawa. Bertrand savait cela comme il savait que Lucille était à Montréal pour l’avoir entrevue la veille en auto.

Il voulait s’ouvrir à quelqu’un, se débarrasser, en le racontant, de tout ce qui le hantait. Il voulait laisser quelque part ses souvenirs douloureux, dans un épanchement de tout son cœur.


En entrant dans la maison du Solliciteur général, l’on pénétrait, après avoir traversé l’antichambre, dans un hall luxueux et spacieux. Un escalier de marbre était au fond.

Le domestique introduisit Bertrand dans cette pièce.

Pendant quelques minutes, il attendit dans un engourdissement de tout l’être physique la venue de la jeune fille. Il était accablé de lassitude.

Un pas léger fit résonner les dalles de l’escalier. Il se leva et alla vers elle.

En l’apercevant, elle rougit un peu et il remarqua un léger tremblement sur ses lèvres.

Elle lui tendit la main, il la prit entre la sienne. Il remarqua combien fine elle était et combien blanche.

— Bonsoir Mademoiselle. Ma visite vous surprend.

— Beaucoup.

— Elle vous embête ?

— Je ne dis pas.

Subitement, il se sentit gêné devant cette femme. Son assurance l’abandonna et ce fut d’une voix humble qui ne lui était pas habituelle qu’il balbutia.

— Dans ce pas, permettez-moi de me retirer.

— Puisque vous êtes rendu… Je m’en voudrais de vous faire gâcher votre soirée.

Elle le regarda, étonné de le voir sans cette humeur altière qu’elle lui avait toujours connue.

— Et puis-je savoir le mobile de cette visite ?

— Une soif de vous revoir. Un besoin violent d’être près de vous.

— Puisque vous désiriez tant me revoir, pourquoi avez-vous manqué à votre promesse de m’écrire avant votre départ pour Ottawa.

— Vous attendiez donc ma lettre ?

— Qui sait ?

Il la contemplait avec une expression de ferveur dans le regard qui surprit la jeune fille.

Que lui est-il arrivé ? pensa-t-elle. Comme il a l’air étrange ce soir. Ses yeux noirs n’ont pas leur éclat coutumier.

Elle retrouvait un André Bertrand nouveau, autre que celui qu’elle avait connu jusqu’ici.

Et lui, non plus ne se reconnaissait pas. Cette femme le fascinait. Il tenait ses yeux rivés sur elle et ce regard avait l’air de mendier un peu de pitié.

Son esprit de combativité l’avait abandonné. Ce soir il aurait sacrifié son avenir brillant pour passer sa vie à côté d’elle. Rien que de l’avoir là, devant lui lui causait une langueur doucereuse. Ses nerfs trop tendus, s’étaient relâchés.

— Votre père est toujours à Ottawa, demanda-t-il ne sachant plus soudain quoi dire.

— Oui. Et vous, depuis quand êtes-vous revenu à Montréal ?

— Depuis une semaine.

— Votre visite a été courte dans la capitale. Elle n’en fut pas moins mouvementée.

— Vous savez…

— J’y étais… Et un éclair de fierté passa dans son regard. Je vous félicite… Mon père et moi nous ne nous entendons pas en politique… Moi je suis de votre parti, ajouta-t-elle dans un demi sourire… Vous avez l’air triste ce soir…

Il lui raconta alors ce qui venait de se passer. Au fur et à mesure que le récit avançait, il s’échauffait. Le spleen dont il souffrait tantôt, se dissipa. Il retrouva son énergie momentanément engourdie.

Quand il eut terminé de la faire part des faits du jour, il se leva et alla s’asseoir sur le divan, tout près de la jeune fille.

— Lucille, lui dit-il, en s’emparant d’une de ses mains qu’il tint prisonnière dans la sienne, vous m’avez dit à notre dernière rencontre que vous ne serez jamais ma femme. Avez-vous changé d’avis ?

Elle ne répondit rien et regarda dans le vide, les yeux vagues.

— Lucille, reprit-il, je me suis aperçu ce soir, que vous étiez dans ma vie l’un des idéals que je poursuis. Et c’est aujourd’hui, devant la mort qui m’environnait, que je me suis rendu compte que je ne puis vivre sans vous. Sur toutes les têtes tombées aujourd’hui pour ma cause, je jure que je vous aime, que je n’ai jamais aimé et n’aimerai jamais d’autre femme que vous. Je caresse deux grandes ambitions, l’une la délivrance de mon pays et l’autre… vous le savez… Lucille, regardez-moi dans les yeux, franchement. M’aimez-vous ?

— Je vous aime, répondit-elle. Je vous aime depuis la première fois que je vous ai aperçu. Vous avez gagné votre pari. Ce n’est que depuis, que je me suis aperçue que je vous aimais.

Il l’attira vers lui et sur ses lèvres, déposa un baiser où il mit toute son âme.

— Croyez-vous à la Destinée ?

— Maintenant j’y crois.

— Tant d’obstacles nous séparaient. Comme il a fallu de hasards accumulés pour qu’existe cette chose si simple mais combien sublime : Notre amour. Tout, nous éloigne l’un de l’autre et pourtant tout nous attire l’un vers l’autre.

— J’ai peur pour vous quelquefois.

— Votre amour me sera un talisman.

Il lui fit part de ses projets, de ses rêves de grandeur. Il lui raconta son espérance d’être un jour cité dans l’histoire, comme l’un des politiques les plus grands de son siècle.

Elle l’écoutait, blottie près de lui, heureuse de l’entendre, et confiante que ses aspirations se réaliseraient.

— Après ce qui s’est passé cet après-midi, qu’allez-vous faire ?

— Proclamer ouvertement la République, Notre République. Je répudie les maîtres que nous nous sommes donnés.

— Il vous faudra combattre, il vous faudra lutter.

— Nous combattrons. J’irai vers l’avenir avec un courage nouveau, Lucille… je vous aime à la vie et à la mort… pour l’éternité. Que je périsse en édifiant mon œuvre la mort me sera douce puisque j’emporterai avec moi la consolation d’être aimé par la seule femme du monde dont je convoite l’amour… Ne dites rien à votre père et quoi qu’il advienne ayez confiance en moi.

Quand il quitta la demeure de Lucille Gaudry ce soir-là, André Bertrand se sentit une âme de vingt ans. Pour un peu, malgré la tristesse de l’heure et l’incertitude du lendemain, il aurait chanté à tue-tête la joie de vivre.


XV

LA PROCLAMATION


Le Maire, dès le lendemain, réunit les échevins en session extraordinaire. Ils déplorèrent les faits et adoptèrent une résolution blâmant l’armée de son zèle intempestif. Copie de cette résolution fut envoyée aux journaux, au général Williams et au Gouvernement.

Le Maire annonça son intention nette et formelle de ne plus permettre dans l’enceinte de sa ville, de telles scènes de tyrannie. Il congédia le chef de police pour avoir envoyé quelques-uns de ces agents coopérer à la saisie des biens du Couvent, et le remplaça par le sous-chef, homme d’un réel mérite, et, que, depuis longtemps, on tenait dans l’ombre.

Aussitôt qu’il fut démis de ses fonctions, le chef de police alla voir le général Williams qui avait la haute main sur l’organisation militaire du district de Montréal. Williams détestait les Canadiens-Français.

Il accueillit les suggestions de Barnabé, qui, après cette entrevue, partit pour Ottawa. Il revenait bientôt nanti de pouvoirs spéciaux et en charge d’un fort contingent d’espions.

Le gouvernement créa pour lui un « service secret » avec mission de surveiller les activités hostiles et de renseigner les Maîtres.

Un caucus réunit dans le bureau du général Williams, le Ministre de la Milice, l’Hon. James Stevens, le premier ministre lui-même, l’Hon. Ernest Turgeon, Ministre de la Justice, Sir Herbert Davidson, général en chef des troupes du Dominion et Barnabé. Ils décidèrent d’établir la loi martiale, dès la première occasion, et au cas où l’occasion ne se présenterait pas assez tôt, de fomenter une émeute pour sévir ensuite avec la plus excessive rigueur.

Pendant ce temps Bertrand et les siens, ne restaient pas inactifs. Des hommes parcouraient les villes et les villages de la province, s’y établissaient sous un prétexte quelconque et prenaient, munis de lettres de créance, la charge des diverses organisations locales.

Un comité secret siégeait en permanence. Un poste puissant de télégraphie sans fil y était installé, où un code spécial permettait de communiquer avec le dehors sans craindre les interceptions indiscrètes. Le comité se tenait au courant du Mouvement Général. Ce que Bertrand voulait, c’était l’unité de commandement, une cohésion parfaite des forces et une action simultanée, dès le signal donné.

William C. Riverin était venu à Montréal et reparti. Arrivé du matin, il reprenait le train le soir même, après une entrevue de plusieurs heures avec le Chef.

Déjà des cargaisons de fusils avaient franchi les lignes ; ils étaient cachés un peu partout, dans des maisons privées, des entrepôts, des édifices d’affaires.

Tous les soirs, les soldats de l’Idée faisaient l’exercice Militaire dans le terrain de jeu du Club de crosse Canadien. Les hautes palissades de bois empêchaient les curieux de savoir ce qui se passait derrière et pour mieux les dépister, Eusèbe Boivin avait imaginé de changer les commandements militaires par des appellations sportives en usage dans le jeu de crosse.

Un matin, la population de Montréal constata à son réveil, qu’on avait placardé nuitamment, tous les poteaux de téléphone, les vitrines, les clôtures, d’une proclamation imprimée, dont les lettres en caractère gras très noir se détachaient, provocantes, sur le fond rouge du papier.


« République de Québec. »

« Par un décret du comité du Chien d’Or, les provinces de l’Est du Canada se séparent de la confédération, et s’érigent en république libre, et indépendante de l’ancienne Mère patrie.

« Nous commandons, en conséquence, aux représentants officiels du gouvernement fédéral, d’avoir à quitter la ville, et enjoignons aux citoyens de la Nouvelle République de n’obéir qu’aux lois et réglements qui seront promulgués sous peu ».

Et c’était signé :

André BERTRAND,
Président provisoire.

Pas un quartier de la ville n’avait été épargné. Partout, dans toutes les rues, la proclamation s’étalait aux regards.

Dès le petit matin, il se forma des groupes d’ouvriers, qui, en se rendant au travail, s’arrêtèrent près des affiches et les commentèrent ; on gesticulait, on s’échauffait : des exclamations, des cris, s’échappaient des groupes.

Que tant de travail ait pu s’opérer, et dans quelques heures, sans éveiller l’attention des autorités donnait aux partisans de Bertrand une confiance illimitée en demain. Ils y voyaient l’indice d’une organisation solide, sûre d’elle-même, et qui agissait sans tâtonnements.

Dans le jour, l’animation et la curiosité firent place à une frénésie qui confinait à l’affolement. Des gens avaient oublié de se rendre à leur ouvrage. Ils flânaient par les rues, flairant dans l’air comme une vague odeur de poudre et de sang.

Les uns se réjouissaient, et tout leur être exaspéré, réclamait l’Action ; d’autres pétris d’une chair amorphe, s’épeuraient et poussaient des soupirs d’angoisse.

Le général Williams jubilait. Enfin, il pourrait asservir sa haine contre l’élément français. Les hommes de Barnabé le tenaient au courant des menées de la foule. D’Ottawa où il avait téléphoné le matin, on lui avait promis le secours de deux régiments de Toronto.


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La lueur sourde du feu crépitant, suivie du fracas des murs qui craquaient, et des planchers qui s’écroulaient donnait un cachet de féroce grandeur à ce spectacle.

Le soir venu, des processions aux flambeaux s’acheminèrent par les rues. En face de l’Université, rue St-Denis, un orateur improvisé, jeune homme d’une vingtaine d’années, haranguait la foule avec une violence inouïe. Les passions populaires bouillonnaient. Des districts interlopes, la lie de la population montait à la surface.

Autour de l’orateur, la foule grossissait. Bientôt ce fut une masse compacte grouillante, tumultueuse qui s’étendait de la rue Dorchester à la rue Ste-Catherine.

Le jeune homme jetait de l’huile sur ce brasier d’appétits divers.

Et quand il comprit qu’il était bien imbibé des idées qu’il émettait il fit partir l’étincelle pour l’embraser.

« Allons faire sauter l’édifice du « Jour » s’écria-t-il. »

Le « Jour », irrévocablement voué aux intérêts radicaux, dans un extra paru le midi, avait demandé la tête de Bertrand.

Lentement, la foule, se mit en mouvement, puis elle accéléra le pas, et bientôt ce fut en courant qu’elle s’engagea dans la rue St-Jacques, déserte à cette heure du soir. Les fenêtres de l’édifice étaient éclairées. On travaillait à l’édition du lendemain.

Le même orateur de tantôt se dressa devant la porte et parvint à se faire entendre. Il demanda d’attendre cinq minutes, le temps de faire évacuer la salle de rédaction, et les ateliers du journal.

Puis, quand rédacteurs et typographes en manches de chemise furent sortis précipitamment, il se fit une irruption dans les bureaux.

Pêles-mêles, tables, chaises, furent renversées et jetées en tas dans le milieu comme un brasier improvisé ; les vieux journaux qui pendaient aux filières furent arrachés. On s’en fît des torches, qu’on promenait partout pour que l’incendie fut total.

Bientôt par les fenêtres dont les vitres éclataient, les flammes sortirent, rouges, dorées, étincelantes.

Des cris de rage saluèrent l’incendie. Des hommes tombaient dans les bras les uns des autres. On chantait des chants patriotiques. La lueur sourde du feu crépitant, suivie des fracas des murs qui craquaient, et des planchers qui s’écroulaient, donnait un cachet de féroce grandeur à ce spectacle.

Sur les faces, des rictus se dessinaient, qu’éclairait lugubrement la lueur des flammes.

Les moins emballés s’étaient esquivés de peur des conséquences. Pris d’une sorte de remords, l’un des manifestants donna l’alarme, pour sauvegarder les édifices voisins.

L’élément destructeur faisait son œuvre, comme pressé d’en finir, rapidement. Et lorsque les pompiers arrivèrent, il était impossible de ne rien sauver.

La foule voulut s’opposer à leur travail.

— Laissez brûler, criait-on !

— À quoi bon travailler pour ce journal vendu.

Sur ces entrefaites, Charles Picard vint à passer.

Quelques-uns le reconnurent.

— Hourra ! pour Picard.

— Un discours ! un discours.

Il était près de l’auto du chef de brigade.

— Dites leur quelques mots, lui dit celui-ci. Demandez leur de ne pas nous nuire, il s’agit de sauver les bâtisses avoisinantes.

Charles Picard monta dans la voiture. Il fut acclamé longuement.

— Citoyens, clama-t-il,

On fît silence pour l’écouter.

— « Je vous demande de laisser travailler les pompiers en paix et de me suivre au Champ de Mars ».

Ces paroles furent écoutées, et la foule s’ébranla dans la direction du Champ de Mars, laissant le champ libre aux pompiers.

Le général Williams était nerveux. Pour la vingtième fois, il appela Ottawa. Les renforts qu’il attendait n’étaient pas encore arrivés. On lui répondit qu’un train était déraillé près de Hull, que la voie était en très mauvais état, sur une longueur d’un mille les rails étaient tous enlevés.

— Faites venir vos hommes en auto.

— Impossible, les chemins sont défoncés tout le long de la frontière ontarienne. On a fait sauter les ponts à la dynamite.

Williams se tortilla les moustaches et proféra un juron.

La porte de son bureau s’ouvrit. C’était Barnabé qui entrait.

— Mauvaises nouvelles ! ou plutôt bonnes nouvelles. « Le Jour » est brûlé.

— Y a-t-il du monde aux alentours.

— Non ! Charles Picard a amené les incendiaires au Champ de Mars où il tient une assemblée.

— Que fait Bertrand ?

— Nous ne l’avons pas vu de la soirée. Je n’ai pu le faire suivre.

— Boivin ?

— Boivin nous a échappé également.

Le général appuya sur une sonnette dissimulée sous sa table de travail.

Son ordonnance entra.

— Faites sortir le 164e régiment avec les mitrailleuses.

Barnabé s’interposa :

— Bêtise. Le 164e est gagné à Bertrand. Le 26e également, le 44e flanche à son tour.

— Très bien, murmura Williams entre ses dents, et s’adressant à son ordonnance.

— Appelez le Maire au téléphone. Je fais proclamer la loi martiale dès demain matin.

— Bêtise encore, lui répondit l’ancien chef de police. Comment allons-nous la faire observer ? Mieux vaut attendre quelques jours, lorsque nous aurons les renforts.

— Vous avez raison. Peter, vous pouvez vous retirer.

L’ordonnance obéit et Williams fit asseoir Barnabé. Il sortit une boîte de cigares et lui en offrit un.

