La corvée (deuxième concours littéraire)/XIV

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 162-174).


La conversion de Landry



Le mardi matin, une animation plus qu’ordinaire régnait dans la paisible localité de Saint-D. Dès l’aube on entendait partout des roulements de voitures ; c’étaient les gens de la courvée, matineux, déjà en route dans la direction de chez Lésime Fontaine, et que les chiens du rang du Bord-de l’Eau, effarouchés d’une affluence aussi insolite, saluaient d’aboiements furieux et prolongés.

C’est au milieu de ce concert bien rustique qu’on vit surgir des quatre points cardinaux les Toinon Langevin, P’tisée Nicolas, Jo Mimi, Boise Peton, Remi Sans-Croquant, Pierre Leclerc, le plus drôle histoireux de la région, pourvu que la perspective d’un coup de rhum lui réchauffât l’imagination, Tiquenne Guertin avec ses chevaux gris-pommelé réputés la meilleure paire de vingt lieues à la ronde. Félix José, Tibert Maqueu, les Capistran père et fils, celui-ci reconnu pour son adresse à la charpente, Patoche Méthot, venu de loin prêter main-forte à son vieil ami d’enfance, Basile Angers, sans pareil pour entraîner les bandes à l’ouvrage, et une vingtaine d’autres parmi lesquels, à pied, une hache d’équarrisseur sur l’épaule, Thomas, l’aîné des fils de la veuve Landry, mieux connu sous le sobriquet de l’Américain à cause de ses préférences marquées pour la république de l’Oncle Sam.

Il s’agissait de relever la grange de Lésime Fontaine que le vent avait jetée à terre l’automne précédent. On avait répondu en nombre à l’annonce du crieur. Ça promettait. Salutations d’usage, échanges de poignées de main, pronostics sur la température et la moisson, et l’on se met à l’œuvre non sans avoir allumé une bonne pipe. Avant sept heures, un véritable chantier s’organisait sur la ferme de Lésime, chacun investi d’une fonction spéciale, grâce au génie organisateur de Basile ; à peine si les jeunes éprouvèrent une distraction, aussitôt réprimée par un énergique « Oh ! les gars, ensemble ! » lancé par le chef, lorsque passa au milieu d’eux Léontine, la sémillante fille de la maison, revênant de traire les vaches, une chaudière pleine d’un lait crémeux et fumant dans chaque main. Thomas, occupé à manœuvrer une solive, faillit échapper la pièce, ce qui amusa fort ses compagnons mais personne n’y rattacha d’autre importance, vu que l’Américain avait la réputation d’être distrait et rêvasseur.

Autour des bâtiments la maman Fontaine, en mantelet d’indienne rouge et en jupon de droguet indigo, alerte malgré ses cinquante ans, trottinait multipliant les courses de la cuisine à la laiterie, du hangar au four d’où s’échappait une appétissante odeur de froment cuit. Derrière les fenêtres ouvertes, plusieurs silhouettes ; celles des créatures d’alentour, accourues dans le clair matin se mettre au service de la maîtresse de céans. Toute cette maisonnée remue, se dépêche qui au four, qui au grand poêle garni de chaudrons, qui au potager, qui à la pâtisserie, jasant tout ensemble et lançant aux échos les éclats d’un rire sonore et argentin.

Parmi les hommes une activité fébrile. Les godendards et les tarières grincent, les haches d’équarrissage tombent sur les lambourdes d’épinette avec un tintement de cloche sonnant au loin, et des amas de copeaux et de ripes, fleurant bon la résine, jonchent le sol. Les uns façonnent des mortaises aux extrémités des poutres, travail préparatoire à l’assemblage ; les autres promènent la varlope et le rabot d’une main experte ; partout des chevrons, des madriers, des soliveaux, sur lesquels Basile Angers trace d’épaisses lignes au crayon noir pour indiquer l’endroit des entures, des joints, des liens, des chevilles. Et dominant tout ce bruit les « Oh ! Hop ! » du commandant lorsqu’il s’agit de mettre en place les morceaux assemblés.

