La loi de l'amour et la loi de la violence

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La Loi de la violence et la loi de l'amour (1)


Préface[modifier]

La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car tout homme qui fait le mal hait la lumière, et ne vient pas à la lumière, de peur que ses actions ne soient réprouvées. Mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin qu'il soit manifeste que ses œuvres sont faites en Dieu (JEAN, III, 19-23).

La pire de toutes les choses c'est quand un homme commence à craindre la vérité de peur qu'elle ne l'accuse (BLAISE PASCAL).

La gloire du bien est dans la conscience des hommes et non dans leurs bouches.(2)


La seule raison pour laquelle j'écris ce livre est que, au bord de la tombe, je ne peux me taire alors que je connais le seul moyen du salut de la souffrance physique et de la corruption morale pour l'humanité chrétienne.

Toutes les personnes pensantes doivent admettre que l'existence actuelle des nations chrétiennes se détériorera de plus en plus si nous n'agissons pas pour la changer. La misère des pauvres et le luxe des riches augmentent chaque jour. La lutte de tous contre tous, - les révolutionnaires contre les gouvernements, les gouvernements contre les révolutionnaires, les nations opprimées contre leurs oppresseurs, les États contre les États, et l'Occident contre l'Orient, - devient de plus en plus acharnée.

Beaucoup de gens sont conscients de cela; malheureusement, ils voient très rarement la cause de cette situation lamentable, et encore moins le moyen d'y remédier; ils invoquent toutes sortes de raisons pour l'expliquer, et proposent de nombreux remèdes, mais jamais le bon.

La cause de la situation malheureuse de l'humanité chrétienne est l'absence d'une conception supérieure de la vie et d'une règle de conduite qui soit en accord avec elle, une règle commune pour toutes les personnes qui professent le christianisme.

Le remède à cette situation, le remède qui n'est ni imaginaire ni artificiel mais naturel, se trouve dans l'observance pratique de la conception de la vie qui répond au développement intellectuel et moral de l'humanité, et qui a été révélée il y a mille neuf cents ans; c'est-à-dire la doctrine chrétienne dans son sens véritable.

I. La misère du monde causée par la négligence et l'ignorance volontaire du sens de la vie.[modifier]

Une des superstitions les plus communes est celle des sages qui croient qu'on peux vivre sans foi (Lecture quotidienne, 2e partie, Introduction).(3)

La vraie religion consiste à établir la relation de chacun de nous avec la vie infinie qui nous entoure, la vie qui nous unit à l'infini et nous guide dans toutes nos actions.

Si vous sentez que vous n'avez plus la foi, sachez que vous êtes dans la situation la plus périlleuse dans laquelle un homme puisse se trouver sur terre.


Les hommes vivent de manière raisonnable et en bons termes les uns avec les autres quand ils sont unis par la même conception de la vie, c'est-à-dire par une religion qui les satisfait tous également et leur fournit la même règle de conduite.

Quand la conception de la vie est modifiée par le progrès intellectuel et moral, quand elle devient plus précise et exige une nouvelle règle de conduite, les hommes ne vivent plus en harmonie et leur vie devient malheureuse s'ils continuent à suivre l'ancienne conception.

La mal s'aggrave de plus en plus à mesure que les hommes continuent d'ignorer la nouvelle conception religieuse et les règles de conduite qui en découlent, et qu'ils suivent les lois imposées par la règle désuète. Plutôt que d'admettre la nouvelle conception religieuse qui correspond à leur stade de développement, ils se forment une conception qui justifie leur manière de vivre mais ne répond pas aux besoins moraux de la majorité.

Le phénomène s'est répété à plusieurs reprises dans l'histoire de l'humanité, mais je crois que la discordance entre les différentes personnes et la conception religieuse qu'ils ont adoptée n'a jamais été aussi grande qu'aujourd'hui; en fait, ils continuent de mener une vie païenne.

À mon avis, si la discordance est tellement marquée aujourd'hui c'est parce que la conception chrétienne de la vie, au moment de sa formation, allait beaucoup plus loin que l'état intellectuel et moral des nations qui l'ont reconnue dans ce temps-là. La règle de conduite qu'elle fournissait était trop opposée non seulement aux habitudes individuelles mais également à toute l'organisation sociale des païens, qui ne sont devenus chrétiens que de nom.

C'est ainsi que les nations se sont attachées à un pseudo-christianisme, représenté par l'Église, dont les principes ne diffèrent de ceux du paganisme que par un manque de sincérité. Pour cette raison-même, la foi dans les doctrines chrétiennes a disparu peu à peu sans être remplacée par aucune autre. C'est pourquoi le monde chrétien se trouve dans son état actuel : la majorité de ses adhérents n'a aucune explication du sens de la vie, c'est-à-dire aucune religion et aucune règle de conduite.

Même si elles professent extérieurement la religion de l'Église, les masses travailleuses n'y croient pas, ne la pratiquent pas dans leur vie quotidienne, et ne suivent ses traditions que par habitude et par convention. Pour ce qui est des classes soi-disant cultivées, elles ne croient véritablement en rien du tout, ou plutôt elles prétendent croire au christianisme de l'Église pour des raisons politiques; une petite minorité croit sincèrement aux doctrines chrétiennes, contrairement à la vie qu'elle mène, et cherche à justifier sa croyance par toutes sortes de sophismes insidieux.

Il n'y a qu'une seule raison à la condition malheureuse dans laquelle le christianisme se trouve maintenant.

Ça se complique encore davantage à cause de sa longue durée, par le fait que certains des leaders qui tirent avantage de l'incroyance prétendent croire ce qu'ils ne croient pas du tout; d'autres, les plus intellectuels, qui sont les plus corrompus, prêchent ouvertement la futilité de cette conception de la vie, ou de la foi, et des règles de conduite qui en découlent. Ils essaient de faire croire que la seule loi fondamentale de la vie humaine est la lutte pour l'existence, guidée par nos besoins naturels et nos passions.

La cause regrettable de toute notre misère est donc le manque inconscient de foi de la part des masses, et l'ignorance volontaire de la nécessité de la religion de la part des classes soi-disant cultivées.

II. La vie intenable issue des mensonges : les haines entre riches et pauvres, et entre pays; et l'égoïsme bestial.[modifier]

Les hommes ont une tendance irrésistible à croire que personne ne les voit quand eux-mêmes ne voient pas, comme les enfants qui ferment les yeux pour ne pas être vus (LICHTENBERG).

Les hommes de notre temps croient que personne ne remarque toutes les folies et les cruautés de nos vies, l'énorme richesse de quelques-uns, la pauvreté envieuse de la majorité, les guerres, et toutes les sortes de violence, et que rien n'empêche de continuer à vivre ainsi.

Même si elle est admise par la majorité une erreur demeure néanmoins une erreur (Lecture quotidienne, 6-ix, 7, 8, et la conclusion).


Les païens ont accepté la nouvelle doctrine dans sa forme corrompue par l'Église, satisfaisante pour eux au début, puis ils se sont détournés petit à petit du christianisme de l'Église, pour finir par vivre sans aucune conception religieuse de la vie et aucune des règles de conduite qui en résultent.

La vie est devenue graduellement malheureuse puisque, comme je l'ai dit, les hommes ne peuvent pas vivre sans une règle commune de conduite. Elle ne pourra pas continuer à exister dans sa forme actuelle.

Les travailleurs agricoles, dépossédés de la terre, et par conséquent de la possibilité de savourer les fruits de leur travail, haïssent les propriétaires terriens et les capitalistes qui les ont réduits en esclavage. Les capitalistes et les propriétaires, qui connaissent les sentiments qu'ils inspirent aux travailleurs, ne leur font pas confiance, doutent d'eux, et cherchent à les garder soumis avec la force organisée du gouvernement. C'est ainsi que la situation des travailleurs empire continuellement et que leur dépendance aux riches s'accroît; tandis que la richesse des riches, leur pouvoir sur les travailleurs, leur haine et leur peur continuent de grandir.

C'est également la cause de l'augmentation progressive dans les armements de nation contre nation; et des dépenses occasionnées par l'emploi d'ouvriers dans les préparatifs militaires sur terre, sur mer et dans les airs; des préparatifs qui n'ont pour seule fin que le carnage international. Ces meurtres sont commis parce que tous les chrétiens (pas les individus mais les personnes réunies dans des États) se haïssent mutuellement et sont prêts à se jeter les uns sur les autres à tout moment.

C'est ainsi qu'en suivant des traditions patriotiques désuètes toutes les grandes puissances oppriment un ou plusieurs groupes de nations et les forcent à participer à la vie des nations dominantes qu'ils haïssent, par exemple l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, la Russie et la France oppriment la Pologne, l'Irlande, l'Inde, la Finlande, le Caucase, l'Algérie, etc. C'est de cette manière que, à part la haine des riches et des pauvres, et des États indépendants, la haine des nations opprimées pour leurs oppresseurs se développe et se répand.

Le pire c'est que toutes ces haines, qui sont tellement contraires à la nature humaine, sont élevées au sommet des vertus au lieu d'être condamnées comme étant de mauvais sentiments.

La haine des travailleurs opprimés pour les riches est exaltée comme l'amour de la liberté, de la fraternité et de l'égalité. La haine des allemands envers les français, des anglais envers les américains, des russes envers les japonais, et vice versa, est considérée comme une vertu patriotique. La haine des polonais pour les russes, et des russes pour les polonais et les finnois est encore plus intense.

Mais les fléaux sur lesquels j'ai porté mon attention ne sont pas suffisants pour démontrer que la poursuite de notre mode de vie est impossible.

Si notre monde avait une règle de conduite religieuse nous pourrions considérer les maux qui l'affligent comme des phénomènes temporaires ou occasionnels. En réalité, la religion qu'on voit professée est mensongère; il y en a même plusieurs, catholique, orthodoxe, protestante, etc., et elles sont toutes en état d'hostilité permanente. Il existe également une pseudo-science, tout aussi divisée, dont les écoles se disputent entre elles. Il y a des mensonges politiques et internationaux de différents partis, des mensonges de l'art, des mensonges de tradition et d'habitude, des mensonges de toutes sortes, et aucune règle de conduite morale imposée par une conception religieuse.

Les hommes du monde chrétien mènent des existences de bêtes, prennent leurs intérêts égoïstes pour guides, et sont dans un état de lutte perpétuelle entre eux. Ce qui les différencie des bêtes c'est le besoin constant de nourriture et de griffes pour se défendre chez ces derniers, alors que les hommes passent avec une précipitation étourdie de routes à chemins de fer, de traction animale à vapeur, du mot parlé et des manuscrits à l'imprimerie, au télégraphe et au téléphone; des navires à voile aux paquebots transatlantiques, d'armes en acier aux canons, mitrailleuses, bombes et aéroplanes. C'est la vie surmenée que nous menons qui devient de plus en plus folle, de plus en plus malheureuse, parce que les hommes sont guidés par des instincts bestiaux qu'ils cherchent à satisfaire en misant sur leurs facultés intellectuelles plutôt que de rester fidèles à un principe moral spirituel qui les unirait dans une société de concorde et de paix.

III. L'erreur de toutes les doctrines politiques : la violence.[modifier]

Mais si quelqu'un est occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d'être englouti en pleine mer (MATTHIEU, XVIII, 6-7).

On ne peut pas lutter contre les appels de la conscience : ces appels viennent de Dieu; c'est pourquoi il est préférable d'y répondre à l'instant (Lecture quotidienne, 23 octobre).

La mal commis par un homme affaiblit son âme et le prive du véritable bonheur, en plus de retomber le plus souvent sur lui-même.

Faire le mal est aussi dangereux que de provoquer une bête sauvage.

Plus fréquemment qu'autrement le mal retombe sur celui qui l'a commis (Lecture quotidienne, 6 juin).


La majorité des hommes de notre époque, qui perçoivent l'accroissement continuel de leurs malheurs, utilisent le seul moyen de salut qu'ils considèrent rationnel, d'après leur conception de la vie: l'oppression d'une partie des gens par les autres.

Ceux qui pensent que leur intérêt se trouve dans le maintien de l'état actuel le défendent avec la force que l'Église met à leur disposition; ceux qui désirent changer l'état des choses ont également recours à la violence pour remplacer l'ancien État par un nouveau qu'ils pensent meilleur.

On ne peut pas compter le nombre de révolutionnaires et de contre-révolutionnaires dans le monde chrétien. Cependant, même si les formes sociales sont changées, la base reste la même. La domination de quelques-uns sur la majorité, la corruption, les mensonges, la peur des opprimés, la servitude, la colère, et la brutalisation des masses, toutes ces choses demeurent comme elles étaient, et même se répandent et se développent.

Ce qui se passe aujourd'hui en Russie fournit une preuve évidente de la futilité et du tort d'employer la violence comme moyen d'unir les hommes. Les incidents qui étaient tellement fréquents il y a peu de temps, le brigandage, les attaques sur de hauts-fonctionnaires et les assassinats de policiers, d'officiers et de détectives, deviennent plus rares chaque jour, tandis que les sentences de mort et les exécutions sont en hausse.

Au cours des deux dernières années, ils n'ont pas arrêté de fusiller et de pendre des gens, et on peut compter le nombre de personnes exécutées par milliers. Les bombes des révolutionnaires ont également tué des milliers de personnes. Mais comme le nombre de ceux qui sont tués par les leaders de l'État est incomparablement plus grand que ceux qui sont tués par les révolutionnaires, les premiers croient qu'ils ont vaincu et ils triomphent. Ils ne doutent pas qu'ils seront en mesure de continuer leur existence habituelle, qui consiste à appuyer les mensonges par la violence, et la violence par les mensonges.

L'erreur de toutes les doctrines politiques, de la plus conservatrice à la plus avancée, qui a mené les hommes à la situation lamentable actuelle, est la même : tenir les hommes dans la société à l'aide de la violence afin de leur faire accepter l'organisation sociale actuelle et la règle de conduite qu'elle impose.

Certes il est possible de pousser un homme par la force dans la direction qu'il refuse de prendre. C'est ainsi qu'agissent les animaux et les hommes menés par la passion. C'est naturel et compréhensible. Mais comment comprendre le raisonnement par lequel la violence est un moyen d'amener les hommes à faire tout ce que nous voulons qu'ils fassent?

La contrainte consiste toujours à forcer les autres, par la menace de souffrances ou de mort, à faire ce qu'il refusent de faire. C'est pourquoi ils agissent contre leur propre volonté aussi longtemps qu'ils se considèrent plus faibles que leurs oppresseurs. Dès qu'ils se sentent plus forts, non seulement cessent-ils d'obéir mais, aigris par la lutte et par tout ce qu'ils ont enduré, ils gagnent leur liberté et imposent leur volonté à ceux qui ne sont pas d'accord avec eux. Il devrait donc être tout à fait évident que la lutte entre les oppresseurs et les opprimés, loin de constituer un moyen d'organisation sociale, mène au désordre et au désaccord général.

C'est tellement certain qu'il serait inutile d'en parler si le mensonge d'après lequel la violence est un moyen de réunir n'avait pas été inculqué depuis si longtemps, et n'était pas admis comme une vérité indiscutable par un consentement tacite autant par la majorité de ceux qui sont victimes de violence que par ceux qui en tirent profit.

Ce mensonge existait avant l'ère chrétienne et il a subsisté par la suite dans toute sa force. La seule différence entre les époques passées et la nôtre est que le non-sens de la violence comme moyen d'union était jadis méconnu des hommes, tandis qu'aujourd'hui la vérité du Christ selon laquelle la violence est un facteur de désunion se distingue de plus en plus clairement. À partir du moment où les hommes comprendront cela, ils ne pourront plus endurer la violence sans se révolter contre elle.

De nos jours cela s'observe parmi les opprimés dans tous les pays.

Ce ne sont pas seulement les opprimés qui commencent à comprendre cette vérité; les oppresseurs en sont conscients à leur tour. Ils ne sont plus certains d'agir bien et de manière juste quand ils usent de violence contre les faibles. Habitués à leurs situations mutuelles, les meneurs et les menés cherchent à se convaincre les uns et les autres, avec de faux arguments pour la plupart, que la force brute est utile et nécessaire, mais ils sentent déjà au fond d'eux-mêmes que leurs actes de cruauté plutôt que de gagner les éloignent de la fin désirée.

Appendice au Chap. III. Gouvernements et révolutionnaires ignorent la supériorité des forces morales.[modifier]

Les hommes qui font le plus grand tort à la société, d'après les classes dirigeantes, sont pendus, déportés ou emprisonnés; des milliers d'autres, moins dangereux, sont chassés de la capitale et des grandes villes et errent affligés par la faim et en guenilles à travers la Russie; les agents de police, en uniforme ou en habits civils, les observent, les espionnent et les arrêtent; on saisit des livres et des journaux considérés répréhensibles.

Cela se déroule pendant qu'il y a des débats animés à la Douma quant à la meilleure manière d'assurer la prospérité de la nation, ou sur la nécessité de construire une flotte, d'utiliser certains systèmes pour organiser la propriété des paysans, ou de prélever ou non certains impôts. Dans ce parlement russe tout se passe comme parmi les autres nations civilisées : leaders, lobbyistes, quorum, partis, etc. Il semblerait qu'il ne manque rien. Cependant, c'est précisément parmi nous, en Russie, et en ce moment, que l'ordre actuel des choses approche de plus en plus du moment de sa disparation.

En fait, admettons que vous, membres du gouvernements, tirez encore sur cinq, dix, trente mille personnes condamnées; par rapport auxquelles vous êtes enclins à suivre l'exemple des gouvernements qui ont réprimé les révolutions européennes passées.

Mais il y a d'autres forces que les forces de répression; les forces morales, les plus puissantes, beaucoup plus puissantes que tous les fusils, les potences, les prisons et les espions. Vous n'êtes pas sans savoir que tous ceux que vous avez fusillés ou étranglés ont des pères, des frères, des épouses, des sœurs, des amis, des coreligionnaires; et si, avec des exécutions, vous vous débarrassez de ceux que vous envoyez dans la tombe, vous soulevez non seulement leurs familles, mais vous vous ferez beaucoup plus d'ennemis même parmi les étrangers, qui seront plus furieux que ceux que vous avez tués. Plus vous faites disparaître de personnes, moins vous vous débarrasserez de votre principal ennemi, la haine universelle. Vos crimes ne font que déchaîner cette haine et la rendre plus dangereuse.

Le pire c'est que vous stimulez des sentiments de cruauté que vous croyez pouvoir contrecarrer avec des exécutions. Vous savez bien que celles-ci ne sont pas réalisées seulement à l'aide de vos écrits dans les cours et les ministères : elles sont faites par des hommes à d'autres hommes.