— Quel est le résultat de vos investigations ?

— D’après moi et le rapport que me font mes hommes, toute la cause du trouble réside dans la popularité de Bertrand. Lui, disparu, tout rentre dans l’ordre.

Comme il prononçait ces paroles, André Bertrand, en coup de théâtre, apparut dans la salle.

— Bonsoir, général, fit-il ironiquement. Bonsoir, M. Barnabé. Je ne m’attendais pas à vous voir ici.

Le général se pencha, pour appuyer à sa sonnette. Bertrand qui le surveillait, braqua sur ses deux interlocuteurs le canon d’un revolver.

— Pas de faux gestes, général. D’ailleurs c’est parfaitement inutile. Toutes mes précautions sont prises… Vous me permettez de m’asseoir… et de vous demander un cigare… Pas de nervosité… Je ne serai pas très long. Voici ce qui m’amène. J’ai su par mon service de renseignements — car je suis bien renseigné moi aussi M. Barnabé — que vous aviez l’intention d’établir la loi martiale ces jours-ci. De plus vous me faites filer moi et les miens par les agents de cet individu avec qui vous semblez en bons, très bons, très excellents termes. Je tenais à vous avertir personnellement, de faire cesser ce petit manège… Quelles sont vos intentions au sujet de la proclamation de ce matin ?… N’est-ce pas que l’affichage s’est bien effectué ?

— M. Bertrand. Je n’ai aucun compte à vous rendre. Apprenez, si vous ne le savez déjà, que je suis en tête du district militaire, de Montréal, que je suis un soldat, et que j’agirai en soldat.

— Bravo ! voilà qui est bien parlé. Je vous répondrai à mon tour, qu’il n’y a plus qu’un maître à Montréal et dans la province et que c’est Moi. J’ai ouï dire qu’il se formait un complot pour me faire disparaître de la scène politique. Apprenez si vous ne le savez déjà, que pour vous emparer de Moi, il vous faudra passer sur le corps de tous les habitants de la province… Comme je veux être franc et loyal envers vous, qui n’êtes qu’une canaille, — permettez-moi de vous gratifier de ce titre après votre lâche aventure du couvent — je vous avertis de ne plus me faire filer. Vous remarquerez M. Barnabé que trois de vos hommes ne se rapporteront pas demain matin. Si vous persistez dans cette ligne de conduite, vous vous portez responsable de ce qui pourra survenir aux malheureux que vous chargez de cette triste besogne. Comme vous le voyez, général, je suis toujours armé et je sais aussi me servir de mon arme, lequel est très perfectionné et silencieux…

— Rallumez votre cigare continua-t-il après l’avoir éteint d’une balle qui alla se loger dans le mur. J’arrive au but de ma visite. Je n’aime pas à ce qu’aucune goutte de sang innocent soit versé. Nous sommes fermement décidés à aller jusqu’au bout. Notre projet d’indépendance est ancré solidement en nous… Inutile donc d’essayer de détruire notre œuvre en proclamant la loi martiale. Si vous voulez lutter, nous lutterons et jusqu’au bout. Mais pour ma part, je préfère arranger les choses à l’amiable. Un froid survenu entre les membres du Ministère à Ottawa et Moi, m’empêche de communiquer avec eux. Je me suis donc adressé à vous pour que vous leur fassiez part de mes désirs. Vous direz à nos anciens gouvernants que le plus sage pour eux dans toute cette affaire est de prendre philosophiquement leur parti de la perte des « belles provinces de l’Est ». Au moindre acte de violence nous userons de représailles et vous êtes l’un des premiers sur notre liste. À bon entendeur salut. Bonsoir général.


Comment Bertrand avait-il réussi à s’introduire d’une façon aussi imprévue dans les quartiers généraux de la Milice ?

Très audacieux, il ne lui déplaisait pas d’accomplir parfois des tours de force. Son sang-froid dans les occasions critiques ne l’abandonnait jamais, et il le mettait à contribution.

Depuis quelque temps il se savait surveillé lui et quelques membres du « Chien d’Or ». Il fit pister les pisteurs et les expédia dans les bois de la Gatineau au chantier d’un de ses adeptes qui exerçaient sur les personnes qu’on commettait à sa charge, de temps à autre, une surveillance des plus étroites. En cela, il était aidé, par deux supposés contre-maîtres et quelques supposés bûcherons.

Avertis par ses propres espions des intentions de Williams, il décida d’aller le voir personnellement et à tirer toute cette affaire au clair. Il voulait également crâner, et par son assurance donner le change sur ses véritables ressources. Les circonstances avaient brusqué la proclamation de la république et il fallait encore au moins une semaine pour être en état d’arrêter, sans effusion de sang, toute contre-révolution. Il lui répugnait de recouvrir à des sacrifices de vies pour consolider son pouvoir. Le plus pacifiquement, il pourrait établir le nouveau régime gouvernemental, le plus de fruit il en retirera : À quoi bon envoyer au feu tant d’êtres humains, quand il y avait moyen de l’éviter.

Accompagné d’une dizaine de fidèles, tous armés, il se présenta donc, rue Peel, aux bureaux militaires. Une sentinelle était à la porte. Il s’avança les mains dans les poches, le chapeau rabattu sur les yeux. Quand il fut tout près, d’un geste brusque, il lui fit sentir le canon de son revolver dans les côtés. Il le confia à un de ses hommes, et de l’un à l’autre, usant du même stratagème, il réussit à se frayer un passage jusqu’au général.

Quand Bertrand se fut retiré, Williams, encore abasourdi par l’imprévu de cette visite regarda Barnabé sans parler, durant quelques secondes, puis scandant la fermeté de ses paroles par un coup de poing sur la table.

— Demain le Maire établira la loi martiale et s’il ne le veut pas, je prendrai tout sur mes charges.


XVI

LE DÉFILÉ DES FORCES


Mais il arriva que le Maire accueillit le général d’une façon plutôt cavalière. Il lui intima qu’il n’avait aucun ordre à recevoir de lui, qu’il n’obéissait qu’à la République.

Après cette visite à l’Hôtel de Ville, qui ne dura que quelques minutes, le général se fit conduire à Cartierville, au camp d’aviation, sauta dans un aéroplane et fila vers Ottawa.

À la suite d’appels pressants publiés dans les journaux, la population est calme. L’effervescence populaire est apaisée, momentanément. Seules, quelques manufactures, dans l’incertitude de l’avenir, ont fermé leurs portes. D’autres, ayant à leur tête des magnats de la finance Anglaise, continuent à produire, sans interruption. Les directeurs de ces compagnies croient que ce n’est là qu’une agitation passagère, un sursaut d’enthousiasme de quelques emballés, qu’une répression énergique, dans quelques jours, ramènera à la réalité.


C’est le soir. Dans le ciel tourmenté la lune joue à cache-cache dans les nuages, blancs et gris, qu’elle rosit. En face du manège militaire, à l’observatoire qui s’avance en rond dans le Champ de Mars, André Bertrand, Eusèbe Boivin, revêtu du costume officiel de généralissime des forces républicaines, Charles Picard, Louis Gendron et les membres de l’État Major de Boivin, attendent la minute où défileront devant eux, ceux, tous ceux, qui sont prêts, comme autrefois les gladiateurs pour César, à s’immoler pour Bertrand. Car la République c’est Bertrand. C’est lui qui en est l’incarnation vivante, c’est lui qui depuis des années, par son verbe enflammé a déchaîné de par la province le grand mouvement d’indignation qui la balaye.

Avec ses lieutenants, il est là, debout, causant un peu nerveusement, parce qu’en lui, à cette heure décisive passe la vision effarante de l’œuvre à accomplir.

Les hommes de la police mobilisée à cette intention forment le cordon de la garde. Ils contiennent à grand peine la foule acculée aux remparts. Sur la terrasse qui dévale à la rue Craig les curieux se pressent. Dans les poteaux et les arbres, des grappes humaines se suspendent. Le Champ de Mars est illuminé. Des banderoles rouges le traversent sur lesquelles on peut voir les inscriptions suivantes :

— Vive la République !

— Pour elle nous mourrons !

— Gloire à André Bertrand !

— À Bas la tyrannie !

Un roulement faible de tambour et qui va en grossissant se fait entendre. Le bruit grossit et bientôt l’on entend le martèlement rythmé des bottes sur l’asphalte de la rue… Une acclamation folle, délirante le recouvre, des hourras, des bravos frénétiques s’élèvent en une clameur gigantesque dans l’air du soir.

Déjà par la petite rue St-Gabriel, commence le défilé. Ce sont les zouaves d’Hochelaga. Culottes bouffantes, petit veston gris, avec en sautoir l’écharpe aux couleurs symboliques, ils s’avancent quatre par quatre, précédés du corps de clairons, et des tambours.

Les clairons sonnent, les tambours battent, les cœurs frémissent.

Ils défilent devant Bertrand, qui, droit, tout son être tendu salue de la main ceux qui sont prêts à mourir pour lui.

Boivin à côté de lui, les yeux agrandis par l’émotion, sent un frisson lui parcourir tout le corps. Pourtant, militaire par profession, il était accoutumé d’entendre l’appel du clairon, et le roulement des tambours. Mais ce soir, cette revue a une signification nouvelle.

Les zouaves défilent jusqu’au dernier et vont s’aligner en rang près de la rue Gosford.

Le porte-Drapeau demeure près de l’estrade.

À son tour la garde Papineau au costume noir, sévère, que seuls agrémentent des brandebourgs dorés, débouche dans le Champ de Mars.

… Et ce sont les gars de Saint-Henri, précédés eux aussi de leurs tambours et de leurs clairons.

Puis, arrive le 164e avec son corps de musique qui joue avec une puissance à faire éclater les cuivres la Marche Laurentienne que vient de composer un musicien de Québec, Jean-Pierre Rhéaume.

Ils passent, saluent le chef, en tournant la tête de son côté, et vont à leur tour s’aligner dans l’espace qui leur est réservé. Les drapeaux se groupent ensemble ; les corps de musique se fusionnent.

Et le défilé continue… Il en vient de toutes les parties de la ville de Ste-Cunégonde, de la Côte des Neiges, d’Outremont, de la Côte Saint-Paul, de la Pointe Saint-Charles, de partout les gardes indépendantes, viennent prêter le serment d’armes au régime nouveau.

Fusil sur l’épaule, cartouchière au côté, ils vont de leur démarche martiale grossir le nombre des défenseurs de la République. En eux passe le sentiment légitime de fierté parce qu’ils savent que par l’effort individuel, ils contribuent au succès de la Grande Cause. Demain chacun d’eux passera dans l’histoire. Cela ils le sentent instinctivement. Ils sentent qu’ils coopèrent au triomphe d’idées caressées depuis longtemps par tous les Canadiens, et qui sont, la liberté de la patrie, la rupture des tutelles, la consécration de leur nationalité.

Désormais, peut-être, grâce à eux, le mot « Canadien » dans le monde sonnera non pas comme un mot vide de sens, mais avec une signification d’héroïsme et de grandeur.

Et le défilé continue…

Le 44e traînant derrière lui, ses lourdes pièces d’artillerie… passe à son tour…

Bientôt l’espace est rempli…

La foule ne crie plus… Elle hurle… Étourdissante, la clameur plane au-dessus de la scène.

Un signal bref de Boivin qui se répète d’officiers en officiers…

Le fusil se change d’épaule, leur canon s’élève en l’air.

Les obusiers, les mitrailleuses, les lourds canons de campagne sont chargés précipitamment.

Un autre commandement…

Et une salve d’artillerie ébranle les couches d’air…

Et ce bruit, ce tonnerre, c’est quelque chose de formidable, de grandiose.

C’est le Salut à la première République Canadienne, c’est le « morituri te salutant » de milliers d’hommes en pleine vigueur et en pleine force d’âge.

Toujours droit, mais saisi d’une émotion qu’il a peine à contenir, André Bertrand s’avance à la balustrade.

Le silence s’est établi après ce salut des soldats.

Il s’appuie au rempart de pierre et d’une voix vibrante, il lance l’appel aux bonnes volontés et au courage. Il a besoin de leurs concours. Ce sont eux, tous et individuellement, les artisans de la victoire.

Et sa voix sonore et claire portait au loin. Elle avait quelque chose de surhumain, une puissance magnétique qui électrisait ceux qui l’entendaient.

— « Citoyens et soldats, clama-t-il, La République a besoin de vous. Ce qu’elle vous demande, c’est le sacrifice entier de vous-même. Êtes-vous prêts à mourir pour elle ? »

Des milliers et des milliers de poitrines, jaillit spontanément la réponse qu’il espérait.

— Oui ! oui !

— « Citoyens et soldats, continua-t-il, vous entrez de ce jour dans l’immortalité ! Des générations futures vous devront la délivrance et des générations passées monteront vers vous, un merci d’outre-tombe pour avoir été là, au jour de la Revanche.

— « Citoyens et soldats, souvenez-vous que l’Univers entier aura les yeux sur vous et que la Gloire saluera chacun de vos gestes.

— « La Gloire étend sur vous son manteau de vermeil…

— « Lutter avec l’énergie farouche des causes saintes. Voilà votre mot d’ordre.

— « Citoyens et soldats la République vous remet le salut que tout à l’heure vous lui avez donné. »

Les porte-drapeaux s’avancèrent près du président… Les étendards s’inclinèrent et le R. P. Joseph Paradis les bénit.

Les corps de musique réunis formant un ensemble de près de 400 exécutants jouèrent le « Ô Canada ».

La foule se découvrit, les militaires présentèrent les armes.

Et solennelles, les notes montèrent, pendant que là-bas, par delà le cordon des soldats, on entendait chanter ces paroles de foi et de courage.


XVII

LE PÈLERINAGE CHEZ LES ANCÊTRES


Les morts parlent ! De leurs tombeaux ils s’élèvent des voix qui pour être muettes, n’en pénètrent pas moins jusqu’au fond de l’âme. Les morts parlent, ce que je ne sais quoi de mystérieux qui gît au fond de nous, qui nous étonne parfois, et qui fait qu’à certains jours nous nous retrouvions avec des pensées et des impulsions dont nous ignorons la provenance.

Depuis longtemps André Bertrand projetait d’accomplir un pèlerinage chez ses ancêtres. Il voulait en se recueillant devant les quelques pieds de terre qui les recouvrent puiser les leçons de courage, d’énergie et de persévérance dont il avait besoin.

Plus que jamais, l’idée s’implanta en lui, impérieuse de leur rendre visite. Fier de son passé, ayant conscience d’avoir accompli son devoir, il était sûr que ceux de qui il tenait la vie, frémiraient d’orgueil dans leur tombe. Le fils n’avait pas renié tout un passé de labeurs obscurs mais féconds, et les ascendants pouvaient voir dans sa montée vers les Sommets l’apothéose de leurs efforts soutenus.

D’autres causes attiraient André Bertrand vers Sainte-Geneviève. C’était là, dans ce coin de pays aux mâles beautés, que son cœur s’était ouvert pour la première fois. Là en face du couchant, un soir de mai, il avait compris le sens de la Vie et son épanouissement en poésie et en beauté par l’amour.

Il voulait refaire le trajet qu’il avait fait ce soir-là, s’imprégner les yeux du paysage pour retrouver dans sa pureté première, l’émotion qui avait fait vibrer son être.

La journée est magnifique, le soleil fastueux. Il se prodigue à toute la Création. Amoureusement il embrasse les êtres et les choses qu’il recouvre de sa magie.

Après avoir expédié la besogne du jour, le Président sauta dans son auto et se rendit chemin du Belvédère à la résidence de Vincent Gaudry.

Ce pèlerinage, il ne voulait pas l’accomplir seul. Dans les heures de fièvre qu’il vivait, le désir de soulager son cœur de tout ce qui le comblait d’enthousiasme et de ferveur, avait crée en lui l’obsession de Lucille. Il voulait partager avec elle, toutes ses pensées ; depuis quelques jours il ne l’avait vue, absorbé par le travail énorme qu’il avait dû accomplir. Maintenant qu’il s’accordait cette journée d’accalmie, il la voulait revoir et s’épancher entièrement et sans réserve avec elle. Il était sûr qu’elle le comprendrait, il était sûr que chaque battement de son cœur trouverait un écho en elle. Il songeait à la douceur de lui conter en franchissant la montée Saint-Charles, que là, pour la première fois, il l’avait aperçue, et en longeant le bord de la rivière, de lui dire qu’au cours d’une promenade à ces endroits, il avait eu la révélation de son amour.

Lucille accepta l’invitation, heureuse de l’avoir à elle, rien qu’à elle, pour cette journée.

Elle s’ennuyait depuis quelques jours. Elle avait beau essayer de se distraire, rien ne parvenait à chasser le spleen qui la possédait.