Tout marchait avec un ensemble des plus prometteurs quand un haussement de voix venu du bord de l’eau détourna l’attention. C’était une dispute entre Batoche Méthot et Tiquenne Guertin qui s’entêtait à faire tirer par ses deux gris dans la montée de la rivière, trois billes d’épinette rouge de soixante pieds non équarries ; ses vigoureux percherons en perdaient le sang par le nez lorsque Batoche, s’apercevant de l’embardêe de leur maître, tenta de lui faire lâcher prise. Tiquenne était bien trop ordilleux pour abandonner la partie, surtout après l’éveil donné sur l’incident. « Je suis venu ici pour montrer de l’ouvrage », affirmait Tiquenne, les sourcis froncés, la couette en bataille et un pli amer au menton. « C’est à moi ces chevaux-là ; s’ils crèvent, c’est pas vous qui les perdrez. Avance, Prince ; avance, Bayart ! » et le fouet claquait d’une manière menaçante. Tous savaient Guertin homme à tuer ses chevaux là plutôt que de céder. Aussi, devant la sensationnelle expectative d’un événement, en un clin d’œil toute l’équipe fut sur la grève, opinant sur le résultat. « I monteront », « I monteront pas, j’te dis »… « Je paie un gallon de rhum s’ils viennent à bout de haler la charge » clamait le père Capistran, hors de lui, et peu coutumier de vœux aussi téméraires. « J’te prends au motte, vieux baise-la-piastre », riposta Basile que seule une aventure de cette importance pouvait décider à suspendre le chantier.

La position se corsait. Sur une pente vraiment abrupte les vaillantes bêtes luttaient contre toute espérance ; la glaise, détrempée par les orages de la veille, cédait sous leurs sabots ; le poids des longs mélèzes encore vêtus de leur écorce rugueuse, les faisait pénétrer dans la vase, doublant ainsi la difficulté de l’entreprise.

Tiquenne regretta sa promptitude. Il possédait assez de jugeotte pour mesurer l’importance de l’obstacle et entrevoir la possibilité d’un échec. Il usa d’un stratagème digne d’un fils de Normand : « Si seulement un de vous autres est assez homme pour soulever la charge à l’autre bout, dans trois minutes elle sera rendue ! » L’auteur de cette bravade visait à sortir de l’impasse en sauvant un peu l’honneur. Sa provocation risquait de tomber dans le vide ; car c’était s’atteler à une tâche tout-à-fait ardue et périlleuse. Personne ne riait. C’est à ce moment plein d’angoisse que Thomas avança, l’allure déterminée ; les bras recourbés en dedans, il lia deux billots avec une chaîne, plaça au-dessus celui du milieu, et donna le signal du départ. L’étrange cortège s’ébranla sous les hourras acclamatifs de la foule, l’Américain soutenant le fardeau en arrière, les chevaux ventre à terre, les jarrets tendus sous l’effort. Le temps de faire claquer son fouet cinq ou six coups, et voilà le raidillon gravi, et le gallon de rhum du vieux Capistran acquis à ses compagnons.

Il s’ensuivit un véritable tollé : les jeunes se colletaient ; les anciens même, entraînés par l’enthousiasme, projetaient par dessus leurs têtes leurs larges chapeaux de paille tressée. Capistran parla de s’acquitter illico. Les congratulations et l’admiration, se partageaient entre l’attelage de Tiquenne, qui venait d’enregistrer un nouveau succès, et Thomas, dont la force herculéenne se révélait aux yeux de ses concitoyens. « C’est que », expliquait-il gauchement, intimidé par son triomphe, « on n’a pas brouetté la brique pendant quatre années sans se raffermir les muscles. »

Aux travailleurs s’étaient jointes les femmes, attirées par la curiosité, et dont les regards admiratifs s’attachaient au héros de cette prouesse. Les compagnes de Léontine se signalèrent la rougeur qui empourprait ses joues et l’intérêt qu’elle prenait à tous les détails du récit.

« Mes amis, si vous voulez bien approcher, c’est l’heure de la soupe », intervint le maître.

Sur cet appel opportun, les groupes prirent le chemin de la maison où fumaient déjà sur une table immense des mets abondants et affriolants. Un arôme exquis dégagé des pâtes chaudes, des viandes et du potage aux fines herbes envahit l’odorat des invités. Les accortes filles avaient vite repris leurs fonctions de ménagères, pendant que des retardataires, toujours occupés de l’exploit récent, dételaient tranquillement leurs montures, leur donnaient la portion et conjecturaient sur la résistance de l’attelage de Tiquenne. Celui-ci, fier comme Artaban, ne cessait de caresser de sa rude main la croupe de ses percherons qu’il n’eût cédés, ce jour-là, pour aucun prix.

Le coup d’appétit fut singulièrement animé. Sans souci du protocole, on but pèle-mêle à la santé de Landry, des chevaux, de Lésime, des créatures, de Guertin, de tout le monde.