Un jeune soldat de la réserve m'a raconté, perplexe, comment il a été obligé de creuser une longue tranchée pour enterrer dix hommes condamnés à être fusillés; et comment quelques soldats ont été forcés de tuer les condamnés, pendant que d'autres étaient postés derrière les soldats assassins, prêts à les tuer s'ils hésitaient à exécuter leurs ordres inhumains.

Est-ce qu'un acte comme celui-là peut avoir lieu sans laisser des traces dans l'âme humaine; un acte commandé par les gens-mêmes que les soldats ont appris à considérer comme estimables et sacrés?

J'ai lu dernièrement dans un journal qu'un pitoyable gouverneur-général avait fait publier un ordre du jour dans lequel il complimentait deux « braves » policiers parce qu'ils avaient fusillé un prisonnier non-armé qui essayait de s'évader; et le gouverneur a veillé à ce que chacun de ces policiers soit payé 25 roubles en guise de récompense. Incapable de croire à une telle action des autorités, j'ai écrit au journal qui a publié l'ordre du jour pour le confirmer. J'ai reçu cet ordre lui-même, et l'information que l'éloge de ces actions meurtrières est courant, et fait par les plus hauts dignitaires.

Est-ce que ces paroles et ces actes peuvent avoir lieu sans laisser aucune trace de corruption ou de cruauté chez ceux qui y prennent part ou lisent ces ordres du jour? Ils ne peuvent pas faire autrement que d'éveiller la méfiance et le dégoût envers ceux qui ont commandé ces actes si opposés à notre conscience, et envers ceux qui récompensent les personnes qui les exécutent. Il est donc évident que si des milliers de personnes sont supprimées, des dizaines et des centaines de milliers d'autres sont rendues pires par le fait d'avoir une part à ces actes barbares. Elles perdent leur reste de scrupules religieux et moraux, et sont préparées par cela à faire subir les mêmes atrocités à ceux qui les obligent maintenant à la violence.

Et que dire des nouvelles répandues parmi des millions de lecteurs dans les journaux rapportant le nombre de condamnés à mort et de personnes exécutées, des nouvelles répétées tous les jours, comme les inévitables nouvelles sur le changement de la météo? Si les lecteurs ne se demandent pas comment les actes des autorités peuvent être accordés avec les Écritures, ou même avec le sixième commandement de Moïse (4), ces contradictions ne peuvent qu'éveiller le mépris pour ce commandement, pour la religion en général et pour les autorités, en tant qu'actes opposés et à la loi religieuse et à la conscience.

N'est-il pas clair que plutôt que de faire disparaître leurs ennemis les crimes des autorités ne font qu'en augmenter le nombre?

Cela devrait être évident pour les dirigeants eux-mêmes.

Si malgré sa gentillesse et sa sagesse Marc-Aurèle pouvait faire la guerre et exécuter des gens sans avoir mauvaise conscience, les chrétiens ne peuvent pas en faire autant sans reconnaître leur criminalité. Le fait même d'imaginer des conférences de paix, qui sont aussi hypocrites que stupides, et des condamnations conditionnelles, démontre que les leaders savent parfaitement bien que ce qu'ils font est mauvais. Ils peuvent essayer de se persuader et de persuader les autres qu'ils agissent en vertu de considérations supérieures, mais ils ne peuvent pas se cacher ni cacher aux autres toute l'horreur et tout l'avilissement de leurs activités. Tout le monde sait aujourd'hui que le meurtre est un crime, quel qu'en soit le motif; les rois, les ministres et les généraux le savent aussi très bien.

Il en va de même pour les révolutionnaires de tous les partis, à partir du moment où ils admettent le meurtre comme un moyen de parvenir à leurs fins. Ils peuvent bien dire qu'ils n'emploieront plus de moyens violents quand les rênes du pouvoir seront en leurs mains, comme ils le font aujourd'hui, mais leurs actes sont aussi cruels et immoraux que ceux des gouvernements. C'est pourquoi, comme les gouvernements, ils sont à l'origine de la haine, de la bestialité et de la corruption qui deviennent de plus en plus courantes parmi nous.

Les révolutionnaires diffèrent des gouvernants actuels par le fait que la vanité de l'activité de ces derniers est évidente, tandis que l'activité des premiers, généralement théorique et rarement appliquée durant les révolutions, est moins évidente. C'est pourquoi elle semble moins criminelle.

En tout cas les méthodes des deux sont également étrangères à la nature humaine et aux principes de la doctrine chrétienne. En répandant le même degré de haine et de folie parmi les hommes, non seulement les deux n'atteignent pas le but qu'ils poursuivent mais ils nous en éloignent.

Les deux camps opposés - gouvernements et révolutionnaires - autant en Russie que dans le reste du monde, se comparent à des gens qui défont les murs de leurs maisons pour la chauffer.

IV. Décadence et crise dues aux mensonges et à la cruauté.[modifier]

Quand parmi cent hommes un homme en domine quatre-vingt-dix neuf c'est du despotisme; quand dix hommes en dominent dix c'est une injustice, de l'oligarchie; quand cinquante-et-un en dominent quarante-neuf (c'est seulement théoriquement parce qu'en réalité parmi ces cinquante-et-un il y a dix ou douze maîtres), c'est de la justice, la liberté.

Y a-t-il un raisonnement plus ridicule et plus absurde que celui-là? Néanmoins, c'est le raisonnement même qui sert de principe de base à tous ceux qui prônent de meilleures conditions sociales.

Toutes les nations du monde sont inquiètes. On sent partout une force active qui prépare la voie à un cataclysme. L'homme n'a jamais assumé une si grande responsabilité. Chaque instant amène des soucis de plus en plus préoccupants. On a l'impression que quelque chose de grand est sur le point d'être accompli. Mais à la veille de la venue du Christ le monde attendait également, alors, de grands événements; mais il ne L'a pas bien accueilli quand Il est venu. De la même manière, le monde peut ressentir les douleurs de l'enfantement avant Sa prochaine venue et continuer à ne pas comprendre ce qui arrive (LUCY MALLORY, Lecture quotidienne, 30 juin).

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne sauraient tuer l'âme; craignez plutôt Celui qui peut détruire dans l'Enfer et le corps et l'âme (MATTHIEU, X, 28).


De nos jours les États du monde chrétien ont non seulement atteint mais dépassé les limites vers lesquelles les États des temps anciens s'approchaient avant leur démembrement. On peut voir de ce fait que chaque pas que nous faisons aujourd'hui vers le progrès matériel ne nous avance pas vers le bien-être général mais nous montre au contraire que toutes les améliorations techniques accroissent nos malheurs. On peut inventer des sous-marins, des souterrains et des machines aériennes pour transporter les hommes à la vitesse de l'éclair; on peut multiplier ad infinitum les moyens de propager la parole et la pensée humaine; mais il n'en resterait pas moins que les voyageurs, qui sont transportés si rapidement et confortablement, ne sont pas capables et ne veulent pas faire autre chose que du mal, et que leurs réflexions et leurs discours ne peuvent qu'inciter les hommes au mal. Quant aux armes perfectionnées de destruction qui rendent les carnages plus faciles tout en diminuant le risque pour ceux qui les utilisent, elles fournissent une preuve évidente de l'impossibilité de continuer dans la même direction.

Ainsi, l'horreur de la situation du monde chrétien apparaît sous un double aspect : l'absence d'un principe moral d'union et un abaissement graduel de l'homme à un niveau inférieur à celui des animaux, en dépit de tout son progrès intellectuel et, surtout, la complexité des mensonges qui dissimulent notre condition misérable et notre cruauté.

Les mensonges dissimulent la cruauté, la cruauté entraîne la propagation des mensonges, et les deux s'amplifient comme des boules de neige.

Mais tout a une fin. Et je considère que dans cette situation malheureuse nous approchons d'une crise.

Le monde chrétien doit inévitablement arriver au bout de cette horrible situation, et il doit tout aussi inévitablement en sortir. Les maux, qui résultent de l'absence d'une conception religieuse qui correspond à notre époque, constituent la condition inévitable du progrès; et ils doivent disparaître tout aussi inévitablement après l'adoption d'un principe religieux qui correspond à notre époque.

V. Évolution de la pseudo-religion vers un état d'irréligion complet, ou vers la doctrine évangélique.[modifier]

Depuis le jour où les premiers membres des conciles ont placé l'autorité extérieure au-dessus de l'autorité intérieure, c'est-à-dire qu'ils ont admis que les décisions des personnes réunies en concile étaient plus importantes et plus sacrées que la raison et la conscience, à partir de ce jour les mensonges qui ont causé la perte de millions d'êtres humains ont débuté, et leurs œuvres malheureuses se poursuivent jusqu'à aujourd'hui.

En 1682, le médecin anglais Laitan, un homme respectable qui avait écrit un livre contre l'évêché a été jugé et condamné à la sentence suivante : il a été cruellement fouetté, on lui a coupé une oreille, son nez a été fendu, et les initiales des mots "Faiseur de Troubles" ont été marquées au fer rouge sur une de ses joues. Sept jours plus tard il a été fouetté de nouveau, même si les blessures de sa première sentence n'était pas encore guéries; on a fendu l'autre côté de son nez, coupé son autre oreille, et marqué au fer rouge son autre joue. On fit tout cela au nom de la charité chrétienne (MAURICE DAVIDSON).

Le Christ n'a pas fondé d'Église, établi d'État, édicté de loi, ni imposé de gouvernement ou d'autorité extérieure; il s'est simplement déterminé à écrire la loi de Dieu dans les cœurs des hommes afin qu'ils puissent se gouverner eux-mêmes (HERBERT NEWTON).


La caractéristique particulière de la situation dans laquelle le monde chrétien se trouve aujourd'hui est que son organisation sociale est basée sur la doctrine qui, dans son acceptation véritable, mettrait un terme à l'état actuel des choses, et que cette acceptation, jusqu'à maintenant discrète, commence à être manifeste.

On pourrait comparer cette organisation à une maison qui est bâtie, non pas sur du sable, mais sur de la glace; sa fondation est en train de fondre, et la maison tombe en morceaux.

Tant que la majorité des croyants, trompés par l'Église, n'ont qu'une idée rudimentaire de la doctrine du Christ, et qu'à la place des anciens fétiches ils adorent Christ-Dieu, sa mère, les saints et les reliques; tant qu'ils croient aux miracles, au Saint Sacrement, à la Rédemption, à l'infaillibilité des princes de l'Église, l'organisation païenne du monde peut continuer et satisfaire pleinement les croyants. Ceux-ci acceptent le sens de la vie que l'Église leur donne et la règle de conduite qui en découle. Cette foi-là concourt, elle aussi, à l'union des hommes.

Malheureusement pour la foi imposée par l'Église il y a les Écritures, que l'Église elle-même a reconnues comme saintes. Malgré les efforts des ecclésiastiques pour cacher aux profanes la vraie signification de la doctrine évangélique, malgré leur interdiction de traduire les Écritures dans la langue du peuple, et malgré leurs interprétations fausses, rien ne peut cacher la lumière qui filtre à travers les mensonges de l'Église, et qui éclaire les âmes de ceux dont les yeux s'ouvrent de plus en plus à la vérité.

Les Écritures sont devenues plus accessibles dans la mesure où l'imprimerie a remplacé l'écriture et l'éducation s'est répandue. Les hommes ne peuvent pas s'empêcher d'apercevoir la contradiction frappante entre l'ordre actuel des choses, qui est maintenu par l'Église, et la doctrine évangélique que cette dernière reconnaît comme sainte. Lues et comprises telles qu'elles sont, les Écritures apparaissent comme un démenti direct et explicite de l'Église et de l'État.

En devenant de plus en plus évidente cette contradiction a mené à la perte de la foi prescrite par l'Église, et c'est seulement par tradition, par convenance ou par crainte que la majorité des hommes continuent de pratiquer les formes extérieures des cultes catholiques, orthodoxes ou protestants, - mais sans croire aux vérités intérieures de la religion.

Je ne mentionne pas les petites communautés qui rejettent complètement les doctrines ecclésiastiques et professent les leurs en propre, et se rapprochent plus ou moins du véritable enseignement chrétien; leur nombre d'adhérents est trop petit comparé à celui des personnes qui deviennent de plus en plus dépourvues de tout sentiment religieux. Si les masses populaires pratiquent encore les cultes officiels extérieurement, les classes supérieures, qui comprennent encore mieux les contradictions que contiennent les doctrines de l'Église, s'en détournent complètement; mais ils ne peuvent pas adopter la véritable doctrine du Christ, parce qu'elle est contraire à la situation actuelle et anéantirait les privilèges dont ils jouissent.

Il s'ensuit que l'immense majorité du monde chrétien met en pratique les cérémonies de l'Église seulement par intérêt, par convenance ou par crainte, alors que la minorité non seulement ne reconnaît pas la religion existante mais, influencée par ce que l'on appelle la science, considère que toutes les religions sont des vestiges de superstitions et agit seulement sous l'impulsion de ses instincts.

Les nations qui avaient adopté la doctrine chrétienne au moment où cette doctrine était supérieure à leur développement moral tomberont dans un état d'irréligion complet, et leur niveau moral descendra plus bas que celui des nations qui professent des croyances beaucoup moins élevées et même grossières. (5)

VI. La lumière brille dans les ténèbres.[modifier]

La corruption du christianisme nous éloigne de l'établissement du Royaume des Cieux sur la terre, mais la vérité chrétienne, comme le feu qui réduit le bois sec en poussière, a consumé son voile et jaillit. La signification du christianisme a déjà été révélée à tout le monde, et son action devient plus importante que le masque qui la recouvre.

Je vois une nouvelle religion basée sur la confiance en l'homme, qui exige les sentiments non-corrompus qui dorment en nous, qui croient que nous pouvons aimer le bien pour lui-même, sans aucune idée de récompense, et que le principe divin est en nous (SOLTER).

Ce dont nous avons besoin, ce qui est nécessaire aux hommes, ce qu'il faut à notre époque pour nous sortir du bourbier de l'égoïsme dans lequel nous sommes plongés est la foi, grâce à laquelle nos âmes cesseront d'errer à la poursuite de buts intéressés et nous serons capables de marcher à l'unisson en reconnaissant une origine, une loi et un but. Toute conviction ferme qui provient des ruines des religions antérieures change l'état actuel des choses, parce que les croyance fortes accompagnent tous les domaines de l'activité humaine.

L'humanité répète à différents degrés et dans deux différentes formules les paroles de la prière : « Que ton Règne vienne sur la terre comme au Ciel » (MAZZINI). (6)

On ne peut pas mesurer ni peser le tort que la fausse religion a causé et cause encore. La religion est l'établissement de la relation qui existe entre l'homme, Dieu et l'univers, et la définition de la mission de l'homme qui en découle. Que misérables seraient nos vies si cette relation et cette définition étaient fausses.

Il ne suffit pas de rejeter la fausse religion, c'est-à-dire la fausse relation de l'homme par rapport à l'univers; il faut également établir la véritable (Lecture quotidienne, 19 septembre).


Le fait qu'une partie du monde païen a accepté une doctrine religieuse [celle de l'Église, - NDT] qui, loin d'être au niveau moral le plus élevé de la société de cette époque-là a sapé les bases de l'état social, est plutôt tragique, mais en même temps c'est l'événement le plus heureux qui pouvait arriver aux nations professant la religion chrétienne. (7)

Présentée aux païens dans une forme non-naturelle, cette doctrine leur est apparue comme une simple atténuation de la conception populaire de la Divinité, comme une idée supérieure de la mission et des besoins moraux de l'homme. Mais la signification véritable de la doctrine leur était tellement voilée par les dogmes et les pratiques de leurs cultes qu'ils ne l'ont même pas soupçonnée. Tout cela en dépit de l'enseignement précis du Christ dans les Écritures, qui sont reconnues comme une révélation divine par l'Église.

Heureusement cette doctrine correspond tellement bien à la nature spirituelle de l'homme que, malgré la masse de dogmes sous laquelle elle est enterrée, ceux qui ont une plus grande intuition de la vérité comprennent sa signification réelle et combien elle contredit l'état actuel des choses.

Cette contradiction avait déjà été reconnue par les pères de l'église ancienne : Tatien, Clément, Origène, Tertullien, Lactance et d'autres. Ce fut la même chose au Moyen-Âge. Elle a été révélée avec une force particulière à l'époque moderne. Sa reconnaissance est démontrée par l'apparition d'un grand nombre de sectes religieuses qui n'admettent pas de gouvernement opposé à la doctrine chrétienne condamnant la violence.

Cette contradiction a également été reconnue par les doctrines humanistes qui soutiennent n'avoir rien en commun avec le christianisme, et qui ne sont en fait rien d'autre que des expressions partielles de la conscience chrétienne; telles sont les doctrines socialistes, communistes et anarchistes.

La cause de la souffrance des nations chrétiennes est donc l'acceptation théorique d'une doctrine qui, si elle était appliquée, abolirait inévitablement l'état de choses auquel ces nations sont habituées et auquel ils ne souhaitent pas renoncer.

Leur grande chance est d'avoir admis le christianisme qui, même lorsqu'il est contrefait, inclut la vérité. En fait, les nations sont aujourd'hui amenées à la nécessité de reconnaître la signification véritable de la doctrine chrétienne, qui est seule capable de sauver les hommes de leur situation désespérée actuelle.

VII. La loi de l'amour, suprême, qui n'admet pas d'exception, change le monde.[modifier]

La principale cause de notre mauvaise organisation sociale est la fausse croyance.

Nous devons porter une grande attention à nos affaires publiques. Nous devrions être prêts à changer d'avis, à renoncer à nos anciennes opinions et à comprendre en détail la nouvelle. Nous devrions nous affranchir de nos préjugés et raisonner avec un esprit complètement libre. Le marin qui file à toutes voiles dans la même direction malgré le changement du vent n'arrivera jamais au port (HENRY GEORGE).

Il suffit d'adopter sincèrement la doctrine du Christ pour remarquer immédiatement l'horrible mensonge dans lequel tous et chacun d'entre nous vivons (Lecture quotidienne, janvier).


La doctrine chrétienne, dont nous saisissons de mieux en mieux la signification réelle, enseigne que la mission de l'homme est de manifester toujours de mieux en mieux la Règle de tous; c'est l'amour qui démontre la présence de cette Règle en nous. C'est pourquoi la loi la plus haute qui doit nous guider est l'amour.

Toutes les anciennes religions reconnaissent que l'amour est la condition essentielle d'une vie heureuse. Les sages de l'Égypte, les brahmanes, les stoïciens, les bouddhistes, etc. ont déclaré que les principales vertus sont la bonté, la compassion, la pitié et la charité, en un mot l'amour sous toutes ses formes. Les plus élevées de ces doctrines, notamment celles de Bouddha et de Lao-Tseu, sont allées jusqu'à recommander d'aimer tous les êtres humains, et de répondre au mal par le bien.