Elle avait peur que, pris tout entier par sa besogne auguste, il ne vienne à l’oublier. Elle tremblait aussi pour lui, des dangers qu’il courrait. Depuis le jour où, piétinant son orgueil, elle lui avait avoué le sentiment qui l’attirait vers lui, elle s’était abandonnée à la douceur d’aimer.

Lui l’aimait pour elle, rien que pour elle. Non pour son argent, non pour sa situation.

Lui c’était l’Homme, celui qu’elle avait toujours rêvé, un mâle, un lutteur, un énergique, un homme au vrai sens du mot, et qui comme tel, avait aussi la faiblesse d’être tendre, tendresse qui est plutôt une force.

Elle pensait à lui toujours, toutes les heures, toutes les minutes. Le soir elle dévorait les journaux pour y lire ses faits et gestes. Elle éprouvait une sensation légitime de fierté en songeant que cet homme fort s’était penché vers elle, que c’était elle qu’il avait choisi d’entre des milliers de femmes. Il voulait associer son existence à la sienne pour l’éternité.

Malgré le tragique des temps, la route était remplie de promeneurs. Tout le long de la rue Sherbrooke les autos se suivaient sans interruption.

Dans sa puissante routière, Lucille à côté de lui, Bertrand ne parlait presque pas. Pourtant oui, il parlait mais intérieurement. Son âme parlait et l’âme de la jeune fille le comprenait. Il éprouvait un bonheur immense d’être là à ses côtés ; le fait seul de sa présence, c’était du bonheur et quand elle lui parlait il se surprenait à écouter cette voix fluide, presque religieusement. Dès qu’ils eurent franchi la ville de Lachine, ils s’engagèrent dans le chemin qui conduit à Sainte-Anne et qui longe le lac Saint-Louis, en contournant chaque baie.

— J’aurais voulu que vous soyiez au Champ de Mars, hier soir, lui dit-il, brisant le silence. Vous auriez vu tout un peuple soulevé par une foi ardente en l’avenir.

— J’y étais en pensée.

— J’ai connu là, l’une des plus grandes ivresses de ma vie. Cette foule je la possédais. Pour un geste tous jusqu’au dernier se seraient tués. Le décor avait quelque chose de saisissant, ces costumes divers, ces drapeaux, qui claquaient, ces corps de musique dont les cuivres vibraient jusqu’à éclater… J’en ai eu les nerfs malades toute la nuit.

— Et moi, m’aimez-vous plus que votre œuvre ?

— Autant !

— Pas plus ? Si je vous disais : Choisissez entre moi et votre idéal politique, que feriez-vous ?

— Ce que je ferais ? C’est une question inutile puisque jamais vous ne me la poseriez. Voyez-vous, Lucille, c’est vous qui m’avez insufflé cette ambition d’être le libérateur de mon pays. Tout ce que j’accomplis c’est pour vous mériter davantage, me rendre plus digne de vous.

— Quelquefois, je suis jalouse. Depuis trois jours vous ne me m’avez donné signe de vie. J’ai peur que vous ne m’oubliez.

— Jamais je ne vous oublierai. Le voudrai-je que je ne le pourrai pas. Le pourrai-je, je ne le voudrais pas. Vous disparue, la vie devient fade, insignifiante. Si je ne vous ai pas vue ces trois derniers jours, c’est parce que je ne le pouvais pas. On me suivait partout. J’étais filé.

— Est-ce que l’on vous en veut ?

— Si l’on pouvait me faire disparaître, MacEachran, le général Williams et beaucoup d’autres seraient au comble de leurs vœux.

— Votre vie est menacée ?

— Il n’y a aucun danger.

Sur le lac, quelques chaloupes à voile faisaient des taches blanches. Il y avait de petites paillettes d’argent sur l’eau, le soleil les faisait luire et remuer à son caprice.

— N’est-ce pas qu’il fait bon vivre, lui dit-il.

— Oui, quand on est avec vous…

Et, câline, penchant sa tête vers lui : M’aimez-vous ?

— Oui je vous aime.

— Beaucoup.

— Beaucoup. Je vous immolerais ma vie si cela pouvait assurer votre bonheur.

— Qu’est-ce que vous aimez chez moi.

— Tout ! vos yeux, votre voix, votre démarche. Tout ! votre âme.

On avait dépassé la Pointe Claire. L’auto s’engagea bientôt sur le chemin de Senneville. Chaque côté de la route, étaient bâties des résidences somptueuses entourées de pelouses où des carrés de fleurs étalaient leurs couleurs plus claires sur le vert du gazon. On appelle cet endroit : « la place des millionnaires », et avec raison. C’est l’endroit fashionable dans les alentours de Montréal. C’est là que les gros financiers industriels et les marchands cossus se sont faits construire de véritables châteaux.

Le site est admirable. Presque toutes les propriétés donnent soit sur le lac Saint-Louis ou les lacs des Deux Montagnes. Les baies nombreuses ont des fantaisies de dessins et de courbes qui brisent la monotonie de la nappe verte ou bleue jaune de l’eau. Des arbres bordent le chemin le recouvrant à certains endroits, comme un dôme découpé dans l’azur.

Ils contournèrent la pointe de l’île et pénétrèrent dans le haut de Ste-Geneviève. On voyait, sises à quelque cent pieds du chemin, les vieilles maisons de pierre grises, et dont les murs ont abrité des générations et des générations de terriens, tous fidèles à la terre ancestrale.

André les montrait à Lucille, et lui disait le nom des habitants qui y remuaient encore la terre pour en tirer les récoltes blondes.

— Nous sommes dans mon pays, lui dit-il. Tenez, ici, dans cette vieille maison que vous voyez à gauche, ce sont les Jobin, là-bas, plus loin, ce sont les Lapierre.

Il les énuméra tous jusqu’à la montée de Saint-Charles.

— Là, dit-il, en arrêtant le moteur de l’auto. C’étaient les Bertrand.

— Et à présent ?

— À présent c’est encore un Bertrand, qui, pour avoir quitté la terre n’en va pas moins s’y retremper souvent le moral.

Il l’aida à descendre.

— Vous rappelez-vous ce chemin ?

— Oui, répondit-elle en rougissant. J’étais plus insouciante alors qu’aujourd’hui. J’étais l’enfant gâtée, habituée à tous ses caprices, adulée… encensée… Maintenant…

— Maintenant ?

— Votre amour m’a fait voir les choses sous un tout autre aspect.

Il était dans les environs de midi. La maison accueillante souriait au soleil.

— Je vais vous présenter à mon gérant et à sa femme. Ce sont de braves gens. Vous venez ?

— Partout où vous irez, j’irai.

— Nous dînerons ici. Ce sera un changement pour vous. Je parie que vous n’avez pénétré que rarement dans l’intérieur de nos bonnes vieilles maisons canadiennes.

— En effet. Voyez-vous, moi, j’appartiens à la ville. C’est là que je suis née, c’est là que j’ai vécu, je n’en suis jamais sortie que pour aller dans d’autres villes ou aux plages à la mode. Je vous suivrai et je vous assure que je vais faire honneur au repas de vos gens. Cette petite randonnée m’a aiguisé l’appétit.

Avant même qu’ils fussent arrivés à la porte d’entrée, Mme Lebœuf s’avançait au devant d’eux, la figure épanouie.

— Bonjour M. André. Il y a bien longtemps qu’on ne vous a vu. Bonjour mademoiselle.

— Bien près d’un an, Mme Lebœuf. Vous me permettez de vous présenter ma fiancée, Mlle Lucille Gaudry.

Mme Lebœuf s’essuya le creux de la main sur les revers de son tablier et la tendit, large et cordiale.

— Je suis heureuse Mademoiselle de vous connaître et je vous félicite.

— Vous la félicitez de quoi Madame Lebœuf, dit Bertrand en riant.

— Mais d’être votre fiancée, Monsieur André… Vous allez entrer ? À cette heure-ci, je suppose que vous n’avez pas dîné.

— Tout juste et je vous demande l’hospitalité pour ce midi. Votre mari est-il à la maison ?

— Non, il est allé au village tantôt. Je l’attends d’une minute à l’autre.

Ils pénétrèrent dans la maison.

Alerte, Madame Lebœuf allait devant eux, empressée à les servir. À gauche du passage, elle ouvrit une porte qui donnait sur le bureau du politicien, son cabinet de travail, quand il venait passer quelque temps à la campagne.

— Vous serez mieux ici.

La pièce était grande et confortable. C’était la plus spacieuse de l’habitation. Au mur, un vieux foyer en pierre, lui gardait son cachet antique. C’était le foyer des débuts qu’à l’encontre d’un peu partout ailleurs, on n’avait pas fait murer.

Il a vu bien des rêves germer à son feu alors que l’adolescent au sortir du collège, s’amusait les soirs d’automne à y voir crépiter les bûches de merisier. Des soliveaux couraient sous les plafonds. Les murs étaient encombrés de photographies, de peintures, de vieilles estampes. Sur les planchers, en guise de tapis, des peaux de bêtes étaient jetées çà et là. Au-dessus de la porte un fusil était accroché.

Une table massive dans le centre de la pièce, deux bibliothèques à rayons le long de la muraille et quelques fauteuils de cuir composaient l’ameublement.

— Ici, c’est mon véritable chez moi, dit André à la jeune fille. C’est ici que je travaille avec le plus d’aise et le plus de goût.

Intéressée elle examinait les photographies sur le mur.

Soudain elle tressaillit.

Dans un cadre d’ébène, une jeune femme souriait ; au bas, il y avait ces mots :

À André.
Yvette.

Le politicien remarqua le trouble de la jeune fille.

— Cette photographie vous intrigue ?

Avec une moue, elle répondit :

— Non.

Il rit d’un bon rire, joyeux et franc.

— Je suis content que ça vous déplaise. Au moins c’est une preuve que je ne vous suis pas indifférent. Je veux vous expliquer comment il se fait que ce cadre soit là.

— Je ne vous demande pas d’explication…

— Je vous en donne… Ce n’est pas une ancienne flamme… C’est une amie à moi d’autrefois. Vous la connaissez. C’est Yvette Gernal, l’artiste de la Renaissance. Elle m’avait envoyé sa photo, et comme la photo était jolie et qu’Yvette était une artiste d’une grande célébrité, je l’ai mise là sur le mur… Il fallait bien la déposer quelque part.

Et comme le joli visage de l’aimée s’était rembruni, il lui prit les deux mains qu’il tint prisonnières entre les siennes et la regarda dans les yeux :

— Regardez-moi Lucille. Je vous jure que cette femme n’a jamais été rien pour moi. Me croyez-vous ?

— Je vous crois, répondit-elle simplement.

Pour toute réponse il lui serra la main avec plus d’effusion.

— Merci, dit-il.

On frappa discrètement à la porte. C’était son gérant qui venait de rentrer.

Bonjours mon cher Lebœuf.

Bonjours M. André…

— Ma fiancée.

— Enchanté Madmoiselle. J’ai vu votre auto à la porte… Vous passez quelque temps avec nous.

— Quelques heures seulement. Je retourne à Montréal ce soir.

— J’ai vu que les affaires marchent rondement.

— Un peu. Qu’est-ce qu’on dit ici.

— On est content.

— Si vous voulez approcher pour dîner, fit Mme Lebœuf… c’est servi.

Le dîner était succulent. La femme de Lebœuf était une cuisinière consommée qui, avant son mariage avait suivi les cours de l’école Ménagère. Elle savait tirer parti de tous les produits de la ferme et les apprêter à la satisfaction des plus difficiles gourmets.

Ses hôtes y firent honneur.

Ils dégustèrent, sur la vérandah une tasse de café et André Bertrand partit accomplir le pèlerinage qui constituait le but même de sa visite à Sainte-Geneviève.

— Vous venez avec moi Lucille, lui demanda-t-il.

— Je vous ai dit tantôt que partout où vous irez j’irai. Vous avez la mémoire courte.

— C’est vrai.

Quelques minutes de trajet et ils arrivèrent devant l’église, l’un des plus beaux spécimens d’architecture que nous ayons au pays.

L’église tourne le dos à la Rivière des Prairies. À côté se trouve le cimetière.

Bertrand en poussa la grille de fer et y pénétra.

En face, de l’autre côté, on distinguait le village de l’Île Bizard et l’église de Saint-Raphaël qui fait face à celle de Sainte-Geneviève.

Dans les allées du cimetière, l’herbe poussait. Quelques tombes étaient abandonnées, celles des familles éteintes. Des monuments de marbre blanc, bleu et gris se dressaient çà et là.

Tout près du calvaire de bronze, un carré de gazon était entouré d’une petite clôture basse en fer. Cinq croix de granit semblaient sortir du sol.

— C’est ici le terrain des Bertrand.

Ils s’agenouillèrent sur un gradin de pierre et quelques instants leurs pensées s’élevèrent vers Celui qu’un jour, comme le représentait le grand Crucifix de Bronze du Calvaire, avait souffert pour racheter l’humanité.

— Sous la première que vous voyez, repose Jacques Louis Bertrand, capitaine de navire… C’était l’ancêtre. C’est lui qui a bâti la maison où nous sommes arrêtés ce midi. Il est mort à 80 ans. C’est le premier de notre race qui s’est établi au pays. Il venait de Rouen. Ici c’est son fils André-Marie, médecin. Toute sa vie, il a aimé les pauvres au point qu’après un travail incessant de nombreuses années, il mourut pauvre lui-même.

Il était reconnu pour sa bonté, sa science très considérable pour le temps, et son humeur toujours égale devant les épreuves. Voici maintenant Marcellin, son fils. Il dut passer une partie de sa jeunesse dans les chantiers pour amasser l’argent nécessaire à la sauvegarde du patrimoine. Quant il mourut le domaine était de 100 acres de terre, payés et clairs d’hypothèque. Bâti pour vivre cent ans, il s’usa à la besogne et s’éteignit après soixante ans. Voici maintenant Léon, mon grand-père, cultivateur lui aussi. Député du comté durant 10 ans, homme intègre et consciencieux, qui ramassa une fortune assez rondelette et permit à mon père de suivre un cours complet d’études classiques, ce qui dans le temps était très rare.

Et puis voici l’endroit où repose André, mon père. Héritier de biens considérables, cultivé, instruit, il étudia l’agriculture à Oka où il décrocha son titre de docteur. Malgré l’attirance de la ville, où ses relations de collège, son instruction, et sa fortune lui offraient une vie facile et aisée, il resta sur la terre ancestrale avec la volonté ferme de faire de son exploitation agricole quelque chose de moderne pouvant rivaliser avec n’importe quels établissements anglais d’Ontario ou même des États-Unis. Il décrocha la Médaille du Mérite agricole et la terre des Bertrand eut la réputation d’être la terre modèle par excellence de toute la province.

Voici quels sont mes ascendants ! Des lutteurs, des énergiques, des courageux. De leurs tombes je les entends qui me parlent, et me crient la fidélité au Devoir et le Courage devant la Vie. Ce sont tous des professeurs d’énergie. Sur ces simples croix, ces simples noms, ce sont des pages d’histoire, obscures peut-être, mais héroïques. Quand le découragement me tiraille, je vais m’agenouiller sur leurs tombes, et là, je rêve qu’ils sortent, qu’ils s’incarnent à nouveau. Ils me prennent par le bras, et m’indique la route à suivre, la route droite où l’on trouve au bout la satisfaction du devoir accompli.

Lucille l’écoutait, emportée par le rêve. Elle songeait elle aussi, à ces fils de la glèbe, morts sur le même coin de terre qui les avait vus naître, et qui avaient tout sacrifié, pour être fidèles eux-mêmes. Elle songeait à cet héritier d’un tel passé, trait-d’union entre l’avenir et qui regardait cet avenir comme un conquérant.

André Bertrand se tut et à son tour s’absorba dans une rêverie douce et pleine de réconfort.


Vers la fin de l’après-midi, il amena la jeune fille avec lui, par les champs, à l’endroit précis où il avait reçu en lui la conviction qu’il l’aimait. Le lac des Deux Montagnes était calme, l’air silencieux. Seul un roucoulement d’oiseau égayait de temps à autre ce silence.

— Un soir, il y a plus d’un an, en me promenant à ce même endroit que foulent vos pieds, j’ai fait une constatation.

— Laquelle ?

— Que je vous aimais. En face du couchant, je me suis juré que rien ne me séparerait de vous. Et cependant, j’ignorais tout de vous-même. Je ne savais qu’une chose, c’est que je vous aimais. Je vous aimais follement, éperduement, et cela, pour avoir entendu fuser votre rire, et briller vos yeux glauques. Lucille, devant ce paysage qui a assisté à l’éclosion de mon amour, je veux que vous me disiez que vous m’aimez.

— Je vous aime.

— Me jurez vous que vous m’aimerez toujours, malgré tout.

— Je vous le jure.

