La corvée (deuxième concours littéraire)/XV

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 175-187).


Les foins



Ils fauchent depuis le petit jour et déjà ils entendent dans l’espace ensoleillé perler les notes lointaines de l’angelus du midi ; ils fauchent depuis l’heure où les étoiles plus basses et pâlies clignotent sur la courbe frangée des montagnes. Les reins courbés comme des lutteurs, d’un balancement régulier, pas à pas, ils attaquent les foins et le mil cendré ; les herbes, blessées à mort par les coups de faulx, se courbent, puis se couchent en larges andains autour des deux hommes cependant que le soleil, à mesure, fane leurs fibres…

Un dernier éclair des faulx et les faucheurs s’arrêtent. Le soleil darde sur toute la campagne, cuisant la terre, séchant l’herbe, accablant bêtes et gens.

Jacques Duval et son fils André vont s’asseoir dans l’ombre d’une clôture et se mettent à mordre à belles dents dans la grosse galette brune du lunch du midi. Et, pendant qu’ils mangent, mastiquant bien chaque bouchée qu’ils humectent de larges lampées de lait, ils regardent devant eux le travail accompli. Tout près de là, dans le chaume, deux grands bœufs roux, attelés à la « grand’charrette » flanquée de ses hautes haridelles, semblent sommeiller, les yeux ouverts ; par instants, ils secouent d’un long frémissement leur échine puissante harcelée par les taons.

Pendant le temps des foins, le repas des faucheurs est vite englouti dans les abruptes profondeurs gastriques ; on craint la pluie et l’appétit est robuste ; faucher une relevée durant fait descendre l’estomac dans les talons, aussi le remet-on prestement à sa place… ensuite vient la demi-heure du repos mérité et réparateur, le moment des confidences ou de la courte sieste.Jacques Duval et André allument leur pipe.

André est rêveur : il regarde son père qui, le grand chapeau de paille rejeté en arrière, hume avec conscience les bouffées de l’âcre tabac canadien de son brûle-gueule culotté jusqu’au « bouquin ». Après quelques instants, André laisse échapper aigrement ces paroles :

“ Nous aurons du beau temps, demain, pour la corvée, mais bien peu de bras…

— Allons, André, tu en reviens donc toujours à ta marotte ; il nous manquera les deux bras de Paul, voilà tout…

— Oui, mais c’en était deux fameux, au fauchage. Vous vous souvenez, père, de la corvée de l’année dernière, quelques mois avant le départ de Paul pour le régiment ? Il vous a abattu sa « planche » dans l’heure ; tous les gens du rang, vous et moi, étions bien loin en arrière de lui quand il a crié, joyeux : Fini-ni-ni !… J’étais un peu jaloux ; je ne le félicitai pas comme les autres. Demain, il me semble que si la chose se répétait, j’embrasserais mon frère. Voyez-vous, Paul nous serait d’un si grand secours dans la Prairie du Ruisseau qu’il nous faut abattre toute dans la journée.

— Mon pauvre garçon, qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ; ton frère a voulu servir son pays comme il l’entend ; il s’est fait soldat. Toi…

— Moi, je suis resté un simple paysan, un pauvre cultivateur, un toucheur de bœufs et j’entends être aussi utile à mon pays, répliqua André avec une énergique âpreté.

— Chacun son goût, André… N’importe, je suis tout de même un peu inquiet de ton frère ; depuis que nous avons reçu ce message qui nous annonçait que Paul avait été blessé nous n’avons plus aucune nouvelle de lui ; ça m’inquiète, ce silence…

Les deux hommes se levèrent.

La prairie semble fatiguée du fardeau du foin qui reste encore debout. Au travail donc sans plus tarder ; il restera encore assez à faire aux gens de la corvée, demain.

André, sombre toujours, enfonce déjà sa faulx dans l’épaisse nappe des mils et des trèfles. Jacques Duval, après avoir bourré d’un pouce expert une seconde pipe qu’il allume tranquillement, tire sa pierre à faulx d’une petite gaine de cuir qu’il porte à sa ceinture et, la passant et repassant sur la lame, il en fait, au loin, crier l’acier.

Et jusqu’à la brunante, les deux faulx brisèrent l’herbe au grand vol régulier de leurs ailes claires…

* * *

On se souviendra longtemps de la corvée chez le père Jacques Duval.

Ce matin-là, on pouvait espérer que la journée serait belle ; dès trois heures, l’Orient s’était teinté de rose et les oiseaux s’étaient élancés dans l’espace en criant d’allégresse. Il y eut une aube divine ; le matin descendit dans les champs sur un chemin de fleurs et c’est avec son plus large sourire que le soleil vint regarder par dessus les Laurentides pour voir si tous les gens de la corvée étaient prêts. Il a vu, dans un coin de la ferme Duval, le père et André qui préparaient la besogne de la journée. Le père Jacques est méticuleux et lent ; il range avec symétrie et précaution les outils dans la « grand’charrette » ; André est ingambe à cette heure matinale ; il va et vient, pressé, de la porte de l’écurie à celle de la grange grande ouverte. Dans l’étable, on entend un piétinement mou et des raclements de chaînes aux anneaux des mangeoires ; un coq bat des ailes bruyamment et chante dans la « tasserie » ; un autre répond d’une grange voisine qui est là-bas enfouie dans les arbres et sur laquelle pèse encore de l’ombre. Une vache meugle dans le lointain du “pacage”.