Cependant, aucune de ces doctrines n'a placé la vertu de l'amour comme la loi suprême qui devrait être le seul motif de nos actions; cela a été le trait distinctif de la religion la plus récente, celle du Christ. Toutes les doctrines précédentes ont proclamé que l'amour du prochain était l'une des vertus; la doctrine du Christ est basée sur le principe métaphysique de l'amour, la loi suprême, qui n'admet aucune exception et devrait nous guider dans notre vie quotidienne.

L'enseignement du Christ ne devrait pas être considéré comme entièrement nouveau, ou se détachant nettement des croyances précédentes; c'est seulement l'expression plus claire et plus précise du principe que les religions précédentes ont pressenti et enseigné instinctivement. Ainsi, plutôt que l'amour soit seulement une des vertus, comme c'était le cas avant, le christianisme en a fait une loi suprême qui donne à l'homme une règle de conduite absolue. La doctrine chrétienne explique pourquoi cette loi est la plus élevée, et elle indique également les actes que les hommes doivent ou ne doivent pas commettre après avoir reconnu la vérité de cet enseignement. Il s'ensuit, avec beaucoup de clarté et de précision, que l'observance de la loi suprême, parce qu'elle est suprême, n'admet pas d'exception – comme les doctrines précédentes le faisaient – et que l'amour est l'amour quand on le donne au même degré à d'autres nations, à d'autres religions, et même aux ennemis qui nous haïssent et nous font du mal.

Voilà le progrès accompli par la doctrine chrétienne et en quoi se trouve sa principale qualité.

Les Épîtres de Jean expliquent avec une clarté particulière pourquoi ce commandement est la loi suprême de la vie :

« Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres : car l'amour est Dieu, et celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour. Aucun homme n'a jamais vu Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous. Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui. »

« Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons les frères. Celui qui n'aime pas demeure en la mort » (Première Épître de Jean, IV, 7, 8, 12, 15; III, 14).

Selon cette doctrine notre ego, notre vie, est le principe divin limité par notre corps, qui se manifeste en nous par l'amour; c'est pourquoi la vraie vie de chacun d'entre nous est la manifestation de l'amour.

La manière dont nous devrions interpréter cette conception de la loi de l'amour dans nos agissements nous a été indiquée dans les Écritures à de nombreuses occasions, et avec une clarté et une précision particulières dans le quatrième commandement du Sermon sur la Montagne.

« Vous avec entendu qu'il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent (Exode XXI, 14); mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant » (Matthieu V, 38).

Les versets 39 et 40 du même chapitre, prévoyant sans doute que des exceptions sembleraient inévitables dans l'application de la loi d'amour, déclarent clairement qu'aucune circonstance ne permet un écart au commandement strict de l'amour : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fassent.

Il est dit : « Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre; et si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ton manteau, laisse-lui aussi ta chemise. »

Autrement dit, cela signifie que la violence qui est dirigée contre vous ne justifie pas l'usage de la violence de votre part.

La même condamnation du non-respect de la loi de la vie, quand nous nous sentons justifiés par l'attitude des autres, est indiquée encore plus clairement dans le dernier commandement du Sermon sur la Montagne :

« Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi (Lévitique, XIX, 17, 18); mais moi je vous dis, aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les fils de votre Père qui est dans les Cieux; car il fait se lever son soleil sur les bons et les méchants, et il envoie la pluie sur les justes et les injustes. Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment quelle récompense aurez-vous? Si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous de plus que les autres? Les publicains ne font-ils pas cela? Soyez donc parfait, comme votre Père céleste est parfait. » (Matthieu, V, 43-48)

C'est cette loi d'amour et sa reconnaissance comme règle de conduite dans toutes nos relations avec nos amis, ennemis, offenseurs, etc., qui amène inévitablement la transformation complète de l'état actuel des choses, et ceci non seulement parmi les nations chrétiennes mais parmi toutes les populations du monde.

C'est également la différence essentielle entre la doctrine chrétienne dans sa conception véritable et les religions antérieures; voilà le progrès qui a été réalisé dans la conscience universelle.

Les religions et les doctrines morales précédentes qui reconnaissaient l'avantage de l'amour dans la vie humaine admettaient, néanmoins, certaines circonstances dans lesquelles la réalisation de cette loi n'était pas obligatoire. Cependant, dès qu'elle cesse d'être une loi constante sa bienfaisance disparaît, et la doctrine de l'amour est réduite à un enseignement stérile, qui ne change en rien le mode de vie qui est fondé sur la violence. D'un autre côté, la véritable doctrine chrétienne qui fait de la loi de l'amour une règle sans exception abolit la possibilité de toute violence, et ne peut donc que condamner tout État fondé sur la violence.

C'est seulement cette signification du christianisme qui a été dissimulée aux hommes par le pseudo-christianisme, parce que celui-ci, à l'exemple des doctrines antérieures, ne reconnaît pas l'amour comme une loi supérieure mais seulement comme une des règles de conduite, utile à observer quand les circonstances ne l'empêchent pas.

Appendice au Chap. VII. S'affranchir et de la pseudo-religion et de la violence étatique.[modifier]

La doctrine chrétienne dans son sens véritable, qui affirme que l'amour est la loi suprême, et n'admet en aucun cas la violence, correspond si bien au cœur humain, donne une telle garantie de liberté et de bonheur, si indépendant de tout désir, qu'on penserait qu'elle aurait été acceptée à partir du moment où elle a été connue.

En fait, les hommes essaient de la réaliser progressivement, en dépit des efforts que fait l'Eglise pour cacher son sens véritable. Malheureusement, quand le sens véritable de la doctrine chrétienne a commencé à apparaître, la plus grande partie du monde chrétien était déjà tellement accoutumée à voir la vérité dans ses formes extérieures qu'il n'était plus possible de percevoir le sens exact de cette doctrine, ou son désaccord avec la situation existante. C'est la raison pour laquelle ceux qui ont plus ou moins bien compris la doctrine chrétienne devraient s'affranchir non seulement des formes mensongères du pseudo-christianisme, mais également de la croyance à la nécessité d'un État social basé sur la fausse religion de l'Église.

C'est ainsi que les hommes d'aujourd'hui, qui ont rejeté les dogmes, les miracles, la sainteté de la Bible, et d'autres articles de foi, sont incapables de se libérer de la fausse doctrine étatique qui, grâce au pseudo-christianisme, voile la véritable doctrine.

D'un côté la grande masse des travailleurs continue à pratiquer le culte par tradition, à croire à l'Église dans une certaine mesure et à croire aussi à un gouvernement étatique fondé sur la religion officielle, si contraire au vrai christianisme. D'un autre côté, les classes soi-disant éduquées ont pour la plupart abandonné la religion officielle depuis longtemps, et en conséquence ne croient pas au christianisme mais elles continuent à croire, aussi inconsciemment que le peuple, à l'organisation étatique, qui a pour principe la violence, et qui a été établie par le même christianisme d'Église auquel elles ne croient plus.

Ainsi, ni les uns ni les autres ne peuvent concevoir aucune autre organisation sociale que celle qui est fondée sur la violence.

C'est vraiment cette foi inconsciente, cette superstition du monde chrétien, selon laquelle la violence est le principe indispensable à toute organisation sociale, qui constitue le principal obstacle à la doctrine chrétienne dans son sens véritable.

VIII. Les travailleurs, dupés, ignorent le lien entre servitude et violence.[modifier]

Non seulement les désastres provoqués par la guerre et les préparatifs militaires surpassent en horreur les motifs qui les provoquent, par lesquels on tente de les justifier, mais ces motifs eux-mêmes sont souvent ignorés par les victimes de la guerre (Lecture quotidienne, 17 juin).

Les hommes sont tellement habitués à voir l'ordre maintenu à l'aide de la force qu'ils sont incapables d'imaginer une organisation sociale sans contrainte.

Les organisateurs d'un règne de la justice basé sur la violence devraient savoir ce qu'est la justice, et être justes eux-mêmes. Si certains peuvent savoir ce qui est juste, et être justes, pourquoi les autres ne sauraient-ils pas, et pourquoi ne seraient-ils pas, eux aussi, justes? (Lecture quotidienne, 14 juin).

Si les hommes étaient tout à fait vertueux ils ne dérogeraient pas d'un pouce à la vérité.

La vérité est nuisible pour celui qui cause du mal. Quiconque fait le bien aime la vérité (Lecture quotidienne, 29 août).

La raison est fréquemment l'esclave du péché; elle cherche à le justifier (Lecture quotidienne, 29 août).

Je suis souvent étonné de voir qu'on défend certaines maximes, qu'elles soient religieuses, politiques ou scientifiques. Cherche et tu trouveras ce qu'il faut pour défendre ta position (Lecture quotidienne, 27 mai).


La véritable doctrine chrétienne consiste simplement à reconnaître que l'amour est la loi suprême de la vie, et que celle-ci n'admet, en conséquence, aucune exception. Cela signifie que la doctrine prétendument chrétienne qui admet des exceptions, telles que la possibilité d'utiliser la violence dans la sanction des lois, est une contradiction aussi évidente que le feu froid ou la glace chaude.

Il semble naturel que, si l'on admet la possibilité que des hommes puissent torturer ou tuer leurs semblables au nom de l'humanité, d'autres puissent se donner le même droit de torturer et de tuer au nom d'un certain idéal dans le futur. L'admission d'un seul cas contraire à la loi de l'amour réduit à néant toutes ses caractéristiques bienfaisantes, même si c'est la base de toutes les doctrines morales et religieuses. Cela semble tellement aller de soi qu'on hésite à se sentir tenu de le démontrer. Cependant, les non-croyants et les croyants du monde chrétien – ces derniers reconnaissant une loi morale – jugent que la doctrine de l'amour qui condamne la violence est chimérique et inapplicable.

On peut constater que les gouvernements insistent sur le fait que le bon ordre ne peut pas être maintenu sans violence, signifiant en réalité par le mot « ordre » le maintien d'un gouvernement qui permet à une minorité de profiter autant qu'elle veut du travail de la majorité. On peut comprendre pourquoi ils disent cela, parce que la suppression de la violence leur enlèverait leur moyen de continuer leur existence actuelle et en accuserait l'iniquité de longue date.

Cela ne doit pas être le cas pour la masse des travailleurs qui utilisent la violence les uns contre les autres et en souffrent si cruellement. On ne devrait pas comparer la situation des opprimés avec la contrainte qui est utilisée directement par les plus forts sur les plus faibles, ou par un plus grand nombre sur un plus petit. Ici c'est en effet la minorité qui opprime la majorité, grâce à un mensonge établi depuis longtemps par des gens astucieux, en vertu duquel les hommes se dépouillent les uns les autres, pour des avantages qui ne signifient rien, beaucoup plus considérables – tel que la liberté – et sont exposés à des souffrances atroces.

L'origine de ce mensonge a été découverte il y a quatre cents ans par l'écrivain français La Boétie, dans son livre De la servitude volontaire. Il écrit :

« Ce ne sont les bandes de chevaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran; on ne le croira pas au premier abord, mais c'est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq hommes qui maintiennent le tyran en place, quatre ou cinq qui tiennent pour lui tout le pays en servage. Ce sont toujours cinq ou six hommes qui ont accès au tyran; et qui se sont offerts ou ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et pour profiter des biens tirés de ses pillages. Ces six dressent si bien leur chef que la société doit supporter, non seulement ses méchancetés, mais aussi les leurs. Ces six en ont six cents qui profitent du peuple sous leurs ordres, et ils font de leurs six cents ce qu'ils font du tyran. Ces six cents en ont six mille sous leur commandement; ils les ont élevés en rang et leur font donner (même si c'est indirectement) le gouvernement des provinces ou le maintien des deniers, afin que ces six mille soutiennent leur avarice et leur cruauté. Ils agissent quand c'est le temps, et ils font tant de mal supplémentaire qu'ils ne pourraient survivre qu'à l'ombre de leurs chefs, ni échapper aux lois et aux peines judiciaires que par eux.

« Nombreuse est la suite qui vient après ces derniers; et celui qui voudra s'amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas six mille, mais cent mille, mais des millions qui se rattachent au tyran par cette corde dont il s'aide, comme le Jupiter d'Homère qui se vante de pouvoir ramener à lui tous les dieux en tirant la chaîne. C'est de là que venait l'accroissement du Sénat, l'établissement de nouveaux rangs, l'érection d'offices; ce n'était certes pas une réforme de la justice, c'était de nouveaux soutiens pour la tyrannie.

« En somme nous devons notre situation actuelle aux faveurs, aux gains et aux avantages qu'on obtient des tyrans, qui trouvent autant de gens à qui la tyrannie semble profiter que de gens à qui la liberté serait agréable. De même que les médecins disent que s'il y a quelque chose de pourri en notre corps, dès que quelque chose bouge en un autre endroit, cela se rapproche de la partie malade; de même dès qu'un roi s'est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume (je ne dis pas un tas de larrons et d'essorillés qui ne peuvent guère faire de mal dans une république, mais ceux qui sont entachés d'une ardente ambition et d'une notable avarice) se regroupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes.

« Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires; les uns courent le pays, les autres poursuivent les voyageurs, les uns sont en embuscade, les autres font le guet; les uns massacrent, les autres dépouillent; et quoiqu'il y ait entre eux des privilèges de rang et que les uns ne soient que valets, et les autres chefs de l'assemblée, à la fin, il n'y en a pas un qui ne sente qu'il participe, sinon au butin principal, du moins à sa recherche. On dit que les pirates siciliens s'assemblèrent en si grand nombre qu'il fallut envoyer Pompée le Grand les combattre; mais ils s'allièrent avec plusieurs belles villes et grandes cités dans les havres desquelles, en revenant de leurs raids, ils se mettaient en sûreté; comme récompense, ils leur donnaient une part du profit du recel de leur pilage.

« Ainsi le tyran asservit ses sujets, les uns par le moyen des autres et il est gardé par ceux dont, s'ils valaient quelque chose, il devrait se garder. Mais comme on dit, pour fendre du bois il faut des coins du même bois; voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Il est vrai qu'ils souffrent eux-mêmes quelquefois à cause de lui; mais ces (brebis) perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d'endurer du mal pour en faire, non pas à ceux qui leur en ont fait, mais à ceux qui souffrent comme eux et qui ne peuvent pas en faire. »

Il semblerait que les travailleurs, qui ne tirent aucun avantage de la contrainte qui est exercée sur eux, devraient enfin réaliser le mensonge dans lequel ils vivent, et se libérer de la manière la plus simple et la plus facile : en s'abstenant de prendre part à la violence qui n'est possible qu'avec leur coopération. (8)

Il serait si simple et si naturel de faire comprendre aux travailleurs agricoles, qui constituent la majorité en Russie et ailleurs, que pendant des siècles ils ont souffert par leur propre faute et sans aucun avantage; que la possession exclusive des terres est assurée par ceux qui ne la travaillent pas eux-mêmes, gardes, agents de police, soldats; que toutes les taxes sont imposées par eux, dans la mesure où ils sont employés par le ministère des finances; et quand ils ont finalement compris leur faire dire à ceux qu'ils considèrent comme les chefs :

« Laissez nous tranquilles. Si à vous, empereurs, généraux, juges, évêques, professeurs et autres gens instruits, il faut des armées, des marines, des universités, des corps de ballet, des cours ecclésiastiques, des conservatoires de musique, des prisons, des potences et des guillotines, préparez-les vous-mêmes; taxez-vous vous mêmes, jugez-vous vous-mêmes, emprisonnez-vous et exécutez-vous les uns les autres, exterminez-vous vous-mêmes, et faites vous tuer dans des guerres; mais laissez-nous tranquilles, parce que nous n'avons pas besoin de toutes ces choses-là, et nous ne voulons pas prendre part à des actes qui sont, en ce qui nous concerne, inutiles et surtout tellement mauvais. »

Il serait tout à fait normal que la classe laborieuse s'exprime ainsi. Mais une partie d'entre eux, la majorité, poursuit son existence de martyr dans les services de police, dans les établissements financiers et dans les régiments; d'autres, la minorité, essaie de se libérer de l'oppression par la révolte en commettant à son tour des actes de violence contre ceux qui les oppriment, autrement dit en essayant d'éteindre le feu par le feu, et en augmentant ainsi la violence dont ils souffrent.

Pourquoi les hommes agissent-ils de manière aussi irrationnelle?

Parce que la longue durée du mensonge leur a fait perdre toute notion du lien qui existe entre leur servitude et leur participation à la violence.

Pourquoi ne voient-ils pas ce lien?

Parce qu'ils n'ont plus la foi, et que sans la foi les hommes ne sont guidés que par l'intérêt. En fait, celui qui est guidé seulement par l'intérêt ne peut pas faire autrement que d'être induit en erreur ou tromper.

Il en résulte un phénomène étonnant; non seulement les masses de la classe laborieuse continuent à subir la violence mais ils la soutiennent même, contrairement au bon sens et à leur intérêt manifeste, malgré des dénonciations très fréquentes de l'iniquité dont ils souffrent, malgré des révolutions dans le but de supprimer la violence par la violence.

Tous ces travailleurs continuent par habitude, soit à professer la doctrine pseudo-chrétienne enseignée par l'Église, soit à nier toute religion, et au fond d'eux-mêmes ils croient à la vieille loi « dent pour dent » en se soumettant à un gouvernement qu'ils haïssent, ou sinon en essayant de le détruire par la violence.

Une partie d'entre eux sont incapables de changer leur situation parce qu'ils croient à la nécessité de l'organisation sociale actuelle, et ne peuvent donc pas s'empêcher de participer à sa violence; les autres, dont la religion a été remplacée par des doctrines politiques, ne peuvent pas s'affranchir de la violence parce qu'ils sont obligés de la supprimer par une autre sorte de violence.

Appendice au Chap. VIII. Motifs de répugnance à la doctrine de non-résistance; la peur, l'intérêt, l'habitude.[modifier]

Il suffit de parler de la principale loi de la doctrine chrétienne, l'absence de résistance violente au méchant pour que les hommes des classes privilégiées, croyants et non-croyants, sourient ironiquement, comme si c'était un sujet d'une absurdité tellement évidente qu'on ne peut pas même en parler sérieusement.

La plupart de ces gens-là se considèrent éduqués et vertueux; ils débattent sérieusement de la question de la Trinité, de la divinité du Christ, de la Rédemption des Sacrements, etc., ou bien ils conversent avec vous tout aussi sérieusement duquel des deux principaux partis politiques a le plus de chance de succès, quel groupement d'États est le plus souhaitable, quelles sont les visions les plus probables pour le futur État, celui des socio-démocrates ou celui des révolutionnaires; mais tous sont également convaincus qu'ils ne peuvent pas parler sérieusement de la non-résistance au méchant.