— Que vous auriez confiance en moi, malgré les apparences, toujours.

— Je vous le jure.

Il l’attira près de lui, et sur ses lèvres déposa un baiser brûlant de toute la fièvre qui le rongeait.

— Lucille ! l’Avenir est à moi.

Et tout son être tendu, il regarda devant lui, comme s’il envisageait par delà les jours, tout le Futur.

— Je ne crains rien maintenant. Vous m’avez insufflé une force nouvelle. Je puis affronter tout ce que demain me réserve d’incertain. Demain m’appartient puisque tu m’appartiens.


XVIII

LE DOUTE QUI GERME


Vers cinq heures, Sir Vincent Gaudry arriva chez lui. Il venait d’Ottawa d’où il avait appris les événements extraordinaires survenus à Montréal. Il avait assisté le matin à une entrevue du général Williams avec les membres du Cabinet réunis pour étudier la situation et chercher les moyens d’y faire face.

— Mademoiselle Lucille est-elle sortie, demanda-t-il au domestique qui l’aida à se dévêtir.

— Elle est sortie pour une promenade.

— Seule ?

— Non… Un homme est venu la demander.

— Vous ne savez pas qui ?

— Je crois que c’est monsieur André Bertrand.

— C’est bien. Aussitôt que Mademoiselle Lucille rentrera, vous lui direz de passer à mon bureau… Je ne descendrai pas pour dîner. Faites servir en haut.

— Bien, monsieur.

Le solliciteur s’enferma dans son bureau. C’était une immense pièce à deux étages éclairée de hautes fenêtres aux verrières enchâssées dans le plomb. Tout y respirait le luxe. Par terre, des tapis d’Orient soyeux, moelleux, aux dessins fantastiques, aux couleurs chatoyantes.

Les meubles d’une grande richesse, étaient de bois précieux sculptés, ébène, palissandre et acajou.

Sir Vincent s’installa à sa table. Il paraissait affaissé. Il venait de traverser depuis une semaine une crise morale dont sa figure tourmentée conservait encore des vestiges.

Il tira quelques bouffées de son cigare et nerveusement arpenta la pièce.

Des pensées désagréables l’obsédaient. C’était donc vrai que sa fille était éprise d’André Bertrand. Il ne lui fallait plus que cela maintenant. Tout tourbillonnait en lui. Il essayait à voir clair dans son âme. Une dépression physique l’accablait. La fatigue du voyage, le combat livré à lui-même depuis plusieurs jours, et la nouvelle que sa fille, le seul être au monde pour qui il avait un peu d’affection, avait passé la journée avec celui qu’il détestait, non pas comme un adversaire mais comme un ennemi !

C’était de la haine qu’il éprouvait à l’égard du chef républicain, une haine mortelle. Il le détestait cordialement, souverainement, avec impétuosité. Le solliciteur général était las ; il était las de penser, las d’agir, las de lutter.

Le domestique entra avec un flacon.

Il se versa une rasade, qu’il but d’une lampée.

— Apportez-moi mes pantoufles et ma robe de chambre.

Le domestique l’aida à se déchausser. Il se revêtit de sa robe de chambre en soie moirée, et brodée d’argent.

— Vous pouvez vous retirer. Vous ne m’apporterez mon dîner qu’à huit heures et demie. S’il vient des visiteurs ou si l’on m’appelle au téléphone, je n’y suis pas.

Depuis une semaine, il avait lutté, lutté contre lui-même. Dans son for intérieur, il admettait le bien fondé des exigences nationales. Il savait que le coup d’état d’André Bertrand n’était que la conclusion logique des persécutions faites à sa race et à sa religion.

Tout son passé politique se dressait devant lui, et lui faisait honte ; passé de compromissions et de lâchetés, où il avait sacrifié sur l’autel du parti ses convictions personnelles.

Plein de talent, doué par l’action « débater » influent, il aurait pu mettre au service des siens ses qualités primordiales. Il n’en avait rien fait. Jeune, il voulait arriver. Peu lui importaient les moyens. Il avait soif des honneurs, plutôt que de l’honneur tout court. L’honneur ! qu’est-ce ? Un mot. C’est quelque chose d’impalpable, d’impondérable. Les honneurs ? ce sont une réalité. Cela grise comme un vin vieux.

Se rangeant du côté du plus fort, il avait de suite réussi à attirer l’attention des chefs. En peu de temps, il fut lui-même l’un des chefs des radicaux. Il eut tout ce qu’il désirait, les honneurs, la fortune, voire la popularité.

Pour cela, il dut fouler aux pieds souventes fois, les droits de ses compatriotes. Il le fit si habilement que très rares furent ceux qui s’en doutèrent.

Et maintenant ?

Le tableau de l’exacte situation se dressa devant lui.

De quel côté se rangerait-il ?

Continuerait-il à servir les maîtres d’autrefois ou se rangerait-il avec ceux d’aujourd’hui ?

Le maître d’aujourd’hui. C’était André Bertrand. Cela, lui, acolyte de Bertrand, jamais.

À MacEachran, ce matin, il donna la réponse que le premier ministre attendait.

— Je vous suis fidèle. Comptez sur moi pour écraser la rébellion.

Le souvenir humiliant de la Nomination au marché de St-Jacques l’oppressait encore. En lui, quand il y pensait, une rage sourde bouillonnait. Une haine de ses compatriotes l’envahissait. Le symbole vivant du Canada français c’était Bertrand. Il enveloppa toute la race dans la haine qu’il lui portait et délibérément, sciemment, il l’avait reniée.

Sir Vincent s’écrasa dans son fauteuil. Il se prit la tête à deux mains, et réussit enfin à chasser loin, bien loin de lui, tous les sentiments obscurs qui s’opposaient à son reniement fatal.

C’était fini, le remords n’aurait plus de prise sur lui. Sa ligne de conduite était adoptée.

De ce qu’il avait fait et dit ce matin au Conseil des Ministres ne lui causerait plus aucun regret, dut-il en coûter à sa province des larmes et du sang.

En se remémorant le plan de campagne discuté et froidement accepté, un rire méchant tordit ses lèvres. Dans peu de jours, Bertrand et les siens seraient écrasés impitoyablement et à tout jamais.

— Bonjour papa, tu voulais me voir, fit la voix claire de Lucille. Quand es-tu revenu d’Ottawa ?

— Cet après-midi.

— Comme tu es changé depuis une semaine.

— Tu trouves cela toi aussi. C’est vrai. J’ai eu tellement d’ouvrage. Viens m’embrasser Lucille, pour me compenser du chagrin que tu me fais.

— Je te fais du chagrin ? Comment cela.

— Avec qui étais-tu cet après-midi ?

— Avec… avec…

— Tu as peur de me le dire…

— J’étais avec André Bertrand, qui m’aime et que j’aime.

Si on lui avait dit que sa fortune à laquelle il tenait tant s’était écroulée et qu’il ne lui restait plus un sou, si on lui avait dit qu’il était en disgrâce auprès du ministère, le solliciteur n’aurait pas été plus abasourdi qu’il le fut à l’énoncé de ces simples mots.

La catastrophe, si terrible pour lui qu’il ne la croyait pas possible, s’était donc produite ! Lucille, sa fille unique, le seul lien sentimental qu’il possédait, le délaissait pour son ennemi. Lucille Gaudry la femme d’André Bertrand ! André Bertrand, son fils par alliance ! Non ! jamais. Cette enfant qu’il avait caressée et chérie, cette enfant deviendra un jour la chose du chef républicain. Elle lui appartiendra corps et âme. Il aura des droits sur elle ! Ce n’était pas possible. Ah ! cette fois il avait bien frappé. Il avait visé juste au seul endroit du cœur où subsistait une fibre sensible. Son sang devint figé dans ses artères. Une main de fer lui martela les tempes. Il essaya de parler mais en proie à des sentiments les plus divers qui se développaient au fur et à mesure qu’il en était saisi, à l’état de paroxysme, il ne put articuler une seule parole. Un vieux fonds de tendresse qui se réveillait et souffrait à l’idée de perdre sa Lucille ; une haine féroce qui commandait une vengeance atroce, une brûlure d’orgueil de constater son impuissance de lutter puisqu’il lui fallait briser le cœur de sa fille, tout cela se fondait en une douleur intolérable.

Il crut voir Bertrand le narguer. Il vit son sourire des assemblées contradictoires, son sourire insolent qui exaspérait.

Non ! jamais ! Il n’accorderait Lucille à cet homme qui le méprisait.

Mais elle l’aimait ! Chez la femme, le cœur domine ! Écouterait-elle ses raisonnements. Se servir de son autorité de père ! Elle souffrirait et l’obstacle au lieu de l’amoindrir augmenterait d’intensité cet amour qui le tuait.

Le faire disparaître ? Elle le pleurerait toute sa vie. Ah ! comme il avait frappé juste.

Le sang s’était retiré de ses joues ; son front était devenu moite, des sueurs y perlaient. Il rageait d’impuissance. Il se débattait dans l’incertitude. Comment frapper ! En le frappant c’est elle qu’il atteignait.

Se sacrifier ? Il revit encore une fois les sourires ironiques de Bertrand, il crut l’apercevoir devant lui, lui jeter narquoisement à la figure :

— Ah ! Sir Vincent ! Je suis plus fort que toi. Je suis ton maître, même chez toi. Je commande même à ta propre fille. L’affection qu’elle te portait je te l’ai enlevée.

— Papa ! qu’avez-vous ? Vous êtes pâle ?

Le solliciteur balbutia.

— Verse-moi un peu de liqueur.

Il porta ses lèvres tremblantes au verre où brillait la boisson dorée et avec peine en avala le contenu.

— J’ai su que tu te commettais publiquement avec André Bertrand. On t’y a vu une fois avec lui au Windsor. Est-ce vrai ?

— C’est vrai.

— Depuis quand vous voyez-vous ?

Elle ne répondit pas.

— Et aujourd’hui tu as passé la journée avec lui ? Où êtes-vous allés ?

— À Ste-Geneviève.

— Et tu ne m’avais jamais dit qu’il te fréquentait. À moi, ton père, tu as caché tes visites, des visites d’où dépendra peut-être ton malheur plus tard.

— Je savais que vous ne l’aimiez pas et que vous m’auriez défendu de le voir. Ça été malgré moi que je l’ai aimé. Je ne voulais pas d’abord, mais ce fut plus fort que ma volonté.

— Eh ! bien si je t’ordonnais de ne plus jamais le voir m’obéirais-tu ?

— Je vous désobéirais.

Le solliciteur était désemparé. L’irréparable était donc fait. Pourquoi n’avait-il pas ouvert les yeux plus tôt. Pourquoi n’avoir pas étouffé ce sentiment dès sa naissance.

Une idée lui traversa le cerveau. Il savait qu’elle ferait bien du mal à sa fille, mais il mit cela sur le compte de son bonheur qu’il voulait sincèrement. Il savait qu’en racontant ce mensonge il était injuste mais pour lui, la fin justifiait les moyens.

— Lucille, tu sais que je t’aime, que tu es mon seul amour sur terre. Je vais te faire de la peine et cela me brise le cœur. Ce que j’ai à te dire est pour ton bien. Es-tu bien sûre qu’il n’y a pas d’autres femmes dans sa vie, qu’il n’aime que toi, toi seule.

— J’en suis sûre. Il me l’a dit.

— Il peut mentir.

— Je vous défends de parler ainsi.

— Eh ! bien Lucille, ce galant homme qui t’a prise au piège avec ses paroles mielleuses, a eu une aventure avec une femme et il aime encore cette femme.

— Papa !

— Ne t’a-t-il jamais parlé de ses relations avec Yvette Gernal ? Es-tu une personne à te contenter des miettes qui tombent de la table d’une actrice ?

— Papa ! Comme c’est mal à vous de parler ainsi.

— C’est toi qui m’y as forcé. Il n’y avait pas d’autres moyens de faire voir la vérité. Ce n’est le secret de personne qu’André Bertrand a été…

Il n’eut pas le temps d’achever. Les beaux yeux glauques s’étaient voilés de larmes. Elles descendaient le long des joues…

Lucille se leva et pour cacher les sanglots qu’elle pressentait devoir éclater, elle se sauva à sa chambre. Une souffrance aiguë la tenaillait. Sa vie, goutte à goutte, s’en allait. Du feu lui brûlait la poitrine.

Elle pleurait et ses larmes étaient chaudes et elles semblaient en coulant sur les joues y tracer des sillons jusque dans sa chair.

Ce n’était pas vrai ! Lui si loyal, si franc, la tromper à ce point ! Tout tournoyait devant elle… Elle lui pardonnerait sa trahison ! Et par ce pardon se rendrait davantage digne de son bonheur ! Le bonheur ne s’acquiert que par la souffrance.

Aussitôt la phrase de son père lui bourdonna dans la tête.

« Se contenterait-elle des miettes tombées de la table de l’actrice ? »

Ne plus le voir ! Ne plus jamais sentir peser sur elle ses beaux yeux bruns, d’un brun chaud, si vivants, si clairs. Ses yeux ne mentent point. Ne plus entendre sa voix, ne plus sentir près d’elle sa chère présence ! Ne connaître plus le goût de ses lèvres sur les siennes ! Jamais ! Ce n’est pas vrai ce qu’on vient de lui apprendre !

Alors pourquoi cette photographie chez lui : À André, Yvette.


Mon Dieu pourquoi souffrir comme cela ! Sa tête lui fait mal. Ses dents claquent, la fièvre la dévore. Et la pupille dilatée, elle regarda devant elle, abîmée de désespérance.

« Les miettes d’une actrice ».


Tout son orgueil se cabre dans un soubresaut. Et cette petite phrase s’enfonce dans son cœur comme une vrille. Et la plaie s’élargit par où s’en va le sang.

« Les restes d’une actrice ».


C’est faux, il ne l’a pas aimée ! Il l’a juré cet après-midi. Et il était sincère…


Pourquoi gardait-il ce portrait dans son bureau ?


Et le doute, s’infiltra en elle… Le doute… La jalousie… Lui à une autre. Ce soir peut-être… Non… Non… Elle se débat au milieu de résolutions contradictoires.


Et pendant que Lucille, dans sa chambre, souffre l’agonie de son amour, Sir Vincent Gaudry se félicite du résultat heureux que ses paroles perfides ont obtenu. Il oublie Lucille pour ne songer qu’à André Bertrand, à ce qu’il endurera de tortures morales quand le bonheur qu’il croyait saisir, s’échappera loin, bien loin, de sa main.


XIX

LE STRATAGÈME RÉUSSIT


Les membres du Chien d’Or se réunirent en leur local ordinaire. Beaucoup de besognes s’offraient à leur activité. Il fallait d’abord rédiger une constitution. Ce travail commencé depuis longtemps était presque terminé. Dans quelques jours tout au plus, ils pourraient en doter le pays.

Ensuite, — et c’était là le plus important de toute l’affaire, — il s’agissait de préparer le « Coup d’État ». La proclamation officielle ne changeait rien à la situation. Le pays dépendait encore d’Ottawa. Le gouvernement provisoire n’avait pas en main, l’administration de la justice qui continuait, comme par le passé à être sous le contrôle direct du fédéral ou du provincial. Les cours siégeaient comme d’habitude. Les industries d’État appartenaient encore à l’État.

Le Gouvernement provisoire siégeait en cachette. Son champ d’action, par toutes les ramifications des clubs s’étendait bien par toute la province, mais il ne légiférait pas encore. Il n’avait pas de parlement ; il ne percevait pas de taxes. La seule source de revenus restait dans un fonds public, alimenté depuis de nombreuses années, à cet effet, et dans l’appui financier de quelques millionnaires canadiens-français. Quelques-uns d’entre eux avaient mis généreusement toute leur fortune à la disposition d’André Bertrand. Brusquée par les circonstances, la Proclamation avait été prématurée. Heureusement que l’armée, travaillée sourdement, s’était rangée, du moins à Montréal, presqu’en bloc du côté républicain. Le maire, l’un des partisans les plus zélés, s’était servi de toute son influence pour mobiliser la police et le nouveau Chef était lui-même président d’un club révolutionnaire.

La situation était loin d’être brillante. Des périls imminents planaient sur l’œuvre qui en compromettaient le succès. C’est ce que tous comprenaient et Bertrand tout le premier.

C’est pour cela qu’il avait fait la Revue des Forces au Champ de Mars. Coup d’État en miniature, sorte de maître-chantage déguisé, pour donner la frousse aux anciens gouvernants et soulever l’enthousiasme de la population.

Ce coup avait réussi. Il avait déchaîné du délire au sein de toutes les classes. L’effet moral en fut foudroyant.

L’esprit tendu, tous les ministres réunis autour de la table ronde étudiaient minutieusement chacun des faits survenus récemment, en tiraient les conséquences, et étayaient l’édifice de l’Avenir.