À peine eut-on entendu, dans le brumeux bassin des champs, la cloche du village égrener la pluie sonore des notes de cristal de l’angélus du matin, que l’on vit arriver les hommes de la corvée.

Un joyeux vacarme éveille alors la ferme.

On a toute la prairie du ruisseau à faucher et la besogne sera rude sous l’ardent soleil. Mais les tâcherons ont de bons bras et de bonnes faulx et ils savent se servir à propos de la pierre à aiguiser. C’est André qui sera, cette année, le chef de l’équipe à la place de Paul.

Ah ! celui-là tout le monde y pense en ce moment.

En ce moment, tous les hommes de la corvée pensent à Paul, car c’était un rude faucheur. Comme il savait la plonger avec adresse sa lame dans le trèfle épais et mêlé ; comme il savait éviter les cailloux et les mottes de terre dure où le tranchant s’émousse et se brise ; personne, on le sait, ne pouvait le suivre et lui jeter des andains aux talons…

Maintenant le soleil vient de dépasser le point du midi et il envoie à la terre d’ardents rayons. La chaleur est étouffante. Il reste pourtant encore une bonne moitié de la prairie du ruisseau à abattre ; la mer mouvante des herbes brunes s’étend loin encore devant les hommes. Dès qu’un léger souffle de la brise qui vient de la montagne les agite, on dirait qu’un manteau d’or léger et transparent flotte sur la prairie. C’est beau mais les tâcherons n’ont pas le temps de regarder. Vont-ils faillir à la tâche ?…

« Hop ! Hop ! les gars », crie le père Jacques qui n’est pas le dernier dans la file.

Et les faucheurs, le front ruisselant sous leurs vastes chapeaux de paille du pays, les manches de leur chemise relevées, laissant à nu jusqu’aux coudes leurs bras bronzés, se ruent avec une sorte de furie sur le pré roux, de l’herbe jusqu’à la ceinture. Courbés, solides sur leurs jambes ouvertes, ils accélèrent comme avec rage le mouvement rythmé du torse de droite à gauche et, à chaque élan la faulx vole au bout des bras tendus ; l’arme champêtre siffle dans l’air sous un ahan furieux et plonge aussitôt dans la masse opiniâtre des foins. Les herbes s’affaissent sur toute la largeur de la prairie et, derrière les faucheurs, les andains bruissant à la chaleur du jour, s’étendent en longues couches moelleuses.

Cependant le soleil a dû raccourcir de milliers de lieues le trajet qui sépare son orient de son couchant ; on dirait qu’il a fait un détour pour aller se cacher plus vite derrière le rideau de la forêt. André lève la tête et mesure, un instant, du regard, l’étendue du foin qui reste encore à faucher. Le fils du père Duval semble faiblir à la besogne.

Les hommes qu’il dirige, eux aussi, n’ont plus l’ardeur du matin. Quand ils s’arrêtent pour aiguiser leur faulx ils s’appuient plus fort sur le manche crochu de l’outil ; la pierre grise se promène avec plus de lenteur sur la lame et sonne moins haut dans l’air la trempe souple de l’acier.

Il manque une âme à la corvée.

* * *

Voilà que tout à coup, du côté est de la prairie, un homme accourt venant de la ferme ; d’un geste souple, il enjambe la clôture et saute dans le pré. D’un bond, il parvient à la file des faucheurs et, s’emparant de la faulx de l’un d’eux qui, rendu à bout, s’était arrêté, il la plonge et replonge avec de grands mouvements dans la chevelure d’or de la prairie.

L’homme est tout de khaki vêtu et des boutons d’or sur sa poitrine luisent comme des étoiles aux rayons du soleil déclinant. Autour de lui les andains s’affalent si rapidement qu’ils sont couchés sur le sol les uns presque par dessus les autres. Penché jusqu’au niveau de la cime des plus hauts épis de mil, les deux jarrets nerveux busqués en angle prononcé, l’homme avance presque au pas de course dans le sentier odorant que trace sa faulx dans les foins ; l’instrument entre ses poings tourne en rond avec une vitesse comme faucherait la langue d’un bœuf affamé ; déjà, il a dépassé cinq des faucheurs et les zigzags clairs et réguliers de sa faulx volent vers André.