Pourquoi?

Tout simplement parce qu'il est impossible aux hommes de ne pas avoir le sentiment que l'admission de la non-résistance au méchant ruine leurs vies telles qu'elles sont présentement, et exige d'eux quelque chose de nouveau, inconnu, qui les terrifie.

C'est pourquoi les gens sérieux sont capables de s'occuper des questions sur la Trinité, l'Immaculée Conception, la Communion, etc., alors que les non-croyants peuvent trouver amusant de discuter des questions de syndicats, de partis, du socialisme ou du communisme, tandis que la non-résistance au méchant semble une idée insensée; et elle leur semble d'autant plus absurde que leur position est plus élevée.

De la même manière, la conviction du démenti à la doctrine de non-résistance est proportionnelle au degré de pouvoir, de richesse et de civilisation des hommes.

Ceux qui occupent des positions de pouvoir, les très riches, et ceux qui justifient la position de ces gens-là, comme les gens instruits, haussent simplement les épaules à toute allusion à la loi de non-résistance. Les hommes moins importants, ou moins riches, ou moins ingénieux, la méprisent également. Et tous ceux dont l'existence est basée sur la violence jugent la possibilité d'appliquer la loi de non-résistance avec plus ou moins de répugnance.

Il est aussi certain que si l'admission de la doctrine chrétienne dans son sens véritable dépendait des personnes qui jouissent de positions privilégiées, le passage d'un État fondé sur la violence à un État ayant l'amour comme principe serait plus près de se réaliser qu'il ne l'est aujourd'hui, surtout en Russie, où plus des deux tiers de la population n'est pas encore dépravée par la richesse, le pouvoir ou par la civilisation.

Comme la majorité du peuple russe n'a aucun motif et aucun intérêt à se priver d'existences où régnerait l'amour, ce serait sûrement eux qui prendraient l'initiative de remplacer l'État actuel par un nouveau que notre conscience, déjà claire sur ce sujet, indique.

IX. Manifestations salutaires : les refus de l'armée.[modifier]

L'instinct barbare du meurtre militaire a été cultivé si attentivement pendant des milliers d'années qu'il est devenu profondément enraciné dans le cerveau humain. Cependant, il faut espérer qu'une meilleure humanité sera capable de se libérer de cet horrible crime. Mais qu'est-ce que des êtres humains meilleurs penseront de la civilisation soi-disant raffinée dont nous sommes si fiers? La même chose que ce que nous pensons des anciens habitants de Mexico et de leur cannibalisme, un peuple guerrier à la fois pieux et bestial (LÉTOURNEAU).

La guerre disparaîtra seulement quand les hommes ne prendront plus aucune part à la violence et qu'ils seront prêts à endurer toute persécution que leur refus d'y participer leur occasionnera. C'est la seule manière d'abolir la guerre (ANATOLE FRANCE, Lecture quotidienne, 29 décembre).

Demandez à la majorité des chrétiens ce qu'ils considèrent comme les plus grands maux dont le Christ a libéré l'humanité, et ils répondront : l'Enfer, le feu éternel et les châtiments dans l'autre monde. Suivant ce point de vue ils croient qu'on peut obtenir notre salut grâce à l'intervention des autres. Le mot Enfer, qu'on voit si rarement dans les Écritures, a fait beaucoup de tort au christianisme à cause d'une fausse interprétation. Les hommes se sauvent d'un Enfer extérieur alors qu'en réalité ils portent en eux-mêmes l'Enfer qu'ils devraient le plus craindre. Le salut qui les libère, dont ils ont besoin, c'est la délivrance de leurs âmes du mal qui est caché en eux. Bien pire qu'un châtiment extérieur est la situation de l'âme en état de rébellion contre Dieu, l'âme dotée d'une force divine qui s'abandonne à des passions bestiales, l'âme qui vit aux yeux de Dieu mais qui craint la colère des hommes, qui préfère la gloire aux yeux des hommes que la réalisation paisible de sa vertu. Il n'y a pas plus grand malheur. Voilà ce que l'homme endurci porte avec lui jusqu'à la mort.

Gagner son salut, dans le sens le plus élevé du terme, consiste à élever l'esprit abattu, guérir l'âme souffrante, lui redonner sa liberté de pensée, de conscience et d'amour. C'est en faisant cela qu'on trouve le salut pour lequel le Christ est mort, c'est pour ce salut que l'Esprit Saint nous a été donné, c'est vers ce salut que le vrai chrétien trouve la bonne voie (CHANNING).

Il semble tellement facile de dire la vérité; pourtant il faut beaucoup d'efforts en soi-même pour arriver à cette vertu.

Le degré de véracité d'un homme indique le degré de sa perfection morale (Lecture quotidienne, 19 septembre).


La situation du monde chrétien, ainsi que celle des autres habitants de la terre, demeure la même que celle qui a été décrite dans les chapitres précédents. Mais je crois que le moment est venu, surtout pour les russes, et pour les moujiks (9) en particulier, de finalement comprendre où se trouve le moyen du salut.

Je pense que les russes sont appelés à cette tâche les premiers parce qu'ils sont moins civilisés que les autres nations, c'est-à-dire moins corrompus intellectuellement, et qu'ils ont gardé de la religion chrétienne une compréhension vague mais profonde; ils sont appelés aujourd'hui parce qu'ils viennent juste de passer à travers une révolution lamentable et déréglée, et une répression extraordinairement insolente et cruelle.

Le moyen de salut dont je parle a été présagé depuis longtemps, mais c'est seulement récemment que les hommes en sont devenus conscients et qu'ils commencent à l'appliquer.

Une cour militaire prend place dans une ville russe. Les juges sont assis devant une table sur laquelle se trouve le miroir de la justice, surmonté de l'aigle impérial à deux têtes et portant une inscription sur son socle, des livres de loi et des papiers avec des entêtes soulignés.

Un homme corpulent et en uniforme, avec une croix au cou, est assis parmi les juges, à la place d'honneur; il semble plutôt intelligent et affable, et même avoir bon cœur, parce qu'il a bien mangé et qu'il a reçu des nouvelles rassurantes sur la santé de son plus jeune fils. À ses côtés se trouve un autre officier, d'origine allemande, qui est mécontent d'avoir été convoqué, et repasse dans sa tête le rapport qu'il est sur le point de présenter à son chef. La troisième place est occupée par un officier très jeune, aimable et brillant, qui pense encore à l'épigramme qu'il s'est aventuré à faire lors du dîner cher le colonel et qui a tellement amusé les invités. Il en rit encore. Il est frénétiquement anxieux de fumer, et attend impatiemment la fin de la séance.

Le greffier est assis un peu à l'écart, en face d'une petite table. Il est absorbé à arranger une liasse de papiers qui doit être présentée à la première injonction.

Deux jeunes personnes sont habillées en soldat, un paysan du gouvernement de Panza et un marchand d'un petit chemin de la ville de Lubin. On amène un troisième homme, très jeune et habillé comme les autres.

Ce jeune homme est très pâle. Il jette un regard rapide à la cour et ses yeux prennent une expression vague. Il a passé trois ans en prison pour avoir refusé de prêter serment pour le service militaire. Pour se débarrasser de lui, après trois années en prison, on lui offre l'occasion de prêter allégeance, après quoi il serait remis en liberté comme ayant servi trois ans, même s'il les a passés en prison. Mais il a encore refusé en disant, comme il l'avait fait la première fois, qu'il était chrétien, et qu'il ne pouvait pas prêter serment d'allégeance ou devenir un meurtrier.

Le registraire lit un papier appelé l'acte d'accusation. Il est noté que le jeune homme a refusé de toucher le salaire, et qu'il considère que le service militaire est un péché.

Le président demande de manière affable à l'accusé s'il est coupable.

« Tout ce qui a été lu est exact : j'ai parlé et agi comme cela, mais je ne me considère pas coupable, » répond le jeune homme d'une voix tremblante d'émotion.

Le président hoche la tête en guise d'assentiment, comme si la réponse était celle qu'il attendait; il consulte un papier et demande :

- « Que déclarez-vous pour expliquer votre comportement?

- J'ai refusé et je continue de refuser parce que je considère que le service militaire est un péché... contraire aux enseignements du Christ. »

Le président, satisfait, hoche encore la tête en approbation : tout est en ordre.

- « Avez-vous quelque chose à ajouter? »

Le jeune homme explique les lèvres tremblantes qu'il est écrit dans les Écritures que le meurtre est interdit, et non seulement le meurtre mais même tout sentiment hostile envers notre prochain.

Le président continue d'approuver. L'officier allemand fronce les sourcils. Le jeune officier, tête et sourcils levés, devient attentif comme si l'on entendait quelque chose d'intéressant et de nouveau.

L'accusé, qui devient de plus en plus agité, dit qu'il est formellement interdit de prêter serment, qu'il se considérerait coupable s'il avait accepté de servir, et qu'il était encore prêt à...

Cette fois le président l'arrête, en trouvant que l'accusé s'écarte du sujet et fait des remarques inutiles.

On appelle les témoins : le colonel du régiment et le sergent. Le colonel est le partenaire habituel de cartes du président, et il est passé maître dans cet exercice. Le sergent est un polonais de la petite noblesse, bel homme, intelligent, et grand lecteur de fiction.

Arrive alors le prêtre, qui est plutôt âgé. Il vient juste de quitter sa fille, son beau-fils et ses petits enfants qui sont allés le visiter, et il est encore sous l'influence d'une querelle avec sa femme au sujet d'un tapis qu'il a donné contre son souhait à sa fille.

« Père, veuillez assermenter les témoins, et dites leur le péché qu'il commettront contre Dieu s'ils ne disent pas la vérité », dit le président en s'adressant au prêtre.

Ce dernier met son vêtement sacerdotal, prend la croix et la Bible, et prononce ensuite les exhortations habituelles.

Le colonel est le premier à prêter serment; levant rapidement deux doigts bien propres, très bien connus du président, il répète après le prêtre la formule du serment, puis embrasse la croix et la Bible bruyamment, comme si cela lui procurait du plaisir.

C'est ensuite au tour du prêtre catholique de faire prêter serment tout aussi rapidement au jeune sergent.

Les juges, calmes et graves, attendent. Le jeune officier, qui est sorti une minute pour prendre quelques bouffées de cigarette, revient durant la déposition des témoins. Ces derniers confirment ce que l'accusé a dit. Le président hoche de la tête d'un air approbateur.

Après cela un officier placé à une certaine distance du juge se lève, c'est le porte-parole de la défense. Il approche du pupitre, prend les papiers qui s'y trouvent, et commence à parler d'une voix forte, en exposant pendant une longue période tout ce que le jeune homme a fait, que les juges savent déjà, et que l'accusé vient juste d'admettre, sans essayer de minimiser son crime, mais plutôt en l'aggravant.

Le procureur fait savoir que, selon la propre déclaration du jeune homme, il n'appartient à aucune secte, ses parents sont orthodoxes, et son refus de servir était seulement le résultat d'une mauvaise volonté. Cette obstination, non seulement de l'accusé mais de d'autres comme lui, oblige le gouvernement à prendre les mesures les plus sévères contre eux, applicables dans le cas présent.

Puis c'est au tour de la défense, dont le discours semble avoir peu de rapport avec l'affaire.

Ensuite tout le monde sort dehors, et revient, fait revenir l'accusé, et la Cour se présente. Les juges s'assoient en premier, puis se lèvent et, sans regarder l'accusé, le président lit la sentence d'une voix calme. L'accusé, qui a déjà souffert pendant trois années de ne pas être un soldat, est condamné, premièrement à être renvoyé de l'armée et privé de tous ses droits et privilèges, et deuxièmement à quatre ans d'emprisonnement.

Le garde emmène le jeune homme; puis tous ceux qui ont pris part à la cérémonie retournent à leurs occupations et distractions habituelles, comme s'il ne s'était rien passé de particulier.

Sauf que le jeune officier, grand fumeur, ressent un petit malaise étrange, qui réapparaît quand il réfléchit aux paroles nobles et puissantes de l'accusé dites avec tant d'émotions. Durant la délibération il avait eu avait le goût d'exprimer une opinion contraire à la décision de ses aînés, mais il était embarrassé, alors il s'est rétracté et a agréé.

Ce soir-là, quand les invités étaient assis autour de la table chez le colonel du régiment, entre deux parties de cartes, ils commencèrent à parler du cas du soldat réfractaire. Le colonel a exprimé ouvertement l'opinion que le manque d'instruction était responsable de tels incidents; qu'on assimile toutes sortes d'idées sans les adapter aux circonstances, et que cela mène à tous les genres d'extravagances.

« Excusez-moi mon oncle, » dit la nièce du colonel, une étudiante et démocrate sociale. « L'opinion et l'énergie de ce jeune homme sont dignes de respect. On devrait seulement regretter que cette force ait pris une mauvaise direction, » ajouta la jeune fille, en pensant à quel point une telle énergie serait précieuse si elle était utilisée au service des idées socialistes, plutôt que d'être perdue dans des caprices religieux dépassés.

- « Allons, tu es une révolutionnaire enragée, » dit son oncle en souriant.

Le jeune officier, cigarette à la bouche, intervient à son tour :

- « Pourtant, il me semble que du point de vue du christianisme il serait difficile de le contredire.

- Je ne connais rien de quelque point de vue, dit sévèrement un général, mais je sais qu'un soldat devrait être un soldat et non un prédicateur.

- À mon avis, dit le président du tribunal en clignant des yeux, la chose la plus importante de toutes c'est de ne pas perdre de temps si nous voulons terminer notre partie.

- Si quelqu'un d'entre vous veut encore du thé, vous serez servis à la table à cartes », dit amicalement le maître de la maison, alors qu'un des joueurs jetait ses cartes en éventail d'une manière expérimentée sur la table. Chacun prit sa place.

Une autre conversation avait lieu à l'entrée de la prison, où les soldats qui gardaient le prisonnier attendaient avec lui pour recevoir leurs ordres :

« Comment se fait-il que le prêtre ne comprenne pas ce qui est exactement écrit dans le Livre? demanda un des soldats avec un accent ukrainien. »

- Bien sûr qu'il ne comprend pas, répondit le prisonnier. Sinon il aurait dit comme moi : le Christ nous ordonne d'aimer et de ne pas tuer.

- C'est vrai, mais très difficile.

- Ce n'est pas difficile du tout. Voyez simplement, j'ai été emprisonné et je vais l'être de nouveau; mais j'ai le cœur tellement léger que je vous souhaite à tous la même chose. »

Un sous-officier d'âge moyen s'approcha, et dit respectueusement en s'adressant au prisonnier :

« Eh bien, Seminitch, tu as été condamné?

- Oui, évidemment. »

Le sous-officier secoua la tête et ajouta :

- « Fort bien, mais on doit souffrir à cause de cela.

- C'est nécessaire, répondit le prisonnier avec un sourire, visiblement touché par cette sympathie.

- Je sais, notre Seigneur a souffert et Il nous a demandé de souffrir aussi; mais ça n'en reste pas moins difficile. »

Alors qu'il parlait, le gracieux sergent polonais entra d'un pas rapide, autoritaire, et dit succinctement :

« Pas de discussion ici. Mettez-le en prison. »

Le sergent était particulièrement sévère, parce qu'il avait reçu l'ordre de veiller à ce que le prisonnier ne parle pas avec les soldats. En effet, durant le temps où ce jeune réfractaire avait été en prison, il avait déjà entraîné quatre hommes; ces derniers avaient été traduits en cour martiale pour avoir refusé de servir, et emprisonnés à leur tour.

X. Éclipsé un temps le véritable christianisme interdisant tout meurtre et guerre ressurgit.[modifier]

Il est beaucoup plus naturel de concevoir une société dirigée et guidée par des idées rationnelles qui sont profitables à tout le monde que la société d'aujourd'hui, où la violence seule détermine la conduite des hommes.

Il est probable que la contrainte exercée par l'État était jadis nécessaire pour assurer le regroupement des hommes; peut-être est-elle encore nécessaire aujourd'hui; mais les hommes ne peuvent plus fermer les yeux, ou s'empêcher de ressentir l'état de choses dans lequel la violence ne peut que troubler leur existence paisible. Il s'ensuit qu'en voyant cela, ou en le ressentant, ils ne peuvent pas s'empêcher de chercher à réaliser cet ordre de choses plus naturel. Le moyen de le réaliser est l'amélioration morale de chacun d'entre nous, et l'abstention de toute violence (Lecture quotidienne, 13 octobre).


Les déclarations des objecteurs de conscience devant les juges militaires ne sont que des répétitions de ce qui a été dit depuis l'apparition de la doctrine chrétienne. Les Pères de l'Église les plus ardents et les plus sincères ont dit que l'enseignement du Christ était incompatible avec l'une des conditions fondamentales de l'existence de l'État : la force armée. En d'autres mot, un chrétien ne doit pas être un soldat, prêt à tuer quand on le lui ordonne.

Les communautés chrétiennes des quatre premiers siècles ont affirmé catégoriquement, par la bouche de leurs pasteurs, l'interdiction de tout meurtre, individuel ou collectif, c'est-à-dire de la guerre.

Le philosophe Tatien, converti au christianisme au deuxième siècle, considérait que le meurtre en temps de guerre était tout aussi inadmissible pour ses coreligionnaires que n'importe quel autre assassinat, et il considérait la couronne de lauriers des vainqueurs comme un symbole sans mérite. Pendant la même période, Athénagore d'Athènes dit que non seulement les chrétiens ne doivent pas commettre de meurtre, mais ils ne doivent pas être témoins de meurtres.

Au troisième siècle Clément d'Alexandrie a exposé la différence entre les païens belliqueux et la « communauté pacifique des chrétiens ».

Mais c'est Origène qui a exprimé avec le plus de force l'aversion des chrétiens pour la guerre. En appliquant les paroles d'Ésaïe aux chrétiens : le temps viendra où les hommes changeront leurs épées pour des faucilles et leurs lances pour des charrues, il dit clairement : « Nous ne nous armons contre aucune nation, nous n'apprenons pas l'art de la guerre, parce que nous sommes devenus des enfants de paix par Jésus-Christ. » En répondant aux accusations de Celse contre les chrétiens qui évitaient le service militaire, (car, à son avis, l'empire Romain disparaîtrait dès qu'il deviendrait chrétien), Origène dit que les chrétiens combattent plus que les autres pour le bien-être de l'empereur, puisqu'ils le défendent par de bonnes actions, des prières, et une bonne influence sur les autres hommes. Quant aux combats armés, Origène ajoute qu'il était certain qu'ils ne se joindraient pas aux armées impériales, et cela même si l'empereur les obligeait à le faire.