Au centre, André Bertrand présidait. Il fut le premier à exposer ses vues. Il le fit d’une façon concise, nerveuse, semant l’inébranlable confiance et la fidélité.

Il expliqua que la Constitution serait terminée dans quelques jours, commenta l’effet de la parade militaire et demanda aux personnes présentes si elles avaient des suggestions à faire, en ce qui regardait la façon de procéder, et la date propice, du véritable Coup d’État.

— Avez-vous eu des nouvelles de M. Riverin, lui demanda Louis Gendron.

— Nous avons reçu à titre de prêt une somme de $100,000 dollars. Je suis en communication constante avec lui. Dans son dernier message il me dit qu’une surprise nous attend prochainement.

— Le coup d’État suppose d’abord le nerf de la guerre, l’argent, dit Eusèbe Boivin. Il suppose des bonnes volontés et de l’héroïsme. Nous avons tout cela. J’ai préparé avec mon état-major tout un plan de campagne que je ne puis dévoiler présentement. Il a eu l’approbation de votre président. Tout se fera dans l’espace d’une heure, par surprise. C’est le moyen le plus efficace et le seul.

— Comment est le moral de l’armée.

— Excellent sous tous rapports. Nos soldats sont animés d’une ferveur presque mystique.

— Qu’allons-nous faire d’ici quelques jours ? demanda Charles Picard.

— Prélever des fonds, prononça Bertrand. La Banque Laurentienne est solide. Le gérant général nous est acquis et nous y avons un dépôt. Nous aurons besoin d’argent, sous peu. Deuxièmement, ne pas nous départir de notre calme. Les Anglais en temps de crise ont un mot d’ordre que j’admire « Business as usual ». Adoptons-le. Pour aucune considération, les citoyens ne doivent être démoralisés.

À chacun de vous est assignée la visite de cinq clubs par soir pour y entretenir le feu sacré. N’oubliez que c’est par ses clubs que la Révolution française a réussi. Les journaux sont à nous. Il ne reste que l’organe anglais : « The Nation ». Il va sauter cette nuit. Le coup d’État ne peut s’accomplir que par l’entremise de l’armée. Boivin a les pleins pouvoirs sur elle. C’est lui qui s’en charge. Quant à vous, je vous confie l’élément civil de la population. Après l’armée, l’opinion publique est la plus grande force dans une nation, souvent elle est plus forte que l’armée puisqu’elle l’influence.

De la pièce voisine, un télégraphe accourut un message à la main.

— Envoyez renfort à Québec. L’émeute bat son plein. Le sang coule.

— Répondez : — Tenez bon, dit Boivin.

Il alla au téléphone, mobilisa deux trains et ordonna au 164e et aux zouaves de partir immédiatement pour la vieille capitale.

Quelques instant après des détails plus précis arrivèrent.

La Cavalerie avait chargé dans les rues sur un groupe de manifestants lors d’une assemblée publique. À la hâte on étendit des câbles d’un trottoir à l’autre. Le premier rang de cavaliers buta. Des maisons les projectiles plurent sur le soldat. Un régiment envoyé à la rescousse de la Cavalerie se tourne du côté des rebelles.

Dans certaines rues on fait la guerre de barricade.

— Si les deux régiments que nous envoyons ce soir ne sont pas satisfaisants, nous enverrons le 44e demain matin. Coûte que coûte, il faut enlever Québec, prononça Bertrand. Il n’y a rien à craindre à Montréal où sauf les Rough Riders et le 6e nous avons l’armée avec nous.

La séance, interrompue quelques instants continua. On commenta cet émeute. À Québec les forces fédérales étaient un peu supérieure aux forces républicaines.

Quelques temps après, le télégraphiste reparut avec un message de Trois-Rivières. Là aussi on se battait. Le premier moment de stupeur passé, le généralissime émit l’opinion qu’on était en face d’un coup monté. Ces émeutes étaient provoquées. Il consulta dans les filières quelle était la position dans Trois-Rivières. Le corps de la police était indécis. Le chef ne savait pas encore à quel Régime obéir. D’après les informations, il obéira au plus puissant.

— Je change de tactique. Il ne faut pas dégarnir Montréal. Nous avons une quinzaine d’aéroplanes en disponibilité, j’envoie les aviateurs surveiller la ville, avec des bombes. J’y vais ce soir moi-même, et s’il faut faire sauter quelques bâtisses, nous le ferons. Messieurs, la tourmente commence. Soyons prêts.

— Je pars pour Québec ce soir avec Boivin, dit à son tour Bertrand. Je me tiendrai en communication avec vous. Télégraphiez au club du Castor. Pendant que Boivin donnait à son assistant, le colonel Gendreau, des ordres pour son absence, au cas où dans d’autres villes, ou aurait besoin de secours, Bertrand s’enferma dans l’un des compartiments téléphoniques et appela Lucille Gaudry.

Au bout de quelques secondes d’attente, la jeune fille vint à l’appareil.

— Bonsoir, Lucille. Je pars tantôt pour Québec et Trois-Rivières où les affaires se compliquent. Je veux vous voir avant mon départ.

— Et moi je ne veux pas vous voir.

— Vous ne voulez pas me voir ? Et pourquoi ?

— Je n’ai aucun compte à vous rendre.

— Que signifie ?….

— Cela signifie que tout est fini entre nous… que je ne veux pas que vous veniez me voir, je ne veux pas que vous m’appeliez au téléphone, je ne veux pas que vous m’écriviez…

Et avant même qu’il eût proféré une parole elle raccrocha le récepteur.

André Bertrand pâlit, ses narines se pincèrent, le sang se retira de ses lèvres.

Il se promena dans la salle des délibérations en grommelant, et en proie à un énervement visible.

Tous le regardèrent étonnés. Jamais le chef ne manifestait le moindre trouble.

— Mauvaises nouvelles, lui demanda-t-on.

— Non, rien, fit-il d’un ton sec. Et se remettant avec effort ce fut de son ton habituel qu’il reprit.

— Une affaire urgente me force à m’absenter pour une couple d’heures. Boivin, attends-moi ici. Nous regagnerons le temps perdu en route… Il téléphona pour sa routière, y sauta et à une vitesse folle, fila par les rues de Montréal jusqu’à la résidence de Sir Vincent Gaudry. En chemin il essaya de scruter les raisons de ce refus soudain. Il ne comprenait rien à la conduite plutôt étrange de la jeune fille, surtout après leur promenade de la veille. Il flaira quelque complot ourdi contre lui.

Tout à l’heure après la minute de saisissement qui l’avait envahi, il décida vite sa ligne de conduite. Il voulait tirer cette affaire au clair dès le soir même. Nonobstant la défense de la jeune fille, il courut chez elle.

En dépit de l’heure tardive — il était dix heures et demie — il sonna à la porte, bien déterminé à la forcer si on ne lui livrait pas l’accès à la maison.

— Mademoiselle Lucille, est elle chez elle, demanda-t-il au domestique qui lui vint ouvrir, surpris d’une visite à une jeune fille à une heure aussi indue.

— Que dois-je annoncer ?

— Peu importe, répondit-il, en rentrant délibérément dans le hall. Je désire voir Mademoiselle Gaudry.

Il s’assied de lui-même sur l’un des divans, alluma un cigare et chercha à se distraire en regardant les volutes de fumée bleue.

Si maître qu’il fut de lui-même habituellement, son cœur battait d’un mouvement violent. Il était exaspéré.

Le domestique reparut.

— Mademoiselle Gaudry ne peut pas vous voir.

— Dites lui que je ne repartirai pas d’ici avant de l’avoir vue.

Il attendit quelques instants.

Il se leva et arpenta la pièce. Il ne se reconnaissait plus. Jamais il n’avait été si peu en possession de ses moyens.

Descendant l’escalier, Sir Vincent Gaudry s’avançait vers le visiteur.

— M. Bertrand vous avez une façon plutôt étrange de vous imposer chez les gens. Je vous prie d’éteindre ce cigare.

Bertrand tremblait de tous ses membres. Il se redressa et recouvra son calme.

— M. Gaudry ce n’est pas vous que je viens voir. Je suis venu faire une visite à Mademoiselle votre fille, et je ne partirai pas avant que je l’aie vue.

— Vous partirez plus tôt que vous ne pensez.

Bertrand mit la main à sa poche.

— Vous oubliez, Sir Vincent, que lorsque je vais chez des bandits, — car vous en êtes un — je suis toujours armé. Si vous voulez qu’il y ait un scandale dans votre maison, à votre guise.

Et s’adressant au domestique.

— Dites à Mademoiselle Gaudry que son père la demande.

Sir Vincent alla pour parler.

André Bertrand fit un geste menaçant dans sa direction.

— N’est-ce pas M. Gaudry que vous voulez parler à Mademoiselle Lucille ?

Une minute après la jeune fille parut. Elle était très pâle. À la rougeur de ses yeux on devinait qu’elle avait pleuré.

En voyant son ancien fiancé, elle eut une sensation de vertige.

— M. Gaudry, je vous prie de nous laisser seuls quelques instants, nous nous reverrons après.

Sir Vincent obéit à cette invitation que le geste menaçant de tantôt rendait impérieux.

— Qu’est-ce que cela signifie Lucille, lui dit André en s’emparant de ses deux mains.

— Laissez moi, lui dit-elle.

Il lâcha l’étreinte.

— Cela signifie que je ne veux plus vous voir. Jamais. Ma décision est irrévocable.

— Qu’est-il donc arrivé depuis hier.

— Rien. Je me suis ouvert les yeux.

— Lucille, regardez moi franchement. On vous impose votre conduite. Répondez moi. Est-ce vrai ?

— Peut-être.

— Vous m’aimez encore. Pourquoi vous torturer comme cela ? Dites que vous m’aimez encore.

— Je ne veux pas vous aimer.

— Vous m’aimerez. Il est impossible que l’amour immense que je vous porte n’ait pas d’écho dans votre âme.

Et sa voix tout à l’heure rauque s’était adoucit. Elle s’était fait tendre, pressante.

— Mais vous voyez bien que je ne peux pas vivre sans vous, que vous êtes la seule femme que j’ai aimée et que j’aime.

— Leçon apprise. Vous avez déjà débité cette phrase à d’autres femmes.

— Lucille. Je vous défends de parler de même. Je vous jure que je n’ai jamais aimé que vous. Le croyez vous ?

Et comme elle ne répondait rien, il l’attira près de lui et fougueusement l’embrassa.

— Lucille, je pars cette nuit pour Québec où l’on se bat. Peut-être ne reviendrai-je pas. Vous savez tout ce qu’on trame contre moi. Il me faut le talisman de votre amour. M’aimez-vous ?

Épuisée vaincue, elle balbutia.

— Je vous aime…

— M’accordez vous votre confiance.

— Je vous la prête.

— Je ne vous la rendrai pas. Vous me prêtez votre confiance, je vais la garder.

— Bonsoir lui dit-elle. Elle tendit la main. Il voulut y déposer un baiser mais elle la retira.

— Bonsoir, dit-il simplement.

Il semblait heureux et comme allégé d’un grand poids.

Le solliciteur reparut.

— Je n’ai pas le temps de discuter avec vous ce soir. Je vous verrai plus tard. J’ai un compte à régler.

Quand il se représenta au Comité le président était gai, malgré la tristesse et la gravité de l’heure. Il ne doutait plus de rien. Confiant dans son étoile, il souhaita bonsoir à tous ses collaborateurs, leur serra la main et avec Boivin monta dans sa routière à destination de Québec.

Il était minuit passé quand ils franchirent le pont de Charlemagne. La nuit était noire et fraîche. Les phares de l’auto trouèrent l’obscurité.

Sans parler, ils filaient à une vitesse vertigineuse. L’air leur fouettait le visage.

Il n’était pas trois heures qu’ils pénétraient dans Trois-Rivières. La ville dormait ayant repris son aspect accoutumé. Quelques visites nocturnes, quelques ordres donnés, et de nouveau ils s’élancèrent à la conquête de la route de la même vitesse grisante et folle.

Le lendemain, ils firent le tour de la ville. Au club du Castor une animation extraordinaire régnait. La veille plusieurs personnes avaient payé de leur vie, le tribut à la République.

On s’attendait pour la journée à des échauffourées. Des patrouilles fédérales circulaient par les rues, dispersant les groupes aussitôt qu’ils se formaient.

Boivin fit le relevé des forces qui lui étaient fidèles. Il supposa qu’avec celles qu’il attendait de Montréal dans la matinée, il serait en mesure de s’emparer de la citadelle, il passa quelques heures avec les colonels des différents régiments qui lui étaient dévoués. Ensuite il fit la tournée des clubs.

Rapidement, et dans le plus secret, lui et Bertrand organisèrent pour l’après-midi un plan d’attaque élaborée. Le soir ils convoquèrent une grande assemblée sur la terrasse en face du Château. Tous les journaux devaient l’annoncer dans leurs éditions. Près de la Côte du Palais sur la rue St-Jean, l’après-midi, un groupe se forma.

Obéissant à la consigne, la patrouille, un militaire de faction sur cette rue essaya de les faire disperser. Ils résistèrent, tirèrent du pistolet, la foule grossit, sortant de toutes les rues.

Tel qu’on avait prévu on lança la cavalerie. Par une manœuvre adroitement combinée les turbulents s’enfuirent par les rues transversales. La cavalerie se trouva à faire face à deux mitrailleuses qui bloquaient d’un côté la rue St-Jean. Elle essaya de s’en emparer. Le feu nourri faucha les premiers rangs. Les chevaux s’abattirent les quatre pattes en l’air écrasant les cavaliers dans leurs chutes.

Du toit des maisons les bombes se mirent à pleuvoir, qui éclataient au contact des pavés en envoyait dans l’air des débris humains.

De l’autre extrémité de la rue des mitrailleuses bloquaient l’issue. Il ne restait plus qu’à finir par les petites rues transversales.

Au moment même où les cavaleries abandonnaient leurs quartiers généraux, le 164e embusqué à quelques distance y fit irruption et sans coup férir se rendit maître des arsenaux.


Paquin - La cité dans les fers, 1926, illustration - 0004.png
Puis au soir tombant, les Forces Républicaines marchèrent à l’assaut de la citadelle.

À Saint Roch, armés de gourdins, et se servant de pierre en guise de projectiles, un groupe nombreux de républicains attaqua les patrouilles une à une, désarmant les soldats, pris par surprise, après les avoir assommés de leurs bâtons.

Puis au soir tombant, se reformant et à l’aide d’officiers dans la place qui étaient d’intelligence, les forces Républicaines marchèrent à l’assaut de la citadelle.

Des commencements d’émeutes un peu partout avaient éparpillé les troupes fédérales, amoindrissant l’effectif en fonction.

Le soir vers neuf heures, les drapeaux palpitants déployés au souffle d’un vent frais et doux, les fanfares sonnant des hymnes d’enthousiasme, la foule des québecquois s’achemina vers la Terrasse illuminée.

En face du Monument de Champlain, on avait élevé une estrade à l’improviste.

Et au milieu de Bravos, de cris délirants, d’une allégresse folle, André Bertrand, Eusèbe Boivin et les chefs de Québec y firent leur apparition.

Les fanfares entonnèrent le « Ô Canada ».

Les cris montèrent du haut de cette masse d’hommes.

— Vive la République ! Vive Bertrand.

Bertrand se leva pour parler. Quand la foule se fut tue, il dit simplement désignant son compagnon.

— Voilà l’artisan de la Victoire ! le libérateur de Québec.

En une phrase concise nerveuse et comme ramassée sur elle-même, le président lança les paroles d’espoir. Ils étaient maîtres de Québec. Il le seront tant que le moral tiendra bon. Il fut pathétique s’élevant jusqu’au sublime. Son verbe allait remuer le patriotisme chez ces gens, le réchauffer, l’enflammer.

Ce fut tête nue, la face tournée vers la statue du fondateur qu’il termina sa harangue en évoquant le geste auguste des premiers colons qui ont accompli au pays les « gesta Dei per francos ».

Et nous continuerons conclut-il.


XX

LA TÊTE À PRIX


Le stratagème du général William, ne réussit qu’en partie. La prise de possession de Québec par les forces républicaines dérangeait un peu ses plans. Il ne s’attendait pas à un coup de maître comme celui que devait accomplir Boivin.

Mais devant le résultat obtenu ailleurs il oublia ce léger échec.

Montréal dégarni de quelques uns de ses régiments et privé de ses chefs, le temps devenait opportun de sévir, et de sévir avec la plus excessive rigueur.

Les troupes d’Ontario débarquèrent, fraîches et disposées. Devant leur nombre, l’armée républicaine dut évacuer Montréal. Elle se dispersa, un peu partout, dans les villages des alentours.

Le général Williams fit proclamer la loi Martiale.