Plusieurs chansons ajoutèrent à l’entrain du repas. Pierre Leclerc, un peu oublié au cours de la besogne, retrouva soudain toute sa supériorité à table, et puisa largement dans la cruche de rhum de son copain Capistran, dans le baril de bière d’orge de Lésime.

Ces ripailles terminées, les hôtes de Lésime continuèrent à jouir de son hospitalité en dégustant de longues pipes de tabac du pays, pendant que les plus ingambes d’entre eux exerçaient leurs capacités athlétiques en tirant au poignet ou à la jambette dans l’herbe. Puis le sentiment du devoir les ramena au chantier.

À huit heures, les gens de la corvée étaient presque tous repartis, par rapport au train ; grâce toutefois à l’action commune, un bâtiment tout flambant neuf dressait sa structure massive à cent pieds de l’habitation de Lésime, avec l’air de porter un défi aux cyclones, le pignon surmonté d’un sapin fleuri de ribambelles bleues et rouges. Quelques coups de marteaux, appliqués d’un bras ralenti, marquaient la fin de l’œuvre. Auprès de cette construction embaumée d’une capiteuse odeur de pin, on distinguait dans l’embrasure de la porte principale, malgré l’ombre naissante, le profil de deux personnes encore inconnues l’une à l’autre au matin : l’Américain et Léontine qui trouvaient décidément trop courte cette journée et la prolongeaient dans les douceurs d’un gracieux tête-à-tête.

À la brunante, Thomas cheminait seul, la hache sur l’épaule, le front méditatif. La nature semblait respecter sa rêverie et même la favoriser. Pour tout bruit, le faible clapotis des lames du Richelieu, chuchotaient sur la grève ; au-dessus de la route, le bourdonnement, harmonieux comme une note de harpe d’abeilles tardives, appesanties par un lourd butin, volant bas vers la ruche, à la faveur des feux mourants d’un soleil de juillet.

Lui comparait inconsciemment ces réconfortantes senteurs du soir avec les émanations fétides des cités américaines, aux relents de graisse et d’huile des « factoreries », aux fumées nauséabondes des cheminées d’usines. Jamais la campagne canadienne ne lui avait paru à ce point si belle, noble et attirante avec sa population sympathique, ses mœurs familiales, ses généreux flamboiements de lumière, ses eaux miroitantes du sein desquelles sautaient mille poissons variés à la poursuite des moustiques ; ses parfums de foin coupé apportés par la brise du large mêlé à celui plus délicat des pensées, des roses et des géraniums épanouis à la devanture de chaque demeure. Cette Guertie Perkins, la fille du contre-maître de là-bas, qui avait entretenu son cœur jusqu’ici, se montrait égoïste, froide et hautaine à côté de la blonde Léontine si rieuse, si cordiale, si vigilante aux soins du foyer ! ! !

Des épis de blé et d’avoine mûrissant le long de la route s’élevaient des voix lui soufflant à l’oreille : « Reste avec nous, cher Thomas ! » Et l’image enchanteresse de la petite fermière allait au-devant de lui, inséparable vision.

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À quatre semaines de là, jour pour jour, un joyeux défilé de noces descendait au pas de course la montée de l’église de Saint-D., galopant dans la direction de Lésime Fontaine. Dans la voiture d’honneur, le nouveau ménage Thomas Landry sous la gouverne de Tiquenne Guertin et de ses fringants percherons ; ceux-ci frisés, enrubannés, pomponnés, les oreilles droites comme il sied dans les circonstances solennelles, dévalaient à fond de train. Suivaient de leur mieux le père de la mariée et Pierre Leclerc, le témoin de l’époux, puis toute la bande de la dernière courvée. « Il est juste qu’ils soient de la fête », avait observé Lésime, « puisqu’ils ont été à la peine ! » Brave père Fontaine, va ! et qui aurait jamais pu dire ce qu’on y faisait le plus dans ces réunions de mutuelle assistance, ou de s’amuser en travaillant ou de travailler en s’amusant ! Il se croyait encore redevable de ces politesses à ces gais lurons. « Ils ont non-seulement remonté ma grange, mais ils m’ont été l’occasion de fonder un foyer. Ma joie est complète. »

— « Mieux que cela », ajouta le curé, présent au dîner, « vous avez accru ma paroisse d’une famille et reconquis un sujet estimable. Faites-en souvent des courvées comme celle-là ! »

— « Vous serez obéi, Monsieur le Curé ! » rétorqua l’ineffable Pierre, avec la plus entraînante conviction.


J.-B. BOUSQUET
« Francis Timi »


Nominingue, novembre 1916.