Tertullien, un contemporain d'Origène, s'est exprimé aussi catégoriquement sur l'impossibilité pour les chrétiens d'être des guerriers. Il dit en parlant du service militaire : « il n'est pas approprié de servir à la fois le symbole du Christ et le symbole du diable, le pouvoir de la lumière et le pouvoir des ténèbres. Une seule et même âme ne peut pas servir deux maîtres. Et comment pourrions-nous faire la guerre sans l'épée que le Christ lui-même nous a enlevée? (10) Comment pouvons-nous apprendre l'usage de l'épée, alors que Notre Seigneur a dit que celui qui prendra l'épée périra par l'épée? Comment les fils de la paix peuvent-ils prendre part aux combats? »

Le célèbre célèbre Cyprien dit à son tour : « Le monde devient fou dans une extermination réciproque, et le meurtre, considéré comme un crime quand il est commis individuellement, devient une vertu quand il est commis par un grand nombre. C'est la multiplication de la folie furieuse qui assure l'impunité des assassins. »

Au quatrième siècle, Lactance a affirmé la même chose : « Il ne peut pas y avoir mille exceptions au commandement de Dieu : tu ne tueras point. Les chrétiens ne devraient porter d'arme que la vérité. »

Les règles de l'Église d'Égypte au troisième siècle, ainsi que le Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ, interdisent absolument à tout chrétien de servir dans l'armée, sous peine d'excommunication.

Dans les Actes des Saints il y a plusieurs exemples de martyres souffert par les fidèles du Christ pour avoir refusé de servir. Par exemple Maximillien, qui a été amené devant le conseil de la conscription et à qui on a demandé de donner son nom au proconsul, a répondu : « Je suis un chrétien, et par conséquent je ne suis pas un guerrier.' » Il a été remis entre les mains du bourreau.

Marcellus était un centurion de la Légion de Troie. Converti à la doctrine chrétienne, et convaincu que la guerre est un acte impie, il enleva son armure devant toute la légion, la jeta au sol, et déclara qu'étant devenu chrétien il ne pouvait plus rester dans l'armée. Il fut emprisonné, mais il répéta encore : « un chrétien ne doit pas porter d'armes. » Il fut exécuté.

Cassius confessa pareillement la même religion et refusa de servir. Il subit un sort similaire.

Sous Julien l'Apostat, Martin, qui avait été élevé dans une atmosphère militaire, refusa de continuer son service. Durant l'examen que l'empereur lui fit passer il répondit seulement ces mots : « Je suis chrétien, et je ne suis donc pas un guerrier. »

En l'an 325, le premier concile a institué une pénitence pour ceux qui retournaient dans l'armée après l'avoir quittée. Voici les termes exacts de cet ordre dans la traduction russe, reconnue par l'Église orthodoxe :

« Appelés par la grâce de la profession de foi et ayant montré leur première ardeur en enlevant leurs attirails guerriers, puis y étant retournés, comme des chiens à leur vomi... Ils devraient implorer l'Église pendant une période de dix ans, demander pardon et écouter les Écritures pendant trois ans sur le seuil de l'Église. »

On enjoignait aux chrétiens enrôlés pour la première fois dans l'armée de ne pas tuer leurs ennemis à la guerre. Au quatrième siècle Basile Le Grand recommandait que les soldats qui avaient enfreint cette règle ne soit pas soient admis à la communion pendant trois ans.

On voit que la conviction que la guerre est incompatible avec le christianisme a été en vigueur non seulement durant les trois premiers siècles, période durant laquelle les chrétiens ont été persécutés, mais même au moment de leur victoire sur le paganisme, quand leur doctrine a été reconnue comme religion d'État.

Ferrucius l'a dit très clairement et payé de sa vie : « Il est interdit aux chrétiens de répandre le sang, même dans une guerre juste et sous les ordres de souverains chrétiens. »

Au quatrième siècle, Lucifer, évêque de Calaris, déclarait que les chrétiens devaient défendre leur plus grand bien, la foi, non pas en tuant mais en sacrifiant leur propre vie.

Paulin, évêque de Noles qui est mort en 431, menaçait de tourment éternel ceux qui servaient César en portant les armes.

Il en fut ainsi durant les quatre premiers siècles du christianisme.

Mais sous le règne de Constantin les étendards des légions romaines portaient déjà la croix. Et en 416 un ordre fut décrété avec le résultat que les païens n'étaient pas admis dans l'armée. En fait, tous les soldats étaient devenus chrétiens, ou, en d'autres termes, à quelques exceptions près tous les chrétiens avaient renié le Christ.

Depuis ce temps, et pendant environ quinze siècles, la vérité simple et évidente de l'incompatibilité du christianisme avec le fait de commettre toutes sortes de violence, meurtre inclus, a été tellement dissimulée aux hommes que les générations qui se succèdent commettent des meurtres, y prennent part, et en tirent profit, tout en professant la doctrine qui les condamne.

Les croisades ont été une moquerie méprisante, et les crimes les plus horribles ont été commis au nom du christianisme, à tel point que les quelques personnes qui gardaient les vrais principes du christianisme et n'admettaient aucune violence, les vaudois (11), les albigeois, etc. étaient universellement haïs et persécutés.

Mais la vérité est comme le feu, elle consume petit à petit tous les voiles qui la dissimulent, et depuis le début du siècle dernier elle a surgi avec une clarté croissante en attirant l'attention en dépit de tout.

Cette vérité s'est souvent manifestée en Russie, particulièrement au début du dix-neuvième siècle. Il n'y a pas de doute que ses manifestations étaient nombreuses, mais ses traces ont été effacées et seulement quelques-unes nous sont connues.

XI. Obéir à Dieu plutôt que de prendre part à la violence (des gouvernements).[modifier]

Le vrai courage dans la lutte sourit à celui qui sait que Dieu est son allié.

Dans le monde vous aurez des tribulations; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde (JEAN, XVI, 33).

N'attendez pas la réalisation de l'œuvre divine que vous servez, mais sachez qu'aucun de vos efforts ne sera inutile, que vous hâterez sa venue (Lecture quotidienne, 24 mai).

Les actions les plus importantes, et pour celui qui qui les accomplit et pour ses semblables, sont celles dont les conséquences sont les plus lointaines (Lecture quotidienne, 28 mai).


Un gouverneur en chef du Caucase, Mouraviev, nota ce qui suit dans son journal personnel :

En 1818 cinq serfs du gouvernement de Tambov qui avaient refusé de servir dans l'armée ont été renvoyés du Caucase. On leur avait fait subir plusieurs fois la « bastonnade », une torture qui consiste à les faire passer entre deux rangées de soldats, chacun frappant la victime à tour de rôle. Mais ce fut sans succès. Les recrues en défaut répétaient : « Tous les hommes sont égaux, le souverain est un homme comme nous, nous ne lui obéirons pas, nous ne paierons pas les taxes, et surtout, nous ne tuerons pas des hommes, nos frères, à la guerre. Vous pouvez nous couper en morceaux, nous ne céderons pas; nous ne porterons pas l'uniforme, nous ne mangerons pas au mess, nous ne serons pas des soldats. Nous contribuerons de nos sous si vous le voulez, mais nous ne voulons pas recevoir d'argent de l'État. »

Ces hommes et d'autres comme eux ont reçu la bastonnade jusqu'à ce qu'ils soient laissés pour morts. Ils pourrissaient en prison et on ne parlait plus d'eux. Mais leur nombre n'en augmentait pas moins, durant le siècle dernier.

Par exemple, ils disent qu'en 1827, deux soldats de la garde, Nicolaiev et Boddanov, se sont enfuis dans un ermitage de la secte des vieux croyants, installé au milieu d'une forêt par le marchant Sokolov. Lorsqu'ils furent capturés ils refusèrent encore de servir ou de prêter serment parce que c'était contraire à leur conviction. Les chefs décidèrent de les mettre à la torture de la bastonnade entre deux rangées de soldats, et ils furent placés en compagnie disciplinaire.

M. Koltchine écrit que : « En 1830 une homme et une femme ont été arrêtés dans le gouvernement de Yaroslav. Durant leur examen, l'homme a dit qu'il s'appelait Egor Ivanov, 65 ans, mais qu'il ne savait pas qui il était. Il n'avait jamais eu, disait-il, d'autre père que Christ le Sauveur. La femme a fait une déclaration semblable.

« Durant l'exhortation faite par le prêtre devant la cour, les deux accusés ont ajouté qu'ils n'avaient pas d'autre Tsar sur terre que celui qui est aux Cieux, qu'ils ne reconnaissaient ni empereur, ni aucune autorité civile ou religieuse. À une autre occasion, Egor Ivanov, qui était alors âgé de 70 ans, a répété qu'il ne reconnaissait aucune des autorités, et qu'il considérait qu'elles s'éloignaient des règles de la religion chrétienne. Il fut exilé au monastère de Solovki pour y être employé aux travaux; mais il fut enfermé, personne ne sait pourquoi, et il resta là jusqu'à sa mort. Il demeura fermement fidèle à la position qu'il avait prise.

« En 1835, un inconnu se nommant lui-même seulement Ivan a été arrêté dans le gouvernement de Yaroslav. Il déclara qu'il ne reconnaissait pas les saints, ni l'empereur, ni aucune autorité. Il fut exilé par ordre de l'empereur à Solovi pour être employé aux champs. La même année il fut transféré dans l'armée, également par ordre impérial. » (12)

Une recrue du gouvernement de Moscou, Ivan Schouroupov, âgé de dix-neuf ans, a refusé de prêter le serment d'allégeance en 1849, en dépit de toutes les peines encourues. Il donna comme motif de son refus la Parole de Dieu, qui commande que Dieu seul soit servi. C'est pourquoi il ne voulait pas servir l'empereur ni faire le serment d'allégeance, de peur de commettre un parjure. Les autorités militaires, qui craignaient la mauvaise influence que cela aurait sur les autres, ont décidé sans procès d'emprisonner Schouroupov dans le monastère. L'empereur Nicolas I a écrit la résolution suivante dans le rapport de l'affaire qui lui a été présenté : "Bannir la dite recrue au monastère de Solovki".

C'est l'information rapportée dans la presse concernant quelques cas isolés qui ne représentent évidemment qu'un sur mille de tous ceux qui, en Russie, ont reconnu l'impossibilité d'obéir aux autorités publiques tout en professant en même temps le christianisme.

Quant aux communautés entières, qui comptent des milliers de membres mus par la même foi, elles étaient très nombreuses au siècle dernier et le sont encore aujourd'hui. Je mentionnerai les molokhanes, les jéhovistes, les khlistis, les skoptsi, les vieux croyants et plusieurs autres, qui dissimulent généralement leur désaveu de l'autorité gouvernementale, et la considèrent comme étant diabolique, l'élément de tous les maux.

Ce sont surtout les Doukhobors, dont le nombre s'élève à plusieurs dizaines de milliers, qui ont rejeté avec vigueur les pouvoirs publics; plusieurs milliers de Doukhobors sont demeurés fermes dans leur conviction malgré les persécutions auxquelles ils ont été exposés. Ils ont finalement été exilés au Canada.

Le nombre de recrues en défaut augmente de plus en plus. Le refus des vrais chrétiens s'est multiplié encore plus depuis que le gouvernement a institué le service militaire universel. Aucun châtiment et aucune peine n'ont détourné ces jeunes gens de ce qu'ils considèrent comme désobéir à la loi divine.

J'ai eu la chance de connaître un certain nombre de ces hommes qui ont souffert atrocement pour leur foi en Russie, plusieurs desquels sont encore détenus en prison. Voici les noms de quelques-unes de ces victimes : Zalubovsky, Lubitch, Mokeiev, Drojine, Izumchenko, Olkhovik, Sereda, Farafonov, Egorov, Gancha, Akoulov, Chaga, Dimchitz, Ivanenko, Bezverkhi, Slobudnuk Mironov, Bougaiev, Chelichev, Menchikov, Reznikov, Rojkov, Chevchook, Bourov, Goncharenko, Zakharov, Tregoubov, Volkov, Koschevoi.

Parmi ceux qui sont emprisonnés je connais : Ikonikov, Kourtych, Varnavsky, Chniakine, Molossai, Koudrine, Pantchikov, Deriabine, Kalatchev, Bannov, Zinkitchev, Martchenko, Prozretsy, Davidov.

J'en connais d'autres en Autriche, en Hongrie, Serbie, Bulgarie, Hollande, France, Suisse, Suède, et Belgique. Qui plus est, des refus de servir dans l'armée ont eu lieu dernièrement et pour les mêmes motifs dans le monde musulman, entre autres les Bahaïs, en Perse, et dans la secte de la Légion de Dieu, en Russie.

Le motif de ces refus est toujours le même, aussi naturel, nécessaire et incontournable : la reconnaissance de la nécessité de respecter la loi religieuse plutôt que civile lorsque les deux sont en opposition. Mais une loi civile exigeant le service militaire, c'est-à-dire le commandement de tuer sur ordre des chefs, ne peut qu'être en opposition à toute loi religieuse ou morale fondée sur l'amour de notre prochain. C'est le cas de toutes les doctrines religieuses, chrétienne aussi bien que musulmane, bouddhiste, brahmaniste et confucianiste.

La définition de la loi de l'amour qui a été donnée par le Christ il y a dix-neuf siècles a pénétré de nos jours dans la conscience des hommes non plus par l'observance de l'enseignement du Christ, mais directement, parmi tous ceux en qui le sens moral est développé.

C'est là, et seulement là que se trouve notre salut.

À première vue on pourrait penser que les refus de servir dans l'armée sont seulement des cas isolés. Mais on oublie que ce ne sont pas des actes occasionnels, déterminés par certaines circonstances, mais le résultat de l'expression sincère de doctrines religieuses.

Il est donc évident que cette foi détruit tout ce qui est basé sur des principes qui lui sont contraires. En réalité, les actes de violence dont souffre le monde entier disparaîtront immédiatement dès que les hommes comprendront que leur participation à la violence est incompatible avec le christianisme qu'ils professent; dès qu'ils refuseront de servir comme soldats, collecteurs d'impôts, juges ou agents de police.

XII. Victoire certaine de la loi de l'amour, naturelle, sur les idées cruelles et inhumaines.[modifier]

C'est seulement quand vous pouvez dire en toute vérité et de tout votre cœur : « Seigneur Dieu, mène moi où tu le désires », que vous vous affranchissez de la servitude et devenez réellement libre (Pensées des sages pour chaque jour, 14 avril). (13)

Un homme libre est seulement maître de ce dont il peut disposer sans entrave. Mais on ne peut pas disposer entièrement de soi-même. C'est pourquoi on sait qu'un homme n'est pas libre quand il désire disposer non pas de lui-même mais des autres; il est devenu l'esclave de son désir de dominer les hommes. (ÉPICTÈTE. Pensées des sages pour chaque jour, 11 juin).


Qu'est-ce que des centaines, des milliers, - ou si vous voulez des centaines de milliers - d'hommes qui sont faibles, isolés, impuissants, peuvent faire en présence d'un nombre considérable d'autres hommes dociles aux ordres du gouvernement, et munis des armes de destruction les plus terribles? La lutte ne paraît-elle pas inégale, impossible?

Cependant, le résultat de cette lutte est aussi peu douteux que celui de la lutte entre les ombres de la nuit et la lumière de l'aube.

Voici ce qu'a écrit un des jeunes hommes qui ont été emprisonnés pour avoir refusé de servir dans l'armée :

« Je suis parfois capable de parler avec les soldats de la garde, et je ne peux pas m'empêcher de sourire quand ils me disent : " Allons mon garçon, ça ne doit pas être très facile pour toi de passer toutes tes années de jeunesse en prison."

Je réponds : " Tout cela ne finit-il pas de la même manière?

- C'est vrai, mais tu ne serais pas si désavantagé dans le régiment, si tu voulais servir.

- Je suis mieux ici que le reste d'entre vous dans le régiment."

Et ils répondent :

" C'est vrai. Mais voici tout de même la quatrième année que tu es en prison, tandis que si tu avais fait ton service militaire tu aurais été libéré depuis longtemps.

- Mais puisque je suis très bien ici.

- C'est étrange," dit le soldat, en secouant la tête d'un air pensif.

« J'ai les mêmes conversations avec les soldats qui sont emprisonnés avec moi : "C'est bizarre. Tu endures tout, et en dépit de tout tu es toujours alerte et joyeux," m'a dit l'un d'entre eux, un soldat d'origine juive.

« Mon autre camarade de détention a dit, quand il a vu quelqu'un d'entre eux devenir triste : "Écoutez, vous êtes à peine enfermés ici que vous êtes déjà frappés de langueur. Regardez papa (ils m'appellent comme ça à cause de ma barbe), il est ici depuis longtemps mais il est toujours de bonne humeur." »

« De temps à autre nous avons de longues conversations, parfois juste pour parler, mais à l'occasion pour discuter de Dieu, de la vie et d'autres choses intéressantes. Ou bien l'un de mes camarades parle de la vie dans son village, et on se sent tellement bien de l'écouter. En fait je ne peux pas me plaindre de ma vie ici. »

Un autre écrit :

« Je ne dirai pas que ma vie mentale est toujours pareille. J'ai des moments de lassitude ainsi que des moments de joie.

Pour le moment je me sens bien. Mais ça prend tout de même beaucoup de force pour épouser un sentiment de victoire avec ce qui se passe en prison. Pour ne pas me laisser aller j'essaie de voir au fond des choses, et de me convaincre que c'est temporaire, que j'ai plus de force en moi qu'il n'en faut pour quoi que ce soit, et la joie éclaire mon cœur à nouveau, et efface tout ce qui vient juste d'arriver. Ma vie se passe dans cette lutte intérieure. »

Un troisième écrit :

« La sentence a été prononcée. Je suis condamné à cinq ans, cinq mois et six jours de prison. Vous ne pourriez jamais imaginer le sentiment de paix et de joie que j'ai ressenti après le jugement, comme si j'avais été libéré d'un poids énorme. J'aimerais pouvoir me sentir toujours aussi allant et léger. »

Le sentiment de ceux qui participent à la violence, s'y soumettent ou en tirent avantage, est bien différent. Tous ces milliers, ces millions d'hommes ignorent le sentiment très naturel d'amour pour notre prochain; au contraire ils haïssent, blâment, craignent, répriment tous leurs sentiments humains, à un point tel que l'assassinant de leurs frères semble la condition essentielle de leur bien-être.

« Vous nous reprochez la cruauté des exécutions, » disent aujourd'hui les conservateurs russes. « Mais que ferons-nous de ces misérables? En France ils ont apaisé le pays seulement après avoir coupé d'innombrables têtes. Qu'ils arrêtent de lancer des bombes et nous arrêterons de les pendre.»