Une récompense de $25,000.00 fut offerte à celui qui livrerait la « traître Bertrand », mort ou vif.

Des arrestations furent opérées. Nombre de suspects subirent un procès sommaire, furent adossés au mur, et le corps criblé de balles, s’abattirent.

Le Maire fut l’une des premières victimes. Un gouverneur militaire le remplaça dans ses fonctions avec un pouvoir discrétionnaire illimité.

MacEachran avait voulu écraser, férocement, dans le sang, cette rébellion.

Durant plusieurs jours ce fut comme un régime de terreur sur la ville.

Barnabé devint un personnage des plus influents. Impitoyablement, ceux qu’il dénonçait, payaient de leur tête leur crime de lèse-patrie.

Les clubs durent s’entourer du plus grand mystère pour continuer leurs assises.

Quatre fois les membres du « Chien d’Or » durent déménager. Leur nombre diminuait. Presque chaque jour, l’un d’eux manquait à l’appel ; on apprenait, peu après, que, pris dans un traquenard, ils avaient été livrés aux autorités.

Les autres villes de la province étaient calmes. Québec était devenu le Château fort républicain.

C’est là que Bertrand avait établi ses nouveaux quartiers généraux. C’est de là qu’il sut que dorénavant il n’était qu’un proscrit dans sa propre patrie. Il voulut braver l’édit et se montrer à Montréal, quand même, prêt à prêcher la résistance.

Sur les conseils de Boivin, il s’en abstint et donna le mot d’ordre partout « Calme et soumission apparente ».

Ils concentrèrent leurs efforts sur Québec. La manufacture de fusils « Denechaud » fonctionna jour et nuit pour eux. Il fallait des « canons, des munitions ». De la Banque on télégraphia l’argent à une succursale de Québec.

Il se mit en communication avec William C. Riverin. Quelques jours après, il reçut la visite d’un personnage mystérieux qui lui remit le montant d’un demi million de dollars, fit signer un reçu et repartit aussitôt.

Les nouvelles qu’il recevait de Montréal, l’exaspéraient. Les militaires ontariens se conduisaient avec toute la morgue d’une soldatesque avinée. Le soir, au moindre groupement, lorsque neuf heures venaient de sonner aux églises, les militaires épaulaient et faisaient feu sur ceux qui n’avaient pas quitté la place.

C’était bien la Cité dans les Fers, la Cité torturée. La moindre résistance était écrasée sans merci, sans pitié ; le terrorisme régnait. On sentait la main de fer du Régime jusque sur la presse qu’elle bâillonnait. Dans chacun des journaux, Bertrand pouvait voir sa photo et au haut l’alléchante promesse de $25.000 pour celui qui le trouverait.

Dans les premiers Montréal, c’était des appels à la soumission, c’était des diatribes contre les fauteurs de désordre, ces « énergumènes » ces « cerveaux brûlés » comme on les appelait.

Bientôt, il apprit que tout était rentré dans l’ordre, que, dans quelques semaines au plus, la province entière se soumettrait.

En guise de riposte, il fit publier dans les journaux québecquois qu’il commencerait sous peu, une grande campagne à travers les provinces et qu’il invitait tous ceux qui en voulaient à ses jours de venir mettre la main sur lui, s’ils en étaient capables.

Et ce qu’il dit il le fit.

Durant une semaine, presque jour et nuit, il parcourut tous les villages avoisinants de Québec, prêchant la résistance jusqu’au bout. Boivin le suivait partout et à chaque place, les recrues qu’ils demandaient, s’enrôlaient d’elles-mêmes, frémissantes d’enthousiasme.

Et chaque soir, sac au dos, elles s’acheminaient vers la vieille capitale où on les engageait dans les différents corps d’armée.

Partout autour de lui, le chef sentait le rempart de centaines et de centaines de poitrine qui se seraient offertes aux balles, pour sauvegarder sa vie. Partout où il allait, le chef recevait des ovations, et là où il avait passé il pourrait plus tard récolter une moisson d’apôtres et de martyrs.

Après une semaine de cette randonnée, il retourna à Québec, où sa présence était urgente.

Il y avait une réunion dans la soirée.

On y lisait les journaux de Montréal.

En grosses manchettes, en première page, on pouvait voir.

« MONTRÉAL PACIFIÉ : toute la partie Ouest de la province répudie la république. De Trois-Rivières à Montréal on réclame la tête des rebelles ».

Et dans le texte plus bas, l’on pouvait lire que les conseils municipaux de toutes les villes et villages dont le nom suivait — et il y en avait deux cents — avaient adopté une résolution dans ce sens.

Le lecteur averti aurait pu lire entre les lignes que ces résolutions étaient forcées, que ce n’était là que de la stratégie pour démoraliser la population.

Sur une autre page, ce titre en capitales se détachait visible sur un haut de page.

La Capture d’André Bertrand n’est qu’une question d’heures.

Telle était la conclusion d’une conférence de Sir Vincent Gaudry au Monument National, sur les Devoirs du moment. Il en avait profité pour déblatérer contre le chef, l’accusant d’être le grand coupable de tout le sang versé jusqu’ici. « Heureusement, conclut-il, tout est rentré dans l’ordre, et dans quelques semaines au plus tard, nous aurons sa tête ».

— Pas aussi vite qu’il le croit, corrigea le président. Que pensez-vous de tout ceci ?

— Que ça va très mal, moins mal que les apparences cependant. Je pense que ce n’est là qu’une manœuvre destinée à nous décourager ajouta quelqu’un.

— Êtes-vous prêts à continuer la lutte, demanda Bertrand.

— Nous sommes prêts.

— Jusqu’au bout ! malgré les défaites !

— Malgré tout.

— Je vous avoue que sauf à Québec, où nous sommes maîtres, nous avons perdu énormément de terrain, mais nous aurons des soldats. L’enrôlement s’effectue dans de très bonnes conditions et d’ici peu nous aurons de l’avant. A-t-on des nouvelles de Montréal autres que celles des journaux ?

— Depuis quelques jours le télégraphe ne nous apprend presque rien, nos messages sont sans réponses, dit Boivin.

— Avez-vous quelques hommes sûrs, prêts à courir le risque d’un voyage hasardeux ?

— Tant que nous en voulons.

— Envoyez-en une dizaine ce soir et qu’ils fassent un rapport sur la véritable situation… Quant à moi, je pars pour New-York dans quelques minutes. Je ne fais qu’aller et revenir. J’espère qu’à mon retour, il y aura du nouveau.


XXI

L’ÉTERNELLE ENNEMIE


Le voyage à New-York fut de courte durée. Il rencontra M. Riverin, lui fit part de ses craintes et d’un besoin immédiat d’aide efficace. Il lui expliqua que bientôt commencera la Grande Offensive. Vie ou Mort ; il n’y a pas d’alternative, lui dit-il, si vous êtes assez joueur pour risquer le coup, il y a au bout, de la Gloire pour vous comme pour nous. Il y a l’immortalité par l’Histoire.

M. Riverin cligna de l’œil avec un sourire vague plutôt engageant mais dont le sens précis échappait à l’observateur.

— Quand je m’engage dans une entreprise, répondit-il, quelqu’en soit le début et quelqu’en soient les difficultés, je me rends au bout. M. Bertrand, comptez sur moi. Je vous ai promis une surprise. Vous l’aurez.

— Merci. Je saurai à quoi m’en tenir. Vous recevrez de mes nouvelles ces jours-ci.

Il remonta en wagon immédiatement après cette entrevue. La gigantesque Cité américaine orgueilleuse et dont les gratte-ciel essayent de s’élever à la conquête de l’azur, malgré toute son activité fiévreuse, n’eut pas assez d’attraits pour le retenir.

Une partie capitale était engagée ailleurs. Son poste le réclamait. Il voulait y être.

Dans le train il songea à Lucille, à deux lettres demeurées sans réponse. Et tout à coup, un dégoût momentané de l’action l’envahit. Il en vint à se demander comme un jour l’Aiglon lequel valait mieux « ou de conquérir un monde ou d’aimer un instant ». En lui passa la vision d’une maisonnette où seul avec l’aimée, il passerait des soirées douces infiniment sans n’avoir plus dans les flancs cet aiguillon de la lutte qui le faisait aller de l’avant, toujours de l’avant.

Mais cette vision ne fut qu’une idée passagère qui s’envola aussitôt. Quand il descendit à Québec pour se rendre au Club du Castor, là ou siégeait son gouvernement provisoire — du moins ce qui restait, — il se sentait plein de vitalité, et pris d’une fièvre ardente d’agir.

— Quelles nouvelles, demanda-t-il, dès qu’il eut franchi le seuil de la salle.

— Mauvaises. MacEachran a été acclamé à Montréal.

— Quand ça ?

— Hier soir.

— Avez-vous reçu des rapports de nos agents.

— Oui, nous perdons du terrain. Il faut faire quelque chose absolument. L’enthousiasme s’en va.

Il conféra quelques instants avec ses collaborateurs et se retira pour la soirée au Château.

— Faites monter les journaux à ma chambre. Il n’est venu personne pour moi.

— Oui ! Une femme !

— Elle ne s’est pas nommée ?

— Non.

— Doit-elle revenir.

— Elle doit repasser ce soir. Elle prétend qu’elle veut vous voir sans faute, pour une affaire très urgente, elle venait de Montréal.

— C’est très bien. Faites-la monter à mon appartement si elle revient. Une femme pour lui ! De Montréal ! Si c’était Elle ! Et son cœur battit dans sa poitrine, d’un rythme plus saccadé. Il en entendait presque les battements. Depuis si longtemps qu’il ne l’avait vue ! Il éprouvait un besoin physique de contempler à nouveau ce frais visage. Il avait soif d’Elle, soif de la revoir.

Une heure plus tard, on frappa discrètement à sa porte.

— Vous ! Ici !

— Oui ! Moi ! De grâce, écoutez-moi ! Ce que j’ai à vous dire est très important. Il y va de votre vie.

— Voilà une sollicitude qui vous fait grandement honneur Mademoiselle Gernal. Je ne croyais pas que mon humble personne vous intéresse à ce point que vous fassiez le voyage de Montréal à Québec pour me voir.

— Faites-moi grâce de votre ironie, Monsieur Bertrand et ne ridiculisez pas un sentiment qui n’a rien de ridicule.

— Mes excuses ! Veuillez vous donner la peine de vous asseoir… Bien toute fois que j’admette qu’il n’est pas très convenable que je vous reçoive chez moi, dans une chambre d’hôtel à cette heure-ci… vous avez à me dire ?

— Qu’il s’est formé un complot contre vous.

— Et c’est tout ?… C’est de l’histoire ancienne cela. Vous vous êtes dérangée bien inutilement si c’est tout ce que vous aviez à me conter.

Et tout d’un coup, une inquiétude germa en lui. Si cette visite n’était que dans le but de le compromettre…

— Êtes-vous venue seule à Québec ?

— Elle balbutia… oui… non… et se tut. Il flaira l’embûche. Puis éclatant de rire :

— Yvette, m’aimez-vous encore depuis tout ce temps que nous nous sommes vus.

— Qui sait ?

— Vous n’avez pas donné signe de vie souvent, sauf une fois et dans des circonstances désagréables pour vous, n’est-ce pas. Et à propos de ce complot ? On veut me faire disparaître ? Et après ? La belle affaire ! Qu’est-ce que cela vous ferait à vous si je disparaissais ? Vous seriez heureuse ! Vous rappelez-vous, qu’un jour, vous aviez même tenté de me faire faire une petite villégiature à Bordeaux.

— On se trompe dans sa vie. Cette fois-là, je me suis trompée. Si je vous disais, prenez garde à vous, il y a quelqu’un qui machine contre vous, contre votre bonheur et contre votre vie, un projet criminel… si je vous disais que c’est…

— Sir Vincent Gaudry ? Vous ne m’apprendriez rien que je ne sache déjà. Mais pourquoi auriez-vous tant d’intérêt à m’en avertir.

— Parce que je vous aime, André, irrévocablement.

— Ha, ha, ha… Ne parlons plus de cela. C’est une affaire finie entre nous. Cet amour est impossible. Je suis fiancé…

— Et si je m’offrais à vous… pour un jour… pour une heure… avec la condition que je disparaîtrais de votre vie…

— Je refuserais vos avances.

— Êtes-vous si certain que cela d’être insensible à ce que je puis vous offrir de bonheur.

— C’est tout ce que vous avez à me dire…

Elle se leva et de doucereuse sa voix devint plus aigre, presque méchante.

— André Bertrand, sachez ceci : que je vous ai aimé, que je vous ai adoré comme aucun être ne vous a aimé ni ne vous aimera jamais. Je vous ai aimé au point de refuser il y a un an un engagement à la Comédie française pour rester au pays, près de vous. Je ne désespérais pas de conquérir un jour votre cœur. J’ai refusé plusieurs fois des fortunes pour être fidèle à votre souvenir. J’ai attendu, vous réservant ma jeunesse à vous, vous seul. Vous n’en avez pas voulue, et dédaigneusement vous avez méprisé le don entier de moi-même que je vous offrais. Malgré les humiliations dont vous m’avez abreuvée autrefois, j’ai tenté auprès de vous cette suprême démarche. Vous rappelez-vous qu’une fois je vous ai dit que vous paieriez jusqu’à la dernière les larmes que j’ai versées pour vous.

Eh ! bien j’étais consentante à abandonner la vengeance éclatante que j’exerce sur vous… si vous aviez voulu… Mais vous n’avez pas voulu… Et maintenant… Maintenant… Je vous tiens André Bertrand…

Je vous tiens doublement. Car je pourrais vous tuer ici même et j’aurais dès demain la récompense de mon acte… Ce n’est pas satisfaisant. J’aime mieux vous voir souffrir et souffrir moralement comme j’ai souffert moi-même… Tout à l’heure vous verrez Lucille… Ou plutôt elle vous verra… elle me verra sortant de votre chambre…

Il pâlit et chancela.

— Déjà vous commencez à sentir sur vous les griffes de la torture morale. Sir Vincent Gaudry est ici… avec sa fille. En venant vous voir j’étais de complot avec lui. Je l’aurais trahi : j’aurais empêché que ne réussisse son plan admirablement conçu… Mais vous n’avez pas voulu… Et tout à l’heure Lucille me verra sortir de cette chambre… Et demain soir… elle recevra à un grand bal que son père donne en son honneur… et du tournant appuyé au bras d’autres hommes elle vous oubliera et vous… Vous serez ici, impuissant, seul, songeant que d’autres respirent son haleine, d’autres entendent sa voix et sentent frémir cette taille souple. Et vous ne pourrez pas assister à ce bal, puisque vous savez qu’aller à Montréal c’est aller à votre mort.

— J’irai répondit-il d’une voix sourde.

— Ah ! Ma vengeance ! je la tiens bien cette fois.

Elle ouvrit la porte et lui murmura assez fort pour être comprise de deux personnes qui circulaient par le corridor.

— Bonsoir mon cher André ! Quand te reverrai-je chéri.

Et les deux personnes qui passaient c’étaient Vincent Gaudry et la fiancée d’André.


XXII

LE BAL


André Bertrand demeura tout abasourdi de cette visite. Quand il se coucha la fièvre le dévorait… Toute la fatigue des derniers temps l’accabla. Un dégoût de vivre l’étreignit et fortement. Il voulut abandonner son œuvre dans un découragement qui s’empara de son être. Il avait beau vouloir classifier ses pensées, il ne le put. En lui tout était sombre.

Lutter ! Encore lutter !

Et pourquoi après tout ? Pour cette fumée de gloire qu’on aime à respirer et dont l’odeur captive et grise. Qu’est-ce que vivre ?…

Il dormit mal, très mal. Il salua le jour avec un sentiment joyeux de délivrance. Le soleil inonda sa chambre… En lui, il commença de se faire une éclaircie. Il vit clair…

Son énergie revint avec la lumière. Il alla à sa fenêtre. Le Saint-Laurent luisait. Lévis était enveloppée de rose tendre ; quelques rares promeneurs, sur la Terrasse, aspiraient l’air matinal.

Il sauta dans le bain l’eau froide le stimula… Dans son cerveau passa rapidement tous les faits qui ont donné lieu à cette entrevue de la veille.

C’était bien là, un coup de Vincent Gaudry. Il ne put s’empêcher de le trouver très habilement monté.

Les journaux de la veille étaient encore sur sa table. Il en prit un et, comme par hasard, il vit, qu’en effet ce soir même, le solliciteur donnait à sa résidence une grande fête en l’honneur de sa fille dont c’était l’anniversaire. Il avait dit qu’il irait. Il ira. Qu’importe qu’en ce faisant il risque sa tête. Pour lui, rien n’existait plus au monde que Lucille. Un désir violent était en lui de la revoir, de lui expliquer toutes les machinations dont il était victime. Il lui avait demandé de le croire malgré les apparences. Les apparences étaient défavorables. Elle le croira quand même.