Les hommes, étonnés, un instant se sont


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IL LA PLONGE ET REPLONGE AVEC DE GRANDS MOUVEMENTS DANS LA CHEVELURE D’OR DE LA PRAIRIE

arrêtés et de stupeur un cri s’est échappé de leurs lèvres :

« C’est Paul !… »

« Paul ! » a crié plus fort un peu le père Jacques Duval dont la faulx usagée a tremblé au bout des vieux bras.

« Paul ! » murmure sourdement André dont une joie soudaine illumine le front moite. Mais cette joie a fait aussitôt place à la terreur sur le visage du chef ; ce n’est-pas seulement le frère qui lui bat les talons, c’est aussi le rival.

C’est bien plus le rival ; et une sorte de furie emporte maintenant André et ses hommes. Les torses ruissellent, les éclairs des faulx se confondent et l’herbe se courbe comme sous un grand vent. On fauche au pas redoublé. La pièce qui reste encore à abattre s’amincit, se rétrécit comme en un rêve sous les coups d’une baguette enchantée. On n’entend plus dans le silence du champ que les ahans énergiques des faucheurs qui ne prennent plus le temps d’aiguiser leur instrument et que les plaintes sourdes des plantes que l’on arrache presque à la seule force des bras nerveux.

André pousse tout à coup un cri étouffé ; Paul lui lance un andain dans les talons et le chef voit à côté de lui le clair rayonnement de la faulx du soldat ; avec rage, il plonge la sienne dans l’herbe et frappe un caillou.

« Hop ! André, Hop ! » crie joyeusement Paul, qui passe près de son frère en abattant coup sur coup quatre andains de trèfle mauve. André est dépassé.

Les hommes rient dans l’ombre de leur grand chapeau ; ils continuent de murmurer, tout en geignant à chaque coup qu’ils donnent : « Mais c’est Paul !… » Des femmes et des enfants sont accourus des maisons vers la prairie du ruisseau ; montés sur les pieux de cèdre des clôtures, les enfants crient : « Ohé, Paul ! » pendant que les femmes, pâmées d’admiration, rient un peu d’André quand elles le voient dépassé par le soldat… Une troupe d’oiseaux passe sur la prairie en tourbillonnant et en piaillant et ils ont l’air de courir de toutes leurs petites ailes annoncer aux autres chanteurs de la montagne que Paul est revenu de la guerre ; des vaches clament aussi la nouvelle dans un champ de chaume voisin ; une caille, sous l’abri d’une meule, la dit aux mulots qui sortent de dessous le foin coupé ; un pinson, tout en joie, tirelire sur un piquet de clôture. Il s’est produit, dans ce morceau de campagne, un grand mouvement de vie.

Il ne reste plus qu’une mince lisière d’herbe debout avant que les tâcherons n’arrivent au ruisseau qui marque la limite du travail de la journée.

Le soleil, à ce moment, est juché sur une cime d’arbre et on dirait qu’il va s’arrêter, un instant, pour regarder les faucheurs donner leur dernier coup de faulx… Mais, sans doute, fatigué de sa longue course, il s’endort trop et il ne prend pas le temps d’attendre jusqu’au bout.

L’astre ne prit pas le temps d’attendre et, pourtant, ce ne fut pas long. À peine eut-il disparu que le dernier faucheur jetait par terre la dernière fauchée blonde. Aussitôt la nuit tomba sur les champs comme un vol de plumes noires.

Alors, dans toute l’étendue de la prairie, des grillons se mirent à jouer des cymbales en sautant de joie de moyette en moyette ; l’air s’embauma de toute l’odeur du foin coupé du jour et, tout-à-coup, on vit la lune grimper sur un petit nuage qui flottait au ras de l’horizon et regarder aussi loin qu’elle pouvait dans la campagne.

La lune vit tous les faucheurs et les femmes autour de Paul et elle éclaira le groupe d’une lumière laiteuse qui blanchissait la prairie, alentour ; elle vit Paul parlant avec volubilité tout en serrant des mains.

Le soldat racontait qu’il avait été blessé, là-bas où l’on se bat depuis deux ans ; on l’avait transporté dans un grand hôpital au bord de la mer où il avait passé plusieurs semaines ; puis, le médecin-major, un matin, lui avait annoncé qu’il partirait, le jour même, pour le Canada ; il n’avait pas voulu prévenir les « vieux » afin de leur causer une surprise. Bref ! il était arrivé, la veille, à Québec où on lui avait donné son congé ; enfin, il arrivait à la ferme juste à temps pour la corvée du père…


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Dans le champ voisin, les enfants, pour fêter le retour du soldat et l’heureuse fin de la corvée, ont fait une meule de foin fou qu’ils ont allumée et qui, subitement, s’est prise à flamber. Les faucheurs, de loin, regardent danser les ombres des enfants autour du grand feu. Un coup de brise passa tout-à-coup arrachant un tourbillon d’étincelles à la meule qui semble une ruche énorme d’où s’enfuiraient, par milliers, des abeilles…

Damase POTVIN
« Jean-Louis »


Québec, novembre 1916