Les leaders de la révolution exigent la mort des leaders du gouvernement avec la même cruauté inhumaine. Les révolutionnaires, les travailleurs, des usines ou des champs, insistent pour la mort des capitalistes, des propriétaires terriens. Ces hommes-là savent que leurs actions sont contraires à la nature humaine et ils mentent, ils cherchent à stimuler la méchanceté en eux-mêmes, afin d'étouffer la vérité qui est en eux, et ils souffrent du mal le plus poignant, celui de l'âme.

Certaines personnes pensent qu'elles sont poussées par la nature humaine pour accomplir la tâche vers laquelle tend toute l'humanité, et qui produira certainement de bons résultats, autant pour l'individu que pour la collectivité; d'autres, en dépit de tous leurs efforts pour se le cacher, savent que leurs actes sont contraires à notre nature, et qu'ils s'attachent à une tâche dont l'humanité se détourne constamment, une tâche dont l'humanité souffre, de même que chacun d'entre nous, et eux encore plus que quiconque. D'un côté il y a la liberté, la paix et la sincérité; et de l'autre l'esclavage, la peur et la dissimulation. D'un côté la foi, de l'autre l'absence de croyance, d'un côté la vérité, de l'autre des mensonges, d'un côté l'amour et de l'autre la haine, d'un côté un futur radieux et de l'autre un passé effroyable.

Comment peut-on douter du côté qui sera victorieux?

Quelle irréfutables vérités ont été exprimées par un écrivain français, maintenant décédé, dans cette lettre étonnamment inspirée :

« Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise et quoi qu'on lui dise, l'homme n'a pas seulement un corps à nourrir, une intelligence à cultiver et à développer, il a, décidément, une âme à satisfaire. Cette âme, elle aussi, est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière et la vérité. Tant qu'elle n'aura pas reçu toute la lumière et conquis toute la vérité, elle tourmentera l'homme.

« Eh bien, elle ne l'a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant imposé son empire qu'aujourd'hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans la masse de l'air que tout le monde respire. Les quelques âmes individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies et comprises, et elles ont formé un groupe, un centre d'attraction, vers lequel volent maintenant les autres âmes, des quatre coins du globe, comme attirées vers un miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais, en commun, consciemment et irrésistiblement, l'union prochaine et le progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les faits qui semblent les plus propres à la nier.

« Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants s'adressent, ces reprises de persécution de races, ces inimitiés entre compatriotes et jusqu'à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples de mauvais aspect mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le corps humain; la maladie n'y est que l'effort violent de l'organisme pour se débarrasser d'un élément morbide et nuisible.

« Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore, toujours, des errements du passé, s'unissent donc pour qu'il n'y soit rien modifié. De là ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais si vous regardez attentivement vous verrez que tout cela est purement extérieur. C'est colossal et vide. L'âme n'y est plus; elle a passé autre part; ces millions d'hommes armés, qui font l'exercice tous les jours en vue d'une guerre d'extermination générale, ne haïssent pas ceux qu'ils doivent combattre, et aucun de leurs chefs n'ose déclarer cette guerre. Quant aux revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, commence à leur répondre d'en haut.

« L'entente est inévitable, dans un temps donné, plus proche qu'on ne le suppose. Je ne sais si c'est parce que je vais bientôt quitter la terre, et si les lueurs au-dessous de l'horizon qui m'éclairent déjà me troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la réalisation des paroles : Aimez-vous les uns les autres, sans se préoccuper, d'ailleurs, si c'est un homme ou un Dieu qui les a dites. » (14)

Oui, c'est certainement dans l'accomplissement pratique de la loi de l'amour dans sa véritable signification, c'est-à-dire en tant que loi suprême, n'admettant aucune exception, que se trouve le salut de la condition horrible qui confronte les nations du monde chrétien; une condition qui atteint graduellement le point de sembler n'avoir aucune solution.

XIII. Le salut dans la voie de la conscience individuelle et universelle.[modifier]

La vie sociale ne peut s'améliorer que par l'abnégation individuelle (Lecture quotidienne, 19 janvier).

Fais ce que tu dois faire dans la vie selon la volonté divine, et de cette façon-là tu amélioreras la vie de tout le monde (Lecture quotidienne, 17 janvier).


« Le poids écrasant du mal accable les hommes, » ai-je écrit voilà 15 ans. « Ils cherchent la manière de se libérer. Ils savent qu'ils seraient capables de soulever ce poids et de s'en affranchir en unissant leurs efforts. Mais ils sont incapables de s'entendre sur la manière dont ils travailleront, alors que tout le monde descend de plus en plus bas, en laissant le poids sur les épaules des autres. C'est ainsi de plus en plus lourd pour la plupart des gens, et ce poids les aurait écrasés depuis longtemps s'il n'y avait pas des hommes qui pensent moins aux conséquences de leurs actes qu'à l'accord de leur conduite avec les appels de leur conscience.

« Ces hommes-là sont des chrétiens; ils le sont parce que plutôt que de chercher à atteindre le but extérieur, pour lequel chacun doit obtenir le consentement de tous, ils font seulement attention au but intérieur, pour la réalisation duquel il n'est pas nécessaire de s'entendre avec qui que ce soit; et voilà cependant la fondation du véritable christianisme.

« C'est pourquoi l'émancipation de la servitude dans laquelle nous nous trouvons à présent est impossible pour ceux qui la cherchent dans un effort collectif. Elle ne peut être obtenue que par la substitution de la loi de la violence par la loi de l'amour, qui est le principe fondamental du christianisme.

« Cette doctrine dit à chaque individu : d'un côté tu ne peux pas connaître l'issue de la vie sociale. Tu peux seulement l'imaginer comme une forme d'approche graduelle vers le bonheur universel, vers la réalisation du Royaume de Dieu sur terre. D'un autre côté, tu es conscient du but de la vie personnelle; c'est le développement en chacun de la plus grande quantité d'amour, afin que le royaume de Dieu puisse se réaliser. Le but est certain et facile d'accès.

« Tu peux ignorer les meilleures méthodes pour atteindre le but extérieur; tu peux rencontrer des obstacles dans la voie de sa réalisation; tandis que rien ne peut t'arrêter de t'approcher de plus en plus de la perfection intérieure : l'accroissement de l'amour en toi et dans les autres.

« Il est donc suffisant d'instituer, à la place du but social illusoire, le but individuel de la vie, le seul qui soit certain et accessible, et les chaînes que ton esprit maintenait ensemble tomberont pour toujours, et tu te sentiras complètement libre...

« Le chrétien peut ignorer les lois établies par l'État parce qu'il n'en a pas besoin pour lui-même ou pour les autres; il considère que la vie humaine est mieux assurée par le loi de l'amour qu'il professe que par la loi de la violence qu'on veut lui imposer...

« Ayant reconnu l'efficacité de la loi de l'amour il ne considère pas que la loi de la violence a la force d'obliger, et il la dénonce comme la plus horrible des erreurs...

« La profession du véritable christianisme, qui inclut le précepte de non-résistance à la violence du méchant, allège ceux qui sont fidèles à cette doctrine de toute autorité extérieure. Encore mieux, elle leur donne la possibilité d'atteindre de meilleures conditions de vie, celles que les hommes s'efforcent vainement d'obtenir en changeant les formes extérieures; en réalité, ces formes changent seulement après les modifications qui sont survenues dans les consciences des hommes, et dans la mesure où cette conscience a évolué.

« Ce ne sont pas les dispositions d'un gouvernement qui ont aboli le meurtre d'enfants, les tortures et l'esclavage mais la conscience universelle qui est la cause de ces dispositions.

« Puisque l'évolution de la conscience détermine les changements dans les modes de vie, le contraire devrait aussi arriver, disent-il; et comme il est plus agréable et plus facile de changer les formes extérieures (parce que les résultats sont plus apparents), on préfère cette activité à celle dont le but est de modifier la conscience. C'est pourquoi on s'occupe plus fréquemment de la forme que du fond.

« On prend souvent pour preuve de la fausseté et du manque de réalisation de la doctrine chrétienne le fait que, bien que révélée aux hommes il y a dix-neuf siècles, elle a seulement été adoptée extérieurement. On dit : même si elle est connue depuis si longtemps elle n'est pas devenue notre règle de conduite; s'il y a tant de martyrs chrétiens qui sont morts sans changer l'ordre existant des choses, cela démontre clairement que les doctrine sont fausses et inatteignables.

« Parler et penser de la sorte c'est dire que les graines enterrées dans la terre et qui ne germent pas immédiatement ne sont pas de bonnes graines et devraient être détruites.

« Une doctrine qui démolit l'état actuel des choses au complet ne peut pas être acceptée entièrement; c'est la raison pour laquelle elle n'a été admise que sous une forme atténuée. À cette époque-là, la grande majorité des hommes étaient incapables d'assimiler cette doctrine par des moyens spirituels. Ceux-ci devaient d'abord apprendre par l'expérience que tout écart aux commandements de la doctrine serait désastreux pour eux.

« La doctrine a donc été acceptée comme un nouveau culte extérieur, qui remplaçait le paganisme, mais les conditions de vie païennes n'ont subi aucun changement que ce soit. Néanmoins, même affaiblie, cette doctrine basée sur les Écritures ne pouvait que produire un certain résultat qui, malgré tous les efforts des serviteurs du faux christianisme pour dissimuler son vrai sens, a pénétré peu à peu dans les consciences.

« Ce double effort, à la fois négatif et positif, a duré dix-huit siècles. D'un côté les gens s'éloignaient de plus en plus de la possibilité de mener des vies bonnes et raisonnables, et d'un autre côté la doctrine venait de plus en plus au jour dans son sens véritable.

« On tremble devant l'épouvantable condition actuelle de l'existence humaine; taxes, clergé, grands domaines privés, prisons, guillotines, canons, dynamite, millionnaires et mendiants. En réalité toutes ces horreurs sont le résultat de nos propres actes. Non seulement peuvent-ils disparaître mais ils le doivent, en conformité avec la nouvelle conscience de l'humanité. Le Christ a dit qu'Il a conquis le monde; et de fait, Il l'a conquis. Aussi terrible que ce soit, le mal n'existe plus que parce qu'il a disparu de la conscience des hommes.

« L'humanité passe aujourd'hui par une phase de transition. Tout est prêt pour le passage d'un état à un autre; il ne faut qu'une petite poussée pour amorcer ce passage, qui peut avoir lieu à tout moment.

« La conscience sociale condamne déjà les modes de vie antérieurs et est prête à accepter le nouveau; le monde entier en est convaincu et le sent. Mais l'inertie et la peur de l'inconnu retardent son application en pratique, comme elle a été retardée depuis longtemps en théorie. Dans de tels cas il ne faut parfois qu'une seule parole pour que la force qu'on appelle l'opinion publique change tout l'état des choses d'un coup, et qu'elle le fasse sans lutte ni violence.

« On ne peut pas obtenir l'affranchissement des hommes de la servitude, de l'ignorance, par la révolution, les syndicats, les congrès de paix, etc., mais seulement par la conscience de chacun d'entre nous, qui nous interdit de participer à la violence, et nous demande, étonnée : Pourquoi fais-tu cela?

« Il nous suffit d'être libérés de la condition qui nous cache notre véritable mission, de nous demander avec crainte et indignation comment on peut insister pour que nous commettions de tels crimes horribles. Ce réveil peut avoir lieu à tout moment. »

C'est ce que j'ai écrit il y a quinze ans, et je répète aujourd'hui avec conviction que ce réveil est sur le point d'avoir lieu.

Je ne serai certainement pas là pour assister à cela. Je suis un vieil homme, âgé de plus de quatre-vingts ans; mais je sais avec la même certitude que je vois le printemps succéder à l'hiver et la nuit venir après le jour, que le temps est déjà arrivé dans la vie de l'humanité chrétienne.

XIV. La foi est un phénomène naturel et inévitable; conséquences et exigences.[modifier]

L'âme humaine est chrétienne dans sa nature. Le christianisme est toujours accepté par l'homme comme la réminiscence d'une chose oubliée. Elle l'élève à une hauteur d'où il découvre un monde de bonheur, régi par une loi naturelle. Les sentiments de l'homme en découvrant la vérité naturelle sont ceux d'un prisonnier, quelqu'un qui a été confiné dans une tour sombre et qui, en montant au plus haut balcon, découvre un monde merveilleux qu'il ne soupçonnait pas jusque-là.

L'idée d'avoir à se soumettre à une loi humaine est asservissante; l'idée de se soumettre à la loi de Dieu est libératrice (Lecture quotidienne, 28 janvier).

Une des conditions les plus permanentes de l'action humaine est le fait que plus le but pour lequel nous luttons est éloigné, et moins nous désirons retirer un avantage de nos efforts, plus nous sommes certains de notre succès (JOHN RUSKIN).

Le travail le plus important et le plus nécessaire, autant pour les auteurs que pour les autres, est celui qui est pleinement apprécié longtemps après la mort de l'auteur (Lecture quotidienne, 28 mai).


« Pour que les hommes soient capables de se débarrasser des gouvernements basés sur la violence ils doivent tous être religieux; en d'autres termes, ils doivent tous être prêts à sacrifier leur bien matériel pour la loi de Dieu, et vivre non pour le futur mais pour le présent, en s'obligeant à accomplir la volonté divine qui est dans l'amour. Mais les hommes de notre époque ne sont pas religieux, et ils ne peuvent donc pas adopter cette ligne de conduite. »

Ceux qui disent cela supposent qu'être religieux est un état contraire à notre nature; qu'il se manifeste seulement dans des cas exceptionnels, par effet de l'éducation ou de la suggestion. En réalité, c'est l'absence de foi qui fait croire aux hommes que la religion n'est pas un besoin naturel.

La foi, avec la conscience de la relation de l'homme à l'univers et la règle de conduite qui en résultent, est un phénomène sans lequel un homme ne peut pas vivre; tout comme le travail, qui n'est pas une chose artificielle imposée à l'homme mais quelque chose d'inévitable. Cette foi, loin d'être artificielle, exceptionnelle ou inculquée par l'éducation, est dans la nature humaine; on ne peut pas plus s'en passer que les oiseaux qui ont perdu leurs ailes peuvent voler.

Si nous voyons aujourd'hui des hommes qui ont perdu leur conscience, ou plutôt dont les sentiments religieux ont été obscurcis, cette situation anormale est temporaire, est arrivée par hasard, alimentée par les conditions spéciales dans lesquelles les hommes vivent. Cette situation est aussi exceptionnelle que celles des hommes qui vivent sans travailler.

Pour reconquérir ce sentiment, qui est naturel et indispensable à la vie, il est nécessaire que les hommes dissipent les mensonges qui obscurcissent ces sentiments en eux-mêmes.

Il suffira de les libérer de la fraude de la doctrine chrétienne corrompue par l'église, qui justifie une organisation sociale fondée sur la violence, pour que disparaisse immédiatement le principal obstacle à la loi suprême de l'amour, cette loi qui ne tolère aucune exception, qui a été révélée à l'humanité il y a dix-neuf siècles comme la seule réponse aux demandes de la conscience moderne.

À partir du moment où cette loi affectera vivement la conscience universelle en tant que loi suprême de la vie, notre condition morale effroyable, qui permet que les plus grandes injustices et les actes les plus barbares soient considérés naturels, disparaîtra d'elle-même. Alors passera ce qui a été rêvé et promis de nos jours par les bâtisseurs socialistes et anarchistes de mondes futurs. Le résultat atteint sera encore plus considérable.

Ce but ne sera atteint que parce qu'il ne sera pas nécessaire d'utiliser les moyens violents que les transgresseurs prônent aujourd'hui. Nous serons libérés du mal qui torture et corrompt le monde non en préservant les gouvernements actuels, monarchies ou républiques, ni en les supprimant et en les remplaçant par des organisations socialistes ou communistes, ni en général en concevant une organisation et en l'imposant par la force, mais en ayant recours à la seule manière : chacun d'entre nous, sans se tracasser des conséquences pour nous-mêmes ou pour les autres, doit observer la loi suprême qui condamne la violence dans nos propres vies.

XV. Le passage de l'humanité d'un âge à un autre.[modifier]

L'homme qui continue à vivre dans l'erreur voit l'incarnation du pouvoir dans certaines institutions sacrées qui sont les organes indispensables du corps social. L'homme qui s'éveille à la vérité voit que des hommes plongés dans l'erreur se chargent de cela, leur attribuant une importance fantastique sans aucune justification possible, et accomplissant leur volonté par la force.

Pour le clairvoyant, ces gens perdus, achetés à prix d'argent plus souvent qu'autrement, ressemblent à des brigands qui arrêtent les voyageurs sur les grands chemins. L'entité appelée État n'existe pas pour celui qui s'est éveillé à la vérité, et il n'y a donc pas pour lui la moindre justification aux actes de violence commis au nom de l'État.

En somme, la violence d'État disparaîtra non pas avec l'aide de moyens extérieurs, mais seulement grâce aux appels de la conscience des hommes qui se sont éveillés à la vérité (Lecture quotidienne, 16 octobre).


On fera l'objection : « Comment peut-on se passer d'un gouvernement et de toute autorité publique? Aucun État de la société n'a jamais existé sans un gouvernement ou une autorité publique? Aucun État de la société n'a jamais existé sans l'un ou l'autre. »

Les gens sont tellement habitués au gouvernement sous lequel ils vivent que cela leur semble être une forme de vie sociale inévitable et permanente.

À dire vrai, c'est seulement en apparence, parce que des hommes ont vécu et vivent encore en dehors de toute organisation étatique. Tous les sauvages qui ne sont pas encore parvenus à ce qu'on appelle la civilisation ont vécu et vivent encore de cette manière. Les hommes dont la conception de la vie dépassent la civilisation vivent également ainsi; comme ils vivent en Europe, en Amérique, et surtout en Russie, où des communautés chrétiennes n'admettent pas l'autorité publique, n'en ressentant pas le besoin, et se soumettent seulement à l'intervention forcée.

L'État n'est qu'une forme temporaire de groupement humain. La vie d'une communauté entière progresse et s'améliore, exactement comme la vie d'un individu est constamment en état d'évolution et d'amélioration.