C’était bien Sir Vincent l’instigateur de la visite d’Yvette Gernal à Québec. Depuis quelque temps, il la fréquentait dans l’espoir qu’elle lui servirait d’instrument contre son ennemi. C’est lui qui avait imaginé ce voyage dont tout, était calculé d’avance…

Lucille avait tout vu… Il n’y avait plus maintenant qu’à laisser faire.

Dans le train qui les ramenait vers Montréal, il rencontra l’artiste comme par hasard. Elle lui conta que le chef républicain, bravant la menace de mort qui pesait sur sa tête, avait promis d’assister au grand bal du lendemain.

— « Il ne manque pas d’audace, opina le solliciteur mais le malheureux donne tête baissée dans la trappe ».

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les premiers invités commencent d’entrer. La salle est éclairée à profusion. C’est une féerie de lumière. Partout des fleurs, roses, œillets, chrysanthèmes dégagent une senteur capiteuse…

Les toilettes sont variées, — depuis les costumes les plus rutilants jusqu’aux plus sombres. — Les domestiques en livrée circulent par la salle, conduisant les nouveaux venus au vestiaire.

Il en entre toujours, des marquis, des marquises, des pierrots, des japonais ; un grand mephisto sec et élancé attire l’attention un moment sur lui : elle se dissipe bientôt déversée sur un costume plus original. C’est une semiramis troublante de formes qui passe dégageant de sa personne un parfum oriental…

Tous ces êtres qui se connaissent pour la plupart essayent de deviner sous le masque la personnalité du voisin. Des flirts innocents s’engagent et aussi d’autres qui le sont moins.

Un orchestre, dans un coin, attaque une marche légère. C’est la promenade initiale, le défilé des costumes. Descendant l’escalier, vêtu en impérateur romain, le solliciteur fait son apparition ayant à ses côtés une princesse de rêve tels que les contes de fée nous en font souventes fois la description.

Une acclamation les salue. Tous ces gens, la plupart sérieux et sages dans la vie courante, sont animés du même désir. Ils respirent la joie et brûlent d’une envie folle de s’amuser, de déposer pour une nuit leur personnalité, de ne pas penser, de n’être que des pantins qui tournent au son de la musique.

L’orchestre joue une valse langoureuse de Lehar, cet original musicien viennois, dont la musique respire l’ardeur folle et langoureuse aussi des tournoiements éperdus. Les couples évoluent dans un frou-frou de soie qui traîne : la musique travaille les nerfs, les rend sensibles et comme à fleur de peau.

Et la cohue bigarrée des danseurs aux costumes multicolores tourne… tourne… Des propos secrets se chuchotent aux oreilles…

Vers onze heures, un nouveau danseur fait son apparition.

La musique venait de se taire quand il pénétra dans la salle.

C’est un personnage de haute taille, découpé en athlète. Il s’avance d’une démarche assurée, se balançant un peu sur ses jambes.

Il est vêtu en prospecteur. Ses lourdes bottes résonnent sur le parquet brillant. Une chemise kaki, un mouchoir rouge dans le cou, un immense chapeau sur la tête composent tout cet accoutrement. À sa ceinture, un pic de prospecteur ; de l’autre côté un revolver. Des balles tout le tour de sa ceinture…

Un loup noir lui recouvre le visage.

— Qui est-ce, se demande-t-on ?…

La musique recommence. On n’y prête déjà plus attention.

L’impérateur romain s’avance vers lui. Ils se regardent un instant. L’impérateur lui tend la main, l’autre refuse de la lui serrer.

Dans une serre adjacente à la grande salle, une jeune fille, la princesse de rêve, est assise seule, et semble ne pas appartenir à la réalité. À ceux qui lui viennent offrir une danse, elle refuse.

Elle n’appartient pas à la terre, répond-elle.

Le prospecteur fait le tour de la salle. Sous son masque ses yeux brillent. Ils fouillent les autres masques tachant de découvrir leur identité. Tout à coup il tressaille…

Cette princesse toute seule. C’est Elle ! Il le réalise à son trouble.

Il va la rejoindre.

— Bonjour princesse, dit-il, contrefaisant sa voix. M’accordez-vous la prochaine danse.

Elle voudrait refuser, mais c’est plus fort qu’elle. Les yeux noirs sont rivés sur les siens qui la fascinent. Elle fait signe de la tête qu’elle acquiesce.

Puis, comme il va pour lui prendre le bras, elle recule avec un mouvement d’horreur.

— Laissez-moi. Vous m’êtes odieux, je vous ai dit que je ne voulais plus vous voir, jamais ! jamais !

— Lucille ! Pourquoi me juger sur des apparences trompeuses. Je vous jure que je vous suis fidèle même en pensée… — Laissez-moi ! Comédien que vous êtes. Hier encore au Château… à Québec…

Et comme il allait pour répondre elle lui dit.

— Allez-vous-en sinon, je vous dénonce à tout ce monde. Et c’en est fini de vous…

— Faites-le ! Lucille ! En mourant je vous donnerai au moins un gage ultime d’amour.

— Comédien ! Savez-vous pourquoi vous êtes venu ici ? Pour la revoir elle ? Parce que vous saviez qu’elle y est…

— Lucille…

— Allez-vous-en ! ou j’appelle. Retournez à elle… c’est fini entre nous, à jamais fini… Jamais je ne me contenterai des miettes, tombées de la table d’une actrice…

Et elle se mit à pleurer.

Il voulut la consoler, mais ce fut en vain. Devant son insistance, il jugea plus prudent de s’éloigner et de revenir à la charge sous peu… Il ne s’avouait pas vaincu. Ce n’était pas pour essuyer un refus qu’il avait risqué sa vie dans cette équipée. Il alla au buffet déjà plusieurs personnes étaient rendues. Il se fit verser un verre de punch qu’il dégusta, et sortit au dehors faire un tour dans les jardins. Il respira l’air profondément et songea un peu. Est-ce que son étoile pâlissait. Était-il au point culminant de sa vie il arrive que tous les obstacles et les contrariétés fondent simultanément sur soi et où il semble que le hasard se plaît à nous accabler.

Il saura narguer le Destin. Les obstacles ! Tant mieux c’est un stimulant. Les difficultés de toutes sortes qui s’acharnaient à le poursuivre ne donneront qu’une saveur plus grande à la Victoire prochaine.

Car la Victoire est prochaine. Sous peu il déclenchera la grande Ruée qui le fera incontestablement le maître de la Province…

Il fut distrait de ses pensées par un bruit de pas derrière lui. Il se retourna, face à face avec une bohémienne.

— M. Bertrand, lui dit-elle à voix basse.

Il reconnut la voix d’Yvette Gernal.

— Fuyez d’ici, continua-t-elle. Sir Vincent vous a reconnu.

— Et qu’est-ce que cela peut me faire ?

— Cela signifie qu’il a payé quelqu’un pour vous tuer.

— Et après ?

— André, implora-t-elle, pardonnez-moi ! C’est moi qui lui ai dit hier que vous seriez ici. Et il a engagé l’un des hommes de Barnabé qui doit tirer sur vous. On vient… accordez-moi cette danse… je vous donnerai la description de votre supposé assassin…

En rentrant dans la salle du bal, il vit la princesse qui le regarda passer au bras de l’artiste. Il voulut la saluer. Elle détourna la tête avec hauteur et dit à voix haute à un jeune homme qui l’implorait pour valser avec elle.

— Soit, je vous accorde cette danse. Connaissez-vous cet intrus qui pénètre chez les gens sans être invité.

Les premiers accords commencèrent.

Le prospecteur enlaça la bohémienne et dansa avec elle.

— Me pardonnerez-vous tout, le mal que je vous ai fait lui demanda-t-elle.

— Oui ! je vous pardonnerai à une condition… Non… J’ai habitude de régler mes affaires moi-même. Êtes-vous certaine des intentions de Sir Vincent.

— Je l’ai entendu vous désigner à son homme et lui dire : Surtout ne le manquez pas. En plus des $25.000 j’en ajouterai $10.000 de ma poche.

— Je vous remercie de vos renseignements. Hier quand vous êtes venue à Québec, êtes-vous venue de votre plein gré.

— Non ! j’y ai été amené par le solliciteur…

La danse était terminée. Les couples étaient encore en place, applaudissant la musique.

André Bertrand chercha Lucille des yeux ; il la vit près de lui, qui riait nerveusement aux histoires que lui conte son cavalier.

Tout à coup, un coup de feu se fit entendre. Bertrand fit une grimace. Il était atteint à l’épaule gauche. Précipitamment, il sortit son arme de son étui. Un autre coup de feu et Yvette Gernal s’était jetée au devant du chef républicain. La balle lui traversa la poitrine.

Bertrand tira à son tour. On vit un homme, un revolver encore fumant à la main, s’abattre frappé au cœur.

Le trouble s’empara de l’assistance. On s’empressa de courir aux victimes.

Malgré la douleur, André Bertrand, prenant le pistolet dans sa main gauche et le tenant braqué sur les danseurs, se pencha vers l’artiste.

— Merci Yvette, lui dit-il.

— Me pardonnez-vous, gémit-elle.

— Je vous pardonne…

Un faible sourire passa dans les yeux de la moribonde. Pour sceller mieux le pardon, il déposa un baiser sur son front.

Puis le pistolet, toujours menaçant, il courut à Lucille, la souleva dans son bras valide, et l’emporta avec lui.

Il la déposa dans son auto et à une vitesse folle, gagna la campagne.

La jeune fille était évanouie.

De la blessure, le sang roulait. Il déchira les manches de sa chemise, et serra les chairs fortement. Au premier village, il réveilla le médecin, se fit panser sommairement, et continua dans la nuit sa course effrénée emmenant avec lui son précieux butin.


XXIII

LA CÉRÉMONIE


Cet enlèvement survenant après la double catastrophe dont les victimes gisaient inanimées tachant leurs vêtements joyeux d’un filet rouge fit se terminer la grande fête du solliciteur d’une façon plutôt imprévue. Tenus au respect par l’arme du Républicain, les spectateurs de cette scène avaient dû le laisser s’enfuir, aucun ne voulant risquer de s’abattre à son tour frappé d’une balle.

Ou se mit à sa poursuite, mais dans la nuit il était impossible de se bien guider et l’avance qu’il avait sur ses poursuivants lui permit de regagner Québec sain et sauf.

La jeune fille revint vite de son évanouissement. Elle voulut crier ; ce fut inutile. Elle réalisa promptement la situation, et inconsciemment, à son insu, elle éprouva une sensation de sûreté sous la garde de cet homme qu’elle voulait et devait détester sans y parvenir.

La jalousie faisait souffrir son cœur, et son orgueil blessé, lui causait comme une brûlure dans la tête.

— C’est lâche, ce que vous faites-là, lui dit-elle, les yeux voilés de larmes.

Elle était gagnée par l’émotion qui trop contenue et comprimée éclatait enfin.

— Ne me jugez pas Lucille. J’ai fait ce que je devais faire.

— Où me conduisez-vous ?

— À Québec où dès ce matin vous deviendrez ma femme.

— Mais je ne veux pas ! Je vous déteste ! Jamais je ne pourrai vous aimer après ce qui s’est passé.

— Nous sommes tous deux victimes d’un malentendu que je vous expliquerai plus tard… Savez-vous conduire un auto lui demanda-t-il.

— Oui ! un peu.

— Prenez ma place. Je suis à bout de force, ma blessure par l’effort que je viens d’accomplir s’ouvre et me fait souffrir. Je me confie à vous. Filez sur Québec.

— Et si je refuse…

Ses yeux devinrent fixes. Il lui prit le poignet en le serrant comme dans un étau.

Faites ce que je vous dis, commanda-t-il.

— Vous n’êtes qu’une brute.

Il lâcha l’étreinte.

— Vous allez prendre ma place au volant.

Elle le regarda fixement voulant à son tour le provoquer, mais elle vit dans son regard tant de douceur et de fermeté à la fois qu’elle n’osa.

Il faisait jour quand ils s’engagèrent sur le chemin Ste-Foye.

— Où voulez-vous que je vous conduise.

— Grande Allée No… C’est chez l’un de mes amis, dont la femme vous donnera l’hospitalité. Auparavant vous allez venir télégraphier à votre père que vous êtes en sûreté ici et qu’il ne s’inquiète pas sur votre sort.

André Bertrand alla à l’hôpital faire changer le pansement temporaire qu’on lui avait fait. L’os du bras n’était pas atteint, la balle n’avait fait que traverser dans les chairs.

De là, il se rendit à sa chambre, fit sa toilette et accompagné de deux amis se rendit à la Grande Allée.

— Mademoiselle Lucille, vous allez me faire le plaisir de m’accompagner à l’église où nous serons mariés dès ce matin.

— Monsieur Bertrand, je n’irai pas.

— Très bien, nous serons mariés ici, et s’adressant à l’un de ses témoins, téléphonez au Père que nous ne pouvons nous rendre à l’église et que la cérémonie aura lieu ici même. Si vous voulez me laissez seule avec ma future épouse…

Les quelques amis quittèrent la pièce.

— Lucille encore une fois je vous le répète ; nous sommes victimes d’un grave malentendu. Vous m’aviez promis votre confiance même lorsque les apparences seraient contraires. Pourquoi me la retirez-vous ?

Elle ne répondit pas.

— Depuis quelque temps la Fatalité s’acharne sur moi, continua-t-il, non seulement les événements me sont défavorables, mais la Guigne me poursuit dans ce que j’ai de plus cher, de plus sacré, de plus précieux au monde, votre amour. Je ne laisserai rien intervenir contre mon bonheur. Je serais un lâche si je ne le défendais pas. Si j’ai agi comme je l’ai fait hier, c’est qu’il ne me restait aucun moyen de vous expliquer clairement un fait survenu la veille. Pour vous j’ai fait le voyage à Montréal, pour vous seule. Vous savez ce que j’ai risqué et vous savez ce qu’il en a coûté à une personne… Elle a payé l’erreur commise la veille. Lucille, croyez-moi !

— Comment puis-je vous croire ! C’est fini entre nous. Il n’y aura plus jamais rien.

— Lucille ! Vous m’aimez ?

— Non, je ne vous aime pas.

— Êtes-vous sincère ?

— Très sincère.

— Fort bien ! Moi je vous aime ! Cela me suffit. Vous m’épouserez tout à l’heure…

— Sinon…

— Sinon…

Ses yeux devinrent durs, avec une expression de cruauté telle qu’on ne la lui avait jamais connue ; une rage était en lui soudainement, un autre être s’était implanté chez lui et cet être était haineux, avec un fonds de férocité. C’était la brute qui dort en tout homme, l’animal qui se réveille au paroxysme des grandes passions. Il pensa rapidement qu’un autre à défaut de lui, possédera un jour cette créature de grâce et de fraîcheur, il songea que sa vie sans elle n’a aucun sens et que, disparue, morte pour lui, s… Ah ! un autre la possédera ! Elle se consolera vite… Il revit le jeune homme de la soirée avec qui elle dansa… Il vit rouge.

— Jamais un autre ne vous aura ! Je vous aime follement au point…

Il pâlit, une faiblesse s’empara de lui, sa blessure se rouvrait. Cette vie agitée qu’il menait, le manque de sommeil, avaient atténué sa force et sa maîtrise de ses nerfs. Il n’était plus maître de ses pensées. Il n’obéissait qu’à l’instinct animal. Son cerveau ne commandait plus… Devant elle, il resta quelques secondes hébété. Une contraction de souffrance passa sur ses traits ; ses yeux s’embuèrent.

— Vous souffrez André, demanda-t-elle.

Ce fut comme si on l’eut cravaché. Il se redressa. Avouer sa souffrance ! sa faiblesse ! Jamais. Il retrouva son Moi évanoui.

— Non, ce n’est rien ! Un peu de fatigue… Lucille ! j’ai besoin de vous. Croyez-moi, voulez-vous ? Je vous expliquerai plus tard ! Tout ! Tout ! Maintenant je ne peux pas. Cette tombe est trop fraîche. Je ne vous demande pas votre amour pour le moment. Je le gagnerai. J’exige un droit ! Vous m’avez promis fidélité. Tout à l’heure le prêtre sera ici. Que répondrez-vous ?

— Je répondrai : Non.

De nouveau, il lui saisit le bras et la regarda dans les yeux. À dessein il lui fit mal voulant briser par la douleur physique, cette résistance morale.

— Je veux que vous répondiez oui. Ensuite, nous verrons.

— Oui. Balbutia-t-elle.

Quelques secondes plus tard, le prêtre les bénit et les consacra mari et femme pour l’éternité.