Chaque être humain commence comme un nourrisson, joue et étudie; puis il commence à travailler, se marie, élève ses enfants, se débarrasse un peu de toutes ses passions, et acquiert de la sagesse avec l'âge. La vie des nations évolue de la même manière; sauf que leurs phases de développement ne durent pas des années mais des centaines et des milliers d'années. Les transformations nécessaires se produisent d'abord dans le monde spirituel, ou plutôt intangible, celui de la conscience religieuse, dans le cas de l'individu, de même que les changements essentiels de l'humanité. Quand l'enfant devient un adolescent, et l'adolescent un adulte, les changements sont si lents qu'on ne peut dire précisément le mois, le jour ou l'heure que ces changements ont eu lieu; on ne peut pas indiquer non plus l'époque où l'humanité, ou une certaine partie de l'humanité, est passée d'un âge religieux à un autre. Et comme on perçoit qu'un adolescent n'est plus un enfant, on voit que l'humanité, ou une certaine partie d'elle, est passée d'une période à une autre, lorsque le changement a déjà eu lieu.

Nous sommes aujourd'hui témoins du passage de l'humanité d'un âge à un autre parmi les nations du monde chrétien.

Nous ne connaissons pas l'heure où un enfant devient un adolescent, mais nous savons qu'il ne peut plus jouer à des jeux d'enfants; nous ne pouvons pas indiquer l'année, ni même la décade, où le monde chrétien est passé de sa forme précédente d'existence et a commencé l'autre âge, déterminé par la conscience religieuse; mais nous ne pouvons pas nous empêcher d'observer que le monde chrétien ne peut plus jouer sérieusement aux conquêtes, aux artifices diplomatiques, aux constitutions, aux partis démocratiques, socialistes, révolutionnaires et anarchistes, et ne peut plus s'adonner par dessus tout à toutes sortes de jeux qui sont basés sur la violence.

Ce phénomène est devenu manifeste parmi nous particulièrement en Russie, après la transformation extérieure de notre gouvernement politique. Les gens sérieux ne peuvent pas s'empêcher de se sentir, quant à cette nouvelle forme de gouvernement, comme un adulte se sentirait s'il recevait en cadeau un jouet qu'il n'avait jamais vu enfant. L'adulte n'a pas besoin de ce nouveau jouet, aussi intéressant et nouveau soit-il, et il ne peut le recevoir qu'avec un sourire. C'est l'attitude de tous les hommes pensant en Russie, ainsi que des masses populaires, concernant la Constitution, la Douma, et toutes sortes de partis, révolutionnaires et autres.

Les russes qui réalisent le vrai sens de la doctrine du Christ ne peuvent plus croire sérieusement, j'en suis certain, que la mission de l'homme ici-bas est d'employer la courte période de temps entre sa naissance et sa mort à faire des discours dans des assemblées législatives, à juger ses frères devant les tribunaux, les capturer, les enfermer ou les assassiner, ou leur jeter des bombes, les priver de leurs maisons et de leurs biens; ou à se casser la tête pour savoir si la Finlande, l'Inde, la Pologne ou la Corée seront annexées à ce qu'on appelle la Russie, l'Angleterre, la Prusse ou le Japon; ou à se mettre en peine de libérer ces pays annexés par la force et être prêt à s'entre-tuer en grand nombre dans ce but. Il est impossible pour un homme de notre temps d'ignorer dans sa conscience intérieure la folie de tels actes.

Car si nous ne percevons pas l'horreur de l'existence que nous menons, qui est tellement contraire à notre nature, c'est seulement parce que les atrocités au milieu desquelles nous continuons de vivre tranquillement apparaissent si lentement que nous ne les percevons pas.

Un jour j'ai vu un vieil homme abandonné à un destin épouvantable : des vers rampaient partout sur son corps; il ne pouvait pas bouger d'un pouce sans souffrir terriblement; néanmoins le progrès de sa maladie était si lent qu'il ne remarquait pas l'horreur de sa condition; Il demandait seulement du thé et du sucre.

Le même phénomène se produit dans notre vie sociale; nous ne voyons plus son caractère horrible parce que nous sommes arrivés à notre condition actuelle par degrés, et même que, comme le vieil homme, on se réjouit de l'apparition des cinémas et des automobiles.

Il ne suffit pas de dire que supprimer la violence si contraire à la nature raisonnable et aimante de l'être humain ne peut pas empirer notre condition actuelle. C'est pourquoi la question de savoir si l'on peut vivre sans gouvernement est non seulement inutile, comme les défenseurs de l'état actuel des choses voudraient qu'on le croie, mais également ridicule; comme il le serait de demander à un homme souffrant la torture comment il pourrait vivre si son martyre prenait fin.

Les membres privilégiés de l'État actuel imaginent que l'absence de toute organisation étatique provoquerait l'anarchie complète, la lutte de tous contre tous, comme si cela concernait la vie en commun non pas d'animaux (ils vivent en paix sans violence étatique) mais de certaines créatures monstrueuses, guidées dans leurs actes seulement par la haine et la folie. À dire vrai, ils dépeignent ainsi les hommes parce qu'ils leur attribuent des dispositions contraires à leur nature, et qui sont, en réalité, développées par l'état du gouvernement qu'ils soutiennent, en dépit du mal qu'il fait aux hommes.

C'est la raison pour laquelle à la question de savoir ce que serait la vie des hommes sans gouvernement, sans autorité publique, on ne peut répondre que comme suit : il est certain que, quoi qu'il en soit, les maux causés par le gouvernement disparaîtraient : finie la possession exclusive de la terre, finies les taxes utilisées à des fins néfastes, finies les divisions entre nations, ou la sujétion des unes par les autres, finie la dissipation de toutes les énergies humaines pour faire la guerre, finie la peur des bombes d'un côté, ou des potences de l'autre, finis le luxe insensé pour une partie des gens et l'affreuse pauvreté pour les autres.

XVI. La superstition d'une minorité organisant les vies de tout le monde fait négliger l'amélioration individuelle.[modifier]

Nous vivons à une époque de discipline, de culture et de civilisation, mais c'est encore loin d'être une époque morale. On peut dire que dans la condition actuelle de l'humanité la prospérité augmente avec la misère de ses habitants. Et on peut se demander si nous ne serions pas plus heureux de vivre dans un état primitif, sans toute notre culture d'aujourd'hui. Car comment peut-on rendre les hommes heureux sans les rendre moraux et bons? (KANT, Lecture quotidienne, 16 juin).

Tâche de te conduire de manière que tu n'aies pas besoin de recourir à la violence (15) (Lecture quotidienne, 13 octobre).

Nous sommes très habitués à trouver des manières d'organiser la vie des autres; et ces méthodes ne nous semblent pas bizarres. Néanmoins, elles ne seraient pas nécessaires si les hommes étaient religieux et libres. En réalité, ces méthodes sont le résultat du despotisme, de la domination d'un seul ou de quelques-uns sur plusieurs.

Cette erreur est néfaste non seulement parce qu'elle provoque la souffrance de ceux qui ressentent l'oppression des despotes, mais encore plus parce que leur conscience ne les avertit plus de la nécessité d'améliorer leur condition. Et seule cette conscience peut avoir un effet sur nos semblables (V. TCHERTKOV, Lecture quotidienne, 22 novembre).


"Merveilleux. Mais pourrais-tu nous dire quelle forme prendra la société quand elle décidera de vivre sans gouvernement?" demandent ceux qui pensent que l'homme peut toujours savoir ce que sera la vie sociale du futur, et qui attribuent le même crédit à ceux qui souhaitent vivre sans un gouvernement.

Cette idée n'est qu'une vulgaire superstition, très ancienne et très commune il est vrai. Qu'ils se soumettent ou non au gouvernement, les hommes ne savent pas, et ne peuvent pas savoir quel sera cet État futur où une minorité ne régira plus la vie de tous. Car cette organisation est possible, non selon la volonté de quelques-uns d'entre eux, mais comme le résultat de nombreux facteurs, dont le principal est le développement religieux de la majorité des hommes.

La superstition qui porte à penser qu'on peut dire d'avance comment la société sera organisée dans le futur a son origine dans le désir des transgresseurs de justifier leur conduite, et dans celui des victimes d'expliquer et d'alléger le poids de la contrainte. Les premiers se persuadent eux-mêmes et les autres qu'ils savent comment donner à la vie la forme qu'ils considèrent la meilleure; les derniers, qui subissent une contrainte telle qu'ils ne se sentent pas assez forts pour se libérer eux-mêmes, ont la même conviction, car ça leur permet de donner une excuse à leur situation.

L'histoire des nations se doit de détruire complètement cette superstition.

À la fin du dix-huitième siècle quelques français ont essayé de maintenir le vieux régime despotique, mais en dépit de tous leurs efforts ce régime est tombé, et il a été remplacé par la République. De la même manière, malgré tous les efforts des chefs républicains, malgré tous leurs actes de violence, la République a été remplacée par l'Empire, et c'est ainsi qu'ils se sont succédé les uns aux autres : Empire, coalition, Charles X, une nouvelle République, une nouvelle révolution, une nouvelle République, Louis-Philippe, puis d'autres gouvernements jusqu'à nos jours.

Les mêmes faits se sont répétés partout où la violence est la base de l'action. À titre d'exemple, tous les efforts de la papauté qui, loin de supprimer le protestantisme, ont seulement contribué à le développer. Le progrès du socialisme est dû aux efforts des capitalistes.

En bref, c'est seulement parce que la forme de l'organisation sociale continue de ne pas répondre ou ne répond plus à la condition morale des gens que le gouvernement établi par la violence se maintient pour un certain temps, ou est modifié par l'usage de la force, non pas parce que des facteurs extérieurs assurent ou modifient son existence.

Il s'ensuit que l'axiome selon lequel une minorité peut organiser la vie de la majorité, un axiome au nom duquel on commet les plus grands crimes, n'est qu'une superstition. De la même manière, et similairement, l'activité qui en résulte et qui est considérée des plus importantes et des plus honorables autant par les responsables de l'État que par les révolutionnaires n'est en réalité qu'un passe-temps aussi inutile que néfaste, qui empêche par-dessus tout l'humanité d'être heureuse.

Cette superstitition a fait couler beaucoup de sang et causé des souffrances épouvantables et cela continue. Le pire c'est que cette superstition a toujours empêché et empêche encore l'amélioration sociale qui correspondrait au degré de développement de la conscience humaine. Cette superstition empêche tout avancement véritable parce que les hommes dépensent tous leurs efforts à essayer de se concerter avec les autres, et négligent par là leur propre régénération morale, qui seule peut contribuer à la régénération du monde en général.

En fait, la vie sociale progresse, et progresse inévitablement vers l'idée éternelle de perfection, grâce à l'évolution des individus dans la voie sans fin de la perfection.

On voit dans tout cela l'horreur qu'est cette superstition qui nous fait négliger notre mission d'amélioration individuelle, la seule dont nous sommes réellement les maîtres, qui seule procure le bonheur personnel et le bien-être général; au contraire de la superstition qui nous porte à nous concentrer sur le bonheur des autres, qui n'est pas en notre pouvoir, nous fait utiliser des moyens de contrainte aussi nuisibles pour nous-mêmes que pour les autres, et nous entraîne encore plus loin de la perfection sociale aussi bien qu'individuelle.

XVII. Les vices communs à la base de la superstition de la nécessité de la violence.[modifier]

Préoccupons-nous seulement de la question intérieure, celle de notre propre conduite dans la vie, et toutes les questions qui concernent le monde extérieur trouveront par là-même leur meilleure solution.

Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir en quoi consiste le bien-être général, mais nous connaissons avec certitude que ce bien-être n'est possible que si nous accomplissons la loi de la bonté révélée à tout le monde.

On ferait beaucoup plus pour le salut et la liberté de tout le monde si, au lieu de rêver au salut universel, nous travaillions à notre propre salut; et si, au lieu de vouloir libérer l'humanité, nous nous libérions nous-mêmes (HERZEN, Lecture quotidienne, 30 juin).

Il y a une seule loi dans la vie individuelle et dans la vie sociale : si tu veux améliorer ta vie sois prêt à la sacrifier (Lecture quotidienne, 19 janvier).

Tu seras sûr de contribuer à améliorer la vie sociale de la manière la plus efficace si tu accomplis ta tâche dans la vie en obéissant à la volonté divine.


On fait souvent l'objection suivante : « Tout ce que tu dis est peut-être vrai, mais il sera seulement possible de s'abstenir de tout acte de violence quand le monde entier, ou même la majorité, comprendra le non-sens, l'inefficacité et le désastre de la violence. En attendant cela, que peuvent faire quelques personnes isolées? Doit-on laisser les méchants attaquer nos voisins et ne pas nous défendre? »

Supposons qu'un brigand lève un couteau sur sa victime; je le vois alors que je suis armé d'un revolver; de sorte que je peux le tuer. Mais je ne suis pas absolument certain de ce que fera le brigand. Il se peut qu'il ne frappe pas, tandis que je le tuerais certainement. C'est pourquoi la seule chose qu'un homme puisse faire dans un tel cas est de suivre sa règle de conduite invariable, dictée par sa conscience. Et sa conscience peut exiger sa propre vie, mais pas celle de quelqu'un d'autre.

Ainsi, toute personne qui est libérée de la superstition qui dit qu'il est possible de prévoir l'avenir répondra à la question de savoir ce qu'on doit faire en présence d'un crime commis par un ou plusieurs personnes : Fais aux autres ce que tu voudrais qu'ils te fassent.

Les hommes qui ont la plus grande assurance de leur position plus élevée dans l'échelle sociale objectent encore : « Les autres volent, pillent et tuent tandis que moi je ne fais rien de cela. Qu'ils suivent également la loi de l'entraide mutuelle, et l'on me demandera alors à mon tour de l'observer. »

« Je ne vole pas », disent le souverain, le ministre, le général, le juge, le propriétaire terrien, le marchand, le soldat et l'agent de police. De fait, nous sommes tellement imprégnés de notre conception de notre organisation sociale basée sur la violence que nous ne percevons pas tous les crimes qu'ils commettent tous les jours au nom du bien public; nous voyons seulement les rares tentatives de violence de ceux qu'on appelle meurtriers, cambrioleurs ou voleurs.

« C'est un meurtrier, c'est un voleur, il n'observe pas la règle de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas qu'ils nous fassent », disent les mêmes personnes qui continuent de tuer dans les guerres, forcent des nations à se préparer pour le carnage, et qui volent et dépouillent la leur ainsi que des nations étrangères. Si la règle de l'entraide mutuelle n'a plus d'effet sur ceux qu'on appelle dans notre société meurtriers et voleurs, c'est seulement parce qu'ils forment une partie de l'immense majorité des gens qui ont été volés et spoliés pendant des générations et des générations, qui ne voient plus le caractère criminel de leurs actes.

C'est pourquoi à la question de savoir quelle attitude adopter envers ceux qui utilisent la force contre nous, on peut seulement répondre « Cessez de faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fassent. »

Les châtiments ont un résultat différent de ce qui en est généralement attendu, sans parler de l'incohérence et de l'injustice des châtiments dans certains cas de violence, alors que les crimes les plus terribles commis par l'État au nom du bien général restent impunis. En fait, ces châtiments détruisent la puissante force de l'opinion publique, qui est cent fois plus capable de préserver la société contre tous les actes de violence que les prisons et les guillotines.

On peut appliquer ce raisonnement avec une preuve éclatante dans les relations internationales.

« Comment pourrions-nous faire autrement que de résister à une invasion de notre pays par des sauvages qui viennent pour se saisir de nos biens, de nos femmes et de nos filles? » objectent ceux qui veulent se protéger des crimes qu'ils commettent contre d'autres nations. Les blancs crient « péril jaune », les hindous, les chinois et les japonais crient avec plus de raison : « péril blanc. »

Dès que nous sommes libérés de la superstition qui justifie la violence nous comprenons toute l'horreur des crimes qui sont commis par une nation contre une autre, et même plus, la stupidité morale qui permet aux anglais, aux russes, aux allemands, aux français et aux américains de rêver de se protéger des mêmes actes de violence qu'ils commettent en Inde, en Indo-Chine, en Pologne, en Manchourie et en Algérie.

Il suffit donc de nous affranchir, même pour un instant, de la superstition horrible qui nous fait croire à la possibilité de connaître les formes futures de la société, - une prédiction qui justifie tous les actes de violence, et approuve franchement notre existence actuelle, - pour comprendre immédiatement que reconnaître la nécessité de s'opposer au mal par la violence n'est que la justification de nos vices habituels : la vengeance, la cupidité, l'envie, l'ambition, l'orgueil, la lâcheté et la méchanceté.

Appendice au Chap. XVII. La nature spirituelle de l'homme source du bonheur de répondre au mal par le bien.[modifier]

Trouvant étrange l'aveuglement des gens qui croient à la nécessité de la violence, et convaincu comme je le suis du contraire, ce ne sont pas des arguments, en tout cas, qui peuvent me persuader et convaincre les autres de la vérité; ce qui détermine ma croyance est la certitude de la nature spirituelle de l'homme, de laquelle l'amour est la manifestation. Et l'amour véritable, qui nous a été révélé par le Christ, exclut la possibilité de toute violence.

Je ne sais, et nul ne peut savoir si l'emploi de la violence ou la résignation est utile ou non, nuisible ou inoffensif lorsqu'on est menacé par un mal; ce que je sais, et ce que tout le monde sait, c'est que l'amour est bon; il est bon quand les hommes ressentent de l'affection pour moi; il est bien meilleur si je ressens de l'affection pour les hommes; en fait, le plus grand de tous les biens est mon affection pour tous, pas seulement pour ceux qui m'aiment, mais comme le Christ l'a dit, pour ceux qui me haïssent et me font du tort.

Aussi étrange que ce soit pour celui qui ne l'a pas ressenti, c'est néanmoins vrai; et plus j'y réfléchis, plus je suis surpris de ne pas l'avoir ressenti plus tôt.

L'amour véritable, qui fait abnégation de lui-même et identifie son ¨ego¨ avec un autre est synonyme de l'éveil dans l'âme du principe supérieur, universel, de la vie. Cet amour est le vrai, et il produit tout le bien qu'il peut produire quand il est seulement l'amour – c'est-à-dire libre de tout intérêt personnel. C'est cette sorte d'amour qui doit être ressentie pour l'ennemi ou l'offenseur.

C'est la raison pour laquelle la recommandation d'aimer non seulement ceux qui vous aiment, mais ceux qui vous haïssent, n'est pas une exagération; cela indique simplement l'impossibilité de toute exception, et la possibilité de gagner le plus grand bien que l'amour peut donner.

Cela devrait aller de soi; mais on doit le ressentir pour être convaincu. Aussitôt qu'on l'a ressenti les offenses et les attaques deviennent désirables. Il s'ensuit que l'âme humaine souffre quand on oppose le mal au mal, et inversement, ressent le plus grand bonheur à répondre au mal par le bien.