— Soit, dit-elle, quand ils furent seuls. J’ai consenti. Je serai votre femme, je vous serai fidèle. Car je vous aime moi aussi. Je vous aime malgré moi. J’ai beau m’en défendre, il faut que je vous l’avoue. Mais si j’ai une espèce d’admiration pour vous et de la sympathie… vous n’avez plus mon estime.

— Je la conquerrai.


XXIV

LE FLOT QUI MONTE


Ce n’est que son mariage accompli que Lucille Gaudry réalisa l’incohérence de ses idées et de sa conduite.

Son mari l’amena vivre dans une maison très coquette, qu’il avait louée toute meublée en attendant de s’établir définitivement chez lui.

Où serait-il ce chez soi tant rêvé ? Il ne le savait. Tout dépendait du sort des armes.

Les choses allaient mal, très mal, et malgré son calme habituel, André manifestait, à différentes reprises, une nervosité significative.

Il commençait réellement à croire que son étoile pâlissait. Son tempérament enclin à la superstition lui fit traverser des périodes de découragement que son collaborateur et ami, Eusèbe Boivin dissipa, mais avec peine.

— C’est l’énervement dû à la fatigue qu’est cause de tes idées noires, lui dit-il, repose-toi quelques jours et tu retrouveras devant l’avenir la même confiance inébranlable de jadis. Tâche d’abord de gagner le cœur de ta femme, qui t’appartient déjà mais pas entièrement… Ensuite, ça ira bien. Je m’en porte garant.

Bertrand se reposa donc quelques jours. Il en avait réellement besoin. Son physique pourtant robuste menaçait de l’abandonner.

Ses relations avec Lucille furent plutôt empreintes de froideur. Elle ne lui pardonnait pas son intrusion dans sa vie, et surtout, elle lui reprochait à lui-même ce qui était sa propre faiblesse.

Elle ne voulait pas l’aimer. Et pourtant elle l’aimait. Elle assistait impuissante à la défaite de sa volonté. Sa raison cédait le pas à son cœur.

Elle reprochait d’autant plus sa conduite à son mari, que vis à vis d’elle, elle était tout à fait impeccable.

Un après-midi, seule avec elle-même, elle fit le relevé de ses sentiments et essaya de s’analyser.

Comment avait-elle obéi à cet impérieux désir de l’épouser, manifesté par André ?

Elle ne put trouver de réponse. Elle ne se comprenait pas. Elle avait beau chercher à démêler la complexité de ses sentiments, elle n’y réussit pas.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les nouvelles de la province, de plus en plus mauvaises, forcèrent le Chef à frapper le grand coup. Il décida de lever des troupes et de marcher sur Montréal.

Un matin, commandé par Boivin, l’armée se mit en marche. Défilé imposant et sublime.

Entre temps des télégrammes pressants étaient partis pour New-York.

Quelques jours plus tard deux vaisseaux de guerre mouillèrent en rade de Québec. C’était William C. Riverin qui les avait équipés à ses frais.

Bertrand salua cette intervention comme un augure favorable.

Il était décidé plus que jamais à vaincre ou à périr.

L’Armée continua sa marche. Partout elle était accueillie avec enthousiasme.

Au son des tambours, la foule se réunissait, dans les villages, sur les perrons des églises et des recrues nouvelles grossissaient les rangs des rebelles.

L’Armée avançait toujours. L’ennemi se cachait ou refusait d’engager la bataille.

Sur le fleuve, les deux navires continuaient leur route, jusque vers Montréal. Et là, en face du port, ils commencèrent un bombardement en règle. Williams télégraphia à Ottawa. Des régiments nouveaux arrivèrent par tous les trains.

La lutte suprême allait s’engager sous peu.

Des aéroplanes survolaient la province et renseignaient l’État-Major fédéral sur le mouvement des troupes ennemies.

Elles grossissaient à vue d’œil. Une fièvre, un délire fou SOULEVAIENT LA POPULATION CHAQUE FOIS QUE Bertrand avait éveillé en eux le sentiment National et Patriotique.

Quand ils furent rendus à Berthier, Williams jugea qu’il était temps d’attaquer.

Tous les trains des chemins de fer de l’État furent mobilisés et une nuit, un corps d’armée de 25,000 hommes débarqua près du village.

La guerre commença. Quelques aéroplanes lancèrent des bombes sur le camp républicain.

Renseigné par sans fil de Montréal, Boivin, dès que les troupes fédérales furent descendues du train et avant même qu’elles eurent le temps de se déployer fit tonner ses pièces d’artillerie, suivie d’une charge à la bayonnette, tellement imprévue, tellement furieuse que les troupes ontariennes durent se replier en désordre et laisser le terrain jonché de cadavres. La « furie franches » n’avait pas disparu de ces fils de français qui chargeaient avec impétuosité. Le sang des guerriers et des aventuriers qui ont fait la Nouvelle France coulait en eux. Et ils ne le faisaient pas mentir.

Les troupes fédérales fuyaient. Elles se débandèrent, se dispersèrent, unités par unités, dans des directions différentes.

Le soir de cette journée les soldats de Bertrand campèrent à Lanoraie.

À Montréal les navires de Riverin continuaient à bombarder le port. Maîtres de l’Île Ste-Hélène, les soldats marins s’y étaient installés.

Ils attendirent quelques jours.

Comme un flot qui montait, montait, les républicains marchaient vers Montréal.

Ils atteignirent Charlemagne. On avait coupé les ponts.

Bertrand laissa là l’armée et retourna à Québec voir sa femme, et aussi mettre la dernière main au Coup d’État définitif projeté dès l’entrée des troupes à Montréal.

Il apprit qu’une escadre anglaise venait de franchir le golfe, et qu’à toute vapeur elle remontait le fleuve.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain même de sa rentrée à Québec, la nouvelle effrayante lui parvint. Boivin s’est livré. Il ne le crut pas d’abord. Ses télégrammes demeurèrent sans réponse. Était-ce possible. Boivin l’avait trahi ! Son meilleur ami, son partisan le plus fidèle.

Pourtant quand il l’avait quitté, il était décidé plus que jamais à vaincre ou à mourir.

Le soir même il apprit que le gouverneur général avait offert l’armistice à tous les rebelles, sauf à lui.

On avait accepté cela. On avait pactisé avec l’ennemi.

Un dégoût immense de l’humanité l’envahit. L’ennui de vivre le saisit.


Paquin - La cité dans les fers, 1926, illustration - 0005.png
Il apprit qu’une escadre anglaise venait de franchir le golfe, et qu’à toute vapeur, elle remontait le fleuve St-Laurent.

Il rentra chez lui, et devant Lucille, lui le colosse, le fort parmi les forts, pleura comme un enfant.

Son œuvre s’écroulait, l’œuvre à laquelle il avait consacré son énergie, son talent, l’œuvre rêvée depuis si longtemps s’écroulait.

Et dans l’écroulement fatal, la foi en l’amitié, tous les sentiments noble de l’humanité sombraient.

Tout à coup il se sentit seul, seul, seul.

Lucille le regardait pleurer ne sachant quoi dire !

— M’abandonneras-tu toi aussi.

Et il revit en cette minute tous les incidents de sa courte idylle. Il revécut les heures enivrantes du pèlerinage chez les ancêtres, les heures d’allégresse où il ne craignait rien de l’avenir et s’apprêtait à dompter les événements à sa fantaisie.

Les événements l’avaient dompté. Que faire maintenant. Lâcher à son tour ! Se soumettre ! Jamais !

— Tu souviens-tu, Lucille, du jour où tu m’as dit : « là où vous irai j’irai ». Je ne croyais pas alors être en face d’un tel abîme. Tout s’écroule autour de moi, tout chancelle, je n’ai plus d’amis, je suis traqué. Et il continua de pleurer. La trahison de Boivin surtout l’oppressa. Il eut la tentation de se venger. Mais il la chassa. À quoi bon ? Oui ! à quoi bon ?

Lucille le regardait, accablée, elle aussi, de cette désolation qu’elle sentait profonde.

Il ne savait plus quoi faire ! Recommencer seul et refaire bloc par bloc l’Édifice détruit. Demeurer le champion irréductible de la Liberté de son peuple.

Dans l’armistice on accordait les droits pour lesquels il avait tant combattu. Il n’était plus utile à rien. Fuir loin, bien loin, amenant avec lui, la seule personne qui lui était demeurée quelque peu fidèle ? Avait-il le droit maintenant qu’il n’était plus rien de lui imposer son amour. Ou était-il André Bertrand ? André Bertrand, un proscrit qui n’avait plus droit de cité dans son pays. Une résolution s’implanta en lui. Stoïque, buvant jusqu’à la lie, toute l’amertume dont on l’abreuvait, éprouvant comme une espèce de volupté âcre de sa souffrance, il s’adressa à sa femme, et rasséréné par le sacrifice ultime qu’il accomplissait.

— Lucille ! Je vous rends votre liberté. Je n’ai plus de droits sur vous. Dans quelques jours peut-être, quelques mois au plus, je disparaîtrai, vous serez alors à même de refaire votre vie, une vie nouvelle. Le succès n’a pas justifié mes espérances. Cela n’enlève rien à la Grandeur de la Cause que j’avais embrassée… mais je n’ai pas le droit d’enchaîner votre existence à celle d’un proscrit.

— Partout où vous irai, j’irai répondit-elle, répétant la phrase d’abandon total de l’été dernier.

— Je ne puis accepter cela, Lucille…

On frappa à la porte. Cinq agents de police attendaient pour le capturer.

— Filez ! André !

Il l’embrassa tendrement, sauta par la fenêtre et se sauva par les rues…

— « Je vous écrirai à Montréal lui dit-il, en guise d’adieu. Retournez chez votre père ».

Longtemps, il erra par les rues de Québec, déprimé, en proie aux pensées les plus noires. Une seule chose le consolait : il savait retrouver l’amour de sa femme. Dans le malheur, il l’avait trouvée telle qu’il la désirait, compatissante, bonne et fidèle. Cela lui était un baume et adoucissait l’amer de ses rêveries.

Le lendemain, il passa à la banque, retira quelque argent, sauta dans sa routière et fila… où ? il ne le savait pas.

Huit navires de guerre portant le drapeau anglais mouillaient dans la rade. Il venait d’apercevoir sur les poteaux l’affiche mettant sa tête à prix. On avait ajouté vingt-cinq milles dollars à la prime initiale.

Tout était bien fini pour lui ! Dans les places où autrefois, il avait passé au milieu des acclamations, d’une foule en délire, il allait maintenant sans s’arrêter, l’esprit tendu, l’oreille aux aguets, tâtant son arme dans sa poche, décidé à défendre chèrement sa vie si on l’attaquait. Maintenant il était le fuyard, le proscrit.

Il traversa plusieurs villages et finalement s’arrêta, dans une campagne du comté de Maskinongé, chez des amis qu’il possédait, et dont l’habitation retirée à l’écart lui offrit un sûr refuge.

Il vécut là plusieurs jours, il laissa croître sa barbe.

Lucille était retournée chez son père. Le solliciteur heureux de la tournure des choses et s’en attribuant un peu le mérite, rayonnait. Il rajeunissait. La seule inquiétude était le sort de sa fille. Son arrivée à la maison le rassura.

Il ne s’informa pas où était André Bertrand. Il ne voulait pas réveiller par une intervention inopportune, la tendresse latente dans le cœur de Lucille. Il se réservait pour plus tard d’arriver à ses fins.

André Bertrand écrivit à Lucille. Il lui conta où il était et que son ambition était de fuir pour l’Europe à la première occasion. Il lui confia son adresse et pour éviter toute interception lui annonça que dorénavant, il lui écrirait sous un faux nom à la poste restante.

La province avait retrouvé le calme d’autrefois. L’agitation avait eu pour résultat de faire abolir les lois injustes, et d’affaiblir le prestige de MacEachran. On chuchotait qu’à la prochaine session son ministère serait renversé.

André Bertrand dans sa retraite continuait de correspondre avec Lucille. Quand il recevait ses lettres, c’était les seuls moments de bonheur qu’il vivait. Une misanthropie aiguë, qui fit bientôt place à une philosophie souriante, l’avait d’abord miné. Il considéra la vie comme une pièce de théâtre, son rôle était terminé.

Le solliciteur traîtreusement continuait d’entretenir dans le cœur de sa fille le doute fatal qui avait compromis son bonheur. Il glissait de petites phrases méchantes sans avoir l’air sur le compte de l’ancien Chef Républicain. Il avait résolu coûte que coûte qu’il aurait sa tête, et il était tenace dans ses résolutions. Lucille savait l’endroit de sa retraite. Il fallait lui arracher son secret par ruse.

Il lui parla souvent d’Yvette Gernal. Lucille se défendit d’abord de mal juger l’homme que le malheur auréolait. À la longue, et grâce aux insinuations de son père, sa confiance s’ébranlait à nouveau. La jalousie de nouveau s’infiltra en elle.

Sir Vincent lui rappela un soir la scène du Château à Québec. Ce soir là il fut violent dans son langage. Il reprocha à André Bertrand d’avoir abusé cyniquement de Lucille. Il lui reprocha son aventure du lendemain et conclut qu’Yvette Gernal avait tout été pour Bertrand.

— La preuve, elle s’est fait tuer pour lui.

Il laissait le travail s’accomplir. La jeune femme livrée à elle-même méditait ces phrases savamment arrangées. Son amour s’amoindrissait, il évoluait en haine qui en est une forme déguisée.

La haine germa dans son cœur et lorsque son mari lui écrivit un jour qu’il prendrait le bateau dès le lendemain à Québec, et lui donna son signalement, elle le dénonça à son père. Elle voulut elle-même par une sorte de sadisme moral qui dort à l’état latent dans le cœur de toute femme, assister à son arrestation.

Sur le quai, alors même qu’il s’engageait sur la passerelle, elle courut à sa rencontre et lui donna le baiser de Judas…

Cerné de toutes parts, celui qui fut un jour le président provisoire de la République Laurentienne, comprenant que sa femme, sa propre femme, l’avait à son tour abandonné et trahi, se livra sans faire de résistance. Il sortit son pistolet, le jeta à l’eau, et tendit les deux mains aux menottes.

Désarmé et impuissant, il demanda la consolation suprême d’avoir une entrevue avec sa femme.

On la lui accordait.

Comme autrefois, César à Brutus, il lui dit simplement :

— Toi aussi, Lucille. Je te pardonne. Sois heureuse.

Il la regarda avec une douceur si grande et tant de franchise dans le regard qu’elle eut la révélation que tout ce que lui avait dit son père n’était qu’un tissu de mensonge. Elle regretta. Trop tard. Les grands yeux bruns la fouillèrent jusqu’au fond de l’âme, les grands yeux bruns qui ne savaient mentir.

— Pourquoi m’as-tu livré Lucille, lui dit-il. Je ne t’en veux pas, je ne peux t’en vouloir. Je veux que tu saches que je t’ai toujours aimée, que je n’ai aimé que toi et que ma dernière pensée sera pour toi. J’offrirai ma mort à Dieu pour qu’il t’accorde le bonheur et que tu sois toujours heureuse.

Le beau visage de la jeune femme était inondé de larmes, elle baissait la tête et sanglotait, honteuse, tristement honteuse. Elle en vint à envier le sort d’André qui allait bientôt ne plus souffrir.

Lui, de ses deux mains, lui releva la tête.

— Lucille ! Je te pardonne de tout mon cœur. Je veux apporter de toi le souvenir de la joie. Pour me faire plaisir, souris-moi une dernière fois.

Dans une contraction des lèvres elle essaya de lui sourire.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Deux jours après, par un matin brumeux, André Bertrand, très droit, fît son apparition sur le balcon fatal, dans l’enceinte de la prison à Bordeaux.

Il paraissait plus grand que d’habitude. Sans tressaillir, il écouta les exhortations de l’aumônier et quand on lui demanda s’il avait quelque chose à dire, d’une voix vibrante, de cette même voix qui allait remuer les foules en faisant passer en elles un frisson d’enthousiasme, il dit :

— Vive mon pays !

Le bourreau appuya sur un bouton. La trappe s’ouvrit.

Un corps se balança au bout d’une corde.


Les cloches de la prison tintèrent lugubrement. Appuyée à la muraille de pierre une jeune femme, de noir vêtue, sanglotait dans une agonie morale de tout son être.


FIN.

TABLE DES MATIÈRES



Chapitre 
11. — L’arrestation 
 3
  
12. — Le Procès 
 4
  
 5
  
15. — Vox Populi 
 8
 10
  
17. — Une femme passa 
 13
  
18. — L’intermède 
 16
  
19. — Le machiniste 
 18
  
10. — Le chef 
 20
 23
 25
  
 27
  
14. — Mors et vita 
 30
  
15. — La proclamation 
 32
 36
  
 42
 45
  
 50
 51
  
22. — Le bal 
 53
  
23. — La cérémonie 
 56
  
 57