XVIII. La vérité rend libre et heureux; la loi de la vie, de l'amour, répond à la conscience humaine.[modifier]

Le Créateur Lui-même a arrangé les choses de manière que les actions humaines soient guidées par l'intérêt et non par la justice; c'est pourquoi tous nos efforts pour établir la valeur de certaines actions sont vaines. Aucun de nous n'a jamais su, ne sait, et ne peut savoir, quel sera le résultat de ces actions, ou séries d'actions, pour nous-mêmes ou pour les autres. Mais nous pouvons tous savoir quelle action est juste, et laquelle ne l'est pas. Nous pouvons également savoir que les conséquences de la justice seront, éventuellement, aussi bonnes que possibles pour nous-mêmes comme pour les autres, même si on ne peut jamais dire en quoi ce bien consistera (JOHN RUSKIN).

Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libre (JEAN, VIII, 32).

L'homme pense; c'est ainsi qu'il a été créé. Il devrait penser comme il faut, c'est évident. L'homme qui raisonne de cette manière pense premièrement à son but dans la vie : il pense à son âme, à Dieu. Voyez ce à quoi pensent les hommes du monde. À tout excepté cela. Ils rêvent de musique, de chansons et d'autres plaisirs; ils sont occupés à construire, s'enrichir, devenir puissants; ils envient les riches et les rois. Mais ils ne réfléchissent jamais à ce que c'est d'être homme (PASCAL, Lecture quotidienne, 20 juin).


À partir du moment où vous serez libérés, vous tous, leaders et riches, opprimés et pauvres, qui souffrez des mensonges du christianisme étatique et faux, des mensonges qui cachent ce que le Christ vous a révélé et que votre raison et votre cœur vous ordonnent de faire, vous comprendrez que les causes de toutes vos souffrances physiques et morales ont été en vous-mêmes.

Comprenez alors, vous tous, que vous n'êtes venus au monde ni maîtres ni esclaves, que vous êtes tous libres; mais que vous l'êtes seulement quand avez observé la loi suprême de la vie, et cette loi vous a été révélée. Il vous suffira de renoncer aux mensonges qui vous la dissimulent pour voir à l'instant en quoi elle consiste et où se trouve votre bonheur. Cette loi est dans l'amour, et le bonheur se trouve dans son observance. Comprenez cela et vous deviendrez réellement libres; vous acquerrez tout ce que vous cherchez vainement à obtenir aujourd'hui avec les moyens compliqués que vous proposent les hommes corrompus.

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur. Et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est aisé, et mon fardeau est léger» (Matthieu, XI, 28-32).

Vous serez préservé du mal et acquerrez le bien véritable non en cherchant votre intérêt, non par l'envie, la haine, la colère ou l'ambition, pas même par un sens de la justice, ni surtout par le souci d'organiser la vie des autres; mais, aussi étrange que cela puisse paraître, seulement par le travail de votre propre âme, en ne cherchant pas à argumenter contre ses diktats, et en ne suivant pas des intérêts extérieurs.

Comprenez, donc, que la croyance en la possibilité d'arranger la vie des autres est une vulgaire superstition qui ne perdure qu'à cause de son âge vénérable; comprenez que les hommes qui en font usage, en commençant par les leaders de l' État et les ministres, jusqu'aux espions et aux bourreaux d'un côté, et en finissant par les leaders et les membres des partis d'opposition de l'autre côté, ne sont que des gens pitoyables, égarés, occupés à une tâche qui est non seulement vaine et stupide, mais même la plus abominable qu'on puisse concevoir.

Les hommes comprennent déjà l'ignominie des bourreaux et des espions, et ils commencent à comprendre celle de la police, des détectives, et même à un certain degré des militaires; mais ils ne comprennent pas encore celle du juge, du ministre, du souverain, des chefs de partis et des révolutionnaires. Et pourtant le travail de ces derniers est aussi vil, aussi contraire à la nature humaine, et même pire, que celui du bourreau ou de l'espion, parce qu'il est plus hypocrite.

Comprenez donc, vous tous, spécialement les jeunes, que de vouloir imposer un État de gouvernement imaginaire aux autres par la violence n'est pas seulement une vulgaire superstition, mais même un travail criminel. Comprenez que ce travail, loin d'assurer le bien-être des hommes, n'est qu'un mensonge, une hypocrisie plus ou moins consciente, qui dissimule toujours les plus basses passions.

Comprenez cela, vous, hommes de demain, et arrêtez de chercher un bonheur illusoire en participant à l'administration de l'État, par les institutions judiciaires, par l'instruction, par toutes sortes de partis qui ont le bien des masses comme but. Ne portez attention qu'à une chose, celle dont vous avez le plus besoin, qui est la plus accessible, qui donne à tous et chacun le plus de bonheur : l'accroissement de l'amour en nous par la suppression des vices et des passions qui l'empêchent de se manifester. Comprenez que l'observation de cette loi suprême de l'amour devient aussi inévitable pour nous que la loi du vol pour les oiseaux, ou encore la loi de la nutrition par les plantes pour les herbivores et par la viande pour les carnivores, et que, en conséquence, la moindre transgression de cette loi est désastreuse pour nous.

Souvenez-vous-en, consacrez votre vie à cette œuvre joyeuse; ne faites que commencer et vous verrez que c'est le vrai travail dans la vie, qui détermine seul l'amélioration de la condition de tout le monde – un but que vous poursuivez aveuglément avec des méthodes fausses. N'oubliez pas que le lien commun est dans l'union des hommes, et qu'on ne peut jamais parvenir à cette union au moyen de la violence. Il suffit que chacun observe la loi de la vie, et cette union sera réalisée sans besoin de la chercher. Seule cette loi suprême est la même pour nous tous et nous unit tous.

Révélée par le Christ, la loi de l'amour est aujourd'hui reconnue par les hommes, et son observance est nécessaire tant qu'une autre loi, encore plus claire, se conformant mieux aux appels de la conscience humaine, ne nous sera pas révélée.

XIX. Se libérer des superstitions et illusions; la mission supérieure de la vie; le plus grand bien et bonheur.[modifier]

Les uns cherchent le bonheur ou le bien dans le pouvoir, d'autres dans la science, et d'autres encore dans le plaisir. Quant à ceux qui comprennent réellement en quoi consiste leur bonheur, ils savent qu'il ne doit pas être possédé par quelques personnes, mais par tout le monde; ils savent que le vrai bien est le lot de tous les hommes en même temps, sans division ni jalousie; ce vrai bien personne ne peut le perdre, à moins de vouloir (PASCAL, Paroles des sages, XXVII, 4).

Nous avons un seul guide infaillible et c'est l'Esprit Universel qui vit dans l'homme en général, et en chacun de nous, qui nous fait aspirer à ce à quoi nous devons aspirer; c'est l'esprit qui commande à l'arbre de pousser vers le ciel, à la fleur de perdre ses graines en automne, et à nous de se tourner vers Dieu, et ce faisant de devenir unis les uns aux autres (Lecture quotidienne, 16 novembre).

La vraie foi attire les gens à elle non pas par la promesse d'avantages pour le croyant, mais par l'indication du seul moyen de nous sauver de tout le mal, et de la mort elle-même (Lecture quotidienne, 11 septembre).

Le vrai salut n'est pas dans le culte, dans la pratique d'une religion, mais dans la compréhension claire du sens de notre vie (Lecture quotidienne, 11 septembre).


Voilà tout ce que je veux dire.

Nous sommes dans une situation et à une période dans laquelle nous ne pouvons pas rester et, volontairement ou involontairement, nous sommes obligés de repartir dans une nouvelle voie. Nous n'avons pas besoin d'inventer une nouvelle religion pour la suivre, ou de théories scientifiques pour expliquer la signification de la vie et servir de guides; il serait futile par-dessus tout d'avoir recours à une activité sociale; il sera suffisant d'adopter cette règle simple : nous libérer du christianisme étatique et faux.

Que chacun comprenne qu'il n'a pas le droit, ni même la possibilité d'organiser les vies des autres, mais que lui, dans sa propre vie, devrait agir en conformité avec la loi religieuse suprême qui lui a été révélée, et l'état des choses qui règne parmi les nations soi-disant chrétiennes – un état qui fait souffrir le monde entier, qui correspond si peu aux demandes de nos consciences et qui rend l'humanité plus malheureuse chaque jour – disparaîtra immédiatement.

Qui que vous soyez, souverain, juge, propriétaire, travailleur, mendiant, réfléchissez et ayez pitié de vos âmes. Peu importe à quel point votre cerveau est obscurci par votre autorité ou votre richesse, peu importe combien mal vous êtes traité et combien vous êtes irrité par la misère et les humiliations, vous possédez et vous manifestez comme chacun d'entre nous, l'esprit divin, qui vous demande clairement aujourd'hui : Pourquoi te martyrises-tu toi-même et rends-tu malheureux tous ceux qui sont autour de toi? Comprends qui tu es, juste combien est insignifiant et infaillible ce que tu appelles « moi » - ton toi spirituel – et ayant compris cela, commence à vivre pour accomplir la mission supérieure de ta vie qui t'a été révélée par la sagesse universelle, par la doctrine du Christ, et par ta propre conscience.

Mettez le bien de votre vie dans la libération progressive de votre esprit, la liberté des illusions de la chair, et dans l'amélioration de votre amour pour vos semblables – ce qui est, après tout, la même chose. Dès que vous aurez commencé à vivre ainsi, vous aurez conscience d'une sensation joyeuse pleine de liberté et de bonheur. Vous serez surpris de voir que les mêmes conditions extérieures, dont vous étiez si soucieux, et qui étaient loin de se réaliser, n'empêcheront pas la venue du plus grand bonheur possible.

Et si vous êtes malheureux – Je sais que vous l'êtes – réfléchissez à ce qui vous a été proposé dans ce livre, et que je n'ai pas imaginé moi-même, mais qui est le résultat des pensées et des sentiments des meilleurs esprits et cœurs humains, et qui est la seule manière de vous libérer de votre malheur, d'acquérir le plus grand bien que vous puissiez obtenir dans cette vie.

Voilà ce que je voulais dire à mes frères avant de mourir.

NOTES[modifier]

1. Les sous-titres des chapitres ne sont pas de Tolstoï; ils ont été rajoutés par le traducteur dans le but de faciliter la lecture; Les notes suivies de «(1908)» sont celles de la traduction anglaise de Mary Koutouzow Tolstoy.

2. Les épigraphes non-signées placées au début des chapitres sont des citations des œuvres de Tolstoï faites par l'auteur lui-même. NDT (1908).

3. Le livre intitulé Lecture quotidienne, duquel sont empruntées de nombreux épigraphes, a été composé par Tolstoï avec des citations de ses propres écrits et de ceux d'autres grands auteurs de tous les pays et de toutes les époques. NDT (1908).

4. « Tu ne tueras pas » (Exode, XX, 13; Deutéronome, V, 17). NDT.

5. « La vraie doctrine chrétienne à l'époque où elle a paru, étant beaucoup au dessus de la faculté de conception des masses, ne fut acceptée dans son vrai sens que par une toute petite minorité. La grande masse, habituée à une adoration religieuse du pouvoir temporel, ne pouvant comprendre cette doctrine dans son véritable sens, accepta avec facilité la doctrine quasi chrétienne falsifiée par l'Église qui n'exigeait qu'une adoration extérieure de Dieu, des saints, des images et en partie de personnages revêtus de qualités surnaturelles. » (Lettre à Paul Sabatier, nov. 1906, - écrite en français par Tolstoï – cité par N. Weisbein In Tolstoï. Presses Universitaires de France, 1968, p. 115). - NDT.

6. « Pour sortir des souillures du péché, de la dépravation et de la vie malheureuse, il ne faut aux hommes qu'une chose, une religion dans laquelle ils ne vivraient pas chacun pour soi, comme ils le font à présent, mais d'une vie commune, en reconnaissant tous la même loi et le même but. Alors seulement les hommes, en répétant les paroles de la prière du Seigneur: « Que ton règne arrive sur la terre comme au ciel » pourraient espérer que le règne de Dieu viendrait réellement sur la terre. - D'après Mazzini.» (L. Tolstoï. La Pensée de l'Humanité, chap. iv, 6 (trad. E. Halpérine-Kaminsky). Paris; Éd. Moderne Librairie Ambert, 1912). NDT.

7. Voir note 4. NDT.

8. « Si, malgré tout, en dépit des efforts les plus acharnés, on ne peut obtenir des riches qu'ils protègent vraiment les pauvres, et si ces derniers sont de plus en plus opprimés au point de mourir de faim, que faire? C'est en essayant de trouver la solution à cette devinette que les moyens non-violents de la non-coopération et de la désobéissance civile me sont apparus comme les seuls à être à la fois justes et infaillibles. Les riches ne peuvent pas faire fortune dans une société donnée sans la coopération des pauvres. Si cette vérité se répandait parmi les pauvres, et s'ils s'en pénétraient, ils prendraient de l'assurance et apprendraient à se libérer eux-mêmes, selon des moyens non-violents, des inégalités écrasantes qui les ont conduits au bord de la famine »; « Je ne pense pas qu'une nécessité inéluctable pousse les capitalistes et les propriétaires à être tous des exploitateurs ou qu'un antagonisme fondamental oppose leurs intérêts à ceux du peuple, sans espoir de conciliation. Toute exploitation suppose à la base une coopération, bénévole ou forcée, de la part de ceux qui sont exploités. Mais l'intérêt s'en mêle et nous serrons dans nos bras les chaînes qui nous retiennent prisonniers. Il faut mettre un terme à cette situation, et ce non pas en essayant d'exterminer propriétaires et capitalistes, mais en transformant les relations qui existent entre eux et le peuple pour les rendre plus saines et plus pures. » (Gandhi. Tous les hommes sont frères; vie et pensées du Mahâtma Gandhi d'après ses œuvres. Gallimard, 1969, pp. 227 et 233). NDT.

9. Paysans en Russie. NDT.

10. « Le Seigneur, en désarmant Pierre (Matthieu XXVI, 51-53) a désarmé tous les soldats » (Tertullien. De l'idolâtrie. XIX). NDT.

11. Le texte anglais dit « Montagnists » mais la traduction « Montagnards » désignerait un parti politique qui, durant la révolution française, s'est opposé aux Girondins, puis s'est divisé en deux, puis trois groupes, etc. Ce sont les vaudois qu'il faudrait plutöt voir mentionnés à cet endroit, comme cités d'ailleurs par Tolstoï avec les albigeois dans Le Royaume des cieux est en vous; Le mouvement vaudois n’avait pas de structure ecclésiastique visible, contrairement aux cathares, mais comme ces derniers, au temps des croisades, il « s’opposait évangéliquement à toute violence comme à tout serment »; et suite à leur excommunication par le 4e Concile de Latran, en 1215, pour avoir prêché sans permission, ils furent victimes de cruelles persécutions et des bûchers, ou s’exilèrent. (A. Brenon. Le Nord royal contre le Sud cathares. Historia-Thématique, mars-avril 2003). NDT.

12. Le déporté et les prisonniers du couvent de Solvki. NDT (1908).

13. Un autre recueil de Tolstoï, rédigé avant Lecture quotidienne. NDT (1908).

14. Extrait d'un lettre d'Alexandre Dumas fils intitulée Le mysticisme à l'école, adressée au directeur du Gaulois. Tolstoï a discuté de cette lettre de Dumas et d'un discours d'Émile Zola en établissant un contraste entre les « forces de la raison et de l'amour » et celles de la « routine, » dans un essai qu'il a écrit en français en 1894: Le Non-agir. NDT.

15. « La doctrine chrétienne, dans son sens véritable, n'a jamais proposé d'abolir quoi que ce soit, ni de changer aucune organisation humaine... - le chrétien laisse la gouverne de l'ordre général des choses à Dieu, car il croit fermement que Dieu a implanté Sa loi dans nos esprits et nos cœurs afin qu'il y ait de l'ordre, pas du désordre »; « Le sens de la vie, tel que montré par la religion chrétienne, consiste à vivre de manière à faire la volonté de Celui qui nous a envoyé dans la vie, de qui nous sommes venus, et à qui nous retournerons. La règle qui nous est donnée pour l'accomplissement de cette volonté est si simple et si naturelle qu'il est impossible de ne pas la comprendre, ou de mal la comprendre. Si tu n'es pas capable de faire aux autres ce que tu voudrais qu'ils te fassent, au moins ne leur fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'ils te fassent. (…) Veux-tu, si tu crois à l'existence de Dieu, agir contre Sa loi et Sa volonté...; ou, si tu ne crois pas en Lui, veux-tu agir en opposition aux principes de la raison et de l'amour, par lesquels uniquement tu peux être dirigé dans la vie?.. Veux-tu, à la demande de ton gouvernement, défendre par la force le propriétaire de la terre ou du capital, prêter serment, veux-tu payer des taxes pour entretenir des policiers, des soldats, des vaisseaux de guerre, prendre part aux parlements, aux tribunaux, aux condamnations et aux guerres? À tout cela, - je ne dirai pas pour un chrétien mais pour un être raisonnable, - il ne peut y avoir qu'une seule réponse : « Non, je ne peux pas, et je ne le ferai pas. » Mais ils disent, « Cela détruira l'État et l'ordre actuel.» Si l'accomplissement de la volonté de Dieu détruit l'ordre actuel, n'est-ce pas une preuve que cet ordre actuel est contraire à la volonté de Dieu, et doit être détruit? » (Réponse aux critiques In The complete works of Lyof N. Tolstoï (vol. X); essays, letters, miscellanies. New York; T. Y. Crowell & Co., 1899, pp. 368-372) - « Mon opposition au pouvoir administratif a été interprétée comme une opposition à tout gouvernement. Mais ce n’est pas vrai. Je m’oppose seulement à la violence et à l’opinion que la force fait le droit. » (L. Tolstoï. Une comparaison entre l'Amérique et l'Europe. New York World, 7 fév. 1909). NDT.

16. « Le pouvoir du peuple est à l’opposé de la violence... Il existe aussi, bien entendu, dans la puissance publique, un élément de violence; mais dans la mesure où cette puissance est conférée par le peuple, son caractère n’est pas celui de la violence pure et les deux ne sont pas comparables. Nous tendons, cependant, à aller plus avant et à créer des conditions telles qu’elles excluent toutes violence, et même le pouvoir de l’État » ;

« … la politique de Dieu dans la création. Il a distribué l’intelligence à chaque être créé... C’est ainsi que le monde vit sans qu’Il ait à s’en occuper. Il s’est si bien écarté de la scène que certains vont jusqu’à douter de Son existence. De la même façon, nous devrions nous efforcer de créer un État dont l’existence pourrait être mise en doute, vu qu’il n’aurait jamais à exercer son autorité »; « … forger la sanction des masses éclairées, pouvoir s’opposant à la violence et différent de l’autorité légale. (Achârya Vinobâ. La révolution de la non-violence: actes et paroles. Paris; Albin Michel, 1958, pp. 89, 95, 91). NDT.